SYNÉSIUS
lui. Son premier mouvement fut pour refuser une charge dont il s’estimait profondément indigne. « Il considérait que, plus l’état de l’épiscopat est éminent, plus il fallait de pureté pour le recevoir. Car jouir d’honneurs presque divins, dit-il, quoi qu’on ne soit qu’un homme, c’est une douce et agréable récompense à qui la mérite; mais, si l’on en est indigne, c’est un terrible sujet de crainte pour l’autre vie... Il lui semblait encore que l’inclination qu'il avait aux divertissements, quoiqu'il fût disposé à les quitter, ne lui permettrait jamais d'acquérir la gravité nécessaire à un prélat. Outre l’aversion qu’il avait pour les affaires, il considérait combien il était difficile de s'engager dans ces embarras et de conserver en même temps son âme dans la pureté et la tranquillité nécessaires pour la prière, et même de ne pas éteindre peu à peu l’esprit de Dieu en soi-même. Cependant il était persuadé que la vie d’un évêque doit être sans tache et sa vertu d’autant plus éminente et plus pure qu’il est obligé de laver les taches des autres... Il craignait encore que l'estime qu’on témoignait avoir de lui ne l’enflât de vanité et qu’acceptant l’épiscopat en cette manière, il n’acquît point la vertu propre à cet état et ne perdît même celle de l’état inférieur qu’il aurait méprisé. » Tillemont, Mémoires, t. xI1, p. 517.
Un autre motif poussait Synésius à refuser l’épiscopat. Il avait une femme qu'il aimait et qui lui avait déjà donné trois fils. Il ne pouvait accepter la pensée qu'il serait obligé désormais de renoncer à l’espoir d’avoir de nouveaux enfants.
Enfin, il objectait certaines de ses opinions qui n'étaient pas conformes à la doctrine reçue généralement des fidèles : il ne pouvait pas en particulier arriver à se persuader que l’âme est postérieure au corps, que le monde et les parties qui le composent doivent périr, que la résurrection aura lieu de la manière dont le peuple en parle. Il veut bien, dit-il, ne pas prêcher au peuple sur ces sujets obscurs; mais il ne peut accepter d’être contraint d'admettre des opinions qu’il considère comme fausses : « La vérité est propre à Dieu contre lequel je ne veux faire aucune faute. Il n’y a qu’en cela où je ne puis me déguiser… Je crois plaire à Dieu en aimant cette sincérité et en en faisant une profession publique. S’il faut être évêque, il faut commencer par la chose de toutes la plus divine, qui est la vérité, et non pas entrer dans le ministère de Dieu par ce qui est le plus contraire à Dieu, c’est-à-dire par le mensonge. » Epist., αν.
Les scrupules et la sincérité avec laquelle Synésius les expose dans une lettre à Théophile d'Alexandrie honorent grandement l’homme capable de parler de la sorte. Il faut croire que Théophile donna à Synésius tous les apaisements nécessaires, car celui-ci ne tarda pas à recevoir la consécration épiscopale. Même les problèmes doctrinaux qu’il avait soulevés ne parurent pas des obstacles insurmontables : s’il admettait l’éternité du monde et la préexistence des âmes, s’il interprétait d’une manière allégorique la résurrection, il se contentait, après tout, de reprendre des idées exprimées naguère par Origène et sur lesquelles l'Église ne s’était pas encore prononcée d’une manière définitive. Au plus doit-on trouver étrange que Théophile ait donné un laisser-passer à de telles doctrines; il est vrai que, depuis les premiers éclats de la controverse origéniste, il s’était bien calmé.
Devenu évêque, Synésius connut plus de peines et de tristesses que de joies. Non seulement, il eut la douleur de voir mourir ses enfants qu'il chérissait, mais il eut sans cesse à lutter pour le bien de ses diocésains. Le gouverneur de la province, Andronicus, était un homme cupide et cruel, qui mettait en coupe réglée ses administrés et n’avait aucun respect pour les biens même de l’Église : Synésius dut agir contre lui, récla-
mer à la cour, et finalement l’exclure de la communion des fidèles. Les ariens troublèrent la foi des simples par leurs prédications : l’évêque les réduisit au silence. Surtout les Macètes et les Ausuriens recommençaient leurs incursions sanglantes dans la Pentapole, pillant et massacrant sur leur passage; ils arrivèrent même jusque devant les murs de Ptolémaïs. Partout, Synésius donna le plus bel exemple du courage : « Si je me trouve dans la ville au temps de l’assaut, déclare-t-il, je courrai droit à l’église et n’en partirai point; je ne l’abandonnerai pas; je prendrai pour protection la piscine sacrée; j'embrasserai les saintes colonnes qui soutiennent la table inviolable de l’autel; c’est là que je me tiendrai tant que je vivrai; c’est là que je veux reposer après ma mort. Je suis le ministre et le sacrificateur de Dieu : il faut peut-être que je lui offre ma vie en sacrifice. Il sera sans doute touché de voir l’autel où l’on ne lui offre pas de victime sanglante, souillé par le sang du prêtre. » Catast., 11, 6.
L’orage passa cependant; les Barbares furent impuissants à s'emparer de Ptolémaïs ; Synésius survécut à l’invasion. Ce ne fut pas pour longtemps à ce qu’il semble, car on ne trouve dans ses lettres aucune trace des événements postérieurs à 413. Il dut mourir cette année-là ou la suivante.
II. Écrrrs. — Synésius ἃ beaucoup écrit. Dès avant son épiscopat, il avait multiplié les ouvrages sur toutes sortes de sujets, souvent futiles, il ne cessa jamais d'écrire des lettres et des hymnes; devenu évêque, il composa des discours d’une inégale importance.
1° Des premiers écrits de Synésius, nous n’avons conservé que le souvenir : quelques poèmes, un ouvrage assez important sur la chasse voilà, semble-t-il, quel fut son premier bagage littéraire; cf. Epist., CLIV et CI.
2° Au cours de sa légation à Constantinople, vers 400, Synésius prononça, devant l’empereur Arcadius et sa suite, un discours sur la royauté, Περὶ βασιλείας, édité peu de temps après, P. G., t. LXvI, col. 1053- 1108. L’orateur y expose les devoirs d’un prince qui doit s’efforcer de ressembler à Dieu dans l’accomplissement de sa tâche.
3° De la même époque date un écrit intitulé Les Égyptiens ou sur la Providence, Αἰγύπτιοι ἢ περὶ προνοίας, P. G.,t. LxvI, col. 1209-1282. Sous le voile du mythe égyptien qui oppose les deux trères, Osiris et Typhon, Synésius décrit dans ce livre les luttes qui opposent, vers 400, le consul d’alors, Aurelianus, et un autre personnage d’importance, dans lequel ©. Seeck a cru pouvoir reconnaître le frère aîné d’Aurelianus, Flavius Césaire, le consul de 397.
49 C’est encore au cours de sa légation que Synétius ἃ écrit l'ouvrage Sur le don, ITepi τοῦ δώρου, P. G., t. Lxvi, col. 1577-1588, où il est question d’un instrument d'astronomie qui devait être offert à un personnage influent, Pionius.
5° La lettre cziv d'Hypatie mentionne deux œuvres de caractère assez différent : la première est intitulée Dion ou sur sa manière de vivre, Δίων ἢ περὶ τῆς κατ᾽ αὐτὸν διαγωγῆς, P. G., t. LXVI, col. 1111-1164. C’est une apologie centre des critiques jalouses qui atteignaient les publications antérieures de Synésius, en particulier le traité sur la chasse et les poésies : on se demandait comment un vrai philosophe pouvait être en même temps un littérateur. Synésius répond que le philosophe ne doit pas se tenir constamment perdu dans les hauteurs de la spéculation, mais qu’il doit aussi cultiver la beauté, telle que peuvent la révéler la rhétorique et la poésie.
6° La seconde est consacrée aux Songes, ἹΠ]ερὶ ἐνυπνίων, P. G., t. LxvI, col. 1281-1320. Ce livre a été composé en une seule nuit, en 403 ou 404. II se propose d’expliquer l’origine et la signification des songes.