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HISTOIRE DU PROBLÈME

Luc., 1x, 23-24

On ne saurait s'étonner que des sentences comme celles-là se soient gravées aisément dans la mémoire

et se soient transmises littéralement. Il faut noter |

cependant que Jésus les a prononcées en araméen, et qu'elles auraient pu être traduites en grec en termes différents, de sorte que la concordance verbale presque complète entre les trois Synoptiques reste significative. D'autant plus que, par ailleurs, cette concordance n'existe pas pour d’autres paroles de Jésus, qu’on s’attendrait, vu leur importance, à voir reproduire identiquement par les évangélistes : on sait que le texte du Pater présente de notables différences dans la recension de Matth., vi, 9-11 et celle de Luc., x1, 2-4; et que les paroles de la consécration du pain et du vin à la Cène sont rapportées en des termes différents par chacun des évangélistes, Matth., xxvi, 26-29, Marc., χιν, 22-25, Luc., XXII, 15-20.

2. Dans les récits, les variantes de forme sont beaucoup plus fréquentes. On peut cependant signaler de longs épisodes où la similitude dans la suite des phrases et le choix des expressions frappe beaucoup plus que les différences, et où la parenté se révèle jusque dans des détails de style peu importants, comme les transitions par exemple. On peut citer à ce point de vue la discussion sur le sabbat avec les pharisiens, Matth. ΧΙΙ, 1-4, Marc., τι, 23-26, Luc., vi, 1-4, suivie de la guérison de l’homme à la main desséchée, Matth., xx, 9-13, Marc., 111, 1-5, Luc., vi, 6-10. Cf. aussi l'épisode du jeune homme riche, Matth., x1x, 16-22, Marc., x, 17-22, Luc., xvin1, 18-23.

3. La parenté littéraire entre des récits parallèles parfois très différents de forme se révèle en certains cas par l’emploi commun de termes rares. Le verbe ἀπαίρομαι qui ne se trouve nulle part ailleurs dans le Nouveau Testament est employé à la fois par les trois Synoptiques : Ὅταν ἀπαρθῇ ἀπ’ αὐτῶν, Matth., 1x, 15, Marc., τι, 20, Luc., v, 35. Cf. également Matth., xvi, 28, Marc., 1x, 1, Luc., 1x, 27 : Où μὴ γεύσωνται θανάτου. D’autres fois, c’est l’emploi commun dans les récits parallèles de constructions très spéciales, peu normales. L'exemple classique est celui de la guérison du paralytique, où le discours de Jésus est coupé également dans les trois Synoptiques par l’incise : ait paralytico, sorte de parenthèse introduite par le rédacteur, Matth., 1x, 6, Marc., 11, 10, Luc., v, 24. Cf. également une même anomalie de rédaction dans les récits de la guérison de l’hémorroïsse, Matth., 1x, 20-21 et Marc., V, 27-28.

4. Un autre trait de parenté littéraire entre les Synoptiques est révélé par les concordances verbales entre les citations communes de l’Ancien Testament, en des cas où le texte évangélique ne reproduit exactement ni celui de la version grecque des Septante, ni celui de l'original hébreu. Par exemple la citation d’Isaïe : rectas facile semitas ejus, Matth., 111, 3, Marc., 1, 3, Luc., 11, 4, alors que le texte du prophète, Is., XL, 3, porte, d’après l’hébreu et les Septante : semilas Dei nostri. Cf. également la citation de Malachie, 11, 1, dans Matth., x1, 10, Marc., 1, 2, Luc., vir, 27, où le texte commun des trois Synoptiques : angelum... qui præparabit viam tuam reproduit assez largement le

texte hébreu du prophète: præparabit viam ante faciem meam, dont la version des Septante s’écarte considérablement.

II. HISTOIRE DU PROBLÈME SYNOPTIQUE. — Les relations entre les évangiles synoptiques, envisagées comme problème littéraire, n’ont guère commencé à être étudiées systématiquement qu’au xvire siècle. L’antiquité chrétienne et le Moyen Age, dans la comparaison des évangiles, se sont placés à peu près exclusivement au point de vue de l’harmonislique, cherchant simplement les moyens d’expliquer ou d’atténuer les divergences que présentent les textes parallèles, dans l’ordre et la présentation des faits, ainsi que dans la teneur des paroles.

On sait que, sur la composition des Synoptiques et leurs relations, l’ancienne tradition ecclésiastique ne fournit que des données très sommaires et dont l’interprétation prête à discussion. Après le prologue du IIIe évangile, où saint Luc fait allusion à divers essais tentés avant lui pour raconter ce qu'avait fait Jésus, les principaux textes sont ceux de Papias, évêque de Hiérapolis, rapportés par Eusèbe. De ces textes reproduits et discutés dans les articles MARC, t. 1x, col. 1941- 1942 et MATTHIEU, t. x, col. 360-361, il n’y ἃ à retenir au point de vue du problème synoptique, que les données suivantes : Marc, dans la rédaction de son évangile, s’est inspiré de la catéchèse de saint Pierre; Matthieu a écrit en hébreu (plutôt en araméen) un recueil de Logia, dont on tenta plusieurs traductions en grec. Les écrivains ecclésiastiques des premiers siècles, qui parlent incidemment de la composition des évangiles, s’inspirent de Papias et admettent tous que l’ordre dans lequel ceux-ci ont été écrits est celuilà même que le Canon leur assigne; cf. par exemple saint Jean Chrysostome, Homil. in Matth., τν, 1. Saint Augustin cependant, dans le De consensu evangelistarum, tente de chercher des éléments de solution au problème de l'harmonie évangélique dans la considération des rapports littéraires (ordre et méthode de composition) des Synoptiques; on doit y relever surtout l’idée que Marc s’est inspiré de son prédécesseur Matthieu en l’abrégeant : Marcus Matthæum subsecutus tanguam pedisequus et breviator ejus.

L’idée de la dépendance mutuelle des évangiles suivant leur ordre de succession dans le Canon resta dominante durant tout le Moyen Age, sans que d’ailleurs on cherchât à approfondir le problème littéraire des relations entre les Synoptiques. Au xvrre siècle, Grotius cependant modifiait la thèse augustinienne, en supposant que, si Marc dépend de l’évangile hébreu de Matthieu, le traducteur grec de cet évangile aurait connu et utilisé Marc, idée qui a été reprise par plusieurs exégètes catholiques contemporains; cf. art. MATTHIEU, t. x, col. 363. De même Richard Simon se refusait à admettre l’opinion d’Augustin sur Marc abréviateur de Matthieu. Cependant l’hypothèse augustinienne est encore défendue par Griesbach (1789), qui admet que l’évangile de Marc est tout entier tiré des deux autres Synoptiques. A la fin du xvurre siècle commencent à apparaître des hypothèses nouvelles sur l’origine et les rapports des Synoptiques. Lessing

(1778), puis Eichhorn (1794) supposent l’existence d’un évangile araméen primitif dont Matthieu, Marc et Luc seraient trois versions indépendantes. Puis c’est l’hypothèse de la tradition orale, esquissée d’abord par Herder (1797), et exposée ensuite de façon systématique par Gieseler (1818) : cette explication de la formation des évangiles uniquement par la tradition orale a trouvé de nombreux partisans, principalement parmi les catholiques (actuellement encore M. Levesque, le P. Marcel Jousse et quelques autres), mais surtout elle entre comme un élément de solution dans la plupart des systèmes actuels. En 1832, Schleiermacher préluda d’autre part à l’hypothèse documentaire en admettant comme sources de nos évangiles un grand nombre de diégèses, ou petits récits écrits, qui auraient été la première forme de la littérature évangélique. Les théories de l’École de Tubingue sur la composition des évangiles reflètent naturellement sa conception de l’histoire du christianisme primitif : ses représentants supposent à l’origine deux documents, l’un, araméen, de tendance judéochrétienne, un autre, paulinisant, ou grec, dont Matthieu et Luc seraient respectivement la forme évoluée et doctrinalement atténuée; Marc aurait combiné les deux documents primitifs en en neutralisant les tendances. Si le système de l’École de Tubingue ἃ été abandonné, sa méthode, dont la caractéristique est de faire correspondre le développement de la littérature évangélique avec le développement historique et doctrinal du christianisme primitif, est à la base des systèmes les plus récents proposés par la critique indépendante pour expliquer la formation des évangiles.

Baur et ses disciples avaient défendu l’idée du caractère secondaire de Marc, en vertu de considérations d’ordre historique plutôt que littéraire : sur ce point particulier, la réaction se produisit bientôt, à la suite d’études critiques plus approfondies; c’est la thèse opposée de la priorité de Marc par rapport aux autres évangiles qui allait devenir dominante et servir de base à la théorie dite des deux sources. D’après ce système, nos Synoptiques actuels auraient deux sources principales : d’une part, l’évangile de Marc, ou une forme primitive de cet évangile, d’autre part, un recueil araméen de discours, identifié ou non avec les Logia de Matthieu indiqués par Papias, dont lutilisation par Matthieu et Luc expliquerait les éléments communs à ces deux évangiles, qui ne figurent pas dans Marc. Cette théorie, sous cette forme simpliste, est aujourd’hui reconnue comme insuflisante, à elle seule, à résoudre le problème synoptique et l’on a été amené soit à admettre des sources secondaires plus ou moins nombreuses, soit à supposer des formes intermédiaires entre les sources primitives et leur utilisation par les évangélistes. Dans ses lignes générales, elle est cependant admise, tout au moins comme point de départ et comme cadre pour des recherches ultérieures, par la plupart des critiques, en dehors des catholiques. Ces recherches ont tendu soit à préciser le caractère, l’étendue des sources et leurs états successifs, soit à déterminer leurs rapports entre elles et avec les évangiles actuels. On n'accepte guère plus aujourd’hui la théorie du Proto-Marc, qui connut une période de faveur, théorie d’après laquelle la première source des Synoptiques n’aurait point été Marc luimême, mais une forme primitive de cet évangile, soit plus longue (Holtzmann), soit surtout plus courte (E. Reuss, Weizsäcker). Quant à la seconde source, désignée généralement par le sigle Q (Quelle — source en allemand), on en a tenté diverses reconstitutions, les uns n’y voulant voir qu’un simple recueil de discours, d’autres admettant qu’elle comprenait aussi quelques récits (c’est en particulier l'opinion de A. Harnack et B. Weiss). Les divergences ne sont pas moin-

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