L'APOGÉE
Ce sont les mêmes abus de la même méthode qui entrainent, au début du xrr siècle, plusieurs auteurs de grand talent dans l’erreur : Guillaume de Champeaux avec son rigide réalisme, Roscelin dont le nominalisme impliquait, dans la Trinité, une sorte de trithéisme, et surtout Gilbert de La Porrée, dont les applications malheureuses de la métaphysique à la théologie entrainaient les erreurs anathématisées au concile de Reims (1148). Voir ici t. vi, col. 1976; t. x, col. 2913; t. vi, col. 1352. La célèbre querelle des universaux ne s’expliquerait-elle pas elle-même surtout par l'abus de la dialectique?
Néanmoins certains dialecticiens défendent la dialectique contre ses propres excès : Jean de Salisbury pourchasse les « verbalistes ergoteurs », Alain de Lille parle dans le même sens. Alain paraît à un moment où des événements décisifs vont brusquer l’essor de la scolastique. La période dont il relève aura du moins eu le mérite de préparer cet essor.
Ainsi donc, au Χατὸ siècle, l’influence de la scolastique est déjà considérable. Depuis Abélard, la méthode « triadique » est devenue générale : exposé du contre, du pour et solution. Le fondement demeure l’interprétation littérale des Écritures et des Pères; mais, depuis Lanfranc et saint Anselme, s’est introduite, d’une façon normale, la méthode apologétique, c’est-à-dire la scolastique elle-même consistant, le dogme une fois fixé, à le démontrer par la raison ou du moins à en montrer l’aspect rationnel : « Les théologiens s’emploient à couler les données des Écritures dans un moule syllogistique, ou bien ils soumettent les concepts dogmatiques et les formules qui les expriment au jeu des catégories dialectiques, ou encore ils classent les arguments en probables et nécessaires. » M. De Wulf, op. cit., τ. 1, p.186; cf. 1. de Ghellinck, Dialectique et dogme au X°-X7I1e siècle.
Il est étonnant que l’auteur qui a exercé la plus grande influence sur les scolastiques postérieurs, Pierre Lombard, ait si peu subi l’influence de cette dialectique. Pierre Lombard est un esprit modéré; les arguments d'autorité passent chez lui au premier plan et «il ne recourt aux notions philosophiques que dans la mesure où elles peuvent devenir un instrument au service du dogme ». M. De Wulf, op. cit., p. 193. Les abrégés et les commentaires du Maître des Sentences apparaissent dans la seconde moitié du xx siècle; au xire siècle c’est par centaines qu’on compte les commentaires de son œuvre.
3° L’apogée de la scolastique.— 1. La tendance augustinienne du début du ΧΙ115 siècle. — Le xrme siècle marque l’apogée de la scolastique par l’adaptation de l’aristotélisme à l'exposition du dogme. Toutefois cette adaptation ne s’est faite que progressivement. La première moitié du xx siècle a vu se développer une direction de philosophie scolastique s’inspirant, tout au moins partiellement, des principes de l’augustinisme. Cf. Fr. Ehrle, Der Augustinismus und Aristotelismus in der Scholastik gegen Ende des X111. Jahrhunderts, dans Arch. für Lit. und Kirchengeschichle des M. A., 1889, p. 603-635. Ce développement a été établi ici, €. 1, col. 2503-2506. Toutefois la dénomination d’augustinisme ne doit être retenue qu'avec d’expresses réserves en raison des doctrines étrangères aux enseignements authentiques de saint Augustin qui se rencontrent dans ce mouvement. Cf. M. De Wulf, op. cit.,t. 1, p. 319. Celui-ci subit, en effet, l'influence des Arabes, dont la spéculation était éclectique et qui, notamment Avicenne, faisaient une part très large aux doctrines platoniciennes. Cf. É. Gilson, Pourquoi saint Thomas a critiqué saint Augustin, Paris, 1927. Un cer tain nombre de théologiens pourraient être cités ici, reflétant cette tendance encore peu précise dans la sco lastique : Guillaume d'Auxerre, Robert de Courson,
Simon de Tournay, Étienne Langton, Pierre de Capoue, Pierre de Grève, Robert Sorbon. Cf. M. Grabmann, Geschichte des schol. Methode, t. τι, 2° partie, c. vir et vi. Mais le plus représentatif est à coup sûr Guillaume d'Auvergne (f 1240) qui, tout en tirant parti de la philosophie arabe et juive (Algazel et Maïmonide) et retenant le meiileur du platonisme, sait combattre leurs erreurs, s'opposer au catharisme régnant et combattre l’astrologie et les superstitions. Voir icit. vi, col. 1967-1976; M. De Wulf, op. cit., t. 1, p. 323-328; M. Baumgartner, Die Erkenninisslehre des W. von A., Munster, 1893.
2. Introduclion de l’aristotélisme arabe et juif. — Toutefois l'influence arabe sur la scolastique fut bien plus considérable en ce qui concerne l’introduction en Europe d’une grande partie de l’œuvre aristotélicienne. Les Arabes considéraient Aristote comme le philosophe par excellence : ils lui empruntent « la conception de la science, la valeur de l'observation des faits et une foule de doctrines spéciales où les scolastiques les prendront pour guides ». Malheureusement, ils « se servaient de textes aristotéliciens défectueux..., ils interprétaient volontiers Aristote à travers les commentateurs grecs: ils transformaient des doctrines en forçant des textes demeurés vagues chez Aristote, notamment celles relatives à l’intellect humain. Surtout ils additionnaient leur aristotélisme d’éléments néoplatoniciens tels que les doctrines de l’émanation et de l’extase, si bien qu’au jour où la scolastique étudiera la philosophie arabe, elle recevra, par son canal, de nouvelles infiltrations néoplatoniciennes. » M. De Wulf, op. cil., t. τ, p. 208. En effet, les théologiens syriens, tant monophysites que nestoriens, par lesquels Juifs et Arabes avaient connu Aristote, interprétaient ce philosophe d’après les commentaires de Proclus. Une des préoccupations principales des philosophes arabes était de mettre en harmonie leur pensée philosophique avec le dogme musulman. B. Carra de Vaux appelle scolastique musulmane cette tentative d’harmoniser la philosophie et le Coran : tentative d’autant plus intéressante qu’elle pouvait être, pour les philosophes chrétiens, une indication. Cf. B. Carra de Vaux, Avicenne, Paris, 1900.
En Orient, Avicenne est le principal représentant de cette « scolastique »; en Occident, c'est Averroës de Cordoue, qui s’est appliqué à mettre en honneur Aristote et à en introduire les doctrines dans la philosophie. Cf. M. Horten, Die Melaphysik des Averroës, Halle, 1912. L'influence d’Averroës sur la pensée chrétienne fut considérable. Voir ici t. 1, col. 1882, 2630.
La philosophie juive subit l'influence de la spéculation arabe, en Orient comme en Occident, et fut ainsi un des véhicules par lesquels s’exerça, sur la théologie médiévale, cette influence. Deux noms méritent une mention spéciale : Avencebrol (Avicebron, Ibn Gabirol) et Maïmonide. Ce dernier est beaucoup plus près d’Aristote que les autres auteurs cités; il corrigea le péripatétisme par les enseignements de la Bible et fut très lu par les scolastiques chrétiens. Cf. Munck, Mélanges de philosophie juive οἱ arabe, Paris, 1859; L.-G. Lévy, Maïmonide, Paris, 1911.
3. Premières difjicultés. — Le péripatétisme suspect des Arabes et des Juifs, malgré les épurations que lui avait fait subir à Tolède un certain Gundisalvi (Gundissalinus) au Χ Τ᾽ siècle, constituait, pour la foi chrétienne, un moyen d'exposition réellement dangereux. On a retracé ici, 1.1, col. 1882-1886, les péripéties de la lutte engagée tout d’abord contre l’aristotélisme. Une première condamnation fut portée en 1210 contre la « philosophie naturelle » d’Aristote et les commentaires d’Averroës οἱ d’Avicenne, En 1215, nouvelle condamnation en y associant celle des écrits de David de Dinant et d’Amaury de Bène. Voir ces mots. Tou-