SCOLASTIQUE OCCIDENTALE, L’APOGÉE
tefois, la condamnation était portée non pas contre le principe même de l'exposition scolastique, mais contre les hérésies que comportait cette exposition en fonction d’une philosophie erronée. Le principe demeurait intact, car Grégoire IX se préoccupa dès 1231 de faire expurger l’œuvre d’Aristote. Charlularium Universitalis Parisiensis, L. 1, p. 138, 143. Si les trois théologiens, Guillaume d'Auxerre, Simon d’Authie et Étienne de Provins, chargés de mener à bien cette œuvre n’y purent parvenir, du moins le principe était sauf.
Les dangers de l'influence arabe se manifestèrent surtout quand, en 1255, s’implanta à Paris l’averroïsme latin avec Siger de Brabant, Boèce de Dacie et Bernier de Nivelles. Voir AVERROÏSME, t. 1, col. 2228, et surtout Mandonnet, Siger de Brabant, 2° édit., Louvain, 1908-1909; M. De Wulf, op. cit., €. 11, p. 90-105 et ici l’art. SIGER DE BRABANT. La doctrine fondamentale est le monopsychisme, ou l'unité de l’intellect humain pour l’humanité entière. L’àme individuelle est purement sensible et périssable; seule l'âme racique est immortelle; mais elle ne contracte avec les individus qu'une union accidentelle. Un tel exposé compromettait gravement la foi en ruinant la personnalité humaine et en frayant les voies au panthéisme.
4. Albert le Grand. — Albert travailla à réaliser l'œuvre d'adaptation du péripatétisme à la doctrine catholique principalement dans le domaine scientifique. Son vrai titre de gloire, a dit ici-même, t. 1, col. 672-673, P. Mandonnet, est « dans la sagacité et l'effort qu'il a déployés pour porter à la connaissance de la société lettrée du Moyen Age le résumé des connaissances humaines déjà acquises, créer une nouvelle et vigoureuse poussée intellectuelle dans son siècle et gagner définitivement à Aristote les meilleurs esprits de son temps ». En vulgarisant la science d’Aristote, après se l'être assimilée, Albert contribuait à vulgariser la philosophie péripatéticienne elle-même. Aux yeux de beaucoup, le « naturalisme » de cette philosophie semblait incompatible avec la foi. Albert sut montrer que les difficultés soulevées n'étaient pas sans solution et qu'Aristote, comme Platon, pouvait être mis au service du Christ. Néanmoins son travail d'épuration doctrinale et d'adaptation ne fut pas mené à fond : cet honneur devait être réservé à son disciple Thomas d’Aquin. D'ailleurs la scolastique d’Albert est encore très éclectique : sur bien des points, elle s'inspire du néo-platonisme et de l’augustinisme. Cf. CI. Bäumker, Witelo, p. 407 sq. Cet éclectisme amène parfois, surtout dans la psychologie d’Albert, des idées opposées entre elles. A. Schneider, Die Psychologie Alberts des Grossen nach den Quellen dargestellt, dans les Beilräge de Bäumker, t. τν, 1894, p. 2 sq. Cf. M. De Wulf, op. cit., t. 1, p. 382-383.
Albert, tout en introduisant nombre de conceptions aristotéliciennes à côté ou à la place des idées philosophiques courantes, reste encore, en somme, fidèle à l’augustinisme traditionnel. Un de ses principaux mérites, dans l'impulsion qu’il donna à la pensée scolastique, fut d'établir plus clairement « les rapports entre la science et la foi: leur distinction formelle, l'impossibilité de croire et de savoir en même temps une même vérité, considérée au même point de vue, le rôle préparatoire et persuasif de la science vis-à-vis de la foi et l’inaptitude foncière de la raison à démontrer les mystères. A ces éléments de solution proposés par Albert, le Docteur angélique n’ajoutera rien d’entièrement nouveau ». Th. Heitz, Essai historique sur les rapports entre la philosophie et la [οἱ..., Paris, 1909, p. 144.
Les auditeurs et successeurs immédiats d'Albert dissocièrent le faisceau des doctrines disparates du maître : les uns retinrent principalement les doctrines
néoplatoniciennes; les autres développèrent les éléments aristotéliciens et furent tributaires de Thomas d'Aquin. Cf. M. De Wulf, op. cit., t. 1, p. 387. On verra même, au xv® siècle, à Cologne, se fonder une école albertiste pour faire pièce au thomisme. P. Mandonnet, art. Albert le Grand, dans le Dict. d'hist. el de géogr. écclés., ἃ. τ, col. 1523.
5. Thomas d'Aquin. — Dès le début de son enseignement, saint Thomas d'Aquin marque nettement en quel sens il entend orienter la scolastique. Méthodes nouvelles, thèses et opinions nouvelles, précisément en fonction d’un emploi plus fréquent de la philosophie aristotélicienne préférée à celle de Platon, distinction plus nette d’une part de la philosophie d'avec la théologie, d'autre part de la théologie d’avec la mystique grâce à un intellectualisme franc mais modéré; ainsi s’affirmaient déjà, dès le Commentaire sur les Sentences (1252), les traits essentiels du thomisme. Régent des études (1256-1259), après avoir été reçu maître en théologie à l’université de Paris, Thomas donna une vive impulsion à l’enseignement et rétablit les disputationes (d’où sont sorties les Quæstiones disputatæ et les Quodlibeta), qui marquent si profondément la méthode scolastique du xrrre siècle.
Alexandre IV, neveu de Grégoire IX, avait résolu de mener à bonne fin l’œuvre d'épuration des écrits d’Aristote : il appela à Rome saint Thomas et celui-ci, reprenant l'œuvre incomplète de son maître Albert se mit à la besogne. Il importait tout d’abord de rechercher le texte primitif d’Aristote. Le dominicain Guillaume de Moerbeke, qui savait le grec, en fit une traduction très littérale, sans recherche d’élégance. Thomas travailla sur ce texte : dans ses Commentaires, il va jusqu’à corriger l'œuvre du Philosophe de façon non seulement à en enlever tout caractère nocif, mais encore à en faire un instrument de compréhension pour la foi. Ceci explique que les commentaires de Thomas contiennent beaucoup d'idées qui lui sont personnelles. Cf. M. De Wulf, op. cit., t. 11, p. 5; M. Grabmann, Les commentaires de saint Thomas d'Aquin sur les ouvrages d’Aristote, dans les Annales de l’Institut supérieur de philosophie, Louvain, 1914, p. 231-281.
A mesure que Thomas avance dans sa carrière théologique, sa pensée se précise et, partant, ses explications et ses opinions se modifient parfois. Sur plusieurs points, jeune professeur, il reste fidèle à l’augustinisme traditionnel; mais, à mesure que sa pensée évolue, ses opinions reflètent de plus en plus un aristotélisme christianisé. A titre d’exemple, on peut proposer la question de l’unité d’être substantiel dans le Christ : dans le Commentaire sur les Sentences, saint Thomas admet cette unité à titre de simple opinion; dans la Somme théologique, il qualifie d’hérésies les opinions contraires. D’autres fois, un enseignement, proposé d’abord avec hésitation, se précise graduellement jusqu’à la formule définitive : ainsi l’acte spécifique de la béatitude est dégagé de plus en plus de ses éléments affectifs pour être fixé exclusivement dans un acte d'intelligence. Le Commentaire est le premier anneau d’une chaîne dont la Somme théologique et le Compendium theologiæ sont les derniers : la Somme contre les gentils, les Questions (disputées et quodlibétales) en sont des anneaux intermédiaires.
La Somme contre les gentils offre un genre particulier de scolastique, c’est-à-dire l’adaptation aux dogmes de la démonstration rationnelle. Il s’agit, dans cette grande œuvre apologétique, d'amener peu à peu l'incroyant à confesser les dogmes chrétiens. Pour l’y conduire, Thomas expose d’abord les vérités que la raison peut découvrir par ses seules lumières naturelles, mais que la révélation confirme et dont elle facilite la connaissance. Pour s'élever aux vérités supérieures, il commence (1. III, fin) par celles qui,