‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 5)Chapitre 61 sur 457 · SCOLASTIQUE OCCIDENTALE, L’APOGÉE · texte numérisé non relu

SCOLASTIQUE OCCIDENTALE, L’APOGÉE

relevant de l'ordre moral, sont plus accessibles : les grands mystères sont renvoyés en fin de l'ouvrage. Exposant les vérités naturelles, Thomas recourt à des démonstrations proprement dites. Pour les autres, il entend simplement démontrer leur caractère non contradictoire : un essai de démonstration positive, utile peut-être ad fidelium exercitium et solalium, serait dangereux pour des adversaires qui en souligneraient l’insuffisance. Ainsi Thomas corrige prudemment l'excès de rationalisation des dogmes dans lequel étaient tombés certains auteurs du Χαμ siècle, notamment Richard de Saint-Victor; voir ici t. x11, col. 2691 sq. Cet excès écarté, il reste vrai de dire avec M. Grabmann qu'ici Thomas «explore à fond les rapports harmonieux de la nature et du surnaturel, de la raison et de la foi. Ce qui donne à la Somme contre les gentils un charme tout à fait particulier et lui fait produire l'impression d’une pensée puissamment cohérente et parfaite, c’est que les idées et les démonstrations y sont tirées ou déduites de grandes vérités, de principes ou de notions fondamentales d'ordre métaphysique, auxquels on est sans cesse ramené et qui commandent ou soutiennent l’ensemble, comme la charpente soutient l'édifice. » M. Grabmann, Introduction à la Somme théologique de saint Thomas, trad. Vansteenberghe, Paris, 1925, p. 43.

La même conception « scolastique » a présidé à la rédaction des écrits exégétiques de saint Thomas. Une fois le sens littéral dégagé, « il cherche à résoudre, appuyé sur la tradition et aidé de la raison, les difficultés que la « lettre » soulève et surtout — c’est à cela que tendent principalement les difficultés et les solutions — à en montrer la valeur de vérité en fonction d’une conception générale de Dieu et des créatures en regard de la vie humaine ». P. Synave, Les commenaires scripturaires de saint Thomas d'Aquin, dans La vie spirituelle, t. ναι, 1923, p. 457. Les opinions discutables des Pères sont toujours interprétées dans un sens favorable à la foi.

Mais c’est la Somme théologique qui fournit la plus belle synthèse de la pensée et de la méthode scolastiques du grand docteur. Sans doute le principal motif qui le dirigea en cette entreprise fut de donner un enseignement clair et précis, néanmoins on y trouve aussi le désir de faire bénéficier la théologie des qualités de l’aristotélisme. C’est ainsi que les vues métaphysiques les plus hautes lient solidement chaque par- Lie et leurs éléments les plus divers. Cf. M. Grabmann, op. cit., p. 73-134. Méthode analytique et méthode synthétique s’allient ici dans une harmonie parfaite. Voir ici P. Mandonnet, art. FRÈRES PRÊCHEURS, t. VI,

6. Autour de saint Thomas d'Aquin. — Sous ce titre signalons trois tendances principales qui se sont développées au xr11° siècle soit parallèlement au thomisme, soit en fonction du thomisme, soit surtout contre lui,

a) Parallèlement au thomisme, l’augustinisme conserve ses défenseurs. On en a déjà nommé quelquesuns du début du siècle. Mais l’école franciscaine doit être ici expressément signalée, surtout avec Alexandre de Halès et saint Bonaventure.

Alexandre se rattache à la lignée de saint Augustin, de saint Anselme et de Hugues de Saint-Victor. Augustinien par la doctrine de l’illumination, il distingue néanmoins fort bien théologie et philosophie que cependant il coordonne plus qu’il ne les sépare. Sa spéculation est dominée par l’idée du bien. C’est en ce sens qu'est orientée sa scolastique.

Éminemment mystique, saint Bonaventure s’aflirme vrai disciple d’Augustin et des Victorins; mais il reste néanmoins, dans toute la force du terme, un penseur et un philosophe, et il sut imprimer à la scolastique du x siècle, une impulsion d’un genre spécial. É. Gilson a publié une étude, La philosophie de saint Bonaven-

ture, Paris, 1924 (coll. Études de philosophie médiévale, t.1v), qui remplace la plupart des études antérieures sur ce sujet. Bonaventure n’a pas traité les problèmes philosophiques indépendamment de la théologie, mais les a abordés en philosophe, soucieux de les expliquer par des principes de leur ordre, sans perdre de vue cependant l’ordre supérieur de la grâce : « Le principal problème qui se posait de son temps est celui de la connaissance, inséparable d’un autre, non moins important pour un chrétien, celui des rapports de la raison et de la foi. L'’aristotélisme précisément apportait une doctrine de la connaissance qui n'’incluait aucune action de principes surnaturels. Saint Thomas fit sa part à cette philosophie naturaliste en distinguant avec soin les deux ordres de la nature et de la grâce, la raison et la foi. Saint Bonaventure jugeait dangereux une telle concession : il admit la distinction des deux ordres en principe, à titre de possibilité; mais il la condamnait dans le fait comme une dérogation à la volonté de Dieu qui impose à l’homme l’ordre surnaturel. » F. Cayré, op. cit., t. 11, p. 502-503.

D'accord avec saint Thomas pour reconnaître à la raison un rôle d'explication par rapport aux vérités de la foi, Bonaventure s’en sépare donc sur le rôle que la raison doit avoir dans l'explication de la nature. Il ne nie pas la possibilité de ce rôle; il en nie, pour le chrétien, la légitimité. Cf. É. Gilson, op. cit., p. 94- 114. Ainsi la philosophie prend chez Bonaventure une allure mystique prononcée. Toute sa scolastique est imprégnée de cette tendance : elle fixe, au xx siècle, l’augustinisme franciscain.

La thèse capitale de cette scolastique est l’exemplarisme divin, « l'essence même de la métaphysique », comme dit É. Gilson, op. cit., p. 157. Cette thèse veut en partie exclure l’aristotélisme et surtout donner du monde une explication plus complète; elle utilise les ressources de la raison et de la foi, en considérant les êtres créés, moins en eux-mêmes que dans les idées divines qui en sont l’exemplaire. Cf. J.-M. Bissen, L'exemplarisme divin selon saint Bonaventure, Paris, 1929, dans Études de philosophie médiévale, t. 1x.

Il est impossible d'aborder, même rapidement, tous les aspects de la scolastique bonaventurienne : du moins doit-on indiquer ce qui en constitue, semblet-il, l'explication dernière : l’illumination divine, contuitus, qui est tout d’abord une connaissance indirecte de Dieu, fondée sur le concours divin spécial qui assure à notre connaissance des premiers principes une certitude nécessaire, mais qui est davantage encore, en tant qu’elle croit défendre, contre le thomisme naissant, le centre même de la vie spirituelle, en situant dans l'intuition des premiers principes une certitude « divine », fondement de la foi elle-même et de la certitude surnaturelle. Voir sur ce point Bissen et Τὰ. Gilson, complétant et corrigeant l'interprétation de M. De Wulf, op. cil., πὸ p.352.

Chez les dominicains, une scolastique néo-platonisante se développe parallèlement au thomisme sans hostilité toutefois au thomisme naissant. On la rattache ordinairement à Albert le Grand, voir ci-dessus, et surtout à Guillaume de Moerbeke (f 1286), avec les noms d'Hugues de Strasbourg (} 1268), d'Ulrich de Strasbourg (+ 1277) et de Thierry de Fribourg. Cf. M. De Wulf, op. cit., t. 11, Ὁ. 113-117.

b) L'influence de saint Thomas s'exerce particulièrement dans l’ordre de Saint-Dominique. Elle se manifeste surtout par la réaction qui se produisit dans les fameux « correcloires » dirigés contre le pseudo-correctoire (corruplorium) de Guillaume de La Mare. Voir ciaprès. Les noms de Richard Clapwell, de Jean Quidôrt, de Gilles de Lessines sont les plus connus parmi ces défenseurs de la scolastique thomiste. Cf. P. Glorieux, Les premières polémiques thomistes : 1. Lee Correclorium

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