SCOLASTIQUE OCCIDENTALE, LA DÉCADENCE
Une nouvelle forme de scolastique se fait jour, connue sous le nom de nominalisme, qui dilapide tout ce qui ἃ fait la grandeur et la force de la spéculation médiévale. Ce nominalisme se distingue de celui du x1e siècle, pour lesquels l’universel n’était qu'un mot vide, /lalus vocis. Voir ici NOMINALISME, t. XI, Col. 717- 733. C'est un système de philosophie qui, tout en conservant cette solution sur l’universel, brise dans son fondement même l'harmonie de la raison et de la foi et propage à l'égard de la raison une défiance qui touche au scepticisme. Voir t. x1, col. 733-784.
2. Oecam. — Sur la vie d'Occam et l’action funeste qu'il exerça dans le différend de Jean XXII et de Louis de Bavière, voir Occam, €. ΧΙ, col. 864-872. La philosophie d’'Occam est une réaction violente contre l’ancienne scolastique et elle eut sur la théologie une répercussion profonde. Sans doute, en sa qualité de franciscain, Occam a dù se former dans les principes de Duns Scot, mais il se sépare nettement du Docteur subtil et les points qu'il en retient sont poussés à l'excès et déformés.
L'étude des sciences physiques ou mathématiques paraît avoir suggéré à Occam sa défiance à l'égard de la spéculation métaphysique. L'originalité philosophique et théologique d’Occam a été'étudiée ici, τ. x, col. 876-889, avec la comparaison — autant qu'elle peut être faite — des doctrines occamistes avec celles de Scot, de Durand de Saint-Pourçain, de Pierre Auriol et d'Henri de Harclay. On a exposé également les articles philosophiques et théologiques d’Occam qui furent l’objet d’un procès en cour d'Avignon, col. 889 sq. La tendance d’Occam à rejeter en métaphysique la plupart des distinctions non seulement formelles (de l’école scotiste), mais encore réelles (de l’école thomiste) l’accule, au point de vue théologique, notamment pour l’eucharistie et la justification, à de véritables impasses. Mais, si le philosophe se trouve ainsi réduit à une sorte d’impuissance, le théologien n’est pas embarrassé pour autant : le volontarisme divin, dont Scot avait posé le principe, est poussé ici à ses conséquences extrêmes. La puissance de Dieu explique tout et ce que la raison est incapable même simplement d’entrevoir, la foi en donne la certitude, sinon l'explication. Ainsi Occam n’abandonne la métaphysique et ne stérilise la scolastique que pour verser finalement dans une sorte de fidéisme.
L'influence d’'Occam, bien qu’assez difficile à préciser, fut considérable. P. Auriol avait, encore assez vaguement, posé les principes dont devait s'inspirer Occam; ces principes, poussés à leur extrême logique, devaient aboutir aux théories outrancières de Jean de Mirecourt, Nicolas d’Autrecourt et Richard de Lincoln, dont les difficultés avec l'Église ont été relatées ici, t. ΧΙ, col. 561 et 898. On trouvera à l’article OCCAM, l’énumération des auteurs qui ont subi l'influence de ce théologien, t. x1, col. 888. Chez les augustins, la tendance occamiste se retrouve chez Grégoire de Rimini et quelques auteurs de moindre renom. Parmi les séculiers, il faut citer Jean de Jandun, favorable à l’averroïsme et Marsile de Padoue, compromis avec Occam dans la lutte de Louis de Bavière contre Jean XXII.
A Paris, l’occamisme exerçait une influence presque exclusive. Jean Buridan (Ὁ 1358) et Marsile d’Inghem (+ vers 1395) firent tout pour l’implanter. Le premier poussait le volontarisme jusqu’au déterminisme. La même erreur se retrouve à Oxford avec Thomas Bradwardine (f 1349). Cf. L. Mahieu, François Suarez, sa philosophie, Paris, 1921, Ὁ. 12. Et si l’on ne peut rendre responsable l’occamisme des erreurs de Wiclef et de Jean Huss, on doit cependant reconnaître que la diffusion de ces erreurs a été due en grande partie au désordre causé par le nominalisme. Des maîtres comme
Pierre d’Ailly et Jean Gerson avaient eux-mêmes été profondément pénétrés d’occamisme.
Au xv® siècle, plus que jamais, la faculté des arts à Paris est pénétrée d’occamisme. Louis XI, en 1474, avait promulgué contre lui un décret de proscription, bientôt retiré (1481). A la fin du siècle, le nominalisme s'étend encore, même en Espagne où, à Salamanque, on explique Occam à côté de Scot et de saint Thomas. A cette époque, le plus célèbre représentant de l’occamisme est Gabriel Biel (1 1495) qui dans son Collectorium, fait un exposé modéré et méthodique du nominalisme, tout en évitant les erreurs des autres partisans du système. Cf. ici t. 11, col. 817. Au début du xvie siècle, le maître le plus en vue est Jean Major (Υ 1540), dont Rabelais fait le représentant de la scolastique qu’il ridiculise.
3. En marge d'Occam el du nominalisme : permanence des autres formes de scolastique. — Dès le début du xIve siècle, les chapitres généraux des dominicains adoptent la doctrine de saint Thomas comme la doctrine oflicielle de l’ordre. Mais, à côté de maîtres fidèles au thomisme — tels Thomas de Jorz., Henri de Nédellec, Durandel et surtout Pierre de La Pallud (+ 1342) — d’autres dominicains sont plus ou moins infidèles au Docteur angélique : tels, Durand de Saint- Pourçain (+ 1334), Armand de Beauvoir (f vers 1340), Robert Holcot (+ 1349). Au xv® siècle, l’ordre dominicain ne manifeste qu'une activité doctrinale réduite : « L'école thomiste et l’ordre des prêcheurs, écrit icimême P. Mandonnet, ne purent se soustraire aux Conditions générales du milieu historique qu'ils traversaient. Ils subirent un fléchissement dans la quantité et la qualité des productions théologiques. Cependant l’ordre posséde encore au xv® siècle une vitalité doctrinale notable. C’est à ce moment que les prêcheurs produisent des hommes comme Jean Capréolus, saint Antonin de Florence et Jean de Torquemada dont les œuvres sont des plus remarquables. » FRÈRES PRÈ- CHEURS, t. vi, col. 905.
La tendance augustinienne est représentée par les disciples de Gilles de Rome (Ὁ 1316), Auguste Trionfo (1 1328) dans ses commentaires inédits sur la Métaphysique d’Aristote et sur les Sentences, Thomas de Strasbourg (+ 1357), et plus tard, Favaroni (f 1445), Gilles de Viterbe (Ὁ 1532) et Seripando (ÿ 1563). Voir son article.
Les franciscains restent en grand nombre fidèles à Scot, en accentuant même les distinctions d’entités, de formalités : on doit citer François de Meyronnes (1 1325), Jean de Bassolis (ΚΛ 1347), Pierre d’Aquila, dit Scotellus (Ὁ 1348) et, défendant la doctrine de Scot contre les négations d’'Occam, Walter Burleigh (Ὁ après 1342) et Gauthier de Catton (ÿ vers 1343). Voir ici FRÈRES MINEURS, t. vi, col. 830-832.
Les bonaventuristes ont aussi leurs représentants : Alexandre d'Alexandrie (ΚΛ 1314) et surtout Jean d’Erfurt (f vers 1350).
Enfin, il convient de citer, contre les excès du nominalisme dans un sens platonicien, la réaction du cardinal Nicolas de Cusa (ÿ 1464). Voir ici τ. χα, col. 607.
11. SCOLASTIQUE ORIENTALE. — Les indications sommaires apportées plus haut, col. 1703 sq., à propos de l'influence de l’aristotélisme arabe et juif sur la scolastique latine, nous dispensent de revenir ici sur cette double activité, On se contentera de relever brièvement l'existence et la portée d’une scolastique dans la théologie byzantine et dans les théologies nestorienne et monophysite orientales, du vin au xv° siècles.
1° Scolastique byzantine. — Justinien avait banni d'Athènes la philosophie (529); l'invasion des Arabes l'avait refoulée d'Alexandrie (640). Elle se réfugia à Byzance où les derniers tenants du néo-platonisme, Thémistius et Proclus, avaient encore des points d’at-