SCOLASTIQUE EN ORIENT
traduits en grec; nous venons de voir que Maxime Planude avait traduit des œuvres de Boèce, de saint Augustin et même de saint Thomas.
Au xivtsiècle, Démétrius Cydonès (f vers 1400) eut le mérite de faire connaître aux Grecs la théologie occidentale. Bien qu'il tînt les Latins pour des barbares, voir ici t. x, col. 2454, il traduisit en grec nombre d'ouvrages des Pères et des théologiens occidentaux, notamment la Somme théologique de saint Thomas et plusieurs œuvres de saint Augustin, de saint Fulgence, de saint Anselme. Voir la liste complète des traductions dans M. Jugie, op. cil., p. 479. Le frère cadet de Démétrius, Prochorus, traduisit également la IIIe partie de la Somme, le commentaire de saint Thomas sur la Métaphysique d’Aristote, quelques extraits de Hervé de Nédellec sur les Sentences, plusieurs ouvrages de saint Augustin, etc. Cf. M. Jugie, ibid., p. 480-481. Vers la même époque, Georges Scholarios (1 1468) traduisait de Gilbert de La Porrée le De sex principiis, une bonne partie des deux Sommes de saint Thomas, les commentaires de celui-ci sur le De anima d’Aristote et les opuscules De ente et essenlia, De sophismatibus du même saint Thomas. Ci-dessus col. 1550-1554, Ces traductions n’influencèrent guère la pensée byzantine.
Ainsi, du début du Moyen Age au xv® siècle, on peut relever la double influence du platonisme et de l’aristotélisme. Parmi les platonisants de l’époque du concile de Florence, il faut signaler Georges Gémistos qui, par amour pour Platon, prit le surnom de Pléthon. Simple laïc, il figura cependant au concile de Florence- Ferrare au sein du conseil impérial. Dans son De legibus, il paraît favoriser le paganisme. Voir ici t. ΧΗ, col. 2396 sq.; l'accusation de polythéisme, portée contre lui par Scholarios, fut réfutée par le célèbre Bessarion, que son admiration pour Platon n’empéchait pas de tenir Aristote en grande estime. Georges de Trébizonde (Ÿ 1485), au contraire, défendit Aristote contre les partisans de Platon. Très dévoué à la cause latine, il sut mettre la philosophie au service de la défense du dogme catholique, notamment dans son premier opuscule De processione Spiritus Sancti, P. G., t. CLxI, col. 769-828.
2° Scolastique nestorienne el monophysite. — Le nestorianisme et le monophysisme furent des essais de rationalisation du dogme de l’incarnation. C’est l’emploi de la terminologie aristotélicienne qui fut l’occasion des divergences dogmatiques selon le sens que les auteurs attribuaient aux expressions : essence, nature, hypostase, personne, personne physique ou hypostatique, etc. Voir ici HYPOSTASE, t. vi. col. 385 sq.
Ce fondement philosophique se retrouve dans toute l’évolution de la pensée nestorienne et monophysite. Dans le nestorianisme, il y a simplement conjonction des natures, des hypostases, des personnalités; dans le monophysisme, il y ἃ fusion.
1. Tendance nestorienne. — A la fin du vie et au début du vrre siècle, Babaï le Grand, le plus remarquable des théologiens de l’Église orientale, s'empare des définitions de Philopon touchant l'essence, la nature, l’hypostase, la personne. Voir ici t. ΧΙ, col. 289 et col. 293-302. La distinction d’hypostase et de personne naturelle a sa répercussion jusque dans l’exposé théologique de la Trinité. M. Jugie, Theologia dogmatica christianorum orientalium, t. v, 1935, p. 183. Parmi les théologiens nestoriens, dépendant plus ou moins directement de Babaï et s'inspirant de sa philosophie, il faut citer le synode de Séleucie de 612, 1$0° yahb III (Τ 658), Georges Ie (661-681), l’écrivain Joseph Hazzaya (vie siècle), le patriarche Timothée Ie (+ 823), I$o bar Nun (+ 828) successeur de Timothée, Élie bar Sinayä {xie siècle), dans son Livre de la preuve
Ἴς XIV. --- 55.
de la vérilé de la foi, en arabe, traduit en allemand par L. Horst, Das Metropolitan Elias von Nisibis Buck vom Beweis der Wahrheit des Glaubens, Colmar, 1880, et surtout Jean bar Zo‘bi (xrrr siècle), voir J. Furlani, Yohannan bar Zo‘bi sulla differenza tra natura, ipos- {asi, persona 6 faccia, dans Rivista degli studi orientali, t. x11, 1930, p. 272-285.
La terminologie chalcédonienne a recueilli, même chez les nestoriens, quelques adhésions, dont la plus importante fut celle de Hënänä d’Adiabène, recteur de l’école de Nisibe (t 610). Cf. ici, t. xt, col. 181, 290, 302. Ce qui reste de ses œuvres dans P. O., t. vit, p. 53-81.
2. Tendance monophysile. — On sait combien le monophysisme présente de formes diverses : les auteurs n’en comptent pas moins de sept. Nous ne pouvons que signaler l’influence des termes philosophiques dans ces divergences de pensée.
Tout d’abord-chez les monophysites sévériens, les formules philosophiques introduisent une erreur plus verbale que réelle (bien que les sévériens aient été très réellement hérétiques en raison de leur attitude et même du sens équivoque de certaines de leurs formules).
Chez les Coptes, l'influence est presque nulle. A peine si l’on peut citer un auteur ayant tenté d’expliquer la foi chrétienne : Sams ar-Ri'asah Abu'l Barakat ibn Kabar (* avant 1327). Voir ici t. var, col. 2293-
Chez les Syriens jacobites, plus nombreux sont les auteurs qui s’inspirent des notions philosophiques pour exposer le dogme de l’incarnation : Jacques, métropolite d'Édesse (1 708), dans ses homélies et épîtres. Cyriaque, patriarche d’Antioche (* 817), dans son épître synodale sur la Trinité et l’incarnation. Au xe siècle, trois théologiens de langue arabe sont à signaler. Le premier Yahya ben Adi (+ 974) est un véritable philosophe chrétien, utilisant la philosophie pour la défense du dogme. Voir A. Périer, Yahya ben Adi. Un philosophe arabe chrétien du Xx° siècle, Paris, 1920. Périer énumère quarante-six traités philosophiques aujourd’hui perdus, ainsi que des traductions de Platon, d’Aristote et de commentateurs d’Aristote. Cf. ἃ. Graf, Die Philosophie und Gotteslehre des Iahja ibn Adi und späleren Auloren, Skizzen nach meist ungedruckten Quellen, Munster, 1910 (t. vrrr de la coll. Beiträge zur Gesch. der Philos. des M. A. de Bäumker). Le second est Abu Nasr Yahya ben Hariz, disciple du précédent, dans le De fundamento christianæ fidei dont Al. Nicoli a donné une analyse dans le Catalogus codicum manuscriplorum orientalium bibliothecæ Bodleianæ, t. 1, Codices arabicos complectens, Oxford, 1921, p.682. Le troisième est Abu Ali Isa ben Ishaq ben Zarca (1 1008), autre disciple de Yahya ben Adi, très versé dans la philosophie et le médecine des Grecs, dans ses multiples dissertations et épîtres, dont A. Mai a donné l’énumération, Script. vel. nova collectio, t. ἀν, Codices arabici vel a chrislianis vel ad religionem christianam spectantes, Rome, 1831, p. 260 sq.; cf. G. Graf, op. cit., p. 52-55.
Au x et xrr siècle, il suffit de citer Jacques bar Salibi dit Denys, évêque de Marash (f 1171), voir ici, t. vu, col. 283. Enfin, au xrre siècle, Jacques bar Shakako (f 1241) dont le Liber thesaurorum ressemble à l'Exposition de la foi de saint Jean Damascène et Grégoire abu’l Farad)j, surnommé Bar Hébræus, de Mélitène (+ 1286), théologien et philosophe remarquable. Voir ici, t. 11, col. 401 sq. Sur la signification des mots φύσις, ὑπέστασις, πρόσωπον dans la théologie monophysite, voir M. Jugie, op. cil., t. v, p. 492-527.
III. LES TEMPS MODERNES. La Renaissance marque le début des temps modernes en même temps que le point le plus bas dans la décadence de la scolastique. Il serait cependant inexact d’aflirmer que la scolas-
SCOLASTIQUE AUX TEMPS MODERNES
tique n’a plus de vitalité. Elle s’aflirme à la fois chez les catholiques, où elle maintient sinon les doctrines du moins la méthode héritée du Moyen Age, et elle fournit aux protestants le moven d'étayer leurs affirmations doctrinales.
I. CHEZ LES CATHOLIQUES. — 1° Au concile de Trente. — Ie concile de Trente offre un spécimen remarquable de l'influence exercée par la scolastique dans la proposition des dogmes. Différentes écoles s’affrontaient : sans canoniser aucun des systèmes en présence, le concile a retenu cependant, de la philosophie scolastique traditionnelle, certaines formules aptes à servir de cadre à la vérité religieuse. Les textes relatifs à la sainte Écriture et aux traditions pouvaient être formulés sans recours à la philosophie. Dans les décrets sur le péché originel, l'opinion qui considérait ce péché comme n'étant en nous qu’une imputation extrinsèque du péché d'Adam est réprouvée par un petit mot à coup sûr suggéré par la philosophie : INEST unicuique proprium, 5655. V, Can. 3. La session Vi, relative à la justification, est riche en expressions scolastiques, définitivement consacrées par l’Église : grâce excitante, adjuvante, prévenante, assentiment et coopération à la grâce, c. v, can. 4; cause finale, efficiente, méritoire, instrumentale, formelle de la justification, c. vir, cf. can. 10; inhérence en notre âme de la justice, ο. vir, cf. ΧΥῚ, can. 11, distribuée aux hommes... selon la disposition propre et la coopération de chacun (cf. can. 9); infusion, avec la justice, des vertus de foi, d'espérance et de charité, ©. vit, οἷ. XVI; coopération de la foi aux bonnes œuvres, €. x. La notion de causalité ex opere operalo est appliquée aux sacrements dans la production de la grâce qu’ils contiennent et signifient, 5655. vir, can. 6, 7, 8; les précisions apportées au caractère sacramentel, can. 9, ne sont pas sans rapport avec la scolastique thomiste, déjà sanctionnée sur ce point au concile de Florence. On remarquera en outre que, sans avoir défini le concept scolastique de forme et de matière appliqué aux sacrements, le concile s’y réfère fréquemment : 5655. VII (can. du baptême), can. 2, 4; 5655. XIII, C. 1, IV, Can. 2; 5655. XIV (de la pénitence), c. 111, can. 4; (de l’extrêmeonction), C. 1; 5655. XXIII, C. III.
La session ΧΠῚ, relative à l’eucharistie, est d’une inspiration scolastique encore plus nette. L’eucharistie est déclarée, tout comme les autres sacrements, symbole d’une chose sacrée et forme (signe) visible de la grâce invisible; mais, de plus, le vrai corps du Christ y existe sous l’espèce du pain et le vrai sang du Christ sous l'espèce du vin par la force seule des paroles, « tandis que le corps est sous l’espèce du vin, le sang sous l’espèce du pain, l'âme sous l’une et l’autre espèce, en vertu de cette liaison naturelle et de cette concomitance, par laquelle les parties de Notre-Seigneur Jésus-Christ. sont unies entre elles; et la divinité (est présente) en raison de son admirable union hypostatique avec le corps et l'âme... Ainsi... Jésus-Christ... est dans sa totalité et son intégrité sous l’espèce du pain et sous la moindre partie de l'espèce, comme aussi sous l'espèce du vin et sous ses parties », ©. 11; cf. ‘an. 1 et 3. Le concile déclare également que « par la consécration du pain et du vin se produit une conversion (unique et merveilleuse, dit le can. 2) de toute la substance du pain en la substance du corps et de toute la substance du vin en la substance du sang », €. IV; cf. can. 2. Le terme scolastique transsubstantiation est officiellement canonisé.
A propos de la pénitence (sess. x1v) outre l'indica- Lion générale sur « la matière et la forme par lesquelles l'essence du sacrement ἃ son achèvement », C. 11, on trouve les précisions sur la forme du sacrement, paroles de l'absolution auxquelles la coutume de l'Église a opportunément joint certaines prières qui n’appar-
717 SCOLASTIQUE AUX tiennent en rien à l'essence de la forme, et sur la quasimatière requise par l'intégrité du sacrement, C. I, can. 4. Le chapitre suivant a une saveur toute scolastique lorsqu'il décrit l’attrition, don de Dieu, mouvement de l'Esprit-Saint non pas encore habitant en nous, mais cependant nous mouvant..… disposant le pécheur à obtenir la grâce de Dieu, €. αν, can. 5.
Ces exemples suffisent pour montrer l'influence de la scolastique au concile.
20 Les écoles théologiques. — Les théologiens avaient préparé l’œuvre conciliaire. Ils s’appliquèrent ensuite à lui faire porter ses fruits : de là, rendant à la vieille scolastique une nouvelle vitalité, le concile fut l’occasion d’une véritable renaissance dans toutes les branches de la théologie : parmi ces branches, la scolastique si décriée fut cultivée, et avec des méthodes perfectionnées, par les dominicains, les augustiniens et les franciscains, puis par les jésuites qui ouvrirent des voies nouvelles.
1. Les dominicains. — L'école dominicaine marque nettement sa position dans l’évolution de la scolastique : elle substitue la Somme de saint Thomas aux Sentences comme livre de texte à expliquer. La conséquence de cette initiative sera, d’une façon immédiate, l'apparition des commentaires proprement dits et d’une façon plus lointaine celle des manuels disposés d’après l’ordre de la Somme.
Une place à part doit être faite à Cajétan (1468- 1534) dans l’époque de transition. Au point de vue doctrinal, deux traits caractérisent son enseignement : la profonde culture scolastique qui s’y manifeste et la hardiesse de certaines opinions. De cette hardiesse, on n’a que peu de choses à dire ici : elle se manifeste dans deux opinions acceptées sous l'influence de Scot et d'Occam, à savoir que la raison seule, sans la foi, ne peut démontrer l’immortalité de l’âme et que les anges ont un corps aérien. Ces concessions discutables ne sauraient faire oublier l’autorité incomparable de Cajétan dans l'interprétation de la pensée thomiste. Parmi les théories scolastiques vulgarisées par Cajétan d'une manière très personnelle, on doit signaler sa théorie de la personne ou de la subsistence. Voir ici t. vu, col. 411 sq. Cajétan considère la subsistence comme un mode substantiel, réellement distinct de la nature complète et disposant celle-ci à recevoir l'existence. Cette doctrine dite des trois réalités (essence, subsistence, existence) a été acceptée couramment chez les dominicains. Elle a sa répercussion en théologie trinitaire, établissant en Dieu trois subsistences relatives en même temps qu’une subsistence absolue et commune aux trois personnes. Voir ici t. ΧΠῚ, col. 2153. Suarez s’est emparé de la théorie du mode substantiel pour obvier aux inconvénients que vaut à sa métaphysique la négation de toute distinction réelle entre l'essence et l'existence.
La scolastique dominicaine du début du xve siècle ἃ d’autres illustres interprètes : Silvestre de Ferrare (+ 1526) qui commente le texte de la Somme contre les gentils; Conrad Kôllin (ὑ 1536), auteur d’un commentaire sur la 15-115:; Javelli (Ὁ après 1538), moins connu par son commentaire sur la Is de la Somme que par son opuscule De Dei prædeslinatione et reprobatione, où, pour répondre au prédestinatianisme luthérien, il s'affirme moliniste avant la lettre. Voir ici t. vin, col. 535-537. Ambroise Catharin (Lanceletto Politi) ne représente guère la tradition dominicaine, ni scolastique, ni thomiste. Voir ici t. vi, col. 909-916, et t. ΧΙΙ, col. 2418.
C’est sur les dominicains espagnols du xvi° siècle que l'humanisme exerça le plus son influence. Salamanque fut le centre du mouvement et François de Vittoria (Ὁ 1546) en fut l’initiateur, prenant la Somme théologique comme manuel. Thomiste convaincu, Vittoria
TEMPS MODERNES 1718 n'hésite pas à se séparer du Docteur angélique — et cela sous l'influence de l’humanisme et de son maître le P. Crockaert — sur plusieurs points où l'explication philosophique est essentielle : mode d’accroissement de la grâce, reviviscence des mérites, concours divin, liberté. Le plus illustre disciple de Vittoria, et son successeur, fut Melchior Cano (+ 1560). Dans son traité De locis theologicis, Cano montre quel usage on doit faire des sources d’arguments théologiques. Trois livres intéressent spécialement la scolastique : le 1. VIII, les théologiens scolastiques; le 1. IX, la raison; le 1. X,, les philosophes. Au 1. XIT, il expose quelle science spéculative et pratique doit avoir le théologien scolastique de chacune des sources indiquées. Voir ici LIEUX THÉOLOGIQUES, t. 1x, Col. 712-747.
Cano, tout en orientant la théologie moderne vers la recherche des données de la foi, demeure cependant essentiellement fidèle à la tradition thomiste. A la théologie « il assigne un triple but, qui répond exactement à la notion de la scolastique… : tirer des principes de foi les conclusions qui y sont contenues, la défendre contre les hérétiques et lui incorporer les richesses des sciences humaines. Il réclame enfin, comme un trait inné de l’homme, la faculté de mettre la raison en contact avec les données de la révélation ». M. Jacquin, Melchior Cano et la théologie moderne, dans Revue des sciences phil. οἱ théol., t. 1x, 1920, p. 135.
La scolastique dominicaine espagnole doit revendiquer également Dominique Soto ({ 1560) qui fut présent au concile de Trente et lutta avec énergie contre Scot, Occam, Catharin. Voir Soro (Dominique).
A la fin du xvre siècle, les dominicains espagnols veulent réagir contre les atténuations qui, sous l'influence de l’humanisme, se sont introduites dans la théologie de la grâce, et dont les jésuites s'étaient faits les promoteurs. Le chef de file est Bañez (ÿ 1604), théologien d’une profondeur métaphysique et d’une vigueur intellectuelle indiscutables. Bañez relève chez tous ses prédécesseurs les concessions qu’il estime fàcheuses. Aussi ses adversaires le représentent comme un novateur et décorent son système du titre de « bañézianisme »; en réalité il applique jusqu’à l’extrême logique les principes de saint Thomas. Aux esprits non prévenus, il semble bien que le « bañézianisme » compris en son sens obvie, soit le thomisme authentique. On sait comment la vivacité des attaques de Bañez provoqua les réactions de l’école jésuite et comment fut instituée, pour dirimer le conflit, la Congrégation De auxiliis. Bañez ne vit pas la fin des discussions, mais ses disciples Diego Alvarez (f 1635) et Thomas de Lemos (ÿ 1629) y furent directement mêlés.
On trouvera à l’art. FRÈRES PRÊCHEURS, L. VI, col. 920, la liste des principaux théologiens, aux xvIe, Χντ et xvrrre siècles qui, dans l’ordre de Saint- Dominique, ont tenu très haut le drapeau de la scolastique thomiste.
2. Les augustiniens. — En principe, tous les théologiens catholiques se réclament de saint Augustin. Mais, dans le problème de la grâce qui, à partir du xvIe siècle, devient le terrain de discussion entre écoles catholiques, diverses écoles « augustiniennes » s’aflirment. L'école moliniste prétend elle-même relever de saint Augustin. Ce qui est vrai, c’est que les œuvres d’Augustin contiennent nombre de textes favorables à la liberté humaine. Mais tout bon moliniste doit rejeter l'efficacité de la grâce ab intrinseco, tandis que les écoles augustiniennes, quelles que soient leurs diver gences secondaires, admettent une efficacité de la grâce ab intrinseco. Il n’entre pas dans le cadre de cet article d'étudier ni même simplement d’énumérer les ressemblances et les divergences des différentes écoles. Il est suffisant d'indiquer brièvement qu'il y a trois écoles dites augustiniennes.
Les deux premières se rattachent à saint Thomas. D'après le P. Guillermin, O. P., La grâce sufjisante, dans la Revue thomiste, le thomisme première manière ou thomisme commun est celui que Bañez a exposé et qu'ont enseigné ou enseignent encore la plupart des dominicains : Revue thomiste, 1902, p. 377-404. Un thomisme seconde manière (ébid., 1902, p. 645-675; 1903, p. 20-31), qu'on pourrait appeler « congruisme augustinien », se différencie du premier principalement par l’idée qu'il se fait de la grâce suflisante, « véritable prémotion physique, à laquelle il ne manque rien de ce qui est requis, du côté de Dieu, pour que la faculté soit principe actif intégral de l’acte salutaire ». P. Guillermin, op. cit., 1902, p. 655. Les partisans de ce congruisme interne, cités par Guillermin, sont Gonzalez de Albelda (f 1622), Gonzalez de Léon (+ 1638), J. Nicolaï (f 1673), A. Massoulié (f 1706). Enfin il faut faire une place à part à une troisième école augustinienne, l’augustinianisme, voir ici t. 1, col. 2485-2492, dont les principaux représentants furent le cardinal Noris (ï 1704) et Laurent Berti (f 1766).
3. Les franciscains. — L'école franciscaine reste partagée entre le scotisme et le bonaventurisme. Le xve siècle ne nous livre presque aucun nom qui soit passé à la postérité; en voir la nomenclature t. vi, col. 833. Au xvre siècle, parmi les scotistes émerge à Padoue le célèbre Trombetta (f 1518); on peut également citer Fr. Lychet (f 1520) et O’ Fihely (ÿ 1513). Sixte-Quint fut le plus zélé propagateur de l’étude de saint Bonaventure, il fonda à Rome, dans le couvent des Douze-Apôtres, un collège séraphique (1587). Voir ici, t. vi, col. 896. On peut citer le théologien Pierre Trigoso de Calatayud, capucin (f 1593).
Au xvr1e siècle, les théologiens appartenant à l’ordre des mineurs sont en nombre considérable, t. vi, col. 840-846. On peut encore citer aujourd’hui, comme ayant survécu à l’oubli, Jean Bosco (+ 1684), observant; Mastrio (* 1673), Laurent Brancati de Lauria (+ 1693), conventuels.
Au xvirte siècle, la théologie scolastique est moins en honneur : on doit citer cependant Jérôme de Montefortino (f 1738), réformé, François Henno (date de mort inconnue), Thomas de Charmes (+ 1765) et surtout l’observant Claude Frassen (+ 1711) dont le Scotus academicus est, aujourd’hui encore, consulté utilement, ces deux derniers capucins. La caractéristique générale de la scolastique franciscaine au xvre siècle a été bien exprimée, t. vi, col. 840, par le P. Édouard d’Alençon : « L'enseignement de la théologie est encore basé sur les livres des Sentences, mais au cours des années, on voit apparaître des cours complets ou des abrégés de philosophie et de théologie, dont les auteurs se montrent moins attachés à suivre un maître unique; les tentatives de conciliation entre les divers systèmes deviennent aussi plus fréquentes. D'où cela vient-il? Probablement de la variété des ouvrages qu'il était plus facile de se procurer depuis que l'imprimerie en avait multiplié les exemplaires; peut-être aussi faut-il y voir une influence des auteurs de la Compagnie de Jésus. Ses membres n'étaient liés à aucune école; tout en suivant de préférence saint Thomas, ils étaient moins exclusifs que beaucoup de thomistes. Les observants cependant demeurent fidèles au Docteur subtil, comme ils s’y étaient obligés par d'anciennes ordonnances de chapitres, plusieurs fois renouvelées au cours du siècle : il en est de même chez les conventuels, même les régents et élèves du collège de Saint-Bonaventure sont en partie scotistes ; quelques-uns toutefois ne négligent pas le Docteur séraphique, qui trouve ses meilleurs disciples chez les capucins; mais parmi ceux-ci on ne tarde pas à vouloir concilier les écoles. »
1. Les jésuites. a) Considéralions générales. — On a signalé ici, &. vit, col. 1043, les trois phases par les-
SCOLASTIQUE AUX TEMPS MODERNES
quelles la scolastique moderne, chez les jésuites comme chez les autres écoles, ἃ passé depuis le concile de Trente. Jusqu'en 1660, un mouvement ascensionnel; de 1660 à 1760, une période de stagnation, enfin à la fin du xvurre siècle et jusqu'à environ 1830, une période de profonde décadence. La lutte contre le protestantisme devait orienter les jésuites vers la théologie positive, sans aucun détriment d’ailleurs pour la théologie spéculative ou scolastique où ils devaient, d’après les recommandations de saint Ignace lui-même, suivre saint Thomas. Voir col. 1012-1015, 1020 sq. L’obligation de suivre saint Thomas n’était pas énoncée d’une façon tellement stricte qu’elle ne laissât aux auteurs une certaine latitude. Pour assurer l’unité doctrinale, le P. Aquaviva fit préparer, entre 1582 et 1598, le Ratio sludiorum qui précise les directives de saint Ignace. Voir col. 1018. A l’époque d’Aquaviva, trois tendances se faisaient jour dans la Compagnie, par rapport à l'autorité de saint Thomas. Pour établir l’uniformité rigoureuse, certains proposaient l’acceptation pure et simple de la doctrine de saint Thomas à l'exception d’un ou deux points (par ex. l’immaculéeconception); d’autres, à l’opposé, concluaient à l’explication du texte de la Somme, avec la faculté de rejeter ses assertions « toutes les fois qu’ils verraient à l’encontre une raison solide ou des auteurs respectables »:; d’autres enfin prenaient une attitude moyenne : pour eux, saint Thomas est le Maître en théologie, mais «il n’en est pas moins vrai qu’on rencontre chez lui des assertions qui ne sont pas communément admises par les autres et qui ne conviennent pas à notre époque; il ne serait donc pas à propos d’obliger les nôtres à les soutenir toutes ». Col. 1020-1021. Dans le Ratio studiorum, l’attitude moyenne triomphe, « mais avec des réserves tendant à prévenir l’abus possible d’une certaine latitude qu’on croyait devoir laisser aux maîtres ». Col. 1025. D'où, la position assez nouvelle prise par les théologiens jésuites dans la question alors si controversée de la grâce. En cette matière, la philosophie avait son mot à dire et l’enseignement philosophique proposé par les jésuites pour mieux expliquer les problèmes de la grâce s'accorde sur les trois points suivants : « rejet de la prédétermination physique ad unum, attribution à Dieu d’une connaissance des actes libres futuribles indépendante des décrets absolus; réalisation de cette science dite moyenne pour expliquer comment la grâce donnée par Dieu peut avoir une connexion objective infaillible avec la position de l'acte libre prédéfini, formellement et virtuellement. » Col. 1027. Mais la grâce n’est qu’une des questions abordées par la théologie et éclairée par la philosophie. Cette dernière doit aider la pénétration de tous les dogmes. Une certaine latitude était laissée aux jésuites à l'égard de la philosophie thomiste, tout au moins relativement aux points mis alors en doute par d’autres auteurs ou ne convenant pas aux temps modernes. De là une conception assez éclectique de la philosophie scolastique, laquelle a fini par prévaloir dans la Compagnie et a trouvé sa plus parfaite expression dans la Métaphysique de Suarez.
b) Quelques auteurs οἱ principalement François Suarez. — François Tolet (1 1596) est « considéré à bon droit comme le père de la théologie scolastique dans la Compagnie de Jésus; il fut pour elle ce que furent, pour leur ordre respectif, Alexandre de Halès ou Albert le Grand ». Col. 1044. La méthode de Tolet unit à la rigueur scolastique l'élément positif fourni par les Pères. Pierre de Fonseca (f 1599) est le véritable père de la science moyenne connue surtout par Molina (+ 1600). Sur Molina, le molinisme et les théologiens jésuites qui s’en sont faits les défenseurs, voir t. x, col. 2090, 2094 sq.
Mais le véritable rénovateur de la scolastique dans la
Compagnie de Jésus au xvre siècle est François Suarez (1548-1617). L'œuvre de Suarez est surtout théologique, mais c’est sa philosophie qui la caractérise le mieux. Elle constitue une voie moyenne entre celle de saint Thomas d’une part et, d'autre part, de Scot et d'Occam. Elle sera étudiée en détail à l’art. SUAREZ. Voir aussi L. Mahieu, François Suarez. Sa philosophie et les rapports qu'elle a avec sa théologie, Paris, 1921. Voici les points considérés par L. Mahieu comme personnels à Suarez.
a. Tout d’abord le modalisme, qu'il emprunte à Cajétan, voir col. 1717, en le transformant. L'idée des modes maintient une réelle unité dans sa métaphysique, différente par là de celle de saint Thomas. Pour Suarez, qui dit « distinction réelle », dit « séparation » ou tout au moins « séparabilité ». L'unité est rétablie par le mode qui, sans ajouter aux choses une entité nouvelle, est le principe immédiat de toutes les modifications essentielles (mode substantiel) ou accidentelles (mode accidentel) dont est l’objet la substance à laquelle il est attaché. Suarez multiplie les modes : entre la distinction réelle et la distinction logique, il admet une distinction intermédiaire, non la distinction formelle des scotistes, mais une distinction modale, celle qui « existe entre une chose et sa manière d’être ».
b. Ensuite, nombreux sont les points en ontologie sur lesquels Suarez abandonne saint Thomas : pas de distinction réelle entre l’essence et l'existence créées, simple distinction modale; — pas d’analogie de proportionnalité, mais simple analogie de proportion ou d'attribution dans le concept d’être entre Dieu et la créature; — pas de pure puissance ordonnée à l'acte, mais une puissance douée elle-même d’un acte d’existence incomplète et, par conséquent, pas de matière première pure puissance, mais une matière première ayant déjà par elle-même un acte « entitatif » qui la pose dans l’existence.
c. De plus, les notions de substance et d'accident sont entendues autrement que chez saint Thomas : l’accident est pour saint Thomas si imparfait qu'il est moins ens que ens entis; pour Suarez, c’est un être véritable, ayant avec l’être substantiel une analogie de proportion ou d'attribution. La substance est composée, non seulement de parties essentielles, mais de parties intégrantes qui ne lui viennent pas de la quantité. D'où le rôle de la quantité est minimisé : adapter les parties de la substance aux siennes propres, les rendre coétendues à elle-même.
d. D'où encore une explication singulière de l’eucharislie : la localisation est un enveloppement actif contenu par le contenant : c’est le lieu « intrinsèque. Elle pénètre la substance comme telle, abstraction faite de la quantité. La multiplication devient ainsi possible, alors que saint Thomas la déclare contradictoire.
e. La notion de relalion est conçue par Suarez de manière à pouvoir déclarer qu’en Dieu le principe de contradiction ne trouve pas son application. Au lieu de distinguer l’esse in et l’esse ad, de reconnaître que, si le premier, inhérent à la substance, représente l’aspect matériel du relatif, et d'accepter que seul le second, esse ad, est l’aspect formel qui le spécifie, Suarez identifie les deux et aboutit ainsi à attribuer, dans la Trinité, à la relation comme telle une perfection propre. Voir ici RELATIONS DIVINES, t. x111, Col. 2155. Comme Cajétan, Suarez est acculé à admettre trois subsistences absolues et une relative dans la Trinité.
{ Enfin, en vue de l’incarnation, Suarez a conçu une thèse de métaphysique très particulière sur la subsislence ou la personnalité. La personnalité ou subsistence des êtres doués d'intelligence, est un mode subslantiel; mais, à la différence de Cajétan qui le
SCOLASTIQUE AUX TEMPS MODERNES
place entre l'essence et l'existence, Suarez l’ajoute à l'existence qui, pour lui, ne fait qu'un avec l’essence réelle. L'unité du composé humain et surtout du Christ devient, dans ce système, difficilement explicable.
On pourrait rappeler également des vues très personnelles et très originales sur la grâce (congruisme), la causalité des sacrements, la transsubstantiation (reproduction), le motif de l’incarnation, la nature des anges, etc.
Ce qui vient d’être dit suffit à montrer à la fois l’originalité de Suarez et son indépendance à l’égard de la scolastique thomiste. Les déclarations de Suarez quant à son souci d'expliquer la doctrine de saint Thomas, doivent donc n'être acceptées que sous bénéfice d’inventaire. Toutefois on doit lui reconnaître un grand mérite, celui d’une systématisation scientifique de toute la métaphysique. Cf. M. Grabmann, Die « Disputaliones metaphysicæ » des Franz Suarez in ihrer methodischen Eigenart und Fortentwicklung. dans Mittelalterliches Geistesleben, Munich, 1926, p. 525-560.
Plus fidèle à saint Thomas se sont montrés Côme Alemanni, dans sa Summa lotius philosophiæ, Pavie, 1618 (Paris, 1885, 1888) et, plus tard, Silvestre Maurus, dans ses Commentaires sur Aristote, Rome, 1668. Leur éclectisme est moins accentué que celui des Fonseca, Mendoza, Vasquez, Oviedo, Arriaga, etc. Parmi les nombreux représentants de la théologie scolastique fournis par la Compagnie aux xvi*, xvII® et XVII siècles, voir ici t. vrrr, col. 1043-1052, nous relèverons le nom de Tiphaine, dont l’ouvrage De hypostasi et persona, Pont-à-Mousson, 1634 (réimprimé depuis), présente un caractère de scotisme accentué.
3° Décadence de la scolastique au XVrr1I° siècle, sous l'influence de la philosophie nouvelle. — Beaucoup d’auteurs s’efforcent de trouver des compromis entre les affirmations modernes et les conceptions scolastiques anciennes. Ils s’efforcent de renouveler la physique et la métaphysique dans un sens plus conforme à ce qu'ils croient être les exigences de la science.
La philosophie cartésienne, en particulier, eut une grande influence en ce sens. Dans les Pays-Bas on peut citer Étienne Chauvin, dont le Lexicon rationale, Rotterdam, 1692, connut des heures de célébrité; en Allemagne, Jean Glauberg (+ 1665), qui préluda aux conclusions panthéistes de Spinoza, surtout dans son Ontosophia seu de cognilione Dei et nostri, 1656; en Belgique, Arnauld Geulinex (* 1669), dont la Metaphysica vera el ad mentem peripateticorum, Louvain, 1695, enseigne nettement l’occasionnalisme et va jusqu’à dire que, dans nos opérations d'intelligence et de volonté, nous ne sommes que des «modi Mentis », c’est-à-dire les modes de Dieu. Voir l’énumération des scolastiques cartésiens dans P. Gény, Historia philosophiæ, Rome, 1928, p. 240-242. Les plus célèbres, et dont les noms sont restés dans l’histoire de la philosophie sont le franciscain Antoine Le Grand, professeur à Douai, avec ses nombreux écrits cartésiens et notamment ses Instituliones philosophiæ secundum principia Renati Descartes, 1671; Marin Mersenne, minime, ami très fidèle de Descartes, auteur de La vérilé des sciences contre les sceptiques et les pyrrhoniens, 1630; chez les jésuites, le P. Yves André (ÿ 1764) qui, en raison de son admiration exagérée pour Descartes, se vit privé par ses supérieurs du droit d'enseigner; chez les bénédictins, Robert Desgabets qui s’est efforcé de concilier la théologie de l’eucharistie avec les principes cartésiens sur la matière et qui, pour ce motif, reçut pareillement de ses supérieurs défense d'enseigner. Voir ici DESCARTES, t. 1V, col. 557, et la bibliographie col. 565.
L'’éclectisme philosophique, issu des conflits des différentes écoles et descendant direct de l’occamisme nominaliste exerce également une influence délétère. On pourrait ici encore citer quantité de noms d’au-
1723 SCOLASTIQUE teurs; voir P. Gény, op. cit., p. 286-291. Il suffit de rappeler ceux d’Emmanuel Maignan, minime (f 1676), dont les théories, à son époque, eurent un rayonnement assez considérable, d'Honoré Fabri, 5. J. (1 1688), de Jean-Baptiste Du Hamel ({ 1706) et surtout du cardinal Tolomei (+ 1726), jésuite,
En Allemagne l'influence de Leibniz, par l’intermédiaire de Wolf, fut plus profonde encore : les jésuites Storchenau, Steinacker, Steinmayer — ce dernier surtout — n’échappèrent pas à cette influence. Stattler se fit même, pour réfuter Kant, l’adepte de la philosophie wolfienne, ainsi que Zallinger. Par contre, le bénédictin Materne Reuss (t 1798) exalta la philosophie kantienne et demanda même à ses supérieurs l’autorisation d’aller conférer à Künigsberg avec le célèbre philosophe, pour profiter de ses entretiens avec luil
« Dans cette ruine de presque toutes choses qu’a connue la fin du xvirre siècle, on voit ainsi non pas certes une extinction totale, mais un notable déclin de la philosophie scolastique elle-même », conclut P. Gény, op. cil., Ὁ. 291.
49 Influence de la scolastique sur la philosophie moderne. — A l'inverse, peut-on noter une influence de la scolastique sur la philosophie moderne? La réponse à cette question demanderait une étude détaillée et approfondie de chaque auteur. Il ne peut être question ici que de donner une indication d’ordre général.
La position du problème de la philosophie moderne est semblable à celui de la théologie posttridentine. Pour la haute scolastique, l’homme est dans un courant qui de sa nature est dirigé vers Dieu; les posttridentins considèrent plutôt l’homme comme en présence de Dieu. De là des problèmes nouveaux.
C’est de ce point de vue qu’on peut noter une certaine similitude entre l’analysis scientiæ de Descartes et l’analysis fidei des théologiens posttridentins et notamment de Suarez. Descartes, comme Suarez, cherche la solution du problème à l’aide de la psychologie rationnelle et tous deux pensent atteindre la réalité en partant de la conscience du moi; tous deux veulent atteindre l’essence, l’un, de l’esprit naturel, l’autre, de l'esprit élevé par la grâce. Pour Descartes, la véracité de Dieu est la garantie de la réalité de nos perceptions. Pour beaucoup de posttridentins, la véracité divine est la garantie de la certitude de la foi. On notera que Descartes est élève des jésuites. Cf. K. Eschweïler, Zwei Wege der neueren Theologie, Augsbourg, 1926, p. 45 sq.
Cette orientation nouvelle s'explique par une réaction contre la philosophie modaliste et nominaliste dont la métaphysique s'accorde mal avec l’orientation scientifique de la fin du xvit siècle. François Bacon est, sinon le promoteur, du moins le codificateur de ce mouvement avec son Novum Organum. Occam séparait nettement la théologie de la philosophie, la foi et la raison. Non seulement les vérités révélées, mais toutes celles qui dépassent l’expérience, l’existence de Dieu, la spiritualité et l’immortalité de l’âme, relèvent de la foi et sont inaccessibles à la raison. La philosophie « réaliste » ne réalise que des abstractions. En dehors des notions de notre esprit, la science humaine n’a pas d'objet réel; elle doit ses principes à la seule expérience et elle consiste à en unir les termes selon les lois de la logique formelle. Les théories d’Occam auraient dû ramener les philosophes des abstractions scolastiques à l’étude de la réalité. En fait, son nominalisme a donné naissance au formalisme le plus subtil et le plus vide. Cet excès de formalisme devait amener la réaction du mysticisme (Eckart, Tauler, Gerson) : on ne doit s’adonner à la philosophie qu'avec mesure; la vraie connaissance est celle qui s'appuie sur les expériences intimes des âmes pieuses; on finit par savoir quand on a commencé à aimer.
PROTESTANTE . 1724 De là, le divorce entre la science et la foi. Au début du xvie siècle, Pomponace ( 1525) déclare accepter, comme chrétien, les dogmes que, comme philosophe, il trouve absurdes. L’impuissance de la raison à connaître la vérité devient un dogme de la philosophie nominaliste à l’époque de sa décadence. Quoi d’étonnant que Descartes ait entrepris la restauration de la certitude sur les bases du doute méthodique ?
11. SCOLASTIQUE PROTESTANTE. — Cette étude générale serait incomplète si l’on n’y signalait quelques tentatives d’expositions scolastiques, aux xvri® et xvue siècles, chez les protestants eux-mêmes.
Luther, en augustinien intransigeant, imbu de philosophie nominaliste, condamnait et rejetait en principe toute connaissance rationnelle et, par conséquent, toute pénétration rationnelle des dogmes. Pour lui, les philosophes ne sont que les amants de la Hure Vernunft. En pratique, la réalisation de ces principes était difficile, sinon impossible : la nécessité d’un exposé rationnel des dogmes et de leur systématisation obligea les premiers disciples de Luther et, dans une certaine mesure, Luther lui-même, à user de la philosophie.
Mélanchthon se servit de l’Organon d’Aristote, en laissant de côté la métaphysique. En France il eut un imitateur en la personne de Pierre de La Ramée (Ramus) (f 1572). Si, dans les Animadversiones in Dialeclicam Aristotelis (1534), Ramus attaque la Logique d’Aristote, à laquelle il reproche l’obscurité et la confusion, dans ses Dialecticæ instilutiones (1543), il essaie de substituer à la logique de l’École une logique plus simple, plus claire, dont il emprunte les éléments à Platon, à Cicéron, à Quintilien. La réforme de Ramus porte beaucoup plus sur la forme que sur le fond de la philosophie. On le voit par cette brève indication, les premiers « scolastiques » protestants adoptèrent l’attitude des dialecticiens du Χαμ siècle.
Mais les controverses christologiques entre luthériens et calvinistes, surtout après la formule de concorde, obligèrent certains auteurs à recourir à la métaphysique pour la fixation des notions de « nature » et de « personne ». A une situation analogue à celle des monophysites des ve et vre siècles correspond une solution analogue. Et ceci impliquait l’élaboration d’une ontologie rationnelle, comme ce fut le cas au ΧΙ siècle dans la scolastique catholique avec Albert le Grand et Thomas d'Aquin.
Il y eut alors dans le protestantisme deux courants principaux : à Altdorf (Bavière), principalement sous l'influence des aristotéliciens italiens, on recourait à Aristote lui-même, c’est-à-dire à sa métaphysique. Ce fut le cas de Michel Piccart, dans son /sagoge in lectionem Aristotelis, Nuremberg, 1605, et de Ernest Soner, dans son Commentaire sur la métaphysique (d’Aristote), Iéna, 1656. Le texte de Rom., 1, 18-24, enseignant la possibilité pour la raison humaine de connaître naturellement Dieu, incitait ces auteurs ἃ s'engager dans cette voie.
D'autres auteurs, surtout influencés par la scolastique du Moyen Age, par Averroës entre autres et par Cajétan d’abord, ont prétendu voir‘dans Aristote non seulement une théologie naturelle, mais une ontologie. On cite beaucoup le De ente et essentia de saint Thomas, commenté par Cajétan. C’est à l’université de Helmstedt que s’aflirma cette tendance avec Cornélius Martini et Jean Casélius. Ces auteurs accueillent la philosophie, non seulement pour des raisons théologiques, mais aussi par intérêt pour la métaphysique elle-même et, par là, l’évolution arriva à son point culminant quand les protestants aristotéliciens prirent connaissance des Dispulationes metaphysicæ de Suarez. Cf. Ernest Lewalter, Spanisch-jesuilische und | deutschlutherische Metaphysik des XVII. Jahrhunderts,
Hambourg, 1935, p. 44 sq. Ils étudièrent alors l'ontologie et la philosophie naturelle, surtout pour situer les rapports entre la philosophie et la théologie. Le livrede Paul Althaus, Die Principien der deutschen reformierten Dogmatik im Zeilaller der aristotelischen Scholastik, Gnesen, 1617, est le premier exposé luthérien de la métaphysique qui s'apparente étroitement à Suarez pour le choix et l’ordre des matières.
Scheibler n'introduit des sujets spéciaux qui l'éloignent de son modèle que pour des raisons de polémique contre les calvinistes. Buddée l'appelle « le Suarez protestant ». Lewalter, op. cit., p. 71. Il faut citer également Arnisæus, De constitutione et partibus melaphysicæ, Francfort, 1609.
A cette métaphysique réaliste s'oppose toujours la tendance strictement luthérienne, rejetant toute métaphysique et la tendance des interprètes purement philologiques d’Aristote. L’aboutissement de ces essais fut la philosophie de Leibniz-Wolf; ils furent d’ailleurs annihilés et remplacés dans beaucoup de facultés par le piétisme qui se rapproche du luthéranisme primitif. Voir ici t. 1x, col. 177 sq., et t. x, col. 2084 sq., et surtout 2092-2093.
Certains auteurs prétendent d’ailleurs ne faire de métaphysique que pour répondre, à armes égales, aux jésuites qui les attaquent : Cum vero jesuilæ, seu neoscholastici, in controversiis theologicis omnia terminis melaphysicis involverent, ut imperitioribus caliginem offenderent, nostrates velut necessitatem quandam sibi imposilam putarunt metaphysicam in subsidium vocari, ut iisdem cum adversariis pugnarent armis. J.-Fr. Buddée, Isagoge., Leipzig, 1727, p. 255. Cf. Hornius, Historia philosophica, Leyde, 1654, p. 315; J.-H. von Elswich, De varia Aristotelis in scholis protestantium fortuna schediasma, Wittenberg, 1720, p. 75. Cités par Lewalter, op. cit., p. 9, note.
IV. LA NÉO-SCOLASTIQUE. — 19 Les origines. — 1. En Italie. — La scolastique, tant comme méthode théologique que comme doctrine philosophique, avait toujours été vivante en Espagne pendant que l’Aufklärung en Allemagne, l’idéalisme et le cartésianisme ailleurs, l’avaient fait pour ainsi dire disparaître.
Des religieux fugitifs amenèrent vers la fin du xvirI® siècle et au début du x1x* la culture de la philosophie scolastique en Italie. J.-Th. de Boxador, général des dominicains, puis cardinal (+ 1780) donna une grande impulsion, dans son ordre, à l'étude de saint Thomas. Cf. Analecta ordinis prædicalorum Andreæ card. Frühwirth, Rome, 1923, p. 243 sq.; Coulon, O. P., Le mouvement thomisle au xXVr1I* siècle, dans la Revue thomiste, t. x1x, 1911, p. 421. Salvatore Roselli (* 1785) transmit ainsi au x1x° siècle la connaissance de saint Thomas. Un prêtre séculier, Buzzetti, influencé par Roselli, forma une école thomiste. Cf. Masnovas, Il neotomismo in Italia, dans Publicazione dell” Università del Sacro Cuore, série I, t. 1, fase. 5, Milan, 1923. L'ancien jésuite Masden venant d’Espagne, travailla également à la propagation de la scolastique en Italie.
G. Sanseverino (+ 1865), prêtre séculier, fonda une école philosophique néoscolastique à Naples, laquelle, en 1840, publia la revue Scienza e fede. Cf. Lunna, La scuola tomistica di Napoli, dans Rivista di filosofia neo-scolastica, t. XV11, 1925, p. 383 sq.
A la même époque il existait un foyer néoscolastique à Plaisance. M. Liberatore (+ 1872), influencé par Sanseverino et Buzzetti, devint le principal organisateur de l’école néoscolastique. Le programme était : Philosophia christiana cum antiqua el nova comparata. Ce n’était donc pas une simple répristination de la philosophie thomiste.
Devenu co-fondateur de la Civillà catlolica, Liberatore combattit principalement la philosophie sociale de
LA NÉOSCOLASTIQUE
Hegel, cause de la révolution de 1848. Pie IX fut gagné lui-même à la cause de la philosophie scolastique.
En 1823, le général des jésuites, Furtis, avait recommandé de suivre saint Thomas en philosophie. Cf. Schaaf, S. J., Conspectus historiæ philosophiæ recenlis, Rome, 1910, p. 55, note. Le P. Joseph Kleutgen (ï 1883) qui avait défendu la philosophie traditionnelle contre les attaques de Hermès, de Günther et de Frohschammer, vint à Rome et s’y affirma le « restaurateur de la philosophie scolastique ». Chez les dominicains, Thomas Zigliara (f 1893), par la publication de sa Summa philosophica, favorisa grandement le mouvement de restauration.
2. En Allemagne. — En 1803, la Linzer Monalschrift rappelait l’importance théologique et philosophique de saint Thomas et l'influence qu'il avait eue à Trente. S. Drey, le fondateur de l’école de Tubingue, écrivait en 1812 dans l’ Archive pour conférences pastorales, édité par Wessenberg, p. 7 : « Malgré toutes les criailleries, la théologie n’a jamais ni nulle part existé en une forme scientifique sinon dans celle de cette école barbare » (la scolastique).
Môühler et Staudenmaier, dans différents articles de la Tübinger Quartalschrift se sont appliqués à rendre justice à la scolastique dans le sens de Drey.
Liebermann à Mayence enseignait la théologie à la manière scolastique. Pour lui, qui avait été formé en France, le fil de la tradition scolastique n’était pas coupé comme c'était le cas en Allemagne. Ses Instiluliones theologicæ ont exercé une très grande influence. ΤΠ fonde le Katholik en 1821.
A Bonn, Windischmann, qui avait d’abord voulu établir la théologie sur la base de la philosophie de Schelling, se rapproche de la scolastique sous l’influence de Liebermann.
Clémens, antihermésien et antigunthérien, publie en 1856 une étude sous le titre : De scholaslicorum sententia philosophiam esse ancillam theologiæ commentatio. Elle donne le programme scolastique.
Théologiens néoscolastiques en Allemagne : Kleutgen, Schützler, Plassmann, Hanauer, etc. Cf. E. Winter, Geistige Entwicklung Anton Günthers und seiner Schule, Paderborn, 1931, p. 217 sq.
3. En France. — Comme on vient de le dire, l’enseignement français de la philosophie et de la théologie n'avait jamais complètement « coupé le fil » de la tradition scolastique. Voir ici t. vi, col. 695-696. Malgré leurs imperfections, les manuels de Brunet, de Bailly, de Thomas de Charmes avaient entretenu la petite flamme sacrée. La restauration néoscolastique fut simplement retardée dans son épanouissement par la faveur accordée au traditionalisme et à l’ontologisme.
4. En Espagne. — Les dominicains avaient maintenu fermement la tradition : c’est de l'Espagne, on l’a vu, qu'est sorti le premier mouvement néoscolastique. Citons, en philosophie, Puigcerver, Philosophia sancli Thomæ auribus hujus lemporis accommodala, 1824, et, en 1852, De vera ac salubri philosophia d’Antonio Sendil. Le P. Francesco Alvarado se dénommait « el filosofo rancio », en raison des critiques sévères qu’il adressait à la philosophie moderne dans Carlas crilicas, 1851-1852.
20 L’épanouissement. — 1. Les directives pontificales. — La néoscolastique prit son essor grâce aux recommandations instantes des souverains pontifes. Déjà Pie IX avait condamné dans le Syllabus, prop. 15, l’assertion incriminant la doctrine ou les méthodes des docteurs médiévaux. Denz.-Bannw., n. 1713. A peine monté sur le trône pontifical, Léon XIII, par l’encyclique Æterni Patris (1879), recommandait expressément l’étude de la scolastique, notamment celle de saint Thomas. Voir ici t. 1x, col. 353. Ce fut, dans les universités romaines et étrangères, une impulsion
nouvelle donnée à l’enseignement de la scolastique thomiste. Pie X renouvela les recommandations de son prédécesseur et marqua sa volonté dans le canon 1366, $ 2, du Code publié par son successeur Benoît XV. Enfin Pie XI, à l’occasion du sixième centenaire de la canonisation de saint Thomas, formula les mêmes directives, en laissant entendre cependant que, dans les questions controversées, chacun demeurait libre de suivre l’opinion qui lui paraissait plus vraisemblable. Les recommandations pontificales ont porté leurs fruits, non seulement en favorisant le renouveau thomiste, mais en stimulant les autres écoles, telles que les écoles franciscaines. Cf. Fr. Ehrle, Grundsätzliches zur Charakteristik der neueren und neuesten Scholastik, Fribourg-en-B., 1918.
2. Les résultats. — a) En Italie. — Les instituts pontificaux donnèrent, comme il convenait, les premiers l'exemple. Au Collège romain, il y eut tout d’abord une période d’hésitation avec les éclectiques suaréziens : Urraburu, Franzelin, Schrader, Tongiorgi, Palmieri. Un thomisme plus franc, mais encore teinté de suarézianisme, se fit jour avec Schiffini, Mazzella, De Augustinis. Enfin ce fut le règne du thomisme (aussi pur qu'on peut le trouver en dehors de la question de la grâce efficace et des décrets prédéterminants) avec Remer, De Maria, De Mandato, Pignatoro, Billot et Mattiussi. A Rome pareillement enseignèrent le thomisme, à la Propagande, Satolli, Lorenzelli, Lépicier; à la Minerve (devenue depuis l’Angelicum), Lepidi et Buonpensiere et plus récemment Schultes et Garrigou- Lagrange. Les bénédictins ont leur université à Saint-Anselme. La Summa theologica de L. Janssens y donna la note d’un thomisme sûr, quoique teinté parfois d’interprétations personnelles d’ailleurs toujours intéressantes. Enfin les frères mineurs ont su allier à l’étude de saint Thomas celle de Scot dans leur université de Sant’ Antonio. À Naples, le P. Piccirelli a publié sa philosophie et sa théologie d’après saint Thomas vu à travers Suarez. A Plaisance, le Divus Thomas, à Milan, la Scuola catholica et la Rivista di filosofia neo-scolastica du P. Gemelli s'efforcent de vulgariser les doctrines scolastiques.
b) En Belgique. — L'institut philosophique de Louvain, fondé par le cardinal Mercier a donné une vigoureuse impulsion à la néoscolastique. L'université de Louvain demeure à la tête d’un grand mouvement. Trop de noms seraient ici à citer; qu’il suflise de rappeler S. Deploige, M. De Wulf, Forget, Laminne, De San, Van der Aa, Lahousse, St. de Backer, de Castelein, De Munnyck, Van der Meersch, etc.
c) En France. --- Le mouvement néoscolastique s’est affirmé dans nos différentes facultés canoniques et dans nos séminaires avec une force irrésistible. On nous dispensera de donner des noms; beaucoup de ceux-ci ont figuré ou figurent encore dans les listes de nos collaborateurs. Mais ce qui est la marque caractéristique du mouvement en France? c’est l’heureuse alliance que la plupart des auteurs ont su réaliser entre la scolastique et les études positives et critiques. On ne trouvera peut-être en aucun autre pays cet équilibre si désirable. Aussi le mouvement néoscolastique ne s'est-il pas confiné en France dans l’enseignement ecclésiastique; il a pénétré nos universités officielles et les publications scientifiques sur le Moyen Age (Éludes médiévales où encore Bibliothèque thomiste) vont rejoindre sur ce point les précieuses thèses publiées par l’université de Louvain.
Des publications de langue française, en Europe, il faut rapprocher celles d'outre-mer; l’université Laval de Québec leur apportant l'appoint de ses efforts courageux en faveur des doctrines thomistes.
d) Dans les pays de langue allemande. Les manuels de Chr. et Tilmann Pesch sont trop connus pour qu'il