SEMI-PÉLAGIENS. LES IDÉES DE CASSIEN
génésique, de la colère, de la tristesse. Il est des vices au contraire qui sont contre nature, telles l’avarice, l'envie, qui se développent sans aucune occasion naturelle antécédente, et dont l’admission est d'autant plus blâämable. L. VII, c. v.
Rien de très spécial, bien que les remarques de fine psychologie y abondent, dans les développements consacrés à la colère, à la tristesse, à la tiédeur {acedia), à la vaine gloire. Mais le 1. XII et dernier sur l'esprit d’orgueil (spiritus superbiæ), permet quelques aperçus sur les vues doctrinales de l’auteur.
Ce vice, déclare-t-il, est bien le premier au point de vue du temps : {empore el origine primum, 1. XII, €. 1V; n'est-il pas le péché de Satan? La faute de Lucifer (identifié ici avec l’ange déchu, par application d’Isaïe, C. XIV) ἃ été de penser que les perfections dont l'avait orné la faveur gratuite (gralia) du Créateur, il les tenait de sa nature. De ce chef, comme s’il n'avait pas besoin, pour persévérer, du secours divin, il se jugea semblable à Dieu, puisque, comme Dieu, il n'avait besoin de personne. Se fiant à son libre arbitre (liberi arbitrii facultate confisus ), il crut que, par lui, il se procurerait et la vertu parfaite et la pérennité de la béatitude. Cette seule pensée amena sa chute; le voilà devenu instable dans la vertu, inslabilis et nutabundus, il connut par expérience l’infirmité de sa nature et perdit la béatitude dont il jouissait par un don de Dieu. Que cet exemple soit uneleçon pour qui croirait pouvoir obtenir par ses seules forces la perfection et la béatitude. L. XII, c. x. Nul, quels quesoient ses efforts, ne peut avoir, étant données les luttes de la chair qui enrobe l'esprit, une force de volonté telle qu’il puisse atteindre la palme de l'intégrité, s’il n’est protégé par la miséricorde divine : quid habes quod non accepisti ? ES, C1 TC τὶ
En sens contraire, l’exemple du bon larron montre bien toute la part de la miséricorde divine dans l’œuvre du salut. Ce brigand entre au paradis ob unam confessionem, et cette béatitude, il l’obtient non par les mérites de l’ensemble de sa vie, mais par la bonté de Dieu, qui accepte cette confession comme une compensation suflisante. Ainsi encore de David, qui, pour un seul mot de repentir, uno pœænitudinis sermone, obtint le pardon de son double crime. Sa part de travail est hors de proportion avec la faveur reçue : ad talem indulgentiam non laboris æquiparasse merita. La faveur divine a été surabondante, qui prenant occasion de ce repentir [dans la pensée de Cassien, nous le verrons, ce repentir est le fruit du seul libre arbitre], fait disparaître cette masse de péchés sous une confession expédiée en un seul mot. L. XII, c. χι. Et ceci n’est pas vrai seulement de ces cas particuliers : la vraie cause de la vocation et du salut de l’homme, c’est bien Dieu, en ce sens que la somme de la perfection n’est point le fait de celui qui veut et qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde et qui, sans qu'il y ait aucune proportion avec le mérite de nos efforts, nous rend triomphants de nos vices : perfeclionis summa non volentis, neque currentis, sed miserentis est Dei, qui, nequaquam laborum vel cursus nostri merilo COMPEN- SANTE, viliorum nos facil esse victores. Ibid. Et comme il est dit un peu plus loin : Nunquam divinum munus labor proprius humanave compensabit industria. L. XII, C. XIII.
Cette doctrine, qui est bien celle des anciens, continue Cassien, ne rend point inutile l'effort humain : sans efforts personnels, il n’est point de perfection, mais sans la grâce de Dieu, nul, non plus, ne peut, par ses efforts, mener cette perfection à terme. Aussi bien la grâce est-elle donnée à ceux-là seuls qui œuvrent et se fatiguent, à ceux-là seuls qui veulent et qui courent. Comme l’a promis le Sauveur, on donne à ceux qui demandent, on ouvre à ceux qui frappent, mais cet
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effort fait pour demander, pour frapper est hors de toute proportion avec le résultat et, par ailleurs, la miséricorde divine est toute prête, n'attend que le moment où notre bonne volonté lui fournira l’occasion d'intervenir : Præsto est namque, occasione sibi tantummodo a nobis bonæ voluntatis oblata, ad hæc omnia conferenda. L. XII, c. χιν.
Cette intervention, pour laquelle il nous faut rendre grâces à Dieu, ce ne sont pas seulement les dons qu’il nous ἃ faits en nous créant raisonnables et libres, en nous accordant le baptême, la connaissance de la Loi et de l'Évangile; ce sont encore les assistances personnelles et quotidiennes dont il nous favorise : Coopération dans la lutte contre la chair, préservation de la chute dans le péché, illumination intérieure, remords secrets, châtiments salutaires, parfois même attirance invincible malgré nous vers le bien (quod ab eo nonnunquam inviti trahamur ad salutem), somme toute, direction efficace imprimée à notre libre arbitre, lequel, porté naturellement aux vices, est remis sur le droit chemin par cette visite intérieure de Dieu. EXT C-XVIrr.
2. Les « Collationes ». — Il nous paraît que les Collaliones n’ajoutent pas grand'chose aux doctrines que nous venons d'entendre.
a) C’est ce qui est évident dans la collatio III, qui fait partie de la Ir série : elle a pour sujet le triple renoncement qui est la base propre de la vie religieuse et même, à un degré moindre, de la vie simplement chrétienne. Au point de départ, un appel de Dieu; provoqués par l’appel divin, nous accourons vers le chemin qui conduit au salut et c’est aussi sous la gouverne de Dieu que nous arrivons à la béatitude parfaite. Ainsi tout semble être de Dieu dans l'affaire du salut : son appel, son assistance, le couronnement enfin qu'il nous donne dans le ciel : quemadmodum, inspiratione Domini provocati ad viam salutis accurrimus, ita eliam magisterio ipsius et illumatione deducti ad perfectionem beatitudinis pervenimus. Telle est la doctrine qu'expose l’abbé Paphnuce. Coll., III, c. x.
A quoi Germain, son interlocuteur, repart : « Mais où se trouve donc, en tout ce processus, la place pour notre libre arbitre, si c’est Dieu qui commence et consomme en nous tout ce qui se rapporte à notre perfection? » — Il est vrai, repart l’abbé Paphnuce. Mais il est un moment où seule opère notre volonté, c’est celui où elle donne sa réponse à l'appel divin. Il reste donc une part pour l’homme et son libre arbitre. C. x1r. Sentant bien, néanmoins, que l’on pourrait lui faire le reproche de pélagianisme, lesolitaire entame une longue diatribe sur l’infirmité de celui-ci. Aussi bien penchet-il plutôt du côté du mal, tant par l’ignorance du bien que par l’attirance des passions; il faut donc que l’invincible recteur de l’âme humaine le retourne plus ou moins violemment vers la poursuite des vertus. Et toute la suite de ce développement, €. XII-XVIII, Montre bien que Paphnuce entend ne pactiser à aucun prix avec les théories autarciques de Pélage et de Célestius. Mais la préoccupation de ménager une place au libre arbitre réapparaît au c. xix; et toujours dans ce petit intervalle qui se situe entre l’appel divin d’une part, et de l’autre la réponse de l’âme qui engage celle-ci dans la bonne voie.
Mêmes préoccupations et mêmes hésitations aussi sur le pouvoir et l'impuissance du libre arbitre dans les Collationes IV-VI, où affleure, à diverses reprises, la question de la persévérance. A la Collatio VIT, C. VIII, un essai encore pour serrer d’un peu plus près le problème de la liberté et de ses forces : les adversaires de notre vie morale peuvent bien nous troubler; jamais ils ne peuvent nous contraindre; s’il y a chez eux — il s’agit surtout des démons — de multiples ressources pour nous inciter au mal, il reste chez nous