SEMI-PÉLAGIENS. LES IDÉES DE CASSIEN
la force de les repousser, la liberté d'acquiescer ou non à leurs suggestions. Mais surtout nous avons la puissance que confère le secours divin et c’est beaucoup plus que tout ce qui peut s’armer contre nous, car Dieu n’est pas seulement celui qui suggère le bien, il en est le facteur, l’animateur : non {antum suggestor, sed etiam fautor atque impulsor, à telles enseignes que, parfois, malgré nous, malgré nos ignorances, il nous attire au salut : la ut nonnunquam nos etiam invilos et ignorantes attrahat ad salutem.
δ) De tout temps l'attention s’est portée sur la Collatio XIIT, De protectione divina, qui fait partie de la deuxième série. C’est ici que Cassien semble avoir fait le plus d'efforts pour doser la part qui revient à l’homme, à côté de celle qui revient à Dieu, dans l’œuvre du salut. C’est par des retouches et des approximations successives qu'il pense y arriver.
A l'entretien précédent, le saint abbé Chérémon, qui avait parlé à ses interlocuteurs des moyens d’atteindre à la chasteté, avait fort insisté sur la nécessité toute spéciale, en ce domaine, d’une protection d’en haut. Aussi, Germain, compagnon de Cassien, reprenant la conversation le lendemain, demande avec une nouvelle insistance si pareille doctrine ne fait pas évanouir le mérite humain. Si Dieu commence, accomplit, consomme tout ce que nous faisons de bon, en fait de chasteté comme en tout autre domaine, où donc est la part de notre libre arbitre? Pourtant l’expérience montre que cette faculté n’est pas sans force; ne voyons-nous pas des païens, qui certes ne reçoivent pas le secours divin, pratiquer de réelles vertus, frugalité, patience et même chasteté? C’est donc que leur libre arbitre n’est pas si captif qu’on veut bien le dire. Coll, XIII, C. 1v.
Chérémon essaie d’abord de repousser la preuve alléguée par Germain; on sent néanmoins qu’il a été touché par l’objection. Α pousser à bout les idées qu’il vient de développer sur la nécessité absolue et la parfaite gratuité de l’assistance divine, on aboutit à ces idées qu’Augustin — jamais nommé, mais sans doute visé — a mises en circulation, tant sur la distribution restreinte de la grâce, que sur le caractère irrésistible de celle-ci.
C’est contre quoi se cabre le bon abbé. « Dieu, dit-il, veut sauver tous les hommes et, quand il voit briller en nous la moindre étincelle de bonne volonté, il couve cette petite flamme et l’attise. Ceux qui périssent, c’est à l’encontre de la volonté de Dieu. ὦ. vrr. La bonté divine est si grande à l’endroit de l'humanité, que nul refus ne la rebute, tel l’amoureux passionné que les froideurs de l’aimée ne font qu’enflammer davantage... Quand il voit en nous un début, si faible soit-il, de bonne volonté, il illumine aussitôt notre âme, la réconforte, l’excite au salut, donnant ainsi un accroissement à ce qu’il a planté lui-même ou à ce qu’il voit sortir de notre propre effort. » G. vit. Somme toute, si parfois l’homme peut par ses propres mouvements se tendre jusqu’au désir de la vertu, il a toujours besoin d’être aidé. Aussi bien, pour qu’il soit évident que parfois la bonté même de notre nature — bienfait elle-même du Créateur — produit de soi le commencement de la bonne volonté, mais que ce commencement, s’il n’est dirigé par Dieu,ne peut aboutir à la vertu consommée, l’Apôtre a-t-il écrit : « Le vouloir est à ma portée; l’accomplissement parfait du bien je ne le trouve pas en moi. » C. 1x, col. 919.
Et si l’on pose catégoriquement les questions : « La grâce vient-elle à la suite de Ja manifestation de notre bonne volonté, ou précède-t-elle (en l’inspirant) celleci? Est-ce parce que nous avons montré un début de bonne volonté que Dieu nous fait miséricorde (en nous donnant sa grâce)? Ou bien n'est-ce pas parce que Dieu a pitié de nous qu’il nous donne ce commence-
ment de bonne volonté? » Voici la réponse de Chérémon : Il ne faut pas généraliser. Il est des cas où c’est évidemment Dieu qui fait vers nous le premier pas (vocation de Matthieu le publicain, de Saul le persécuteur). Dans le cas au contraire de Zachée, du bonlarron, c’est la foi de l’un, la piété de l’autre qui ont prévenu les avertissements spéciaux de l’appel divin. En définitive, « quand Dieu voit que de nous-mêmes nous voulons nous tourner vers le bien, il accourt, nous dirige, nous réconforte (cas de Zachée); quand il voit que nous ne voulons pas (cas de Saul), ou que nous nous attiédissons, il nous fait entendre des exhortations salutaires qui réparent ou forment en nous la bonne volonté ». C. ΧΙ, col. 924.
Chérémon a bien conscience qu’en signalant des cas où c’est nous qui voulons, les premiers, aller à Dieu, il ouvre au libre arbitre un très large crédit. Aussi insiste-t-il sur ce point. « Il ne faudrait pas croire, en effet, que Dieu ait fait l’homme tel que jamais il ne veuille ni ne puisse le bien. Dieu, au début, a fait l’homme droit ; même après la faute d'Adam, l’humanité qui, en son chef, avait fait l’expérience du mal, n’a pas laissé de garder la connaissance du bien que ce même chef avait reçue de Dieu. » C. xr1, col. 925-926. 11 faut donc se garder de rapporter tellement à Dieu tous les mérites des saints, que l’on ne rapporte plus à la nature que ce qui est pervers. On ne saurait douter qu’il n’existe naturellement cheznousles germes de toutes les vertus, déposés par la bonté du Créateur. L'existence du libre arbitre n’est pas vérité moins certaine. Il peut donc sortir de nous quelque chose de bon. C. χπι, col. 929. Ainsi la grâce coopère toujours avec le libre arbitre, et quelquefois elle exige de lui certains efforts (avant de se donner). Pour ne pas paraître se donner à qui dort, elle cherche ou attend des occasions dans lesquelles, la torpeur étant écartée, l’octroi de la grâce ne paraisse pas une munificence déraisonnable; la grâce alors est impartie sous prétexte de quelque bon désir, de quelque travail personnel. Qu'on ne dise pas qu’en ces conditions ce n’est plus une grâce, un don absolument gratuit, car c’est à de pauvres petits efforts personnels qu’est accordée une si grande faveur. Ce n’est pas le petit acte de foi du larron qui empêche que le paradis lui soit accordé gratuitement, ou le simple mot de David : « j’ai péché », qui enlève au pardon reçu son caractère de gratuité. [Remarquer les mots : Quod peccalum suum humiliatus agnoscit (David), propriæ liberlatis est opus!] Ibid., col. 933.
Et Chérémon, après avoir lâché cette énormité, de rechercher dans l’histoire biblique des exemples où s'exprime clairement sa théorie. À la demande de Satan, Job est laissé à lui-même, afin que Dieu voie ce qu'il fera dans cet état, et Satan est bien contraint de reconnaître qu’il ἃ été vaincu par les forces non pas de Dieu, mais de son serviteur, non Dei sed illius viribus. Dans la tentation d'Abraham, la foi que Dieu veut éprouver, ce n’est pas celle qu’il lui inspirait, mais celle qu’il pouvait maintenant faire voir à l’œuvre par son libre arbitre. Ce que Dieu loue donc en lui, quand il dit : « Je sais maintenant que tu crains Dieu », c’est la constance de sa foi, alors que la grâce de Dieu l'avait abandonné. C. x1v, col. 937, Ces diverses tentations, la justice de Dieu ne les permettrait pas, s’il n’y avait dans l’homme tenté une vertu égale (à la tentation) et qui lui permette en toute équité d’être déclaré digne d’éloge ou de blâme : nisi parem in eis resistendi scisset (Deus) inesse virlulem, qua possent æquilatis judicio in utroque merilo, vel rei vel laudabiles judicari. En de telles circonstances la grâce de Dieu agit avec l’homme comme fait la mère qui apprend à son petit à marcher; elle fait mine parfois de l’abandonner, toujours prête néanmoins à l'empêcher de tomber, afin