SEMI-PÉLAGIENS. RÉACTION CONTRE LE DE CORREPTIONE
que, d’une part, il prenne confiance en lui-même et qu'il sente, par ailleurs, que l’appui maternel est toujours là. Zbid., col. 938.
En résumé, conclut l’abbé Chérémon, il ne faut pas enserrer l’action de la grâce dans des catégories trop raides. Elle ἃ sa manière de se conformer aux capacités de chacun : elle prévient les uns qui n’y pensent pas (André ou Pierre), ou même qui sont mal disposés (Saul); elle récompense les efforts naturels des autres (Zachée, Corneille), agissant selon la réceptivité des uns et des autres : secundum capacilalem uniuscujusque. ἃ. xv, col. 940-941.
Mais que l’on ne prenne point ceci, ajoute l'abbé, pour une concession au pélagianisme; nous ne sommes point de ces impies qui prétendent que le tout de notre salut, summa salutis, est au pouvoir de notre libre arbitre et déclarent que la faveur divine se dispense selon les mérites. Qui plus est, nous aflfirmons qu’en certains cas la grâce divine déborde leslimites de l’infidélité de l’homme : eliam exuberare gratiam Dei et transgredi interdum humanæ infidelilatis angustias. C. xv1, col. 942.
En d’autres termes Dieu procède de diverses manières au sauvetage du genre humain. Pour certains qui (par eux-mêmes) veulent (aller vers Dieu) et aspirent (à sa grâce), il les invite à un plus grand zèle; pour d’autres, qui sont mal disposés, il les contraint (à venir); pour les premiers, il fait que soient réalisés les bons désirs que leur nature leur inspire; pour les autres il leur insuflle lui-même ce désir et, par là, le début dans le bien, en même temps qu'il leur donne d’y persévérer. C’est perdre son temps que de scruter les raisons infiniment mystérieuses de la Providence. C. xvrr. Du moins faut-il retenir comme étant la doctrine catholique les vérités suivantes : 1. C'est l'effet de la grâce divine que d’être enflammé à désirer le bien parfait ; et pourtant le libre arbitre (sous l'effet de la grâce) subsiste tout entier, capable de se déterminer dans un sens ou dans l’autre. 2, C’est l'effet de la grâce divine que de pouvoir pratiquer la vertu, mais de telle façon que ne soit pas supprimée la puissance du libre arbitre, possibilitas arbitrii. 3. C’est l'effet de la munificence divine que de persévérer dans la vertu acquise, mais de telle sorte que la liberté conserve tous ses droits. C. xXvrr1, Col. 946.
Telle est cette fameuse conférence XITI, où la multiplicité des détails, la finesse même de certaines analyses psychologiques, n'arrivent pas à masquer l’incertitude de la pensée métaphysique. Tiraillé entre la crainte de tomber dans le pélagianisme et l’appréhension de ne plus rien laisser à l’homme dans l'affaire de son salut, Cassien ébauche une réfutation de la première tendance, mais c’est pour se mettre en garde, tout aussitôt, contre la tendance opposée. Tout accorder à Dieu dans l’œuvre du salut, cela lui paraît exclure l’idée que l’homme y est aussi pour quelque chose. D'où sa préoccupation de trouver, aa moins dans certain cas, une petite part de l’activité salvatrice qui soit entièrement soustraite à l'emprise de Dieu. Cette explication du mode d'action de Dieu dans les âmes est commandée par une pensée sous-jacente qui s'exprime assez rarement, que Cassien peut-être ne s’avouait pas complètement à lui-même lorsqu'il rédigeait les Collationes. Elle va se préciser et s’aflirmer à Marseille au contact de la doctrine augustinienne, telle qu'elle s’exprimait dans le De correplione et gralia.
3° Réaction dans le milieu marseillais contre le « De correptione et gratia ». — Toute dominée par un ascéticisme vigoureux, qui faisait fort large la place aux initiatives et à l'effort continu du libre arbitre, la pensée marseillaise ne pouvait que réagir contre l’enseignement augustinien, qui, de prime abord et pour des esprits un peu simplistes, semblait une doctrine de
laisser-faire et de laisser-aller. Porté on ne sait comment à Saint-Victor, le De correptione et gratia suscita l'inquiétude, la contradiction même de la part surtout des chefs de la communauté. Parmi les moines, cependant, il en était de favorables à l’augustinisme le plus strict. Simples laïques et dès lors peu qualifiés pour se mesurer avec les vétérans, dont plusieurs étaient honorés du sacerdoce, ils avaient cependant le courage de leurs opinions. Des discussions s’engagèrent à Saint- Victor, peut-être aussi à Lérins; elles amenèrent les chefs du monachisme gaulois à mettre au clair leurs idées.
Sur ces joutes théologiques, nous sommes renseignés par deux lettres qu'adressèrent à Augustin, au cours de 428, deux adeptes très fervents de sa doctrine, Prosper et Hilaire. Dans correspondance de 5. Augustin, Epist., ccxxv et cexxvi, P. L., t. xxxur, col. 1002 et
1. L'opposition antiaugustinienne selon Prosper et Hilaire. — C’est Hilaire qui avait pris l'initiative d'écrire à Hippone; mais, sa lettre terminée, il s’aperçut que son exposé de la doctrine antiaugustinienne n'était pas limpide et il demanda à Prosper de le reprendre sur nouveaux frais.
a) Lettre de Prosper à Augustin. — Prosper commence par se défendre d’être un ennemi personnel de ceux dont il dénonce les doctrines; il sait leur expérience ès-choses ascétiques, mais il lui paraît qu'ils courent le risque de retourner au pélagianisme qu’ils déclarent pourtant détester. Leur opposition à l’augustinisme, déjà ancienne, s’est fortifiée par la lecture du De correptione, devenant ouverte hostilité. Epist., ÉCXXV, n. 2.
Aussi bien, leur point de départ est-il la volonté salvifique universelle. Sans doute, disent-ils, tous les hommes ont-ils péché en Adam, et il faut reconnaître que nul n’est sauvé par ses œuvres, mais par la grâce divine. Mais c’est à tous les hommes, sans exception, qu'est offerte la propitiation que procure le sang du Christ, et dès lors tous ceux qui veulent bien venir à la foi, au baptême, peuvent se sauver. Ceux qui croiront et persévéreront dans la foi, aidés qu’ils sont ultérieurement par la grâce, Dieu les a vus dès avant la création et il a prédestiné à la gloire ceux dont il a vu que, appelés gratuitement, ils deviendraient dignes de cette élection et feraient une bonne mort. Les docteurs marseillais s'opposent donc à cette thèse (augustinienne) de la vocation divine, selon laquelle, avant toute création, Dieu a fait un choix entre ceux qu'il appellerait à la gloire (eligendi) et ceux qu’il en exclurait (rejiciendi ), en sorte que, selon le bon plaisir du Créateur, les uns sont créés comme vases d’honneur, les autres comme vases d’ignominie. A leurs yeux une telle doctrine est génératrice d’indifférentisme moral; elle introduit ou le fatalisme ou encore cette doctrine (manichéenne) selon laquelle Dieu a créé des natures humaines différentes. Somme toute, ils prennent à leur compte les attaques auxquelles Augustin ne cesse de répondre et déclarent que la pensée de ce docteur n’est pas traditionnelle; fût-elle exacte, ajoutent-ils, il faudrait se garder de l’exposer, car elle risque de scandaliser. Zbid., n.3.
Mais, au vrai, ce sont eux-mêmes, continue Prosper, qui ne savent pas se garder de l’erreur pélagienne. A les entendre, du moins certains d’entre eux, au lieu de confesser la grâce du Christ qui prévient tous les mérites humains, il faut reconnaître que la grâce appartient à la condition de tout homme; c’est la grâce du Créateur (non celle du Rédempteur). En dotant l’homme de raison et de libre arbitre, Dieu lui a donné de pouvoir, par le discernement du bien et du mal, diriger sa volonté vers la connaissance de Dieu, vers l’obéissance à ses préceptes et de parvenir ainsi
DICT. DE THÉOL. CATHOL