‹ Dictionnaire de thâeologie catholiqueChapitre 100 sur 148 · L. Bigot · texte numérisé non relu

L. Bigot

ESTiUS. — L Vie. H. Enseignement et écrits. III. Apprcciation.

. I. Vie. — Guillaume Estius, excgète, tliéologien et hngiograplie, naquit en 1542 à Gorcuni, sur la Meuse, dans la Hollande méridionale. Il était de famille noble, mais il se glorifiait beaucoup plus de son étroite parente avec un des martyrs de Gorcum. Sa mère, en effet. Marie Piecke, était la sœur de Nicolas Piecke, gardien du couvent des frères mineurs, l'un des dix-neuf athlètes qui, en 1572, donnèrent leur vie pour défendre la primauté du pape et la réalité de la présence de Jésus-Christ dans l'eucharistie.

Le jeune Estius commença ses études latines et grecques à LTtrecht, dans le couvent des hiéronymitcs, puis il suivit les cours de i)hilosophie à Louvain, à la pédagogie du Faueon. En 15C1. il devint maître es arts et entra en théologie. Parmi ses professeurs, Josse Ravesteyn, Jean Hessels et Michel de Bay, plus connu sous le nom de Baius, le premier seul était iileincment orthodoxe. Estius était, de plus, pensionnaire ou boursier au collège du Pape, fondé par Adrien VI, qui avait Baius à sa tête. On conçoit, dès lors, que le jeune théologien ail eu quelcjue peine à se garder des idées de ses maîtres. Avant d'être docteur, Estius enseigna la philosophie pendant dix ans au collège du Faucon. En 1574, il cntr;i au conseil de l'université; puis il professa la théologie au Collège royal que Philippe II venait de fonder à Louvain. Enfin, le 22 novembre 1580, il devint docteur en théologie : ses études avaient duré vingt ans.

Deux ans après, le, nouveau docteur fut nommépar le roi d'Espagne professeur à la faculté de théologie de Douai et, en même temps, directeur du séminaire du Roi. Il occu|)a d'abord la chaire de controverse-, puis il fut chargé de commenter le Maître des .Sentences. Pierre Lombard était encore à cette époque l'auteur favori des maîtres et des étudiants;, il fut, en 1594, remplacé comme auteur classique par saint Thomas. Estius parcourut deux fois le cycle de ses commentaires; puis il exjjliqua jusqu'à sa mort les Épîtres des apôtres. Deux fois aussi, il fut choisi comme recteur de l'université (1592 et 1602). A Douai, les attributions du recteur étaient à peu près

universelles et celui qui était investi de cette dignité jouissait d'une autorité jjresque sans limites : il était le chef de toute l'administration universitaire. En 1595, Estius devint iirévôt du cha[)itre de Saint- Pierre et, en cette qualité, chancelier de l'université. Sa fonction était de garantir ofliciellement la pureté de l'enseignement catholique et de conférer aux étudiants, au nom de l'Église, les grades dont les différentes facultés les avaient jugés dignes. Estius resta chancelier jus({u'à sa mort. Kn 1613, il fut ])résenté par l'évêque d'Arras pour le siège épiscopal d'Ypres, à la mort de Jean de Vischer. Il ne fut i)as choisi, peut-être à cause de son grand âge. En cette même année, l'éminent professeur tomba gravement malade et mourut le 20 septembre, à l'âge de soixante et onze ans.

Ses vertus étaient aussi remarquables que sa science était profonde, et tous ses contenqjorains en font foi. Sa piété, sa charité et son zèle étaient tels que ses collègues, ses élèves et ses amis le considéraient comme un saint. Son tombeau, dans l'église Saint-Pierre, fut longtemps en vénération. En un mot, il réalisa, parfaitement la devise de sa famille : Sol i Dec r/loria, et mérita les éloges de son collègue André Ho'ius, qui rédigea en ces termes son épitaphe :

Ter dénis spartam geminam, haud inglorius, annis, Doctor uti et prœses regius, cxcohii.

Doctrina» ingeniique mei monumonta relinquo, L'nde mihi, invita morte, perennct honos.

Aujourd'hui, rien à Douai ne rappelle la mémoire autrefois si respectée du grand exégète. Son caiice est conservé comme une relique au séminaire académique de l'université catholique de Lille.

II. Enseignement et écrits. — 1" L'iiniversilé. — L'université de Douai était fondée depuis vingt ans (1562), lorsc[ue Estius y fut envoyé comme professeur; sou arrivée donna aux éludes sacrées un renouveau d'activité et de succès. L'A/;n« Maler douaisienne avait été, avant tout, dès le commencement, une grande école de théologie. Sans doute, elle possédait cjuatre autres facultés, celles de droit civil, de droit canonique, de médecine et des arts, et elle eut, dès l'abord, six cents élèves, mais la science sacrée attira toujours chez elle le plus grand nombre des étudiants. Déjà l'un de ses fondateurs, l'évêque d'Arras, François Richardot, et le zélé professeur Mathieu Galenus avaient donné un grand éclat aux études scrij)turaires et théologiques; mais Estius et une pléiade de collaborateurs dévoués l'augmentèrent considérablement : l'université parvint alors à son apogée. Tous ces maîtres sont dignes d'être comptés parmi cette brillante phalange de docteurs et d'cxégètes qui illustra l'Église après le concile de Trente.

Guillaume Estius rencontra dans les chaires de la faculté trois de ceux qui avaient fait partie de la fameuse promotion doctorale de 1571, et que Valère André, ancien élève de Douai, appelle le quadrige doiiaisien : Ciijns qiiadrigœ siimmam eriidilionem scripta typis edila testantiir. Si le grand Allen, l'un de ces docteurs, persécuté pour la justice, avait été forcé de quitter Douai en 1578 pour transférer son collège anglais à Reims, les trois autres, Thomas Stapleton, Jean du Buisson (Riibiis) et ÎMathias Bossemius, illustrèrent longtemps encore le collège Ihéologique. Ajoutons à ce groupe déjà si brillant Barthélémy Peeters (Pelri) qu'Estius amenait avec lui de Louvain. et jikis tard Josse Rythovius, .Tosse Hlcylens et Georges Colveneere, qui, après avoir été ses élèves, devinrent ses collègues. Avec François Sylvius,qui les suivit de près, tous ces maîtres restent dans l'histoire les plus illustres représentants de l'école théologiquc de Douai.

ESTIUS

C'est en ce temps-là que naquirent, au sein de l'université, deux grandes œuvres qui ont rendu d'immenses services et qui ont survécu à leurs auteurs comme à l'université elle-même. 1. Allen et les docteurs anglais réfugiés à Reims avec lui entreprirent, pour répondre aux attaques des protestants, la publication de la Bible dite de Douai, œuvre de controverse, d'érudition et d'édification qui eut dès l'abord un immense succès et qui est lue encore aujourd'hui par tous les catholiques de langue anglaise. Il y a peu d'années (1885), le troisième concile plénier de Baltimore recommandait aux fidèles américains cette version vénérable, « parce rju'ellc a servi à nos pères, pendant trois siècles, qu'elle nous vient sanctionnée l)ar d'innombrables autorités, et qu'elle est convenablement annotée par le savant évêque Challoner, « autre élève de Douai.

Le Nouveau Testament parut en 1600 avec l'approbation d'Estius, de Peeters et d'Heylens, et l'ouvrage tout entier en 1609, avec l'approbation d'Estius, de Peeters et de Colveneere.

2. Estius connut aussi sur les bancs de l'université un jeune jésuite, son compatriote, Héribert Rosweyde, qui fit sa philosophie et prononça ses premiers vœux au collège d'.\nchin, en 1590. C'est là qu'il commença à réunir les Acia sanclorum. en fouillant les bibliothèques des monastères de la région. Il donna à son collègue .Jean Rolland la première idée de l'œuvre colossale des bollanclistcs, qui, jjourtant, dans sa pensée, ne devait avoir que dix-sept volumes. Voir t. I. col. ,330-.331 ; t. ri. col. 951 .

Plus tard, un autre étudiant de Douai, Daniel van Papebroeck, travailla pendant cinquante-cinq ans à cette grande collection avec son érudition immense et sa critique très sûre. Le dernier bollandiste avant la Révolution fut .Josepli Ghesquière de Courtrai,qui avait, lui aussi, étudié à l'université de Douai.

D'autres élèves d'Estius se firent un nom à cette époque. Citons seulement .\ntoine Sanderus de Gand, auteur de la llandiiu illiisirata (1611), et Aubert Lemirc {Mirœiis) de Bruxelles, qui publia sa Chronica reriim, en 1608, et ses Oprni diplomaiica, en 1630.

2» L'cxégHe. — • 1. Estius possédait toutes les qualités qui font l'excellent maître : science dogmatique et scolastiquc très complète, pénétration profonde, sens critifiue très développé, eneliaînement logique des idées, tels sont les caractères |)rincii)aux que ses élèves et ses contemporains reconnaissaient à son enseignement : « Estius et Sylvius, dit le savant Paquot. sont les deux docteurs qui ont le plus contribué a la réputation de. l'université de Douai. Le second a égalé le premier pour la justesse du raisonnement ; mais il lui est inférieur |)our le style, pour la \ariété des connaissances, ])our la lecture des Pères, pour la controverse et pour l'explication de l'Écriture sainte. .Sylvius a plus de célébrité dans l'École, Estius en a davantage |)armi les savants. »

Tous deux, d'ailleurs, étaient cordialement attachés à l'Église et à toutes ses doctrines. Voici une partie de la belle protestation trouvée dans les papiers d'Estius après sa mort : f'roleslatur aulhor quod nmniii vclil esse siihmissci judicio Errirsia' catholicu: et cjux summo in Irrris juisfori uc judiri, ronmnn pontifici, veUlf/iir prn non dicto haberi xi quid nmle dicliim; quod noiit iilli pcrsonœ nul jnmiliœ delradum, rupiens chrisliannm r.uni omnibus nilholicis bcnevolenliani et, qnunlum pnssibilr est, amiciliam colère et ronsfri'cire; item derlurut se itbique sequutum srnsinn Errlesiw.

Il faut avouer cependant f|ue d'autres e.xégètes ont mieux connu ((u'f^stius les langues grecque et hébraïque ainsi que la poésie latine, et que d'autres encore ont étudié plus ù fond la philologie et l'histoire

ecclésiastique. De plus, certains théologiens lui reprochent, non sans raison, d'être resté trop attaché à quelques opinions réprèhcnsibles de ses anciens maîtres Bains et Hessels.

On ne peut mieux caractériser la valeur exégétique du commentaire d'Estius sur les Épîtres de saint Paul, qu'en le comparant aux commentaires de Maldonat sur les Évangiles : même méthode, même érudition, même pénétration, même profondeur de vues. Dans les deux ouvrages, un égal souci de la recherche du sens littéral, de la liaison logique des idées, du choix judicieux parmi les interprétations proposées par les Pères. Estius relève plus de l'école d'Antioche que de celle d'Alexandrie. 11 trace la voie aux exégètes de l'avenir par sa ténacité à s'attacher à rechercher l'idée même de l'auteur inspiré. Pas de divagations dans le sens spirituel ; il emploie dans son exploration méthodique ce cjue la philologie et l'archéologie du temps pouvaient lui fournir. Catholiques et protestants estiment et utilisent à l'envi ce précieux ouvrage qui marque une étape sérieuse dans l'interprétation des écrits de l'apôtre.

Ces commentaires ne furent imprimés qu'après la mort de l'auteur. Le i<^'' volume ne fut achevé qu'en 1614, le n<^ en 1616 par les soins de Barthélémy Peeters. Ils furent plusieurs fois réédités à Paris, à Rouen et à Cologne. Au xix^^ siècle, cet important ouvrage fut réimprimé deux fois à Mayence (1841 et 1868) et une fois à Paris, in-8°, 1892.

2. Nous ne séparerons pas de la grantle œuvre exégétique d'Estius les Annoialiones in prxcipiia ac di/ficilioid sacrœ Scriptiirœ loca, bien que ce dernier livre mérite moins d'éloges que le précédent. La préface indique les circonstances au milieu desquelles ce volume fut composé. x\u séminaire du Roi, dont Estius était président, on avait l'habitude de lire au réfectoire un chapitre de la sainte Écriture. Après le repas, le maître ciioisissait un verset plus marquant. 11 demandait à un élève sa façon de l'enleudre, ou bien il posait quelque objection, puis il donnait son explication. Tout cehi était préparé sans doute par le professeur; mais ces expositions courantes, données surtout au point de vue moral, étaient moins travaillées et moins mûries que les leçons du cours suivi; ces fragments détaches ne valent donc pas le commentaire ex cathedra. Ex qiiibus sparsim ila digestis^ collectœ siint Annoialiones islu'. quas nno hoc voluminc exhibcmiis. Ainsi s'exprime Gaspard Nemius, élève d'I'"stius et futur archevêque de Cambrai, dans l'epi- ■slola dedicatoria de la 1" édition, qui parut eu 1612, à Douai. Cet ouvrage n'est que le résumé de conversations pieusement recueillies par un disciple, mais non revues par l'auteur, et imprimées huit ans après sa nu)rt. l^ne seconde édition, considéraljlemenl augmentée et moins défectueuse, fut donnée par Uarthélemy Peeters en 1629; six autres éditions parurent encore durant la seconde partie du xvii'^ siècle.

.Malgré sa valeur, ce volume n'a pas été à l'aliri de toute critique, l-.u 1722, des professeurs de l'université, Delcourt, .\mand et Jacques de .Marcq.émus par les querelles jansénistes qui se ]irolongeaient à Douai et aussi par les abus qu'on pouvait faire de quelques textes d'Estius, voulurent porter remède au mal. .\près avoir condamné sept jeunes maîtres inféodés à la secte. ils ajoutèrent : Diffileri non possumus quaedam occiirrere in operibiis Eslii cl Syli'ii, qnœ diiriora sint et corrigenda, ne qnid pcjns dicaniiis. Leurs observations, qui ne sont pas sans fondement, portent surtout sur certains chai)itres de l'Évangile selon saint .fean. •■ Qu'on ne s'imagiiu' i)as. dit Estius, que le secours sufTisant de la grâce ex parte Dei soit ollert à tous les hommes et qu'il puisse jKir lui-même les mener au Christ, ni, 17-vi, 37. « A propos de la prière

ESTIIJS

(le Jésus-Chrisl pour le monde, xvii, 9, 20, l'auteur écrit encore : Jiogavil pro mundo, sed lanlum secundum eam parlcm quec cleclos complectilitr... Ihi vero sunt omnes et soli electi, qiiare hic oportrt intelligerr eos qui crediluii siinl fide viva cl persévérante iisque in finern. Son exposition du c. x, 15, est encore plus explicite : Hic lociis osiendil Chrislum non pro omnibus mortuum, sed pro solis clectis, scilicet ut salvcntur. C'est en propres ternies la 5" proposition de Jansénius, condamnée trente-deux ans plus tard. Il en est de même de son explication du chapitre d'Isaïe où il s'agit des soins que Dieu a donnés à sa vigne, v, 4.

Voici comment se termine le jugement porté par les professeurs du xvin" siècle sur leurs illustres prédécesseurs : Majores rostri, et prœsertim Estius ac Sylvius, pietate, doetrina ae eruditione clarissimi fuerunt, ncc non sedi aposlolieœ eu jus injallibililulcm in decidendo semper agnovcrunt, addictissimi ac devotissimi.Si iqilur a recto veritalis tramilc dcviarint,non id mcda fuie jactum est, non ex odio in cathedrani Pétri, non ex super bia et ambitione, non ex intentione novellam seclcim introducendi aut propagandi, non constitulionibus upostolieis resistendo, non ab iis appellando, non aliis lechnis cavillando; sed veritatem necdum satis elucidalam in cordis simplicitate quœrendo, paraiissimi intérim opiniones prœoceupaias ad scdis aposlolieœ nulum corrigcre, deserere ac penitus abolere. Nos quidem illis doetrina, pietate ac ingenii capacitate inferiores sumus; sed, constitutionibus upostolieis edoeti, quwdani in eorum commentariis oudemus reprehendere qiiee ipsi, iisdem Spirilus Saneti oraeulis imbuli, proeul dubio correxissenl. Cf. d'Argentré, Collectio judiciorum, t. m, p. 574. Après les réserves nécessaires, les docteurs de Douai plaident donc les circonstances atténuantes, tout en faisant de plein cœur l'éloge de leurs saints et savants devanciers.

3° Le théologien. — 1. Comme théologien, Estius n'est pas moins connu. Il est l'auteur de Commentaires sur le livre des Sentences: parmi les cinq cents écrivains qui ont fait un travail analogue sur Pierre Lombard, il est l'un des plus remarquables par la solidité du raisonnement, l'abondance des preuves et la clarté de l'exposition.

Il faut toutefois, pour les raisons déjà données, faire certaines restrictions quand il traite de la liberté humaine, de la prédestination et de refTicacité de la grâce. De plus, il pense que la contrition parfaite ne justifie le pécheur que dans le cas d'une extrême nécessité ou de l'impuissance physique de recevoir le sacrement./;! / V.S>/i/.,l. IV,dist. XVII,n.2. Sur la question de l'immaculée conception, il se montre l'adversaire de ce privilège de Marie, et il ne croit pas que saint Thomas en ait été partisan. Aussi l'édition de Naples de 1720 a-t-elle corrigé et complété Estius sur ce point de doctrine. Jn IV Sent.,\. III, dist. III, n. 2.

Ces commentaires ne parurent que trois ans après sa mort, à Douai. Sept éditions furent imprimées successivement, au cours du xvii" et du xviii'' siècles. Ce qui les rend très commodes, c'est que l'auteur renvoie toujours en marge au texte correspondant de la Somme de saint Thomas.

2. Estius fut aussi l'un des collaborateurs des théologiens de Louvain dans la célèbre édition des œuvres de saint Augustin qu'ils publièrent à Anvers en 1577, 10 in-fol. Il a travaillé au t. ix. Il a collaboré de même à la Somme éditée à Douai par Marc Wyon en 1614.

3. Son grand ami Barthélémy Peeters édita, un an après sa mort, un recueil de 19 discours théologiques prononcés à Douai par Estius. Ils ne sont pas tous également remarquables. On en compte trois sous ce titre : De fugiendalectione librorum hœretico-

rum, et un autre qui a pour sujet : De Magdalena evunneliea. Estius la distingue de la femme pécheresse et de la sœur de Lazare, comme l'avaient déjà fait avant lui Lefebvre d'Étaples et Josse Clicthove. Cette thèse a été reprise par dom Calmet, bien qu'elle ait été condamnée à deux reprises parla Sorbonne en 1519, à l'instigation de son fameux syndic, Noël Heda. La dernière de ces dissertations est intitulée : An Scripturœ sacrée plures sint sensus littérales? Estius se prononce pour la négative.

4" L'hagiographe. — Estius est aussi l'auteur ou le traducteur de vies de saints. — 1. On sait quels liens de parenté l'unissaient au plus célèbre parmi les martyrs de Gorcum, Nicolas Piecke. Il avait aussi connu plusieurs d'entre eux sur les bancs de l'université de Louvain. Pressé par son frère Rutger, le professeur prit la plume en 1603 et écrivit en latin l'histoire de ces généreux confesseurs de la foi. Elle est très simple, très édifiante et très documentée, car l'auteur ne voulut pas l'écrire « sans avoir esté suffisamment acerténé, et assez advisé du tout. » Cette biographie, publiée à Douai, fut aussitôt traduite en plusieurs langues. A Home, elle fut considérée comme la pièce la ])lus importante du procès de béatification, et le boUandiste du Sollicr l'a imprimée tout entière dans les Acta sanclorum, t. ii julii, au 9<^ jour.

Nous ne ferons qu'une seule réserve. Au 1. IV de son histoire, il parle de Balthasar Gérard, qui, douze ans après le su])plice des martyrs de Gorcum, tua à Delft le prince Guillaume d'Orange. Estius le loue de son courage plus qu'héroïque, egregium omnique memoria dignum facinus, et le compare à Jean de Nicomédie qui, sous Dioclétien, déchira un édit de l'empereur contre les chrétiens et fut exécuté en haine de la foi. Estius aurait dû se souvenir du concile de Constance et des condamnations portées par lui contre Wiclef et .Jean Petit, défenseurs du tyrannicide. Cf. Denzinger-Bannwart, Enchiridion, n. 597, 690. 2. En 1682, Estius traduisit aussi du français en latin une notice sur Edmond Campian, ancien élève de Douai, qui était monté, à Londres, l'année précédente, sur les échaîauds d'Elisabeth. A ce moment, Estius se disposait à quitter Louvain. Peut-être prévoyait-il déjà qu'il rencontrerait à Douai des centaines de réfugiés anglais, qu'il en ferait des candidats au martyre et des imitateurs du bienheureux Edmond.

b" Le polémiste. — 1. En septembre 1587,1a faculté de théologie de Louvain, à l'instigation de Baius, avait condamné 34 propositions extraites des cahiers du célèbre jésuite Lessius.iJx/iiiiieru/U nobisquasdam propositiones hinc inde ex nostris lectionibus, proui cas audilores acceperant, detraetas et evulsas, oniissis his unde possinl intclligi, écrit Lessius. Le professeur incriminé ne voulut pas les reconnaître pour siennes. Elles avaient rapport à l'inspiration des Écritures, à la grâce, à la prédestination, matières alors très controversées. La faculté les censurait comme entachées de semi-pélagianisme.

Les évêques de la province prirent parti contre Lessius et demandèrent à la faculté de Douai d'émettre un nouveau jugement sur tous ces points. Celle-ci accepta, et, le 20 février 1588, elle ]mblia une condamnation plus développée et plus accentuée que celles de Louvain. Estius en fut le principal auteur; Bossemius, qui était alors chancelier de l'université, l'approuva pleinement; quant à Stapleton, il ne fut point appelé à donner son avis; au fond, il croyait cette censure injustifiée.

L'affaire fut déférée à Rome et Sixte-Quint, par la voix du nonce de Cologne, Ottavio Frangipani, annula les condamnations, ordonna aux docteurs de cesser ces discussions inopportunes et imposa silence

ESTIUS

ESTRIX (ESSCHERIX

aux deux parties jusqu'à ce que le Saint-Siège eût dirinié la question (1588).

2. Une autre controverse surgit bientôt après. Depuis les origines de l'université, les Pères jésuites occupaient à Douai une chaire de théologie ad doccnda pasioralia. Le P. Deckers venait d'y monter; il enseignait le niolinisme et avançait que cette doctrine était celle de saint Thomas et de la plupart des théologiens. Le professeur Rythovius s'attacha à le réfuter. Le jésuite répondit; la querelle s'envenima et dégénéra bientôt en attaques personnelles.

Deckers alla jusqu'à dire qu'il ne voyait aucune dilïérence réelle (sccundum rem) entre la doctrine thomiste sur la prédestination physique et celle de Calvin. Les évêques de Tournai et d'Arras intervinrent pour ramener la paix et pour inviter les jésuites à ne pas enseigner des doctrines contraires à celles de l'université. Les Pères acceptèrent, sous réserve de l'approbation de leur supérieur. En 1.591, le provincial Olivier Manare refusa son consentement à cet accord et en appela au nonce de Cologne. Sur ces entrefaites, la cour de Bruxelles fut avertie et ordonna à la faculté de publier le décret de Sixte-Quint de 1588. Ce fut alors qu'Estius entra en lice et envoya un mémoire très important contenant des réclamations qu'il croyait fondées. Serry l'a publié dans VHistoiid conf/irf/alionis de auxiliis, où il résume celte controverse. Enfin, le 26 septembre 1591, des ordres définitifs dans le même sens furent donnés aux évêques et au recteur : tous se soumirent sans nouvelle observation.

La querelle n'eut pas d'autres suites, au moins pour le moment. En décembre 1602, nous voyons Estius et les jésuites donner ensemble un avis motivé au magistral de Douai. Celui-ci avait posé celle question : Faut-il accorder le saint viatique aux condamnés à mort? Les deux autorités théologiques furent pleinement d'accord iiour répondre afiirmativement.

3. Nous trouvons aussi, dans le même ouvrage de Serry, 1. III, c. iv, et dans les Mémoires importants pour servir ù l'histoire de l'université de Douai, y>. 102, attribuées à Quesnel, trois lettres dont on prétend qu'Estius est l'auteur. Elles attaquent vigoureusement le molinisme et le P. Jean Deckers, son défenseur; mais Liévin de .Mej-er doute que ces écrits émanent réellement du savant professeur.

On cite enfin de lui plusieurs pièces de vers sans importance.

III. AppnÉciATiox. — La réputation d'IIstius fut et reste grande dans l'école. Benoit XIV l'appelle doclor fundalissimus. Bossuet et Fénelon en font l'éloge et citent longuement des textes tirés de ses ouvrages à propos des points les plus délicats de la dispute fameuse sur le quiélisme. Cf. Srronde lettre 'Il réponse ù divers écrits. Le cardinal de liérullc icconuuandc toutes les oeuvres d'I-^slius à ses fils de l'Oratoire. Ellies Dupin, Richard Simon, dom Calmet, Cornely, ces spécialistes en fait d'exégèse, louent pres<iuc sans réserve ses Commentaires sur les fjp'ilres des apôtres. Tirin et .Ménochius citent sans cesse ses • xjjositions scrlpturaires, Steyacrt et Paquot placent ses Commentaires sur le Maître des Sentences au premier rang des théologies après la Somme de saint Thomas.

V. André, Fasti ncademici stiidii generalis Lovanirnsis, MV.'f.S; d'Arucntré, Colleclio judicinritm, t. m, p. .571; de l'.atker, hihlinlluque des érritmins de la Compnqnic de Jésus, X. Il, p. 720; 'l'h. Tlouqiiillon dans In Heiiiic ile.i v'iVnrp.i eccl^siiistiriiics. .'>' sitio. l.SSO, t. Il, p. 211; (loin Uilmct. Diclionnnire de In Uible. t. vi; \\. Corndy, 111- ^liirica et crilica inlrodiirlio in iilriiisqiie Tmlanienli liliros wirroï, f. m, p. 17; <|u (Ihosne, Jlisloire ilii ttainnisme, Doiini, 17.31; l-A\iei Dupin, liihtiolltéqite des (iiileiirs ccrlà- ■^iastiqucs du mu' sidcle, I" partir, p. l.'Hi; l'oppcns, Hi-

bliollieca Belgica, t. i, p. 399, avec portrait; Hurter, Nomeiiclalor IHcrarius, G' cdit., Inspruck, 1907, t. m, col. 484- 489; Th. Leuridan, dans la Revue des sciences ccclésias tiques, 8' série, 1895, t. ii, p. 120-131 , .320-340, 481-495; L. de Meycr, Ilistoria cnntroversinrum de auxiliis, 1715, 1. 1, n. 7, 10, 18; Paquot, Mémoires pour servir ù l'histoire littéraire des Pays-Bas, 1~6S, t. II, p. 481 sq.; Epitome eommentariorum Guillelmi Eslii... per Joannein a Gorcuni in j omnes epislolas divi Pauli, 1776; en tête se trouve la vie j d'Estius; édition Paquot; Serry, Historia congregalionis : de auxiliis, 1700, t. i, c. v, Append. iv et xv; R. Simon, ; Histoire critique des princ. commentateurs du y. T., 1693, c. XLiii; Critique de la Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques, 1688, t. II, 1. IV, c. x ; Sagarv, dans la Bévue de Lille, ' 1896, p. 179.

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