La raison. — a) Au point de vue purement ra
tionnel, on peut dire que l'enfer doit être éternel.
Ce i)oint très important a été étudié par toute la science chrétienne dès l'origine. Résumer ce travail serait une œuvre utile et nécessaire, et surtout en faire un examen critique complet. Voir une esquisse dant l'art. Enjer de P. Bernard, loc. cit. L'explication rationnelle étant partie essentielle de la théologie spéculative, et parfois la partie la plus profonde, nous ne pouvons nous dispenser de résumer ici la substance de cette afTirmation rationnelle de l'enfer éternel.
L'enfer est, du côté de Dieu, sanction du mal moral; du côté de l'homme, perversion continuée de sa liberté.
Comme scniction, l'enfer doit être éternel. La sanction intimée, en effet, doit d'abord être efiîcace; or, elle ne peut être efficace si elle n'est pas éternelle : c'est un fait reconnu par tous, crojants et incrédules. Cf. Lucrèce, De natura reruni, i, 108; S. Jérôme, In ■Jonam, m, 6. Le motif de crainte n'est pas le plus noble, mais il est bon et nécessaire toujours, M»' Gay, Vie et vertus chréliennes, t. i, tr. IV, p. 191 sq., et les seules craintes proportionnées à la psychologie humaine, ce sont les craintes éternelles. Cf. Monsabré, Carême de 1889, xcvni« conf. ; A. Nicolas, Études philos, sur le christianisme, 1. II, c. i. La sanction appliquée, de plus, doit être proportionnée au mal commis; or, le péché mérite un ch.âtiment éternel. Ceci peut se démontrer de deux façons générales. Le péché, disent tous les théologiens, est un mal. offense de Dieu, en quelque manière vraiment infini; son ch.îtiment proportionné doit donc être, lui aussi, en quelque manière infini; il ne peut l'être en intensité; il le sera, par conséquent, en durée, c'est-à-dire, il sera éternel. Pour l'antécédent, voir Péché; la conséquence est claire. Le péché, à un autre point de vue, c'est le mal, le désordre. Or, jamais le mal ne peut devenir le bien, le désordre l'ordre; éternellement donc, ces deux contradictoires seront séparés, en eux-mêmes et dans leurs conséquences, bonheur et malheur. Cf. Fonsegrive, dans la Quinzaine, 1897, p. 278; Bougaud, Le christianisme et les temps présents, t. V, p. 337; Hettinger, Apologie, p. 392. D'autre part, la séparation du conditionalisme est insuffisante, car ce serait finalement la victoire du mal sur le bien. Cf. Laxenaire, L'au-rfc/d ou ta vie future d'après la science et d'après la foi, Paris, 1909, p. 51-55. Voir col. 86. Enfin, la séparation de l'enfer temporaire, de l'universalisme, en face de l'éternité identiquement heureuse pour le bien et pour le mal, ne serait qu'une différence infinitésimale, alors qu'elle doit être absolue. Cf. Lacordaire, Conférences de Notre- Dame, 1851, Lxxii<= conf.. De la sanction.
Il faut pourtant observer que tous ces arguments prouvent le droit, non le fait, car tous les péchés mortels, par la grâce de Dieu, n'iront pas en enfer comme ils le méritent. L'enfer défait n'existera que s'il y a des péchés non expiés dans l'autre monde et s'ils sont alors inexpiables. Le premier point est évident d'expérience; toute la preuve rationnelle de l'enfer éternel se réduit donc au second problème indiqué plus haut : celui de la perversion immuable de la liberté en enfer.
On peut prouver celte fixité de perversion de trois manières. Premièrement, en prouvant que notre vie ici-bas est notre unique épreuve. Cf. Fin dernière. Métempsycose, Mort. Le péché, deuxièmement, est, de soi, irréparable, et la grâce de la conversion n'existe plus dans l'au-delà, cf. S. Thomas, Sum. tlicol., I" II», q. Lxxxvii, a. 3; mais cet argument complexe ne vaut rien ici, car il est certain que le pécheur, tant qu'il vit, peut aimer Dieu super omnia et ainsi mériter, de congruo infatlibili, la rémission
ENFER (SYNTHÈSE DE L'ENSEIGNEMENT THÉOLOGIQUE
de son péché. L'âme séparée enfin et radicalement, de par sa psychologie intuitive, est à jamais fixée dans l'immobile par rapport à sa fin dernière; la mobilité morale supposant essentiellement une psychologie abstractive. Et là se trouve, en effet, pour saint Thomas, l'explication dernière de l'enfer : l'enfer est éternel, non parce que Dieu punit éternellement, jnais Dieu punit éternellement parce que le péché est éternel. Siim. thcoL, I», q. lxiv, a. 2; Contra génies, 1. IV, c. xciii. Voir Obstination.
Le fond du problème de l'enfer se trouve donc dans la nature du péché non expié et non expiable en l'autre vie. « L'enfer, si nous l'entendons, disait Bossuet, c'est le péché», le péché dans l'état de terme.
h) Pour la raison théologique, la connexion de réternilc de l'enfer avec le dogme révélé est profonde et universelle; et l'existence de l'enfer éternel est une conclusion logique de tout l'ordre surnaturel. La conduite de Dieu à l'égard de l'iinmanité, les interventions répétées de révélation, de miracles, de grâces sans nombre, de sacrements, d'institutions religieuses spéciales, la loi judaïque, l'Église avec tous ■ses constitutifs surnaturels divins, enfin la direction particulière de toute l'histoire, selon les fins d'une providence spéciale, supposent pour l'homme l'obligation morale du salut éternel et la sanction éternelle pour les liommes qui, par leur faute, n'ont pas fait leur salut. Pourquoi, de la part de Dieu, tant de menaces contre les ])éclieurs impénitents, tant de préceptes difficiles à ])ratiquer, tant de sacrifices, même héroïques, inij^osés à 1 liomme pour le salut, si quelqi'.cs années de soufirances Mans l'autre vie suffisent à expier les plus grands crimes? Pourquoi l'incarnation, la rédemption par la mort du Fils de Dieu incarné, s'il ne s'agit que d'arraclier l'homme coupable à une peine finie et passagère, si longue qu'on la supjiose? Ces mystères d'amour infhii ne s'expliquent que si l'humanité pécheresse avait besoin d'être rachetée d'une peine, elle aussi infinie, c'est-à-dire éternelle. Cf. Hottinger, op. cit., p. 396; A. Nicolas, op. cil., p. 472.
IV. Les damnés. — Qui sont ceux qui sont en enfer? — l"Les démons ou anges déchus. Voir t.iv, col. 104-105. — 2"''rous les hommes morts en état de péché mortel actuel. C'est de foi définie, au moins .secundiim Dei onlinalionrni commiinem. Xnir col. 91, «t la proposition condamnée par Alexandre VIII. Den/iiigcr-Iiannwart, n. 1290.
1. L'Écriture sainte est explicite à ce sujet. Notre- Seigneur a déclaré qu'il fallait supprimer tout scandale et toute cause de i)éclié jiour ne pas s'exposer il la géhenne du feu inexfinguilile. Marc, ix, 12-48. Le mauvais riche est en enfer, |)arce qu'il n'a pas fait lin bon usage de ses richesses. Luc, .\vi, li), 2."). Saint Paul a donné à trois re|)rises un catalogue des péchés <|ui méritent l'enfer. I Cor., vi, 9, 10: neqiie molles,... neqne Jures, neqiic (wari, neqiie ebriosi, nrque malctliri, nequc rapaces ref/niini Dei possidehiinl; Gai., V, 19-21 : fornicolio, imnum<liliii,impiidicili(i,liixnria, idolonim seivilits, vcneficia, inimiciliic, contenliones, jcmiilalionrs, irœ, dissensiones, seclic, inuidite, Iwniicidin, ebrie.Utles, comessationes, el lus similia... regnum J)ei non ronsequcntur; I-;ph., v, 'i : omnis /ornicalor uni imnmndus, mil cwarus, quod rsl idolorum serviliis, non Imbel hcredilalrni in rer/no Chrisli el Dei.
A la thèse que tout péché mortel non expié à la mort mérite l'enfer, on a op|)osé le jugement dernier imi(|uement basé sur les «livres de miséricorde tant «fil côlé des élus que du côté des réprouvés, Matlh., XXV, .'M-4r);maiscctte description n'est pas exclusive; les iriivres de miséricorde accomplies ou omises ne sont qu'un exemple, et un exemple bien choisi d'ailleurs, (le la matière du jugement général, puisque la