‹ Dictionnaire de thâeologie catholiqueChapitre 20 sur 148 · DICT. DE TII^OL. CATHOL · texte numérisé non relu

DICT. DE TII^OL. CATHOL

loi et les prophètes se résument dans le précepte de la charité et ([ue la charité efi'ective, celle qui sauve, c'est celle qui s'exerce dans les œuvres à l'égard du prochain, faites surnaturellement pour Dieu. Voir t. ii,

2. La tradition ecclésiastique, dès le principe et sans discontinuité, répéta les menaces évangéliques et apostoliques de l'enfer contre tout iiéché, non seulement contre tout péché d'impiété, d'incrédulité ou d'apostasie, mais contre tous les péchés mortels des chrétiens eux-mêmes. Les Pères apostoliques ne s'adressent qu'aux fidèles et leur pensée est claire dans l'enseignement des deux voies, via vitiv. via mortis. \oir col. 48. Les Pères apologistes disent que l'enfer est préparé pour tous les pécheurs païens et chrétiens. Voir col. 49-52. La controverse avec l'origénisme et la discussion de saint Augustin contre les miséricordieux confirment l'enseignement catholique. Voir col. 64-77. .\près saint .\ugustin,il n'y eut plus dans l'Église le moindre dissentiment. Les théologiens qui pensèrent que les damnés sont soulagés par les prières qu'on fait |)our eux, ne i)rétendirent jamais qu'ils sont ainsi délivrés de leur peine.

3. La raison reconnaît clairement qu'il en doit être ainsi. La vie éternelle, c'est l'amour de Dieu, la sainteté béatifiée; l'enfer, c'est le rejet de Dieu, la fixation dans la fin dernière désordonnée, ou le désordre moral radical, désordre qui résulte du choix décisif de la fin dernière elle-même. Or, tout péché mortel non pardonné établit définitivement le ])écheur dans cet état tout de suite après la mort. Au point de vue surnaturel, la vie éternelle, c'est la grâce sanctifiante; le péché mortel, quel qu'il soit, détruit cette grâce et avec elle la vie éternelle et le droit à l'héritage céleste. Tout homme qui meurt en état de péché mortel, y restant à jamais, ne peut obtenir la vie éternelle ni l'iiéritage céleste. Il est donc nécessairement destiné à l'enfer. Mais y aiira-t-il au moins un milieu après la mort entre le ciel et l'enfer'? Pour les enfants, voir Limbes.

3° Tout homme mort à l'âge de discrétion qui ne sera pas au ciel, sera en enfer. On s'est donc demandé si, après avoir atteint l'âge de raison, un homme pourrait mourir sans avoir ni commis de i)éclu'. mortel, ni fait d'acte de charité justifiante, ni reçu le baptême, ne méritant ainsi ni le ciel ni l'enfer. Quelques-uns l'ont soutenu, i)ensant sans doute (|ue le cas se vérifierait pour beaucouj) de ])aïons en ])ar ticulier. Ainsi Dante, In/erno. canto iv, met dans les limbes, avec les enfants morts sans baptême, les meilleurs païens de ranti(|uité..\ristote, Homère, etc. L. Picard, La transrendanee de .JésusChrisl. Paris. 1905, t. II, p. 102, 103 : « Là aussi (dans les limbes) sans doute, se trouvera la masse innombrable des infidèles, morts dans l'infidélité; cette cohue d'êtres humains qui ont traversé l'existence, comme des flocons de neige..., ces innombrables adultes morts ajirès avoir suivi autant ([ue possible les dictées de leur conscience ne seront i)as damnés. » Saint Tliomas tient pour absolument imjiossible que des hommes capables de faire des actes libres, moraux, ue soient ni justifiés, ni ]iersonnellement [jécheurs. .Siun. Iheol., ni"' Su/'/'/-' ({■ i-xix, a. 7. ad 6'""; surtout I' II»", q. I. XXXIX. a. (i. La raison {(ii'il en donne est celle-ci : Cum usiim ralionis... habere ineeperil... primiim quod lune homini eof/ilandum oeeurrit est delihenire de seipso el si quideni seipsuni ordiiuuwril ad debilum j'inem per qraliam consequilur remissionrm orii/inalis peeadi ; si vero non ordinel seipsum ad debilum finrm sreundum quod in illa ivUde est eapa.t diserelionis, peerabil moilaliler, non faeiens quod in se est. C'est là une observation très psychologi(|ue : un des |»remiers actes libres, moralement accompli par l'homme, est natu-

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rollcincnl de choisir son bonlieur. Prenant conscience (le soi, il veut son bonlieur et il clioisil i)arnii les biens qu'il connaît : il doit y avoir là et il y a de fait une fin dernière, voulue plus ou moins confusément : le bien, l'ordre moral et ainsi Dieu, ou soi-même, recherché iléfinitivement, malgré tout, même malgré l'ordre moral à violer. Cf. S. Thomas, ibid., ad 3""'. Dés que l'homme en est capable, il doit donc absolument accomplir le jiremier précepte essentiel de la loi naturelle, aimer Dieu comme sa fin dernière. Toutefois, cet argument, ex ratione prœcepti chaiilalis in primo inslcinii liberlatis (opinion thomiste), est rejeté par plusicursthéologiens, Vasquez, Suarez, etc. , voir Ciiaritk, t. n, col. 2253 sq. ; et cependant à peu près tous admettent que Dieu par sa providence pourvoit à ce que les enfants ne meurent pas, après l'usage de la liberté morale, avant un péché mortel ou un acte de charité justifiante. Très rares ont été ceux qui supposaient un lieu spécial, inconnu de la tradition, pour les adultes, qui seraient coupables du péché originel et de péchés véniels seulement. Surtout le dogme de la nécessité de la grâce, pour éviter le péché, écarte sans conteste ces vies d'adultes sans grâces ni péché. Actuellement on qualifierait donc cette opinion d'au moins téméraire. Voir t. iv, col. 22, 23. Cf. Pie VI, bulle Auctorcm fidci, Denzinger-Bannwart, n. 1526.

Les propositions précédentes sont comme des principes abstraits. Concrètement, quels sont les damnés? Sauf de Judas, Act., i, 25; Joa., xvii, 12; Matth.. XXVI, 24, on ne peut dire d'aucune personne individuelle, qu'elle est damnée. Au moins, les damnés sontils plus nombreux, ou moins nombreux que les élus? Voir Élus (Nombre des).

4° Mais on fait à la doctrine de l'universalité de l'enfer pour tous les pécheurs l'objection que des âmes damnées ont été délivrées de l'enfer.

1. Les fails et les autorités. — Un écrit admis longtemps comme l'œuvre de saint Jean Damascène, De iis qui in fide dormierunt, P. G., t. xciv, col. 247-278, rapporte que Notre-Seigneur, lorsqu'il descendit aux enfers, délivra beaucoup d'honnêtes pa'iens qui étaient morts sans la foi et qui crurent alors à sa parole, que saint Grégoire le Grand, par ses prières, délivra de l'enfer l'âme de Trajan et que sainte Thècle enfin délivra par le même moyen l'âme d'une pa'i'enne nommée Falconilla. Jean Diacre, au ix« siècle, recueillit pour l'Occident cette histoire qu'il dit avoir apprise des Églises anglaises ou saxonnes. Vita Gregorii, 1. II, n. 44, P. L., t. lxxv, col. 104, 105.

Une autre série de miracles fut colligée de la vie de divers saints : miracles de résurrection d'âmes mortes en état de péché mortel, mais par grâce de Dieu, avant d'être condamnées à l'enfer, revenant à la vie, pour se purifier par le baptême ou la confession. Saint Grégoire le Granci raconte un fait de ce genre, de saint Silvére,Dz'o/.,l. I, c. xii, P. L., t. i.xxvii, col. 212-213 ; Sulpice Sévère, un autre de saint Martin, P. L., t. XX, col. 164; Évodius (?), un autre de saint Etienne, De miraculis S. Stephani, 1. I, c. xv, P. L., t. xi.i, col. 842. pour un, enfant mort sans baptême. Le pseudo-Ambroise, Serm., xlviii, P. L., t. xviii, col. 727, en réalité, saint Maxime, Serm.. lvi. De S. Agnete, P. L., t. lvii, col. 646, rapporte encore un autre exemple, de sainte Agnès, en faveur du fils du préfet, mort subitement au lupanar. Enfin, ])lus tard, on rapportera des miracles semblables de saint Patrice, Vie, par l'abbé Riguet, 1911. de saint Philippe de Néri pour Paul Fabricius de la famille princière Massimo (résurrection, confession, mort définitive), Vie, dans Guérin, Petits bollandistes, 26 mai, t. VI, p. 219, etc. Spécialement sur la délivrance de damnés par le Christ descendu aux enfers, voir t. iv, col. 597-602.

2. Critique liiéolof/iquc des faits. — • Les théologiens hésitèrent d'abord à admettre toutes ces histoires, surtout les premières. Cf. Robert PuUus, Sent., 1. VIF, c. xxvii, P. L., t. CLXxxvi, col. 045, cf. col. 1128, note de dom Mathoud. Saint Thomas semble admettre les faits, à cause des autorités qu'il ne savait récuser, mais veut aussi les faire tous rentrer dans la seconde catégorie. Sum. theol., III» Supplem., q. Lxxi, a. 5, ad 4"'" : Xon erant fmaliter in inferno deputati, sed secundum prœsenteni propriorum meritorum justitiam; secundum autcm superiore.s causas quibus prœvidebantur ad vitum revocandi, erat aliter de eis disponenduni. D'autres, ajoute saint Thomas, n'admettent, pour les damnés i)ropremcnt dits (faits de la première catégorie), qu'une suspension de l'enfer jusqu'au jugement dernier. Jean le Diacre avait admis une libération complète des supplices infernaux, mais sans faire aller Trajan au ciel, ni le faire sortir de l'enfer. En tous cas, pour saint Thomas, ces pécheurs qui étaient en enfer, sans être damnés, ont dû, pour être sauvés, revenir à la vie, à l'état dévoie; on ne peut admettre qu'ils aient été justifiés en enfer, comme semble le dire pourtant le texte du pseudo- Jean Damascène. De plus, c'est un miracle qui ne dépend que de Dieu seul et qui est tellement contre la loi commune, qu'on ne peut prier pour le demander. Saint Thomas sauvegarde ainsi les deux vérités catholiques : l'enfer est éternel; il ne faut pas prier pour les damnés. Jean Diacre avait distingué entre prier et pleurer pour les damnés; saint Grégoire avait pleuré sur Trajan, mais non prié pour lui. Enfin, le récit lui-même de ce miracle confirmait ces deux vérités, car Dieu aurait dit à saint Grégoire : Trajan sera sauvé, lu autem poslhac caveto ne mihi pro impiis supplex sis. En admettant les explications de saint Thomas, tous les théologiens postérieurs ont reconnu qu'il ne répugne pas absolument que Dieu suspende la fixation en l'état de terme de certaines âmes mortes en état dépêché mortel (comme de celles qui, mortes en état de grâce, furent ressuscitées), pour leur laisser encore durant quelque temps la liberté morale nécessaire à leur conversion. Ces âmes ne seraient pas damnées bien que peut-être soufïrant en enfer, et ainsi il reste vrai que pour tous les damnés l'enfer est éternel. C'est cette possibilité qui a fait poser par Benoît XII, dans sa constitution Benedictus Deus, Denzinger-Bannwart, n. 1336,1a restriction: secundum Dei ordinalionem conununem. Voir col. 91. Cf. Bellarniin, De purgalorio, 1. II, c. viii, Opéra, Naples, 1872, t. n, p. 397 sq. ; Sylvius, In SuppL, q.Lxxi, a. 5; Suarez, In II"", De mysteriis vitœChristi. disp. XLIII, sect. in, n. 10. Opéra, t. xix, p. 737; Mazzella, toc. cit., a. 5, n. 1261, p. 889, 890. Voir t. IV, col. 613, 614.

3. Critique historique des faits. — Les Orientaux nièrent, dès le xi'= siècle, l'authenticité de l'écrit attribué au Damascène. Cf. Le Quien, Disser!. Damasc, diss. V, P. G., t. xciv, col. 197. Ce ne fut que plus tard que les latins la rejetèrent avec les histoires qu'elle garantissait. On pensa d'abord que saint Jean de Damas avait vécu 200 ans avant saint Grégoire. Médina, In 77/^'", q. lu, a. 6: Joseph du Saint-Esprit, au xviii« siècle encore, Cursus theolof/iir myslico-scholasticœ, 5in-fol., Séville, 1721, t. n, dist. VI, q. m, p. 154, etc. Puis après Melchior Cano, De locis theol. , I. XI, c. ii, Bellarmin, loc. cit., abandonna cette attribution pour de justes arguments de critique interne (contradictions avec la doctrine certaine des deux saints, cl. De fide orthodoxa,u, 4; Moral., 1. XXXIV, c. xiii), et surtout de critique externe, silence absolu des Occidentaux, Paul Diacre, Anastase le Bibliothécaire, Adon, le V. Bède, etc., des traditions et des archives de Rome, jusqu'à Jean

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Diacre. La dernière tentative en faveur de l'aullienticité du salut de Trajan, par Ciaconio, fut magistralement réfutée par Bellarmin, loc. cit. Aujourd'hui, aucun doute n'est possible. Cf. Bardenhewer, Les Pères de l' Église, Paris, 1905, t. m, p. 90.

Quant à la seconde série de faits : résurrections d'enfants ou de pécheurs, il est impossible d'en faire ici la critique détaillée; il semble que plusieurs sont certainement authentiques : tliéologiquement, aucune raison ne s'y oppose. La thèse de l'universalité de l'enfer pour tous les hommes morts en état de péché est la loi générale que n'infirmeraient pas des exceptions très rares et souverainement miraculeuses.

'V. Le LIEU DE l'exfeiî. — Être dans le lieu n'a]ipartient directement qu'à la quantité corporelle. Les substances spirituelles cependant peuvent avoir un certain contact avec cette quantité, et ainsi par elle se trouver en quelque manière dans le lieu. Les démons et les damnés, avant la résurrection, peuvent donc être dans l'enfer comme dans un lieu.

1° L'enfer est un lieu déterminé. — C'est certissinui Ecclesiœ doctrina, dit'MazzeWa, De Deo créante, p. 886: de foi catholique, dit Suarez, De angelis, 1. 'VIII. c. XVI, n. 2, p. 1054.

1. Le fondement de cette affirmation se trouve dans l'Écriture. Il n'y a pas de doute que pour celle-ci le se'ôl en général était un lieu spécial. Cf. Num., XVI, 31; Job, X, 21, 22, et souvent ailleurs; Ps. xlviii, 18-20; Liv, 16; lxii, 10, etc. Or si le seôl est un lieu, <t fortiori la géhenne, celle-ci étant d'ailleurs comme localisée au fond du ^e'ô/. Ezech., xxvi, 26; Is., v, 14; xiv, 15; XXIV, 21, 22; Ps. xlviii, 15. Dans le Nouveau Testament, il suffit de mentionner IMatth., xiii, 42, 50; Luc, viii, 31; xvi, 19, 31; Act., i, 25; Phil., II, 10; II Pet., Il, 4; Apoc, ix, 11; xx, 1; v, 3, etc. On peut citer aussi tous les textes qui envoient au feu matériel, donc, occupant un lieu.

2. La tradition catholique est unanime. Il suffit de citer saint Augustin, Relract., II, 24; saint Jean (^iirysostome, //onn'/., xlix, l, adpopul.; saint Cyrille d'Alexandrie, In Is., 1. I, c. v; saint Grégoire le Grand, Dial., 1. W,c. xLiii.Le consentement des tliéologiens, la croyance ferme des fidèles et de toute l'Église sont manifestes. Cf. Bellarmin, De Christn, I. IN, c. viii s((. ; De purgatorio, 1. 1 1, c. vi.

3. La raison naturelle n'a rien à dire ici, car, comme le remarque Suarez, loc. cit., n. 10, p. 1057, cette localisation des supplices des damnés ne dépend que (h- la libre volonté de Dieu. liy accpen(hmt des raisons de convenance. Celles de saint Thomas, Sum. tlieol., [Il« SuppL, q. Lxi.x, a. l,sont innuencées par la i)hysique ancienne des lieux naturels, ou proportionnellement convenables. Celles de Suarez, loc. cit., sont basées sur sa théorie de la création des anges intra mundum, c'est-à-dire sur sa théorie tie la présence essentielle des anges en quelque lieu, l'nc raison plus solide sera tirée de la convenance de la punition par le feu corporel (jui évidemment est localisé qiiel(|uc part.

Et c'est ici un point où la révélation complèle la raison. Celle-ci admet des su|)|)Iires pour les niécliants, celle-là ajoute qu'ils seront infligés en un lieu spécial avec du feu horrible : cela frappe davantage les hommes : raison de convenance jiour nous.

Ce lieu est unique et identique pour tous les damnés : cela semble tout naturel; c'est la pensée tradition nellc fondée sur la façon de parler de la révélation écrite : une géhenne de feu où les imj)ies sont jirécii)ités comme liés en gerbe. l'enfer, la géhenne, le lac de feu, l'abîme, la |)rison éternelle, etc.

Voir plus haut, col. 90, les opinions contraires à elle doctrine du lieu spécial et déterminé de l'enfer.

2° Où est l'enfer? — Ici, il n'y a plus rien de certain, mais une succession d'hypothèses plus ou moins fondées. Voir une liste dans Suarez, loc. cit., n. 14, p. 1058, et elle n'est pas complète.

L'enfer a été mis de l'autre côté de la terre par quelques anciens; dans la vallée de Josaphat ou la gehinnom; en dehors de notre monde (S. Chrysostome. In Epist. ad Ront., homil. xxxi, P. G., t. lx, col. 674); dans l'air ténébreux (S. Grégoire de Nyssc, De anima et resurrectione, P. G., t. xlvi, col. 67); au troisième ciel, en face du paradis {Secrets d'Hénoch, voir col. 42) ; dans le soleil (Swinden, théologien anglais, f 1740): pour d'autres, il est dans la lune, dans Mars, à l'extrême limite inférieure de l'univers (Wiest, Inst. theol., 1789. t. vi, p. 869). Cf. V. Patuzzi, De sedc infcrni in terris qnserenda, Venise, 1763 CcontreSwinden); J. Gretser, De subterrcmeis animarum reccptnculis, Ingolstadt, 1595.

Mais en définitive ce sont opinions particulières, bien que non condamnées. Saint Augustin disait eu effet. De civitateDei, l.XX, c. xvi, P.L.,t. xli, col. 682 : in qiiie mundi vel rerum parte futiirus sit, liominmn scire arbitrer nemincm, nisi forte cui spirilus oslcndil. Saint Chrysostome dit aussi : Ne igitur quœranuis ubisitsed quomodo eam effugiamus. In Epist ad Rom., hoinil. XXXI, n. 5, P. G., t. lx, col. 674. Enfin saint Grégoire le Grand : Hac de rc temeredeflnire non audeo. Dial.,\. IV, c. xlii. On voit siWiggcrs avait raison de dire que l'enfer au centre de la terre est de foi. Cf. Dens, De noinssimis. dans Migne, Tlieol. cursus, t. vu, col. 1594. Petau lui-même semble exagérer quand il dit : communis, et ut apparct certissima, loc. cit., c. v, n. 7; de même Suarez, Zoc. c;/., n. 17.

L'opinion à peu jirès commune a toujours été cependant ((ue l'enfer est à l'intérieur de la terre. La façon de parler des saintes Écritures lui est clairement favorable. Pour la tradition nous citerons seulement TertuUien, De anima, c. v; saint Irénée, Cont. hœr., V, xxxi; saint Ilippolyte, Adv. Grœcos, 1 ; saint Augustin, après avoir fait des difficultés. In Gen., 1. XI 1, c. xxxiii, xxxiv, se rétracte ainsi, Relract., 1. II, c. xxiv, n. 2 : magis milii videor docere debnisse quod sub terris sint (inferi) quani rationem reddere cur sub terris esse credantur siue dicantur quasi non ita sint. Saint .lérôme à i)hisieurs reprises l'affirme sans hésitation, par exem])lc. In Epist. ad Epli., iv, 9. Saint Grégoire le Grand traite la question e.v professa, Dial., 1. IV, c. xm, xlix; cf. I. XV, c. XVII, etc., et conclut à la plus grande probabilité de l'opinion commune. De même, S. Isidore de Séville, Orig., I. XV, c. ix ; Hugues de Saint-Victor, De sacram. fidei, I. Il, part. XVI, c. iv; S. Thomas, lll^Supplcm., q. xc.vii. a. 7; Suarez, /oc. ci'/., n. 17 sq., ]). 1059; De purgatorio, disp. 'S.hV, Opéra, t. xxii, p. 879-902. Les raisons de convenance indiquées par ces auteurs sont les suivantes. D'abord, rien ne s'y ojipose : l'espace, le feu, etc., peuvent se trouver à l'intérieur de la terre. Le mot enfer et la croyance universelle qu'il inclut indiquent un lieu souterrain. Analogie avec les désirs charnels, terrestres des pécheurs. .Xnalogle de la prison ténébreuse avec l'état de désespoir cl de méchanceté des damnés, etc.

3" Comment les damnes sont-ils cnfcrmcsdans l'enfer? — Pour les corps des hommes damnés, après la résurrection, il n'y a pas de difficulté.

Pour les âmes et les démons, ils sont en enfer de la façon dont les substances s])irituelles sont en un lieu: et là-dessus les théologiens ne s'accordent pas. Voir Anoélolooie. t. I, col. 1231 sq.; Feu de l'enfer. Les damnés peuvent-ils quitter ce lieu infernal? Les démons, oui. Voir Di^;mons, t. iv, col. 404. Pour les hommes el la ([ueslion des revenants d'enfer, voir dans ArrAiinioNs, t. i, col. 1688 l(i92, les principes

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théoriques généraux. Par la permission divine et pour l'utilité des vivants, il ne répugne pas que quelque damné apparaisse sur la terre, pour un instant, S. Thomas, Sum. thcol., II I^ Supplcm.. q. Lxix, a. ;?, soil dans une apparition purement représentative (causée par Dieu ou les anges; nous ne parlons pas des tromperies du démon), soit même par une apparition substantielle avec un corps apparent, ou dans son cadavre, ou dans le feu, etc.

Les faits d'ailleurs, dit J. Ribet, La mystique divine, t. ii, p. 221, sont tellenicnt multipliés, qu'il serait déraisonnable de les révoquer tous en doute; par exemple, l'apijarition de ce docteur à l'université de Paris, en des circonstances si dramatiques, et qui aurait déterminé la conversion de saint Bruno, voir t. II, col. 2275, et Ada sanclonim, t. li, p. 538-595; l'apparition d'un prélat indigne et damné à Denys le Chartreux, Acta sanclonim, t. viii, p. 248. Cf. Lopez Ezquerra, Luccrna mijsi., tr. IV, c. xiii, n. 116, pour d'autres faits; J. Ribet, op. cil., c. xii, p. 225-229.

La situation (sitiis) locale des damnés en enfer est en dehors de nos connaissances et ce que les poètes, les ascètes, les orateurs anciens développent à ce sujet est œuvre d'imagination plus ou moins droite. Par exemple, Bail, Théologie ajjeclivc, Paris, 1845, t. v, p. 379 sq., examine s'il vaut mieux se représenter l'enfer comme un ensemble de lieux divers à différents tourments ou comme un étang unique où les damnés sont entassés l'un sur l'autre comme des poissons frits ensemble; on trouve de semblables préoccupations en beaucoup d'auteurs de méditations. Quant aux localisations des grands poètes chrétiens, Dante, Divine Comédie, part. I, l'enfer; Le Tasse, .Jérusalem délivrée, c. iv; Milton, Paradis perdu, 1. II; Klopstock,I,a Messia(le,c. ix, dans leurs rapports avec la théologie, voir Th. Ortolan, Astronomie et Ihéologie, Paris, 1894, p. 155-159, 171, 173 sq., 191.

Après cet exposé on gardera peut-être l'impression que c'est trop peu de regarder comme plus probable l'opinion de l'enfer intra-terrcstrc, et que Suarez avait raison de la donner comme certitude catholique. Mais il faut observer que la façon de parler au sujet des dogmes qui louchent à la cosmologie et à l'astronomie est fondée sur les apparences vulgaires et sur le système astronomique admis à chaque époque. Dans la physique géocentrique, avec liant et bas cosmiques pro])rement dits, l'enfer était naturellement conçu comme placé en bas sous la terre, de même que le ciel en haut dans l'empyrée. Indépendamment d'ailleurs de cette conception scientihque regardée aujourd'hui comme fausse, le langage populaire, de même qu'il fait habiter à Dieu spécialement en haut, dans les cieux où se manifestent, de la façon la plus sublime, sa gloire et sa puissance, placera naturellement les êtres mauvais à l'opposé dans les ténèbres de la terre. On ne pourrait guère se représenter Satan ayant sa demeure propre dans les splendeurs du firmament. Mais ces façons métaphoriques de parler n'ont aucune prétention scientifique et leur seule vérité absolue est une vérité morale; saint Jean Chrysostome, saint Augustin, saint Grégoire en avaient déjà conscience. Cf. Th. Ortolan, op. cit., p. 62 sq., 122 sq., 1 19 sq. ; A. Gardeil, Le donné révélé et la iliéologie, Paris, 1910, p. 104-106. Voir Descente AUX ENFERS, t. IV, col. 566, 583. Comme le sens métaphorique pourtant ne s'impose pas, il reste plus probable que le sens naturel doit être conservé.

VI. Nature des peines de l'enfer. •— 1» Généralités. — L'enfer, c'est le péché, non pas le reatus culpw, mais le rcalus pœnœ, ou plutôt les peines dues à ce reatus et appliquées enfin dans l'état de terme. Comme le reatus pœnœ dépend essentiellemcnl du

reatus culpœ, la théologie de ces peines est, par toute sa nature intime, absolument commandée par la théologie du reatus culpœ et du reatus pœnœ. Voir Péché, Peine.

Dans tout péché, il y a un double désordre responsable (reatus culpœ) : le rejet de Dieu comme fin dernière, rfY//us avcrsionis «/Jco;le choix d'une créature à sa place, reatus conversionis ad crpo/ur«m,le tout est une olTense de Dieu. Tout péché mérite un châtiment, reatus pfrna', car tout désordre moral doit être réparé, compensé; cette compensation réparatrice est une privation proportionnelle du bien contre lequel on a péché. Au double reatus culpœ correspond donc proportionnellement un double reatus pœnœ; pour le rejet de Dieu (péché mortel), la privation de Dieu, le f/o/?!; pour l'usage désordonné de la créature, quelque peine spéciale dans cet usage même, la peine du sens. Quant aux façons dont ces peines sont appliquées, il faut distinguer la peine concomitante ; tout désordre moral entraîne, en ellet, de jiar sa nature, une peine : la jjrivation de la beauté morale d'abord et puis un trouble dans les facultés violentées, qui, devenu conscient, constitue le remords, la honte, l'angoisse, etc., enfer intérieur parfois si terrible, inexorable comme un ver rongeur; et puis la peine infligée du dehors, la seule que regarde directement le reatus pœnœ, celle que le gardien de l'ordre inflige au coupable. Cette peine, considérée avant la faute, est la sanction à l'état de menace ; les peines de l'enfer ne sont évidemment pas de cette espèce; considérées après la faute, elles sont châtiment appliqué. Celui-ci enfin est icibas vengeur de l'ordre moral et médicinal en même temps, mais dans l'autre vie, il ne pourra plus être que purement vindicatif: tel est le supplice de l'enfer. Dans les éléments de ce supplice, la division en peine du dam et peine du sens est faite d'après certaines formalités des châtiments infligés. Concrètement on a donné d'autres divisions. Par exemple, peines dans l'intelligence: cœcilas menlis ; peines dans la volonté : obstinatio in malo; souffrances intérieures, douleur, désespoir, remords : exclusio a gloria seu a bcatitudine; souffrances venant de l'extérieur : feu, lieu, société, etc. C'est l'ordre de saint Tliomas, Sum. ttieol., P, q. lxiv, a. 1-4, développe d'une façon oratoire par le P. Monsabré, Carême de 1889. Une autre division comprend les peines subjectives : dépravation des facultés, intelligence et volonté ; les peines objectives : privations de Dieu et de tous les autres biens, objets des diverses facultés, supplices positifs infligés par le feu, etc. Cf. encore Contra génies, 1. III, c. cxLii, privation de la béatitude, des vertus, de l'ordre des facultés, des biens du corps et des biens de la société.

Il est de fait que toutes ces peines concourent à constituer le châtiment de l'enfer. Les théologiens ont raisonné parfois longuement, pour faire entrer ces divisions réelles dans la division formelle : dam et sens; ainsi ils se sont demandé si la tristesse de la perte de Dieu, l'obstination dans le mal appartiennent au dam ouausens.Cf. Suarez, De ani^c/ (S, 1. VIII, c. iv-vi, p. 972-983; Salmanticenses, De vitiis et peecatis, disp. XVIII, dub. i, n. 4 sq.,t. vin, p. 398 sq. Comme il a été expliqué. Dam, t. iv, col. 6, les mots, peine du dam et peine du sens, peuvent prendre des sens différents, lorsque ces peines sont mises en relation avec Dieu, avec le pécheur ou avec le péché. Ajoutons toutefois que l'essence de la peine étant précisément dans la privation d'un bien, comme la récompense est dans sa possession ou sa donation, la douleur conséquente n'est pas la peine elle-même, ni une peine spéciale, mais un effet, comme une propriété qui doit se référer, reductivc, à la privation qui la cause, comme la joie paradisiaque, à la possession

ENFER (SYNTHÈSE DE L'ENSEIGNEMENT THÉOLOGIQUE

\le Dieu dans la constitution de la béatitude céleste.

Pour étudier les peines de l'enfer, nous pouvons recourir à deux principes : un principe de ]50sitioii, les peines sont conformes à la nature du péché dans l'homme, et un principe d'opposition, l'enfer, c'est la On dernière manquée, une privation qui doit se mesurer à l'objet dont on est privé, le ciel. S. Thomas, Compcndiiim (hcolor/iie, c. clxxii-clxxvi.

2° Peine du dam. comme peine du reatus aversionis a Deo. — 1. Privalion de Dieu et douleurs conséquenles. — a) La privation de Dieu, c'est le dam proprement dit. Voir Dam.

Cette privation de Dieu entraîne celle de tout don surnaturel : grâce, vertus, etc., dans une âme toute aménagée pour ainsi dire pour le surnaturel. Cependant il faut faire une exception pour le caractère sacramentel du baptême, de la confirmation et de l'ordre, qui demeure dans le damne comme signe éternel des hauteurs dont l'âme est déchue ]iar sa faute, comme marque d'ignominie et comme preuve d'une plus grande scélératesse. Cette exception est théologiquement certaine, à cause de l'enseignement de l'Église sur la nature indélébile du caractère. Voir

CArSACTÈnE.

b) Douleurs conséquentes. — Voir Dam, pour la douleur en général. Pour en venir aux détails, on ]>eut résumer ces souffrances. comme l'a faille P.Monsabré, loc. cit. Le pécheur a rejeté le souverain bien; il perd tout bien; c'est hi douleur suprême, ou la conscience du mal total, de la perte de tout bien en perdant Dieu. Le péché est le rejet éternel du souverain bien et la perte éternelle de tout bien; c'est le désespoir suprême, douleur sans ombre d'espérance et de soulagement, douleur ainsi élevée à un autre degré souverain par la certitude de cet à-jamais insondable. Toujours vouloir ce qui ne sera jamais : la fin de ses maux; toujours être privé de tout bien qu'on désire; repousser sans cesse la main de justice qui tourmente toujours, vouloir ne plus être et continuer sa vie de souffrance intense ]>our l'éternité en cet abîme de désespoir absolu dans la douleur absolue. Le péché est enfin le rejet volontaire du souverain bien, d'où le remords suprême, lorsque trop tard le damné est saisi du regret d'une telle conduite; il voit sa faute sous la lumière inexorable de la science infuse; il voit ses consé([uences; il voit la facilité de l'éviter. Il voit le bonheur perdu ainsi; et c'est pour lui le remor<ls suprême dans le désespoir et la douleur suprêmes. Cf. Sauve, L'homme intime, 4" édit., Paris, t. iv, p. 113-155, 167-175.

2. Aveuglement de l'esprit. — Voir Démons, t. iv, col. 403. Cet aveuglement comprend la i)rlvation de toute lumière surnaturelle venant de Dieu; mais non de toute connaissance surnaturelle venant de l'objet révélé, .Jésus-C^hrisl, l'i^gllse. etc. Les damnés croient et craignent. Ils ne sont pas non plus privés de leur intelligence ni de leurs /iaft/7(/.s- et connaissances naturelles de science accpiisc ou de science infuse; leur maintien découle de la nature des choses (|ue Dieu ne violente pas. Cf. S. Tliomas, Sum. theol., I», ([. lxiv, a. 1 ; ([. i.xxxiv; III": Suppl.. q. xcviir. a. 7. Les damnés ont donc les connaissances <|u'ils doivent a\(»ir jxnir leur état d'êtres moraux cliâtiès; vue ineffal)U'ment vive et continuehe de Dieu, bien sni)rême, uni(|ue lin dernière, pureté infinie, là présente, mais de présence sans union; vue immensément jirofonde de l'horreur et du désordre du péché, de leur histoire de péchés et de grâces, etc. Ils confessent ainsi f[ue Dieu est saint, juste, infiniment bon et miséricordieux, c[u'ils sont h- péché justement puni et que le Christ ainsi triomphe par sa justice, (^elte science df)it croître avec le degré du châtiment à subir, celui ci supposant mie conscience plus grande du bien perdu et de l'abîme

du péché choisi. Mais ce ne sont que connaissances spéculatives, tournées toutes pratiquement non pas en amour et en joie, mais en haine et en souffrances Cette lumière, en elîet, fait que la peine du dam est immensément plus grande que la peine du sens. Elle est la source de cette tempête éternelle de remords, de tristesses mortelles, de colères, de terreurs, de désespoirs, qui sans cesse désole l'abime creusé au cœur des damnés par le départ de Dieu. Cf. Sauvé, op. cit., p. 166-167.

Pour les connaissances pratiques, jugements sur les choses, les événements, les personnes, il faut remarquer que, bien que gardant la puissance de leur faculté, la passion et le vice doivent, chez les grands dévoyés, la faire mal em])loyer continuellement, au moins pour ce qui regarde l'ordre moral et la sagesse non pas mondaine, mais céleste. Cf. S. Thomas, De malo, q. xvi. a. 6, ad 13""', 15""; Suarez, loc. cit., c. VI. Les damnés verront-ils jamais Dieu? Non, jamais autrement que dans ses œuvres. Verront-ils une fois au moins Jésus-Christ? Voir Jugement. Verront-ils les saints bienheureux au ciel, avant le jugement? après le jugement? Cette question, souvent discutée dans le haut moyen âge, était un reste de l'opinion du se 61 universel (dilatio inferni). Saint Tliomas, Sum. theol., III* Supplem., q. xcvni, a. 9, spiritualise cette vision précédant le jugement : solum cognoscent cos esse in gloria quadam inœstimabili : après le jugement, ils n'auront que la seule mémoire de cette gloire vue maintenant ou au jugement. Pour les textes depuis saint Ambroisc jusqu'au xii'' siècle, cf. Migne, Index. P. L., t. ccxx, col. 245.

3. Perversité obstinée de la volonté. — a) Obstination dans le mal. — Le fait est de foi catholique ; la nature de cette obstination est discutée dans les écoles. Vu l'étendue et l'importance de la controverse, effleurée, t. iv, col. 403, il y aura un article spécial

OliSTIXATIOX DES DAMNÉS.

b) Dépravcdion tot(ûc de lu volonté. — Est-ce que les damnés ne peuvent en tout acte délibéré que vouloir le mal, n'agir que jiour une fin mauvaise? Est-ce que ces actes de volonté ])crvertie sont des péchés sans être pourtant déméritoires? li;st-ce que les damnés sont continuellement en acte de i)éché, n'ayant plus jamais de sommeil ni de temps d'inconscience? Est-ce que le damné veut à ce point le mal qu'il ha'îsse Dieu et que de même que tout dans le ciel est amour, tout dans l'enfer soit haine, haine de Dieu, haine des compagnons de supplice, haine de tout, haine cliez tous, liaine blasphématoire? A toutes ces questions, il faut certainement répcmdre allirmativement avec l'ensemble des théologiens, malgré l'opposition d'un petit nombre. Voir Démons, t. iv.col. 403; Obstination; (;h. Sauvé, loc. cit., p. 155-167.

lùi résumé, les damnés ont une science surèminente de Dieu et du péché; ils souffrent èpouvaiilablement de leur péclié ([ui les prive de Dieu et ils s'y obstinent éternellement; s'obstiner dans la volonté d'un objet malgré tout ce ([u'il fait soulïrir, c'est le propre de tous les passionnés à idée fixe; en enfer, c'est l'intuition lixe, la volonté fixe, la douleur suprême fixe.

3" Peines du sens ou peines du reatus conversionis. — 1. Définition. — Ce nom, peine du sens, a été donné à la seconde espèce de i)elne des damnés, parce que la i)rincipale souffrance de cette nature vient d'objets matériels sensibles. Cette peine atteint premièrement les démons et les âmes séparées, et secondairement le corjis des hommes damnés. La peine du sens ne signifie donc i)as une peine scnsitive.

Quant à la chose désignée, sont peines du sens tous les supplices venant d'un objet extérieur par opposition aux douleurs intérieures ;in ilysées plus liant.

i07 ENFER (SYNTHÈSE DE L'ENSEIGNEMENT TIIÉOLOGIQUE)

C'est Dieu qui inflige toujours ces supplices, car il est le juge qui châtie; mais ce n'est plus seulement en se retirant et en emportant avec lui tout bien de perfection et de bonheur, c'est en faisant pâtir les damnés par l'action positive de diverses créatures, ses instruments. L'existence d'une certaine peine du sens ainsi comprise est d'une certitude thcologique absolue. Il sullil de mentionner l'opinion singulière de Durand qui n'admettait, cependant en hésitant, que la peine du dam et la douleur qui s'ensuit; celle-ci serait le jeu de la révélation. 11 ne suffit pas non i)lus de dire avec « quelques-uns » que saint Thomas réfute, De veiilate, q. xxvi, n. 1; De anima, a. 21, que la^ peine ex rcbus scnsihilibas sera comme la peine d'une âme qui a des rêves pénibles sur des choses corporelles, ou même la pensée seulement, la croyance que telle chose lui fait du mal, car le rêve n'est pénible qu'à l'imagination et les âmes séparées n'ont plus l'exercice de leur imagination; quant à la pensée de n'importe quel objet, elle n'est pas, par ellemême, une peine, mais une perfection; d'ailleurs, la croyance fausse qu'on pâtit d'une chose qui réellement ne fait pas pâtir, n'est pas admissible chez les démons ou les damnés. Cf. Suarez, loc. cit., c. xiii, p. 1022 sq. ; Salmanticenses, loc. cit., disp. XVIII, dub. II, p. 408 sq. D'une manière générale, il faut donc admettre que les âmes et les démons en enfer sont torturés réellement et physiquement d'une certaine manière par des créatures instruments de Dieu; et en cela consiste la peine du sens. Pour plus de détails, voir Feu de l'enfer.

Pourquoi ce châtiment spécial? Saint Thomas en développe la raison fondamentale : Sicut recte agentibus debentiir bona, ita perverse agentibas debcntur mala; sed illi qui recle agunt, in fine ab cis intenta percipiunt pcrfectionem et gaudiuni; c contrario ergo dcbetur Iiœc poena peccantibus ut ex his in guibus sibi finem constituunt, affiictionem accipiant et nocumentum. Hinc est quod divina Scriptura peccatoribus comminatur non solum crclusionem a gloria, sed etiam affiictionem ex aliis rébus. Cunt. génies, 1. III, c. cxlvi; Compcndium theologiie, c. clxxix. Nous avons là l'explication par la cause méritoire; voici quelle serait la cause formelle des peines du sens. Chez les bienheureux, les joies et les gloires secondaires venant de l'usage des créatures, en |)articulier dans leur corps, découlent par surabondance, pour ainsi dire, de la béatilication essentielle de leur âme; l'âme divinisée voit cette divinisation se répandre en toutes ses puissances jusque dans son corps, lui assurant par là la possession de tous les biens secondaires dus aux enfants de Dieu. Ainsi, chez les damnés, l'âme privée de Dieu voit toute participation aux biens divins se retirer de ses puissances et de son corps : Dieu s'est retiré totalement du damné; de là des privations de multiples satisfactions secondaires; bien plus, delà des I révoltes'] dej toutes les créatures contre cette âme révoltée contre Dieu. El pugnabil... orbis terrarum contra insensalos. Sap., v, 21.

2. Quelles sont ces peines et conmient sont-elles appliquées! — On en distingue trois espèces : les peines venant de l'action des créatures matérielles, dont la principale est le feu; la peine de la société des autres damnés, créatures spirituelles; enfin les peines diverses, privations de multiples satisfactions secondaires.

a) La peine du feu. — 'Voir Feu de l'enfer.

b) Peirjcs provenant d'cnitres créatures matérielles. — Y en a-t-il? Faut-il admettre avec divers auteurs. Pères et théologiens (nous ne parlons pas des poètes), outre le feu, de la glace, des vers réels, des océans d'immondices, etc.?

a. Glace et eau. — Interprétant de l'enfer le texte de

Job, xxiv, 19 : Ad nimium calorem Iranscat ab aquis nivium cl usgue ad infcros peccalum illius, ])lusieurs Pères ont cru au supplice de l'eau glacée au moins pour les corps des damnés après la résurrection, ou bien pour diverses catégories de damnés, ou le plus souvent par mode de successions de supplices, du feu à la glace, etc. Ainsi saint Jérôme, In Mutth.,-x., 28, P. L., t. xxvi, col. 68; In Job, xxiv, ibid., col. '725, où il insinue la possii)ilité de ce sens dans Matth., XXII, 13; pseudo-Augustin,/)? ////j/fc; luibilaculo,c. ii, P. L., t. XL, col. 993 (ce traité a probablement été écrit dans la Grande-Bretagne, cf. dom Gougaud, Les chrétientés celtiques, Paris, 1911. p.282;cf. p. 285); Bède, Haynion d'Halberstadt, Hugues de Saint- Victor, Innocent III, S. Pierre Damien, etc. Saint Thomas se fait l'écho de ces jjensées. In IV Sent., 1. IV, dist. L, q. ii, a. 3, q. i, ad S"!"; cf. Sum. theol., UP'Suppt.,q. xcvii.a. l,ad 3"""; Quodl., VIII, a. 18; Sum. theol., I», q. x, a. 3, ad 2>""; cf. Suarez, loc. cit., 1. IV, c. XII, n. 22-30, p. 1016-1019. Cette exégèse du texte de Job est inexacte. Il s'agit, en réalité, de la mort de l'impie rapide comme l'absorption de l'eau par une terre brûlée. L'opinion des glaces de l'enfer n'a pas d'autre fondement; aucun autre texte n'enparle ; jamais Jésus-Christ, cjui rappelle souvent le feu de l'enfer, ne fait allusion au froid de l'enfer; le stridor dentium, Matth., xxii, 13, qui a aussi été interprété d'un effet du froid, ne signifie que la rage désespérée des damnés. Enfin aucune raison théologique n'impose cette opinion et l'ensemble de la tradition patristique et théologique la rejette.

b.Vers. — L'opinion, qui a été toujours la plus commune et qui est aujourd'liui unanime, n'admet pas non plus le réalisme du « ver qui ne meurt pas >•, défendu par Tirin, Comment in S. Script., sur Judith, xvi, Turin, 1882, t. ii, p. 597; Serarius, sur Judith, XVI, dans Migne, Cursus S. Script., t. xii, col. 1239- 1248; Corneille de la Pierre, In /s., lxvi, Paris, 1863, p. 767 sq. Ces commentateurs citent diverses autorités : S. Basile, S. Chrysostome, S. Jérôme, S. Augustin, Théophylacte, Maldonat, etc. Suarez, toc. cit., n. 34-35, croit cette opinion salis probabilis. Mais les autorités invoquées et l'exégèse réaliste adoptée n'ont pas de valeur; les textes patristiques ne signifient pas généralement ce qu'on leur fait dire; ainsi, par exemple, saint Augustin, De civitate Dei, 1. XXI, c. IX, P. L., t. XLi, col.23. 11 rapporte trois opinions : réalisme du feu et du ver de l'enfer; symbolisme de tous deux; réalisme du feu, sj'mbolisme du ver. La première est possible au moyen d'un miracle et quelquestextes lui sont favorables, mais on peut adopter aussi la troisième opinion : Eligal quisque quod placel, aut ignem tribucre corpori, animo vcrmem, hoc proprie illud tropice, aut utrumque proprie corpori; en tous cas, la seconde est à rejeter. Toutefois, en ajoutant : Egotamen facilius es/ (sic) ut ad corpus dicam utrumque perlinerc quam neutrum, le saint docteur semble préférer la troisième opinion. 11 avait déjà dit, en effet,!. XX, c.xxii, col. 694: Alii proprie ad corpus ignem, tropice ad animam vermem, quod crcdibilius esse j)irfe/(;r. Maldonat, de son côté, afiirme, Conînie/i/. inn'Evangelia, Lyon, 1598, sur ISIarc, ix,col. 819 sq. : vermem hoc loco metaphoricc intelligendum esse pro dcnnnatornm cruciatu nemini dubiun^ esl. etsi niemini Chrysostomum cl Theophijlactum verum esse in damnatis vermem qui eorum arrodat corporo alicubi sentirc, quo magis miror Theophi/lactum hoc loco utrumque et vermem et ignem metaphorice accipicndum putare. Pour Maldonat, le feu et le ver ne sont que le même supplice de l'âme et du corps à la fois, exprimés de deux façons. Ibid., col. 820.

Quatre textes de l'Écriture parlent de vers dans l'enfer. 1s.,lxvi. 21; Judith.. xvi,21; Eccli., vu, 19:

ENFER (SYNTHÈSE DE L'ENSEIGNEMENT THÉOLOGIQUE) 110

Marc, IX, 45 sq. Le texte évangélique est évidemment une citation littérale de l'Ancien Testament. Or, dans Judith et dans Isaïe, il ne s'agit que d'une comparaison : les ennemis de Dieu seront comme une armée de vaincus, de tués, pourrissant ou brûlés sur le champ de bataille et pour toujours; on ne peut établir par ces textes la réalité des vers qui tourmenteraient les damnés en enfer, pas plus que par eux seuls le réalisme du feu de l'enfer. Dans Eccli., vir, 19 : vindicta carnis impii, le mot carnis est une addition de la Vulgate et saint Tliomas expose d'ailleurs les différents sens symboliques qu'il peut avoir. Sum. iheoL, Ul^ SiippL, q. xcvii, a. 2, ad !"">; QnorfZ., VII, a. 13. Pour repousser l'existence réelle des vers en enfer, le même docteur invoque cette raison théologique générale : Posl diem jiidicii in mundo innovato non rrmanebii aliquod animal, vel aliquod corpus mixtiun nisi corpus hominis tanlum..., ncc posl illud Icmpus sil juiura generalio cl corruplio. Au moins, au ciel et en enfer, il n'y aura plus de décomposition ou d'altération organique, car si les corps immortels des ressuscites pouvaient être altérés, il faudrait, pour les restaurer, ou la nutrition ou la création qui sont toutes deux en dehors de l'ordre déTinitif des choses. Lessius ajoute. De perfcctionibus divinis, 1. XIII, c. xxiv, n. 159 : Ralio... esl quia cum omnis morsus besiiarum ad dolores ac morsus ignis sil lusus vcl parvi momenli, non vidclur operœ prelium vilissimas bcstiolas nova miraculo facerc immorlalcs in accrrimo igné, ul hominem crucienl, prœscrlim cum morsus vermium sil exiguus cl molcstiam polius uffcrcd quam acrem crucialum. Cf. Knabenbauer, Comment in Marc, p. 25Ô. Il n'y a donc pas, en enfer, de ver corporel: le vermis qui non morilur, c'est le remords de la conscience qui appartient à la i)eine du dam, comme regret d'avoir perdu Dieu par sa faute, et à la peine du sens comme dégoût du plaisir jjassager créé, si vain et si déréglé, qui mérita l'enfer.

c. Immondices, etc. — Conformément à la théorie physique ancienne, saint Thomas maintient dans le monde supérieur purifié après la lin tiu monde, tout ce qu'il y a de beau et de noble dans les éléments matériels : quidquid vero est ignobile el ficculenlum in inferno projicielur ad pœnam damnalorum; ut sicul omnis crealura erit bealis maleria gaudii, ita damnalis ex omnibus crealuris lormenlum accrescat, secundum illud Sap., v : Pugnabil, etc. IIoc eliam divinx juslitiœ competil, ut sicul ab uno recedenle per pcccalum in rébus malerialibus quie sunl nuilliv el variœ finem suum consliluerunt, ila eliam nuitlipliciler et ex mullis affliganlur. Sum. theol., III* Suppl., q. xcvii, a. 1, extrait de In IV Sent., 1. IV, dist. L, q. ir, a. 3, q. i. Il nous cite à ce propos saint Basile, In ps. xxriii, P. G., t. xxix, col. 298, qui interprèle vox Domini inlercidentis flammam ignis, dans ce sens que Dieu sépare dans la fhtmme la projjriété lumineuse pour le feu réservé au ciel el la propriété qui le rend brûlant pour le feu enfermé en enfer. Rihet, La mystique divine, Paris, 1.S95, l. ii, p. 219 sq., rapporte des visions de saints, sur ce sujet, mais évidemment elles n'ont pas de valeur théologique. Les prédicateurs anciens parlaient souvent ihi /œlor in/eriudis. S. Chrysostome, In Episl. ad Ifeh., homil. i, n. 4, P. G., t. Lxiii, col. 18; Innocent III, De contemptu mundi, 1. III, c. IV, /'. L., t. cr.xvn, col. 738, etc. Ils mentionnaient aussi (les supplices de marteaux et de chaincs, clc, Cf, Innocent 11 1. ibid.; S.Pierre Daniien. Serm., i.ix, /'. L., t. cxi.rv, col. 838, etc. Il faut laisser de côté tout cela (jui n'est pas dans la révélation.

r) La société des autres condamnes de l'enfer, démons el damnés. — Kn raison de la (lé|)ravatlon indicible, de l'étal haineux, des su|)plices horribles des habitants <le l'enfer, leur société continuelle, éternelle, ne pourra

être elle-même qu'une torture terrible. Ainsi sera contrarié, dans les damnés, ce besoin de la nature créée, la sociabilité, ici-bas source de tant de biens et de joies dans une société de bons et d'amis, et de tant d'ennui et de dégoût dans une société odieuse, dépravée. Cf. Sauvé, loc. cit., p. 192-201. On ne peut guère raisonnablement douter du fait que les damnés souffriront dans la société les uns des autres. L'enfer n'est pas une prison à régime cellulaire individuel, quoi que prétendent quelques visions de saintes (cf. Sauvé, loc. cil., p. 202); il est un large abîme de feu, commun aux démons et aux damnés, et cette communauté les torture. Les ténèbres de l'enfer ne seront donc pas si épaisses que les damnés ne puissent se voir, même corporellement, comme le remarquent fréquemment les Pères et les théologiens, S. Grégoire le Grand, DiuL, 1. IV, c. xxxiir, P. L., t. lxxvii, col. 373; S. Julien de Tolède, Prognoslicon, 1. II, c. XXIV, P. Z,., t. xcvi, col. 486; S. Thomas, Sum.lheol., llh^ Suppl., q. xcvii, a. 3. La prédication chrétienne, spécialement dans la bouche des Pères, a développé souvent cette considération de l'horreur, du désordre épouvantable, de la tyrannie haineuse de la société de l'enfer, cité de la haine éternelle et universelle, où pas un bon sentiment ne s'élèvera jamais pour un damne quelconque, où tous seront toujours dans le milieu le plus abject et le plus antipatliique qu'on puisse imaginer. On peut concevoir des souffrances spéciales résultant de la société des complices, des corrupteurs, des corrompus, etc.

Nous examinerons plus loin si la société des démons sera, en outre, une tyrannie et une domination de bourreaux sur les hommes damnés.

D'ailleurs, nous ne pouvons concevoir comment s'exercent toutes ces relations entre substances spirituelles, et dans quel degré mitigé ou exacerlié en nuances infinies; sur ce sujet, ;ii/!(/ nobis reoelalum aut alias cerlum. Suarez, loc. cit., c. xx, p. 1084. Cf. Juvencus, Ei>.tiisl.,\. IV, v. 257-268,284-305. P.L., t. XIX, col. 302-301; S. Pierre Damien, loc. cit.; S. Anselme, Homil., v, ni Malth., xviii, P. L., t. ci.viii, col. 620. etc.; Migne, Index, P. L., t, ccxx, col, 244, 215.

rf) Priixdions dinerscs. — En dehors de l'action positive des créatures matérielles et intellectuelles, les damnés souffrent encore, relativement à l'usage de ces créatures, de privât ions diverses. Ils ne reçoivent d'abord d'aucune d'elles ces innombrables salisfactions, si douces el si intenses, qui procurent i^lbas la joie secondaire de vivre. Lumières, fraîcheurs, harmonies, air embaumé, repos et suaves sensations : plus rien de cela chez les damnes, plus rien de tout ce (ju'ils avaient tant aimé ici-bas. Cf. les fables païennes d'Ixion, Sisyphe, Tantale, clc. Par conséquent, toutes leurs facultés, sans objet et pourtant sans sommeil, surexcitées plutôt, sont dans un étal de malaise el de privation plus ou moins aigu, qui, devant être éternel, esl terrible.

Voici les ])rincipales de ces privations : privation du besoin de liberté corporelle, d'immensité, de variété, par la réclusion dans le feu de l'enfer, cf. Sauvé, loc. cit., p. 205 sq. ; sens internes liés à des imaginations et à des souvenirs (|ui tous sont plus ou moins torturants; sens externes blessés, sup])lieiés chacun dans son objet. Cf. Ch. Pcsch, Privlecl. theol., t. ix, n. 646-652.

e) Quel sera donc l'état général du corps des damnés? D'abord, comme celui de tous les ressuscites, il aura l'intégrité complète, sans aucune des mutilations ou difformités introduites par l'action imparfaite de la nature (par génération, par maladie, jiar mort prématurée, etc.), cf. S. Thomas, Cont. génies, 1. IV, c. Lxxxix; Quodl.,\l\,n.i2;Sum. theol., lïl'' Suppl.,

ENFER (SYNTIIKSE DE L'ENSEIGNEMENT TU KULOG IQUE'

(|. I. XXXVI. a.] : In IV Srnl.A. IV, disl. XLIV, q. m, a. 1; il ciU' des o|)inioiis divciKi'nti's, qui ^-taient soutenues de son teni[)s |)ar saint iJonavcnt urc. In IV Sent., 1. IV. dist. XLIV. Saint Augustin avait ce- ])cndant affirmé déjà l'intégrité de tous les corps ressuscites, Episl., ccv, ad Conscnlium, n. 15, I'. L., t. XXXIII, col. 917, tout en restant hésitant sur les difformités et maladies des corps des damnés. Enchiridion, c. lxxxvii, xcii, P. L., t. xl, col. 272, 274. L'opinion de saint Thomas devint commune parmi les théologiens: les poètes ont continué déparier des monstruosités corporelles des damnés, cf. Suarez, J)e resurrect. gêner, mort., sect. v, n. 8 sq., t. xix, p. 930; les raisons de saint Thomas sont, en effet, très bonnes. Ce qui sort directement des mains de Dieu, c'est-à-dire la nature, créée ou ressuscitée, est parfait, complet: et il n'y a pas lieu à exception dans le cas présent : les difformités, maladies, mutilations de cette vie ne répondent nullement, en effet, aux péchés des hommes et Dieu n'en créera pas de spéciales en enfer où le grand supplice corporel est le feu; bien plus, le châtiment suppose plutôt des organes intègres et en général une vie complète. Cependant le texte invoqué autrefois, I Cor., xv, 52 : et mortiii résurgent incorritpli, ne prouve rien ici, car l'apôtre y traite de la résurrection des justes et non des damnés. Voir dans Ch. Sauvé, loc. cit., p. 18f sq., une conception un peu semblable à celle des^ùnt Boaaventure et des anciens.

Le corps intègre et complet du damné sera affecté cependant de nombreux défauts : défauts provenant non de la nature, mais de la volonté vicieuse : reflet total de l'âme mauvaise sur le corps par la laideur de traits et d'expression repoussante; défauts radicaux et connaturels de la pesanteur et de la passibililé, non corrigées ])ar les qualités des corps glorieux : pas de lumineuse splendeur; pas de cette spiritualisation qui, chez les justes ressuscites, fait de la matière l'instrument agile et prompt de tous les désirs de l'âme. Cf. S.Thoma^,Compendium theologiiv. c. clxxvi, et loc. supra cit.

Le corps immortel des damnés sera donc à la fois ])assible et incorruptible. La passibililé semble devoir l'altérer, mais l'incorruptibilité repousse toute altération. Pour expliquer la coexistence de ces deux qualités en apparence incompatibles, on ne peut recourir à l'h^'pothèse gratuite, sinon même impossible, de Lactance. Du: insi., 1. VII, c. xxi, P. L., t. vi, col. 801 sq..qui faisait détruire et refaire sans cesse par le feu le corps des daiTinés; faudra-t-il donc avec saint Thomas n'admettre, même pour ce corps, que des passions intentionnelles, passione animœ... suscipiendn similitiidincm (inlentionnteni) qualitatis sensihilis, cf. loc. cit., et Compendium Ihcologiœ, c. CLXxvii: ou bien peut-on trouver une passion physique corporelle qui ne soit ni altérable ni corruptrice? Ce problème de pliysiologie ultra-terrestre sera étudié à l'art. Feu de i.'exfer. La théorie de saint Thomas, fondée sur la physique ancienne : quiescente motu cieli, nulla aclio vel passio poteril e.sse in corporibus, défendue par Capréolus, In IV Sent., loc. cil.; Ferrariensis, In Cont. génies, loc. cit., avait déjà été rejetée par Suarez, loc. cit. Les changements, actions et passions organiques, dans des corps incorruptibles, ne peuvent donc être que de simples mouvements physico-mécaniques, sans altération chimique. Voir Feu de l'exi-eh, Rksurrectio.v.

Notons en terminant qu'il n'y aura pas de larmes réelles en enfer; le flrtus dont parle l'Évangile est métaphorique ou ne désigne tout au plus, chez les damnés, après la résurrection, que les mouvements physiologiques généraux qui produisent chez les vivants des larmes, dolor cordis et conturludio copitis et

ocu/o/'H/n, dit saint Ihoinas, ('.ont. génies, l. IV, c. xa Cf. Ferrariensis, /;i loc.

Conclusion. — On trouve, en résumé, chez les théologiens, deux conceptions différentes de l'enfer.

La première, |)resque unanime, résume l'enfer dans la privation de Dieu et par conséquent de tout bien, bien moral, bien physique, bien de jouissance, bien de ])crfection; non pas que les damnés soient dans le mal absolu, ce serait le néant; ils ont l'être, l'intelligence avec plusieurs connaissances véritables, le cor|is intègre et complet ;mais ces biens physiques ne sont en eux que pour servir de base nécessaire à leurs maux épouvantables; ils ont le simpliciler esse (siibsislentiœ,intelligere, vivere corporale); mais aucun bene esse, donc privation et mal total en eux, pas un acte moralement bon, même d'honnêteté naturelle, plus un seul bon mouvement de cœur, de volonté, ni affection, ni reconnaissance, ni justice, ni droiture, ni respect, ni obéissance, etc., rien d'ordonné dans les actes libres, le péché pur. Avec cela, la souffrance pure. c'est-à-dire, non pas toute souffrance possible, mais rien que de la souffrance, sans jamais le moindre soulagement ou jouissance, et la souffrance dans tout l'être. Et pour tous il en est ainsi toujours, bien qu'à des degrés divers.

On est arrivé à se demander si le damné est à ce point plongé dans la souffrance totale que physiquement il soit incapable d'aucun acte de délectation? Ockam, Gabriel, Bannez, Molina, Vasquez, Billuart ont répondu affirmativement : Dieu refusant son concours aux mouvements naturels de joie qui naîtraient dans un damné, par exemple, à la vue d'un ennemi lui aussi dans les supplices; ou le damné n'étant d'ailleurs pas capable, vu sa douleur immense, de faire attention à ces choses accidentelles. Saint Thomas ne semble pas avoir refusé la possibilité de toute joie aux damnés. Sum. theol.. la, q. lxiv, a. 3, ad 1">"; //! IV Senl.,\. IV, dist. XLV,q. ii,a.l,ad 4""S Quodl., III, a. 24. Selon lui, les damnés peuvent avoir des mouvements de joie secondaire, lorsque certaines de leurs volontés s'accomplissent. Suarez, loc. cit., c. XV, a pensé de même. Mais ces mouvements de joie ne soulagent pas le damné; il n'est pas vraiment réjoui ni consolé, si peu que ce soit, dans ses affreux supplices, parce que damnati in inferno gaudent de pœnis ininiieorum suoruniet tamende ipso gaudio magis dolent, Quodl.. loc. cit., comme leur intelligence voit le vrai, mais en souffre plutôt que d'en jouir. Suarez ajoute même qu'après le jugement dernier, cette capacité de complaisance, minima, vana, vilissima (de plus changée de suite en souffrance), nullam omnino occnsior^em habcbit, tout étant alors constitué dans l'immobilité. L'enfer ne procurera donc éternellement aux damnés que la souffrance, sans aucune consolation. C'est le sentiment du plus grand nombre des Pères et des théologiens. Cf. S. Jérôme, In Joël., II, P. L., t. XXV, col. 965 ; S. Augustin, Scrm., XXII, 3, P. L., t. xxxviii, col. 150; De civitate Dei, 1. XIII, P. -L., t. xLi, coL 385; S.Cyrille d'Alexandrie, De exitu animée, P. G., t. lxxvii, col. 1075; S. Chrysostome, Ad Theod. laps., P. G., t. xlvii, col. 289.

Une autre conceplion s'est fait jour çà et là d'un enfer moins totalement mauvais. D'abord, pas de perversion morale absolue: les damnés sont en enfer avec les sentiments qu'ils avaient ici-bas, au moment de leur mort : sentiments de vertus naturelles, ou autres; en tous cas, en eux pas nécessairement de blasphème et de haine de Dieu et de tous, de rage désespérée, violente, épouvantable, etc. Et puis, pas de souffrance si totale : le dam, le feu à làes degrés divers, mais pour beaucoup très légers sans doute;; feu qui n'est peut-être pas matériel; pas de mitiga-

ENFER (SYNTHÈSE DE L'ENSEIGNEMENT THÉOLOGIQUE

tion aux degrés essentiels fixés, mais aussi pas de cet absolutisme qui ne met partout que douleur: société, sens externes, souvenirs, etc.; il reste enfin chez les damnés une vraie capacité de consolations secondaires, accidentelles, réelles; «un ordre admirable règne et régnera en enfer. » On trouve généralement ces idées chez les partisans de la mitigation; de plus, chez L. Picard, La transcendance de Jésiis-Chi isl, Paris, 1905, t. II, p. 101-102.

Le point fondamental est ici celui du désordre moral complet des damnés, voir col. 106: le reste suit logiquement. Les auteurs, que scandalise l'enfer traditionnel, n'ont pas réfléchi sur la nature de l'état de terme, sur la nature de la privation totale de Dieu et donc de tous ces biens créés qui n'étaient ici-bas cpie des moyens pour aller à Uieu ; sur la nature du péché et de l'ordre de la justice divine; sur tous ces l)oints il faut s'en tenir à la iiensée chrélicnne traditionnelle, qui, seule, projette des lumières sûres en ces matières mystérieuses.

VU. GlSADUATION DES PEINES DE l'eNFER. 1" Le

j)rincipe de l'inégalité des supplices infernaux a été .sufTisamment établi à l'art. Dam, t. iv, col. 16. Les textes princii)aux de l'Écriture qui le prouvent sont ceux de Sap., v, G : polentes potcnlcr tornicnla jHilienlur ; Matth.jX, 15; XI, 21-24 : lerm' Sodomorum... lemissius erit; xxv, 14-30; Luc.,xii,47, 48 : vapiilahil nmltis..., rapnlabit panels, etc. D'ailleurs, d'après l'Écriture, le jugement et la rétribution se feront sccundiun opéra. Matth., xvr, 27; Rom., ir. (î, etc. La raison fondamentale est évidente : l'enfer suit le péché comme l'ordre à rétablir suit le désordre et se mesure évidemment sur lui. Donc tel péché, tel enfer: et cela tant pour la peine du dam que pour les peines du sens.

2° Comment se fait cette graduation? Xous ne pouvons en avoir, ici bas, d'idée propre. Pour l'explication analogique, accessible à notre intelligence, sur la peine du dam, voir Dam, t. iv, col. IG sq. Quant aux inégalités des peines du sens, il est nécessaire d'abord de i)réciscr les alfirmations absolues, ]irccédemment exposées, par cette règle que ces peines existeront à des degrés divers; ce qui diminuera ou augmentera, suivant les cas, l'horreur et le supplice de la perversion totale, de la rage désespérée, de la haine Idasphématoire, du feu perpétuel, de la société affreuse, etc., de la soufirance pure enfin. Dieu ensuite doit directement et principalement intervenir en tout cela, car lui seul sait et peut proportionner exactement chaque supplice à chaque faute; l'action instrumentale des créatures est réglée par la justice divine, sans que nous puissions savoir si c'est suivant des lois générales ou suivant des interventions individuelles. Ainsi, il est vrai qu'au point de vue de Dieu, en enfer « règne et régnera un ordre admirable. »

3° Pour parler d'une façon plus concrète, la graduation de châtiments en enfer ne scra-t-elle que générique d'après la gravité du péché en tant que I)éché, ou sera-t-clle encore spécifique, des supplices spéciaux étant réservés aux diverses espèces de péchés?

C'est la pensée traditionnelle qu'un voluptueux, par exemple, plus coupable (pi un avare, non seulement souffrira plus du feu que lui. mais en souffrira en son âme et en son corps, d'une façon réservée aux voluptueux. La Sagesse, XI, 17, dit: Prr qiiie prrcal f/iiis pcr hiec el (orquedir; le mauvais riche de l'Évangile, Luc, XVI, 21, demandait une goutte d'eau pour sa langue, une âme séparée n'a pas de langue; mais ce trait n'était-il pas approprié par Notrc-Seigneur aux péchés de gourmandise de celui qui cpnluhatur quotidiesptendide?Ci. S. Cyprien, Episl., xii, ad Cornet., n.:i,4,I'.L.,t. m, col. 825, 820; S. fJrégoire. Moral., 1. IX, c. LXV, /'. /.., t. i.xxv, col. 913; Diat., I. IV,

c. XXXV, P. L., t. Lxxvii, col. 380, 381; Innocent III, De contempla mundi, 1. III, c. iv. vi, P.L.,t. ccxvii, col. 738, 739; Robert Pullus, Sent., 1. VIII, c. xv, P. L., t. CLXxxvi, col. 983; .S. Thomas, Contra gentes, 1. III, c. cxLvi. Voir aussi le beau passage de V Imitation de Jésas-CIwist, 1. I, c. xxiv, n. 3, 4. La raison de convenance est claire. La peine du sens» c'est l'ordre rétabli dans l'abus des créatures; il faut donc que la i)einc, instrument de cet ordre, aille chercher l'abus, le péché (comme reatus conversionis), le désordre partout où il est pour le corriger parfaitement.

Il j^ a différentes espèces de châtiments en enfer. Il est inutile de chercher si elles se feront sentir dans les âmes et dans les divers organes par l'inlluence de créatures spéciales en des lieux divers ou ])lutôt par l'innuence ■< divinement intelligente » du même feu, instrument de la justice divine, suivant une pensée habituelle des Pères. Cf. S. Grégoire, Moral. ^ 1. IV, c. XLiii. Cependant, il y a un fondement de vérité dans les descriptions, par un certain côté théologiques, de l'Enfer de Dante Alighieri. Le poète, dans la peinture de ses cercles de supplices de plus en plus profonds vers le centre de la terre, n'a fait que développer ce principe de saint Thomas : Secundum diversitalem cnlpa: diversam sortinntur et pœnam, et ideo seciindam qiiod graviorilnis peccatis irretiuntur damnati, secundiim Ixoc obscuriorem lociun et profiindiorcni obtinent in inferno, Sam. tixeoL, III-'» Suppl., q. i.xix, a. 5, et il l'a fait d'après une division très théologique des péchés, exposée systématiquement,//î/crno, chant XI. Cf. Bertliier, La dirina Commedia di Dante eon cnmmenti seconda la scolasticd, Fribourg, t. I, L' inferno, 1909; A. M. Viel, La divine Comédie, .sa structure théologiqne, dans la Revue thomiste, 1910, p. 321 sq.

4" Gravité des pciijes de l'enfer. — La mesure absolue de cette gravité nous est encore inconnue. Qui peut api)rècier ce que la justice et la miséricorde réclament et décident pour le parfait châtiment d'un péché? Relativement aux peines que nous connaissons directement, c'est-à-dire aux peines d'ici-bas, que dire de celles de l'enfer? La jieinc du dam, même la i)lus ])etite, dépasse immensément toutes les souffrances de ce monde, voir Dam, t. iv, col. 9 sq. ; en estil de même de toute peine du sens? Toute peine de l'enfer dépasse-t-elle, d'une façon incompréhetisiblc sans doute, toute i)eine terrestre, réelle et même imaginable?

Les théologiens qui. à la suite de saint Thomas, In IV Sent., 1. IV, disl. XX, q. i, a. 2, et semblc-t-il de saint Augustin, //i /).•!. v.vvvv/, 3, P. L., t. xxxvi, col. .397; de saint Grégoire le Grand, In ps. ni pœnit., n. 1,P. L., t. i.xxix, col. 508; de saint .Knseltne, de saint Bernard, etc.. font à cette question une réponse adirmalivc même |)our le i)urgatoire. la font a fortiori jjour l'enfer. Les autres, à la suite <le Hellarmin. De purf/alorio, 1. II,c. xi\. Opéra, Naples. 1872, t. n, p. 102 sq.,ne se sont guère posé exiilicitement la (juestion. Le fait mêmetiu'ils ne discutent ce pointque l)our le purgatoire permet de conclure ((u'ils regardent la chose comme certaine pour l'enfer. .Si ce n'est l)as en elle-même el prise à part, au nmins dans ses circonstances d'éternité, de souffrance pure sans réel soulagement, de support par un sujet déjà exas- |)éré et tourmenté de tous côtés, toute soufirance de l'enfer peut donc être considérée comme appartenant à un ordre qui dépasse tcuites les soulTrances d'icibas. II s'agit de tout genre de soulTrance, propre aux damnés, et non de chaque acte jiassager. par exemple, de vexation de la part des démons. On i)eut noter, en outre, avec saint Thomas, .S'i;mi. Ilieot.. 1» I k, q. i.xxxvii, a. 4,fpie si la ])eine du dam est d'une certaine façon

ENFER (SYNTHÈSE DE L'ENSEIGNEMENT THÉOLOGIQUE

inPinie, en tant qu'elle est la privation d'un Bien infini, imposée en jjunition du péché lui aussi de quelque manière infini, la peine du sens est essentiellement Unie comme le reatiis convcrsionis.

En tous cas, l'ensemble de ces peines de l'enfer constitue un état de douleur si épouvantable que la pensée en est écrasée et que le cœur en défaille.

VIII. Cause efficiente de i.'ENFEn. - — La cause efTiciente, au sens large, qui a produit l'état de choses qui exige l'enfer, c'est le pécheur par son péché et lui seul. Cf. S. Thomas, Siim. ihcoL, 1= 11^, q. Lxxxvii, a. 1, ad 2""".

La vraie cause cfflciente directe de la peine est diverse suivant les peines. De la peine concomitante, dépravation de la volonté, désordre des facultés, remords, etc., la cause efTiciente est encore le pécheur lui-même par son péciic et la conscience de son péché; Dieu n'en est que la cause efficiente indirecte, comme auteur de la nature avec ses lois essentielles.

Mais l'enfer consiste proprement dans les peines du dam et du sens. Dieu en est la cause eflicicnte en tant qu'il les inflige aux pécheurs; il inflige la peine du dam par mode de privation et celles du sens par action positive, non toutefois immédiatement, mais médiatement par l'intermédiaire de créatures, ses instruments. Sur la nature et l'efTicacité de cette action, voir Feu de l'enfeu.

Les démons et les damnés sont encore entre eux des causes instrumentales au sens large pour le supplice que leur procure leur société. Les Pères ajoutaient, en outre, unanimement, que les démons exercent en enfer un véritable empire de bourreaux sur les damnés; et cette afnrmation répondait à leur conception du péché esclavage du démon. Cf. J. Rivière, Le dogme de la rédemption, Paris, 1905, p. 375 sq. Après la critique et la destruction de la théorie des droits du démon sur les hommes par saint Anselme et par Abélard, on ne cessa pas pourtant d'admettre une véritable sujétion de l'homme damné au démon, sujétion existant par la permission de Dieu et pareille à celle qui met le criminel au pouvoir du bourreau. Cf. S. Anselme, Homit-, v, in Matth., xviii, P. L., t. r.Lviii, col. G20; S. Thomas, Sum. theol., IIl», q. XLViii, a. 4, ad 2'"". Cependant le Maître des Sentences, 1. IV, dist. XLVII, n. 5, P. L., t. cxcii, col. 955, rapporte une opinion qui refusait au démon, non seulement tout droit, mais tout pouvoir sur l'homme, au moins après le jugement. Saint Thomas la rappelle aussi avec l'opinion contraire du pouvoir diabolique éternel sur les damnés. Su/??. //îco/., III»-' Suppl., q. i.xx.xix, a. 4; et il déclare qu'il est impossible de se prononcer avec certitude en faveur de l'une ou de l'autre. Vcrius tamen existimo quod siciil ordo 'servabititr in salvatis... eo quod omnes cœlestis hierarcina; ordines perpeiui erunt, ila serimbitiir ordo in pœnis, ut homincs per dœmoncs puniantur, ne totalitcr divinus ordo quo angelos mcdios inter naturam bumanam et divinam conslitnit, annulletur; nec ob hoc minuitur aliquid de dœmonum pœna, quia in hoc etiam quod alios torquenl ipsi torquehuntur; ibidem enim miserorum societas miseriam non minuel sed augebit.

IX. Cause finale de l'enfer. — Nous voici au cœur de la tliéologic de l'enfer, c'est-à-dire de la science de l'enfer au point de vue de Dieu. Si Dieu n'est pas mû par un bien quelconque h vouloir ce qu'il veut, il ordonne cependant toutes ses œuvres à une fin dernière. A quelle fin, d'abord, a-t-il ordonné l'enfer? Et puis, dernier pourquoi des œuvres divines, quelle a été la raison formelle pour laquelle il a voulu l'enfer?

1" La fin de l'enfer. — 1. Ordre de la justice ou de la nature essentiefle des choses voulues par la bonté

créatrice. Chaque chose, d'après sa nature, a une fin directe et immédiate répondant totalement à cette nature. L'enfer est un châtiment; sa fin immédiate est donc de réparer l'ordre moral détruit par le péciié. La peine du ilam répare le rcutus uoersionis du péché; les peines du sens, le realus convcrsionis, et les diverses peines ou degrés de peines du sens, les diverses espèces des convcrsiones indebilœ ad crcaturam. Dieu est donc juste en créant l'enfer pour les pécheurs car, comme nous l'avons vu, le péché exige l'enfer par mérite de sanction, en droit, dès qu'il est commis, en fait, après la mort lorsque ce droit ne peut plus êlre périmé par la conversion.

La sainteté de Dieu resplendit non moins en enfer, tiir la sainteté, c'est l'ordre moral mainl:'nu parfait, ou la nécessité pour tout être lilire de ne glorifier que le Bien. Par l'enfer, Dieu ne permet pas que le pécheur se glorifie et jouisse de son désordre, du mal; ainsi est maintenu inviolable le principe que seul le Bien est béatifiant, est bon.

Cet ordre de la justice est un ordre absolument essentiel et c'est une exagération de dire que l'enfer est exclusivement une œuvre d'amour, de l'amour qui voulait forcer les liommcs au salut par la crainte. Si Dieu permettait le péché irréparable dans l'éternité, il devait vouloir l'enfer. Cela rentre dans la nature métaphysique des choses actuelles. Pourquoi Dieu a-t-il voulu l'ordre actuel avec le péché et l'enfer, c'est une question que nous résoudrons un peu iilus loin. La justice de Dieu en enfer n'est pourtant pas une vengeance personnelle au sens strict, cette vengeance que défend l'Évangile. Dieu pardonne toujours de ce pardon qui continue à vouloir du bien, mais il ne donne que le bien possible; les damnés ne veulent plus k jamais et ne peuvent ainsi jamais plus recevoir la grâce; Dieu ne peut la leur donner et ainsi il ne peut leur pardonner de pardon justifiant. Cf. S. Grégoire, Dial., I. IV, c. xliv. P. L., t. Lxxvii, col. 401.

Il est encore de l'ordre essentiel des choses que toute créature soit une manifestation de Dieu, une participation ad extra de quelque perfection divine qu'elle manifeste ainsi ou fait connaître et aimer par les intelligences créées, procurant de la sorte la gloire de Dieu. L'enfer procure, lui aussi, cette gloire de Dieu, car il manifeste d'une manière spéciale tous les attributs divhis : justice, sainteté, bonté, sagesse, libre indépendance, etc.

2. Ordre de l'amour ou de la surabondance de la bonté créatrice. Dieu aurait pu ne vouloir l'enfer que comme châtiment et le vouloir pour tout péclié mortel, commis par les hommes, sans s'y opposer par aucun moj-en extraordinaire. En fait, Dieu a voulu déverser sur l'humanité une surabondance d'amour, tellement incompréhensible qu'il a fallu parler des folies de l'amour divin. Dans notre création, Dieu est amour; le crucifix, l'eucharistie, le Sacré-Cœur: voili'i ce qu'il faut considérer pour comprendre l'enfer, car, malgré cet amour. Dieu a voulu l'enfer. Par suite, il est souverainement probable, comme le pensent plusieurs théologiens, que Dieu ne précipite pas le pécheur en enfer pour un péclié mortel isolé, surtout pour un péché de fragilité, mais qu'il n'y envoie que des pécheurs invétérés. En outre, on peut assurer qu'il distribue à tous les hommes des secours extraordinaires pour les aider à éviter le péché mortel sans que nous puissions expliquer quels sont ces secours. Il est donc vrai de dire que l'enfer n'est que la punition d'un mépris obstiné de l'amour divin. Cf. I.acordaire, Conférences de Notre- Dame, 1851, Lxxii'-' conf.. De la sanction du gouvernement divi-n. Par àmowr, Dieu patien\.ea\'ec\epéc\\&ur et lui pardonne sans cesse ses crimes; par amour, il

ENFER (SYNTHÈSE DE L'ENSEIGNEMENT THÉOLOCxIQUE)

cherche à le sauver et à s'en faire aimer, et si enfin il damne ce pécheur obstiné, c'est encore par amour. Lorsque Dieu, en effet, a choisi, parmi les mondes possibles, le nôtre, il a voulu, en lui, le bien, et il en a permis le mal, les péchés et l'enfer; mais il n'a permis le mal que parce qu'il était utile au bien, au salut des élus. Cette utilité est double : l'enfer devait être un puissant stimulant, le seul efficace pour beaucoup, de salut et de sainteté et finalement pour les élus une raison plus grande de joie reconnaissante et d'amour. S.Thomas, Siim.thcol., III»S«pp/.,q.xcix, a. I,ad3'"", 4""". Iniqui omnes xkrno siipplicio deputciti sua qiiidem iniquitatc piiniunliir et tanicn ad aliqiiid ardebunt, sciliccl ut j'usli ouvres el in Dca l'idcant gaudia quaipciceperunt el in illis perspicianl supplicia quie evascrunt; quatenus tanto mugis in aicrnuni divinie gratiadebilores se esse cognoscant quanlo in œternum mala puniri conspiciuni, qan: cjus adjutorio vicerunt. S. Grégoire le Grand, Dial., 1. IV, c. xliv, P. L., t. Lxxvii, col. 404.

Nous avons ainsi, par offensive, résolu la grande objection faite à l'éternité de l'enfer : un enfer éternel ne peut s'accorder avec la bonté et la miséricorde de Dieu. Comme réponse directe il faut ajouter ceci : la bonté de Dieu, c'est son amour faisant du bien gratuitement : cette bonté est miséricorde à l'égard d'êtres misérables. Aux damnés Dieu a-t-il ^■oulu le bien, la perfection, le bonheur et rien que cela? Oui, de volonté antécédente, c'està-dire de volonté réelle, sincère, efficace. Dieu crée tous les hommes i)our le ciel et personne pour l'enfer; si bien qu'il donne à tous les moyens né cessaircs, et même, de fait, surabondants, pour arriver au ciel : voilà l'amour et la bonté de Dieu universels. Mais les hommes sont libres; s'ils refusent d'aller au ciel tt s'ils se plongent dans le mal, qu'y peut la bonté de Dieu? Par miséricorde les sauver malgré tout? Mais la miséricorde est un attribut tout transitoire : le mal disparaît ou devient irrémédiable. Alors Dieu ne devait pas créer ces maux irrémédiables? Il aurait pu ne jias les créer; mais il n'y était pas tenu, n'étint pas tenu de fermer son cœur sur tous, parc? que ([uelques misérai)les devaient abuser de sc^ bienfaits. Hien plus, nous allons le dire, c'est par amour idus grand que Dieu a sans doute conserve le m d dan-; noire ordre, alors qu'il aurait pu le supprimer.

2° La raison formelle el dernière de l'enfer. — I.a raison formelle, objective et dernière des volitions divines, c'est l'amour de son bien infini, en tant que manifesté librement dans la participation finie du bien infhii aux créatures. Voir t. ii, col. 8,'}8-810. Du degré dont Dieu veut par son amour subsistant aimer les biens limités il n'y a d'antre raison que le libre amour de Dieu. Il y a, en effet, un ordre essentiel que Dieu se doit de mettre partout. Mais audessus de cet ordre (ssentid, il y a le surabondant que Dieu ne doit phis et (|ui ne dépend que di' sa liberté, c'est-à dire de la part d'amo ir infini qu'il veut bien accorder aux créatures. Dire (|ue Dieu doit le sa!ut final à tous, c'est mettre en lui une né cessité dans le dom ine même du surabondant et c'est faire imposer des limites à son amour créateur par la créature mfme et iiar le pé(dié de la créature. Avec plus d'amour pour telles créatures. Dieu n'aurait pas fait l'tnfer; mais c'était un degré d'amour libre (t indépendant et il ne l'a pas voulu. Cf. S. Thomas, Snm..theol., I» II', q. i.xxxvii, a. 3; q. CLvn, a. 2, ad 1'"". Telle est la dernière raison formelle do l'enfer, comme de toutes choses.

Connaissant rimmensc amour de Dieu, on peut cependant se demaniler encore pour f(uelle perfection spéciale KU|)érieurc ce Dieu si aimant a voulu l'en-

fer, ou cet ordre de choses, comprenant le péché et l'enfer? Est-ce parce que c'est un ordre d'amour excellent, plus excellent que les autres ordres où n'entrerait pas le péché, sinon tous absolument, ceux du moins qui sont de potenlia ordinata? Et cette excellence provient-elle de ce que l'ordre de choses actuel est un ordre d'amour blessé par le péché, mais réparé par le Verbe incarné et rédempteur et puis par notre amour pénitent? C'est là une réponse traditionnelle : o felix culpa. Mais, définitivement, la question est insoluble. Dieu a choisi cet ordre où il y a le péché et l'enfer pour manifester librement son amour infini dans le degré que réalise le monde créé.

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