INTRODUCTION
DE BERGIER
DESSEIN DE LA PROVIDENCE DANS L'ÉTABLISSEMENT DE LA RELIGION, ORIGINE ET PROGRÈS DE L'INCRÉDULITÉ.
Dieu, disent les Pères de l'Eglise, donne au genre humain des leçons convenables à ses différents âges (1) ; comme un père tendre, il a égard au degré de capacité de son élève ; il fait marcher l'ouvrage de la grâce du même pas que celui de la nature, pour démontrer qu'il est l'auteur de l'un et de l'autre. Tel est le principe duquel il faut partir, pour concevoir le plan que la sagesse éternelle a suivi, en prescrivant aux hommes la religion.
Ce plan renferme trois grandes époques relatives aux divers états de l'humanité. Dans les siècles voisins de la création, le genre humain, dans une espèce d'enfance, n'avait encore d'autre société que celle des familles, d'autres lois que ceUes de la nature, d'autre gouvernement que celui des pères et des vieillards. Dieu révéla aux patriarche s une religion domestique, peu de dogmes, un culte simple, une morale dont il avait gravé les principes au fond des cœurs. Le chef defamiUe était le pontife-né de cette religion primitive. Emanée de la bouche du Créateur, elle devait passer des pères aux enfants, par les leçons de l'éducation. La tradition domestique, les pratiques du culte journalier, la marche régulière de l'univers et la voix de la conscience se réunissaient pour apprendre aux hommes à n'adorer qu'un seul Dieu. Ce premier lien de société, ajouté à ceux du sang, était assez puissant
(1) Tertull. 1. de Virgin, velandis, c. 1 ; S. Aug., 1. de veraRelig., c. 26 et 27, etc. ; Teodoret. Hœret. Fab., 1. 5, c. 17 ; De Provid. , orat, 10, etc. I. III
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pour unir les diverses branches d'une même famille, et pour former insensiblement des associations plus étendues. Cette idée de la religion primitive n'est pas do nous, elle est tirée des livres saints. L'Ecclésiastique, après avoir parlé de la création de nos premiers parents, ajoute : « Dieu les a remplis » de la lumière de l'intelligence, leur adonné la science de l'esprit, » a doué leur cœur de sentiment, leur a montré le bien et le » mal; il a fait luire son œil sur leurs cœurs, afin qu'ils vissent la » magnificence de ses ouvrages ; qu'ils bénissent son saint nom, » qu'ils le glorifiassent de ses merveilles et de la grandeur de ses » œuvres. Il leur a prescrit des règles de conduite, et les a rendus » dépositaires de la loi de vie. Il a fait avec eux une alliance éter- » nelle, leur a enseigné les préceptes de sa justice. Ils ont vu » l'éclat de sa gloire, ont été honorés des leçons de sa voix ; il » leur a dit : fuyez toute iniquité ; il a ordonné a chacun d'eux de « veiller sur son prochain » (1).
Mais la religion révélée de Dieu est un joug que l'homme consent difficilement à porter ; s'il n'ose le secouer absolument, il cherche à le rendre moins incommode. La négligence des pères l'indocilité des enfants, la jalousie, l'intérêt, la crainte, passions inquiètes et ombrageuses, firent interrompre peu à peu les pratiques du culte commun, et oublier la tradition domestique. L'homme se fit autant de divinités qu'il y a d'êtres dans la nature ;il ne suivit que son caprice dans le culte qu'il leur rendit. Bientôt il y eut autant de religions que de peuplades ; chacune voulut avoir ses dieux tutélaires. Cette division fatale est une des causes qui ont le plus retardé les progrès de la civilisation.
Après plusieurs siècles, un grand nombre d'hommes se réunirent, commencèrent à suivre des lois et des usages communs à former un peuple, une république, un royaume. Mais ces nations naissantes, toujours en défiance les unes à l'égard des autres, demeurèrent dans un état de guerre ; elles ne s'approchaient que pour se dépouiller et s'eutre-détruire ; tout étranger était censé un ennemi. Déjà plongées dans l'erreur, comment pouvaient-elles être corrigées? comment faire revivre la révélation donnée à nos premiers pères? Dieu donna aux Hébreux une religion nationale, incorporée aux lois et à la constitution de leur république, ou plutôt destinée à la fonder. Relative au climat, au génie de cette nation, aux dangers dont clic était environnée,' elle était faite non pour un peuple déjà policé, mais qui allait le devenir. C'est donc relativement à l'intérêt politique, à l'utilité natio-
(1) Eccl.,c. 17, f Set suiv.
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nale qu'il faut l'envisager, pour en voir la sagesse, et pour estimer le temps de sa durée.
Telle est encore l'idée que nous en donne le même auteur sacré: « Dieu, dit-il, a préposé un chef à chaque nation; mais « il a réservé pour sa part les Israélites. Il a éclairé toutes leurs » démarches, comme le soleil répand sa lumière sur toute la na- » ture ; ses yeux n'ont cessé de veiller sur leurs actions ; leurs ini- » quités n'ont point effacé l'alliance qu'il avait faite avec eux » (1).
L'homme s'était égaré en prenant pour des dieux les différentes parties de la nature ; Dieu frappa de grands coups sur la nature, pour faire sentir aux hommes qu'il en était le maître. Il effraya les Egyptiens, les Chananéens, les Assyriens, les Hébreux, par des prodiges de terreur. J'exercerai, dit-il, mes jugements sur les dieux de l'Egypte; il déclare qu'il fait des miracles, non pour les Hébreux seuls, mais pour apprendre à tous les peuples qu'ilest le Seigneur. Il les fit en effet sous les yeux des nations qui jouent le plus grand rôle dans le monde connu. Dieu no révéla point de nouveaux dogmes, mais il annonça de nouveaux desseins. La croyance de Moïse et des Hébreux était la même que celle d'Adam et de Noé ; le décalogue est le code de morale de la nature ; le culte ancien fut conservé ; mais Dieu le rendit plus étendu et plus pompeux: dans une société policée, il fallait un sacerdoce; la tribu de Lévi en fut chargée à l'exclusion des autres. La tradition nationale était l'oracle que les Hébreux devaient consulter ; toutes les fois qu'ils s'en écartèrent, ils tombèrent dans l'idolâtrie; dès qu'ils voulurent fraterniser avec leurs voisins, ils en contractèrent les vices et les erreurs.
Mais Dieu ne laissa point ignorer ce qu'il avait résolu de faire dans les siècles suivants. Par la bouche de ses prophètes, il annonça la vocation future de toutes les nations à sa connaissance et à son culte. La religion juive n'était qu'un préparatif à larévélation plus ample et plus générale, que Dieu voulait donner, lorsque le genre humain serait devenu capable de la recevoir.
Ce temps était arrivé, quand le Fils de Dieu vint annoncer, sous le nom à Evangile on de bonne nouvelle, une religion imiverselle. La révélation précédente avait eu pour but de former un royaume ou une république sur la terre; Jésus-Christ prêcha le royaume des deux. Une grande monarchie avait englouti toutes les autres; tous les peuples policés étaient devenus sujets du même souverain. Les arts, les sciences, le commerce, les conquêtes, les communications établies, avaient enfin disposé les peuples à fraterniser
(1) Eccli., c. 17, y 14 et suiv.