D1SIES
— V. Arnal-
ARNAUD (de l'Ariége), (Théol. hist., biog. et bibliog. — Né à Saint-Girons, dans l'Ariége, le 18 avril 1819, il fui un des représentants lus plus distingues de la Constituante et de la Législative de 1818 et 1849, Après le coup d'Etat du 2 décembre il se tint à l'écart, llareparu, aprèsla chute du second Empire, à l'assemblée nationale et parmi les maires de Paris, où il figure encore.
En 1849, il publia un Programme politique à ses concitoyens de l'Ariége, et, durant les années qui précédèrent cette guerre de Prusse qui a renversé Napoléon III, quelques éludes relatives à ses opinions catholiques libérales.
Cet homme est l'honnêteté, la douceur et l'amabilité mêmes.
Les ouvrages de M. Arnaud (de l'Ariége) sout les suivants : — l'Italie 2 v. in-8, éditeur Pagnerre ; — Mémoires sur l'Italie, par J. Montanelli, trad. par Arnaud (de l'Ariége), 2 v.
in-12, éditeur Chamerot; — la Papauté temporelle et la nationalité italienne, brochure in -8, éditeur Dentu ; — l'Indépendance des Papes et les droits des peuples, brochure in-8; éditeur Dentu; — la Révolution et l'Eglise, 2 v. in-12, éditeur Lacroix;— la Révolution de 1869, 1 v. in-48, éditeur A. Le Chevalier. Le Noir.
ARNAULD (Antoine) (Théol. hist.
biog. et bibliog.). — Ce célèbre janséniste naquit à Paris en 1612, le vingtième des enfants d'Antoine Arnauld et de Catherine Marion, fut reçu docteur de Sorbonne en 1641, publia Ci 1643 son fameux livre De la fréquente communion, prit le parti de Jansénius avec la plus grande force, fut obligé de sortir de Port-Royal et de se cacher, put se montrer à la paix de Clément IX en 1668, fut alors recherché par le nonce et par Louis XIV, mais ne protita en rien des offres qui lui furent faites, attaqua vigoureusement les calvinistes, par exemple dans son beau livre De la perpétuité de la foi, recommença d'attaquer les jésuites, fut de nouveau réduit à se cacher dans Paris, et même à se retirer
dans les Pays-Bas, ' refusa du pape Innocent XI, avec lequel il fut toujours en excellents tenues, une retraite honorable à Rome, et finit sa vie agitée à l'âge de 83 ans, dans les bras du P. Quesnel, à Bruxelles, en 1694.
Le grand Arnauld a laissé une multitude d'ouvrages dont la collection forme 4o volumes in-4° et qui se divisent en cinq classes: 1° Belles-lettres et Philosophie ; 2° Matières de la grâce ; 3° Controverses contre les Calvinistes; 4° Ecrits contre les Jésuites; 5° Traités sur l'Ecriture sainte. Le Noir.
ARNOBE, professeur de rhétorique à Sicca eu Afrique, se convertit au christianisme pendant la persécution de Dioelétien, et mourut au commencement du quatrième siècle ; il eut pour disciple Lactance. Après sa conversion, il écrivit en sept livres un ouvrage contre les gentils, où il fait l'apologie de la religion chrétienne, et réfute la doctrine des païens.
Comme il n'était pas encore parfaitetement instruit de nos dogmes, on lui reproche d'être tombé dans quelques méprises ; mais le Père Le Nourry et dom Cellier l'ont justifié sur plusieurs articles. On n'a point encore de meilleure édition de cet ouvrage.
que celle d'Amsterdam en 1 65 1 , in-4".
Barbeyrac, Traité de la morale des Pérès, c. 4, § 2, note, accuse Arnobe d'avoir enseigné que Dieu n'est point le créateur des insectes ni des âmes humaines ; mais après une lecture attentive, il nous parait qu'il a seulement voulu dire que si l'on s'en tenait aux notions philosophiques, et aux lumières que l'on pouvait puiser chez les philosophes, on ne pourrait jamais démontrer que les insectes et les âmes humaines sont l'ouvrage immédiat de Dieu; et que l'on ne pourrait donner des réponses satisfaisantes à ceux qui soutenaient le contraire ; qu'ainsi c'est de la révélation seule qu'il faut apprendre ces vérités.
Il ne faut pas confondre cet auteur avec Arnobe le jeune, prêtre de Marseille, qui vivait vers l'an 400, qui a fait un commentaire sur les psaumes, et qui est accusé de semi-pékgianisme. Bergier.
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ARNOLD (Godefroy), (théol. hist.
biog. et bibliog.) — Ministre luthérien, enclin au mysticisme, par suite peutêtre de l'«ducation qu'il avait reçue du piétiste Spcner, à Dresde, vers la lin du xvn e siècle, et mécontent de certaines tendances de la réforme, Arnold lit une histoire de l'Église avec cette pensée que tous les malheurs venaient du clergé depuis les premiers temps de l'ère chrétienne. Cette histoire porte pour titre : Histoire impartiale de l'Eglise et dus hérésies, depuis le commencement du Nouveau Testament jusqu'en l'an 1680 de Jésus- Christ. Elle est favorable aux hérétiques et à toutes les minorités ; on y accuse les orthodoxes d'avoir transformé le Christianisme qui est une chose de sentiment en une science aride d'école, un sujet de spéculation, de disputes, de formules inutiles et de pratiques superficielles. Mais il ne s'arrête pas, dans ses accusations, au catholicisme, il les applique également, pour les derniers temps de son histoire, aux hommes de la réforme, et se montre encore bien plus sévère à leur égard qu'il ne l'avait été à l'égard des catholiques antécédents.
Ceux qui sont le plus flagellés sont les Luthériens orthodoxes. Son livre manquait de forme et de bon goût, il excita une violente réaction; mais il eut cependant pour effet de ramener tous les écrivains protestants à une polémique plus douce.
Arnold mourut, prédicateur, à Perlebeig en 171-i ; il avait encore composé d'autres ouvrages. Esprit exagéré, homme à passions vives, caractère exclusif, il est jugé par ses critiques comme ayant eu d'excellentes qualités, une âme pieuse et de la bonne volonté. Le Noir.
ARNOLDI (Barthélémy) , {théol.
hist. biog. et bibliog). — Il fut le maître et l'ami de Luther, à l'université d'Erfurt ; il est connu, dans l'histoire de la réforme sous le nom d'Usingen, lieu de sa naissance. Luther, quand il se détacha de l'Eglise, essaya de l'entraîner et n'y réussit pas; Arnoldi résista même à tel point qu'il se lit l'ardent adversaire des doctrines nouvelles. Il fut même obligé de
quitter Erfurt en 1526. Il se retrouva en 1330 à la diète d'Augsbourg, puis retournaà Erfurt oùilmourut en 1532.
Arnoldi a publié de nombreux écrits qui sont devenus rares. Voyez Dœllînger : La réforme, t. I, p. 558.
Le Noir.
ARRHAB0NA1RES , nom qu'on donna aux saciamentaires dans le seizième siècle, parce qu'ils disaient que l'eucharistie estdonnée comme le gage du corps de Jésus-Christ, et comme l'investiture de l'hérédité promise. Stancharus enseigna cette doctrine en Transylvanie. Voyez Pratéole,
au lUOt AltRHAUO.NAlRES.
Ce mot est dérivé du latin airha ou arrhabo, arche, gage, nantissement.
Les calhohques conviennent que l'eucharistie estun gage de l'immortalité bienheureuse, mais que c'est là un de ses effets, et non son essence, comme le soutenaient les hérétiques dont il est ici question.
Bergier.
ART ET RELIGION. (Théol. mixt.
art. littcr.)Noa* prenons ici le mot art dans son sens le plus étendu, sens par lequel il a pour objet le beau, comme la philosophie et la théologie dogmaT tiques out pour objet le vrai, et comme la morale et la religion ont pour objet le bien. Lalittérature n'est qu'une des branches de Yart ainsi compris.
Or, nous disons que l'art est nécessaire à la religion; que la religion est nécessaire à Yart; et que l'un et l'autre sont, dans l'humanité, deux forces qui s'entre-appuient, s'entre-nourrissent, s'entre-développent pour réaliser la grandeur, le salut, le bonheur du monde.
Nous avons longuement exposé cette thèse dans nos Harmonies delà raison et de la foi. Nous citerons ici des passages extraits de ce traité sommaire.
« I. L'art poursuit le beau; il le rêve sans fin ; plus il l'embrasse, plus il le désire ; plus il le trouve, plus il le cherche. Le beau est le point fixe qu'il vise et devant lequel il est à ge" noux dans une perpétuelle extase.
« Or le beau complet, que l'art humain ne peut atteindre et qui rend
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son aspiration indéfinie, est l'attribut de Dieu ; il est la splendeur de sa vérité, le charme infini du bien sans mélange, objet de son amour; il est l'auréole de l'éternelle essence. L'art divin sent et voit cette auréole de luimême ; il y a équation entre l'effort et le but, entre la vue et la chose, entre l'amour et le bien-aimé.Mâis il en est autrement sous nos ombrages terrestres, où Dieu ne se montre à nous que par ses œuvres ; cependant comme il a répandu de sa splendeur dans toutes ses créatures, et que nous sommes doués d'un œil quipeut voir celles-ci, notre art découvre en elles des émanations de la beauté parfaite, et les idéalise de son mieux en remontant vers leur source ; il n'y a pas à craindre qu'il se trompe par exagération, puisque le modèle caché est'l'intiniment beau ; il n'y a pas à craindre davantage qu'il se trompe de centre, pourvu que les beautés, les fleurs de la création sur lesquelles il s'arrête, soient de vraies beautés, et non pas des ombres ; ce centre est nécessairement l'infini vers qui et d'où rayonnent toute lumière, toute couieur, toute beauté. Ce que nous venons de dire s'entend; ce n'est pas que la laideur ne puisse être décrite, c'est-àdire horrifiée et rendue détestable; mais alors le beau n'est pas dans le sujet qu'on satanise, en tant que laid ; il est dans la satanisation même; c'est le beau se peignant par son absence, et usant, pour se sensibiliser, dugrand artifice des contraùes. La négation du laid est une affirmation du beau, et le tableau exact des contradictions du mai n'est qu'une énergique contemplation des harmonies du bien.
« Il suit de ces idées sur l'art que l'art est la poursuite de Dieu à travers les buissons', les défilés, les labyrinthes de la création; il est, en quelque sorte, la reconstruction du créateur avec les parcelles de sa beauté infinie qu'il a disséminées dans l'espace.
Aussi les âmes de Platon et d'Augustin ont-elles senti l'art se transfor- Hier.chez elles.en une démonstration, aussi mathématique que poétique, de l'existence de Dieu. Toutes les beautés prises, ou directement ou par les laideurs qui les nient, celles
de l'homme, celles de la femme, celles de la nature, celles de la matière, celles de l'esprit, celles du fond, celles des formes, toutes en un mot, sont, à chaque pas, pour ces deux génies, des échelons par lesquels ils montent en ligne droite à la beauté type, modèle, cause de tout ce qui est beau.
a Voilà donc l'objet des aspirations de l'art. Et celui des aspirations de la religion, quel est-il? C'est le bien; elle en rêve sans fin la conquête et lapossession;elleleventpoursoi,pour ses semblables, pour toutes les créatures ; son génie est de jeter des passerelles, pour tous, de leur solitude à la cité des biens, et de les y pousser de toutes ses forces ; elle relie les berques entre elles et les attire vers le port ; elle allume les feux qui les guident ; elle ne rêve que le bonheur par la jouissance du bon qui le procure; elle aime avec folie son idéal du bien, comme l'art son idéal du beau. Mais le bien souverain, objet de l'activité religieuse, objet tout à la fois inaccessible et facile à obtenir parce qu'il est, d'une part, infini dans sa plénitude autant que le beau, et, d'autre part, répandu comme lui, par parcelles, dans toutes les sphères créées, objet que chaque vertu vous donne, et dont chaque possession vous éloigne pour alimenter éternellement vos soupirs et maintenir voire haleine; ce souverain bien, n'est-il pas encore Dieu? il ne serait rien, il serait une déception, un paradis de roman, une négation, une absence, il serait le ma 1 et le malheur, s'il ne se coue.rélait dans celui que Platon appelait le père des âmes et le soleil des intelligences, Malebranche le lien des esprits.
« Donc l'art et la religion s'identifient dans leur objet; l'un et l'autre sont la poursuite de Dieu.
« Lé voulez-vous comprendre encore mieux? Appelez à votre aidé la philosophie. Elle servira de médiatrice entre la religion, amour du bien, et l'art, amour du beau, en leur présentant le vrai qui est l'objet immédiat de ses efforts. Elle leur prouvera que le beau n'est que la splendeur du vrai, qu'il est son nimbe, son fils, son expression, son verbe ineffable ; quele bien n'est que l'embrasement du vrai,
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son amour, son souffle, sa vie, son esprit, sa loi, sa plastique émotion; et les forçant à s'agenouiller l'une et l'autre avec elle devant la vérité souveraine, aussi belle que bonne, les trois formeront la trinilé créée en adoration devant la Trinité infinie.
Laphilosopbie, Vart, Irréligion, voilà l'unité trine de la terre comme le Père, le Fils, l'Esprit sont la trine unité des cieux.
« II. Le premier instrument que l'art mette en jeu, c'est la sensibilité.
Par elle il sent le beau, par elle il le fait sentir. Vous avez vu l'insecte interroger de sa petite trompe le mystère des fleurs pour en respirer les parfums, puis, dans sa cellule, pétrir, avec le même organe, le miel et la cire pour leur donner les formes visibles dont il fera son nid, celui de sa famille, sa nourriture, et sa volupté. C'est ainsi que l'art se sert de la faculté de sentir. Celui que la nature en a privé ne fut jamais artiste, et jamais il ne fit goûter ni à soi ni aux autres les joies pures que doit éprouver l'âme au flair de la beauté.
« Mais s'il ne prête à la religion cette précieuse armure pour sentir le bien, par le beau qui en est le duvet, et pour le faire sentir à la foule dont-il est l'aliment désirable, que fera la religion ? Comment pourra-t-elle opérer ses conquêtes?
La religion, peut, chez l'individu, vibrer plus ou moins fortement dans la région sensible ; mais elle n'existe pas, si elle n'y établit sa demeure.
D'un autre côté, la religion n'est jamais totalement absente d'une âme qui, ayant reçu de Dieu la corde sensible, ne l'a pas brisée, elle mesure son intensité sur la connaissance plus ou moins étendue de ses mystères; mais elle existe au degré compatible avec cette connaissance quand lasensibilité n'est point paralysée; c'est ce qui explique pourquoi la femme est
Elus souvent religieuse que l'homme, ien que son intelligence soit toujours moins étendue; la sensibilité la sauve. Il en est de même de l'art ; si nous avons dit que l'être insensible ne fut jamais artiste, nous pouvons dire avec la même vérité que la sensibilité l'engendre toujours à un de-
gré quelconque; nous donnons en problème insoluble la découverte d'une âme sensible qui ne soit pas artiste selon la mesure de ses autres facultés, de ses études et de ses connaissances.
« Voilà donc l'art et la religion qui viennent s'abriter sous la même armure, s'alimenteraux mêmes sources, s'asseoir au même foyer.
« L'art a besoin de l'énergie ; il la faut dans l'artiste, il la faut dans l'œuvre ; et l'art, quand il existe, est doué de la suprême énergie.
« Que serait la religion sans l'énergie de l'art? elle ne serait ni une aspiration de Dieu, ni un amour du Christ, ni une adoration, ni une prière, ni une humiliation, ni une offrande, ni un dévouement; elle ne serait rien si ce n'est le sommeil du quiétisme inerte. La religion a-t-elle trouvé Dieu, l'a-t-elle vu, a-t-elle conçu la foi, la religion est-elle la religion ; l'énergie est dans sa pose, dans son verbe, dans son action, dans sa plume, dans son mouvement, dans son regard, dans tout ce qui sortira d'elle comme elle est dans son cœur et dans sa pensée. La voilà donc encore qui fait vie commune avec l'art ; et tous deux, nourris à la même table, fortifiés de la même foi, vêtus de la même armure, deviennent identiques dans le caractère de leurs productions.
« Connaissez-vous de grandes œuvres d'art, soit d'éloquence, soit de poésie, soit de peinture, soit d'architecture, soit de sculpture, soit de musique, sans un fond d'énergie religieuse plus ou moins développée?
connaissez-vous de grandes productions religieuses dans un genre quelconque sans l'énergie de l'art? et n'est-ce pas dans la série des merveilles enfantées par la religion chrétienne que cette énergie atteint son maximum ?
« L'homme ne séparera pas ce que Dieu a joint ; Dieu a lui-même consacré, de toute éternité, le mariage de l'art et de la religion dans l'énergie ; ce mariage est indissoluble.
Le feu est dans l'âme de l'artiste ; il la brûle, il la consume, jusqu'à ce que, l'artiste lui donnant pour écou-
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lement sa langue, sa plume, son pinceau, sa harpe ou tout autre canal, il aille se fixer dehors pour faire place à de nouvelles flammes dans celui qui en fut le foyer, et en développer sans fin de nouvelles dans ceux qui seront Sensibles à son éloquence.
« Or ce feu divin, ce feu sacré dont le peuple a gardé le nom pour résumer toutes ses idées sur l'art, qui en a besoin autant que la religionl Qui sait l'allumer aussi brûlant? et qui en fut jamais aussi prodigue ? C'est dans les œuvres qu'elle inspire que règne surtout cette chaleur profonde dontles toiles des grands peintres nous ont donné l'idée ; d'autres propriétés, même essentielles, peuvent manquer, sans que la religion soit atteinte; mais là où le feu manque, elle n'a point veillé à la composition et n'a compté sur aucun service de la part de cette page. Le feu dont nous parlons est ce dont la religion peut le moins se passer ; souvent nous l'avons senti, dans l'austère syllogisme de saint Thomas, aussi ardent que dans les vers du Dante, tout dépourvu qu'il soit, chez le théologien, de couleurs et de flammes.
« Nous retrouvons donc encore l'art et la religion étroitement unis pour embraser leurs productions et les âmes du feu sacré qui est leur moyen dévorant. Ils s'empruntent mutuellement les aliments qui le nourrissent, les soufflets qui l'allument. Ils sont tellement nécessaires l'un à l'autre sous ce rapport, et se mélangent à tel point qu'on ne les distingue plus. Quel œil assez fin pour les séparer dans le feu des grands chefsd'œuvre, depuis ceux d'Homère, d'Eschyle et de Virgile, jusqu'à ceux des Tertullien, des Augustin, des Dante, des Milton, des Fénelon, des Corneille, des Racine, des Cliateaubriant et de nos chefs romantiques? Quel >' jugement assez délicat pour dire, sur i l'inspection d'une composition cha- / leureuse : ici le fruit du sentiment religieux, là le fruit du sentiment artiste? et s'il est vrai que la religion privée du feu dont l'art dispose ne serait, parmi nous, qu'une froide cendre, que serait aujourd'hui l'art privé des chaleurs infinies qu'a dé-
veloppées le Christ, notre foyer religieux ? Il languirait, ayant épuisé son haleine, dans une vérité indifférente à l'égard des beautés célestes, dont le voile, que Jésus seul pouvait déchirer, serait encore tendu sur l'univers; il n'aurait pas un brasier inextinguible où s'abreuver sans fin de lumière et de feu.
« La grâce est aussi tout à la fois la propriété delarcligion etde l'art, l'une et l'autre l'ont reçue, s'en vêtissent et la communiquent selon les lois du don gratuit ; l'une et l'autre la tiennent de Dieu, nous la montrent dans une auréole enveloppant leurs deux têtes sans former deux auréoles, car elle est indivisible. C'est par elle que la religion nous fixe sur le bien et la vertu dans un rêve d'amour; c'est par elle que l'art nous fait aimer le beau d'une passion platonique ; c'est par elle que ces deux anges de la terre nous envoient des tranquilles voluptés qui ne se paient jamais, pas plus qu'elles ne se méritent. L'art donne pour donner et la religion fait de même ; ils traitent l'humanité comme Dieu les a traités ; qu'ont-ils jamais reçu de nous en échange de leurs dons qui puisse être mis, sans absurdité, en équation avec ces dons? voilà pourquoi ils sont tous deux pleins de grâce.
« Une abondance de grâces naturelles avait été versée parle Créateur; et l'art antique avec la religion s'en étaient parés, nourris, béatifiés pour en parer, nourrir et béatifier les hommes selon la mesure des possibilités naturelles. Mais le Sauveur est venu surajouter ses grâces ; un océan a été versé dans un autre océan; l'art a redoublé de vie, la religion s'est élevée à une puissance de séduction sans limites ; et la grâce chrétienne, dont le Christ est le foyer, a transfiguré la nature jusqu'à faire d'elle celle moderne beauté dont la vue plongerait dans une extase céleste les Platon et les Homère les Appelles et les Phidias, les Orphée et les Linus, s'il leur était donné de revivre un jour avec les Augustin et les MiHon, les Raphaël et les Canova, les Beethoven et les Mozart, dans la gloire chrétienne.
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ti Le goût est le conseiller de l'art dans l'administration de ses dons; c'est le goût qui modère sa générosité, ou qui la provoque selon les circonstances. L'art sans le goût est une folie auxparoles désordonnées, aux accents qui se heurtent, aux couleurs antipathiques, aux coups sans mesure, aux extravagantes passions, aux inondations désastreuses ; par le goût l'art devient la sagesse comme le deviennent, par la logique, l'intuition et le raisonnement.
" Croyez-vous que la religion puisse impunément se passer du goût? Non ; elle a recours à l'art pour avoir sans «esse l'assistance de son guide, de sorte que le goût est leur maître commun.
« Il arrive quelquefois que la religion, dans ses représentants, manque de goût par oubli ou mépris, de la part de l'homme, des générosités de l'art, c'est un des grands maux de notre humanité ; alors la religion est trahie par des aveugles, et on croirait qu'elle va périr, si on ne savait que l'œil de Dieu veille sur elle pour la ramener toujours à temps à l'école du hon goût, dont l'art, par ses ordres, lui tient la porte ouverte. Si.
nous développions cette pensée, la terre deviendrait brûlante sous nos pas ; livrons-la seulement aux méditations du lecteur
« Restent la douceur et la colère, la tolérance et l'austérité, la séduction et Yamthème, armes contraires chacune à chacune, mais qui sont inséparables dans l'idée comme le beau le sera toujours de sa négation qui est le laid, comme le bien le sera de sa
négation qui est le mal
a h' art qui n'userait que de douceur, de tolérance et de séduction serait tellement incomplet qu'il ne serait plus lui-même. Comment avoir la passion du beau sans frémir à la vue du laid? et comment frémir à la vue du laid sans traduire son frémissement ou dans l'explosion de la colère, ou dans les sentences de l'austérité, on dans les éclats de l'anathème ? Le vice versa est également vrai ; l'art qui ne ferait que maudire, condamner, effrayer d'ascétisme, ne serait pas non plus l'art ; il lui manquerait sa propre
base, qui est la douce contemplation du beau et qui ne peut exister sans se traduire elle-même en douceur infinie, tolérance sans mesure, séduction divine.
« Aussi est-il à remarquer que tout grand artiste est à lafois l'homme terrible et la femme enchanteresse ; il ressemble à Moïse en colère au penchant de la montagne devant l'adoration du veau d'or, et à Moïse qualifié par l'inspiration divine du plus doux des hommes. C'est Dante Alighieri chantant sur la même harpe les tourments de la luxure et les joies de Béatrix, écrivant sur la porte de l'abîme : Me firent la puissance, la sagesse, et le premier amour. C'est Raphaël mettant le doux sourire sur les lèvres du séraphin pendant que sa lance froudroie lerévolté; c'est Michel- Ange béatifiant et torturant sur la môme toile avec le même pinceau.
Que disons-nous? c'est le Christ juge dont la voix appelle les bénits de son Père et réprouve leurs bourreaux.
« Voilà le grand artiste.
« Mais n'avons-nous pas décrit la religion elle-même ? que fait-elle antre chose? quel est et quel doit être son rôle dans le monde si ce n'est ce double rôle? et ne l'accomplit-elle pas chaque jour devant nous ? Qu'elle embrasse donc l'art comme un ami nécessaire à sa vie, à son action, à ses conquêtes, à son règnesur la terre.
ce III. La loi fondamentale de l'art est celle de l'unité;. Cette loi le réglemente considéré dans toute son étendue, considéré dans l'étendue de chacune de ses branches, et considéré dans chacune de ses productions. Dans toute son étendue, l'art est un comme Dieu, et un comme la nature ; un comme Dieu, par le beau dont il est l'étude et la concentration plastique, un comme la nature, par le concours harmonieux des formes variées et en nombre infini qui sont mises à sa disposition et qu'il emploie pour accomplir sa tâche bienfaisantedansl'humamté ; mais cette seconde espèce d'unité est plutôt l'harmonie dont nous dirons quelque chose. Si l'art n'étaitpas un il se détruirait lui-même ; il serait un monstre ; or Dieu, père de l'art, ne saurait faire des monstres ;
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la créature seule, et celle-là seulement qui est douée de liberté, est capable d'eu produire. Dans l'étendue de chacune des branches de l'art, telles gue l'éloquence, la poésie, la peinture, il y a encore unité, e.t tout ce qui sort de cette uuilé est répudié par le rameau comme étranger à son espèce.
Enfin dans tout fruit d'un rameau quelconque, l'unité est la première condition du beau ; sans elle c'est la dissolution, la contradiction, le suicide de l'œuvre dans l'œuvre même ; c'estparellcquerespritsaisitetrésume les détails, comprend le tout, l'embrasse de son regard, et peut l'admirer pour l'aimer en môme temps,.
S'il ne voit que des membres épars, il ne voit pas la vie, et il recule d'effroi ou de dégoût comme devant la mort.
« La religion subit la même loi dans son ensemble, dans ses rameaux et dans chacun de ses fruits. Tout ce qui se détache de l'unité religieuse appartient à la réprobation. S'il s'agit de l'unLé visible, ce qui en sort se jette, par là même, dans la réprobation visible , et s'il s'agit de l'unité spirituelle, invisible, la seule vraiment importante pour l'individu en luimême, ce qui en sort tombe dans la réprobation spirituelle; c'estde là que la théologie catholique â fait de l'unité la première note de la véritable église. Et en effet, se peut-il que ^ le bon et le vrai se trouvent en antithèse avec le bon et le vrai ? Les rapports se multiplient, les nuances se jouent à l'infini, les générations d'idées se font avec une fécondité intarissable ; mais la souche demeure toujours la même, et ses jets divers, dans leur variété, gardent le caractère xm. et ineffaçable de leur origine. Le bien, avec le beau, est un centre autour duquel tout ce qui rayonne est à son image. Si la ressemblance disparait, il y a chute, dégénérescence, monstruosité, isolement ; il y a brisement d'unité, et, par ce brisement, inauguration du règne de la mort.
« Voilà donc la rdkjion qui s'identiûe, en quelque sorte, avec Yart par l'unité, leur qualité radicale et commune, comme le bien s'identifie avec le beau dans la divine essence
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« L'art véritable est à la fois réaliste et idéaliste.
« C'est par la puissance de l'idéalisme que le tableau du monde invisible devient réel ; c'est par la puissance du réalisme que le tableau du monde visible devient idéal. Raphaël et Murillo n'avaient pas à craindre de trop idéaliser leurs vierges; car la nature nous montre quelquefois des femmes d'une beauté tellement angélique, ou divinement exaltée, que les types conçus par ces génies restent bien au-dessous. Il leur fallait donc se surpasser eux-mêmes en idéalisme pour atteindre la perfection du réalisme. Il en serait de même du vice versa.
« L'un et l'autre seront donc sublimes et également admirés par le syncrétiste, seul juge impartial et compétent. Cependant, comme il y a des degrés dans toute grandeur et dans toute plénitude, autre que celle de Dieu, l'idéaliste méritera d'être appelé l' artiste-roi,
« Il mous semble résulter assez clairement de cette théorie, que l'art a besoin tout à la fois de la réalité et del'idéalité, quelle que soit, d'ailleurs la qualité qui domine. Sans la réalité, l'idéalité ne serait pas de ce monde et y serait incomprise ; sans l'idéalité, la réalité serait sans âme, sans cœur et sans génie; la réalité seule, c'est la mort ; que d'oeuvres mortes parce que, cette dualité leurmanquant, l'art les a jetées dehors, parmi les sarments de rebut ! l'idéalité seule, c'est l'insaisissable ; que d'ouivres dont l'idée est tellement vague et sans forme que nul ne l'a saisie, pas plus, et souvent moins, l'artiste lui-même que ceux, qui ont eu la bienveillance de chercher à l'admirer.
Si maintenant nous considérons la religion, ne la trouvons-nous pas tout à la fois réaliste et idéaliste par excellence ? Perlions, pour être plus court, son grand type, son résumé, sa personnification vivante, Jésus- Christ ; lisons son histoire, et informons, dans notre pensée, une image de ce type conforme au modèle. Cette image" n'a-t-elle pas pour caractère principal d'être la combinaison la plus parfaite de la réalité et de l'idéalité entant que qualités humaines?
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Quoi de plus réel, déplus naturel, de plus vrai, de plus homme que le Christ ? Quoi de moins vague et de de plus positif que chacune de ses vertus, de ses paroles, de ses actions?
On trouve en lui le réalisme le plus complet dans l'ordre religieux que l'art pût concevoir. Sa colère et son anathème contre le vice sont aussi positifs, aussi accentués, aussi concrets que son exhibition delà vertu est naturelle et précise. Et d'ailleurs, quoi de plus élevé dans la perfection idéale ?
c'est la douceur, l'amour, la bonté, le sentiment, le génie, l'horreur du mal, tels que l'idée seule avec sa puissance les peut imaginer, combiner, associer dans une personne. L'histoire du Christ, de sa naissance à sa résurrection, est le drame de l'humanité même concentré par toutes les forces réunies de l'idéalisme. Sa prédication, toute réaliste qu'elle est, ressemble à des accents lyriques s'échappant, par intervalles, d'une perpétuelle extase.
Il est plongé dans l'invisible ; il parle de son père, nous dit d'aspirer à sa perfection, il le prie, l'adore, s'entretient avec lui autant qu'avec les hommes ; et ce père, nul ne l'a vu que des yeux de l'esprit. C'est l'idéal qui anime le réel, le gonfle, l'enveloppe, le ravit sans cesse, sans lui ôter son caractère.
« Tel est le Christ ; telle est la religion ; tel est l'art. La religion et l'art ne sont donc pas seulement deux enfants du même père ; ces enfants sont tellement semblables que plus on les connaît plus on les confond.
« La clarté, dont tous les critiques font, avec raison, si grand cas que, selon eux, toute œuvre d'art qui en est privée perd ses mérites, n'est autre que la lumière du vrai dont s'entourent le style, le crayon, le ciseau, la voix ou l'archet. L'art n'est pas seulement tait pour délecter, instruire, toucher, exalter le génie qui le conçoit et l'incarne dans ses créations; il a pour mission de plaire à autrui, et d'agir sur autrui par son langage; il est un moyen d'influence de l'homme sur l'homme,d'un sur tous ; or, comment remplirait-il sa mission s'il ne s'exprimait qu'en énigmes, si la clarté n'était pas l'at-
tribut de sa parole? d'ailleurs s'il est dans l'artiste ce qu'il est dans son essence originelle, il sera toujours clair; quoi de plus clair que le soleil des esprits la vérité? Il en est l'éclat, l'éternel rayonnement; et ce rayonnement garde sa clarté quand il ne passe point par des prismes obscurcissants et mensongers, comme le sont les idées et les expressions du mauvais artiste.
« Il faut raisonner de même de la religion. La clarté lui est essentielle pour agir sur autrui, puisque ce qui n est pas clair n'est pas compris, et que ce qui n'est pas compris n'a pas plus d'influence sur l'esprit que ce qui n'est pas. Il est d'ailleurs évident que le but de la religion est d'agir.
Elle a donc besoin que l'art, qui est son père, veille sans cesse à ses côtés pour lui communiquer sa lumière.
Ceux qui attaquent l'art sont les bourreaux de la religion ; ils la tuent dans son influence en tuant celui qui porte, devant elle et pour elle, le flambeau de la clarté. Retranchez de son histoire tous ces artistes, orateurs, poètes, logiciens, peintres, musiciens, sculpteurs, architectes, cérémonialistes, qui ont travaillé, chacun dans leur langue, à donner des expressions, des formes, des images claires et saisissantes à tous ses mystères, que devient-elle? une Agar dans l'exil livrée aux hallucinations du désert.
On répondra que Dieu est sa providence, et que, s'il en est ainsi, c'est qu'il entrait dans son plan de faire travailler, en signe de dépendance, à son élévation, toutes les forces humaines. Oh! sans doute ; mais c'est là précisément ce que nous prouvons:
Dieu n'a pas voulu isoler la religion de la nature, il a voulu, au contraire, les rendre nécessaires l'une à l'autre, et solidaires l'une de l'autre ; il lui a plu qu'il en soit de la sorte; et maudits les systèmes aveugles qui tendent à éveillerla zizanie où il a mis la concorde, et provoquent des divisions contraires à ses plans.
« La religion commence par embrasser la nature, sans négliger une seule de ses beautés; il n'en est pas qu'elle ne prenne sous sa protection pour la spiritualiser, l'éclairer, la sanctifier, l'identifier à tous ses ca-
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ractères; de son côté, Y art, dans sa course investigatrice, rencontre la religion, et, frappé d'admiration devant cette abondance de points de vue sublimes qu'elle ouvre à ses regards, il s'arrête et en fait son empire. Les deux cbamps se confondent; et les deux enfants du Très-Haut se promènent désormais dans leurs immensités, amis et compagnons pour l'éternité. De cette alliance résulte la grande harmonie, l'harmonie complète : la création et la rédemption unissant leurs mondes et tous les éléments de ces mondes, voilà l'ensemble universel auquel l'idée ne peut rien ajouter.
La carrière est désormais infinie, et les deux ouvriers travailleront de concert à composer leur épopée dans toutes les langues de la nature et de la grâce. La religion cueillera d'une main ses fleurs et bénira de l'autre celles de Vart; Y art cueillera celles des sciences et, recevant celles de la religion, les assortira toutes selon l'idéal desonéternel rêve ;l'unet l'autre enfin tressailliront de la même joie en voyant qu'à deux ils ont trouvé la divine harmonie.
« Telles les destinées de la religion et de l'art ; et ces destinées sont établies sur l'essence même des choses;.
car la qualité de l'harmonie, qu'on ne peut mer être aussi nécessaire à l'une qu'à l'autre, ne saurait perfectionner sa réalisation que par l'alliance des deux sortes de merveilles dont Dieu gratifie le monde, les semailles du père et la culture du fils. Il est essentiel, qu'une beauté manquant, elle soit désirée et aspirée par l'idéal de la plénitude harmonique?
« IV. Le caractère extrinsèque sous lequel l'art se présente d'abord à notre esprit, c'.est l'universalité. Il est universel parmi nous et quant aux objets de son étude et quant à l'étendue de son empire. Est-il un être qui ne le passionne, un lieu qui ne frémisse sous son sceptre? Son berceau est celui de l'humanité ellemême ; Adam est artiste en commençant de vivre ; il se joue avec la langue pour composer h chaque animal le mot qui peindra son espèce; il est poète à son premier réveil, pour chanter sa compagne : Voilà Yos de
mes os, la chair de ma chair! La plus antique des paroles humaines que l'histoire ait retenues est un hymne d'amour. Partout où ont vécu des hommes, le voyageur retrouve des vestiges de l'art; la terre en est couverte, et chaque relique, après avoir dormi pendant des siècles, semblable aux graines impérissables, devient, un jour ou l'autre, une semence féconde.
La peuplade la plus dégradée, la plus sauvage, laisse encore entrevoir un sentiment artiste qui fait son petit bonheur dans sa misère; et quand la civilisation prend sa marche rapide, n'est-ce pas l'art qui la mène à ses destinées? il est donc universel, et appelé à s'universaliser de plus en plus. Il l'est également par rapport aux objets de son étude ; est-il une chose qui échappe aux enchantements de sa magie, une chose qu'il ne célèbre, ne fascine, n'éclaire, ne peigne, ne trouve moyen de loger dans ses harmonies? De la matière à l'esprit, de la terre au ciel, du petit être au grand, du bien au mal, des chefsd'œuvre de la nature à ce qu'on appelle ses écarts, tout a sa place réservée dans ses galeries fantastiques, et il n'est rien qui ne plaise après qu'il l'a classé, entouré, embelli, ou transformé en élément de contraste. Citons le juge austère des artistes :
Il n'est point de serpent ni de monstre
[odieux Qui, par Yart imité, ne puisse plaire aux
[yeux.
« Mais si l'art est universel, \&religion l'est aussi. Elle se montre avec lui au berceau de tous les peuples, se développe en sa compagnie, et partage son règne sur les siècles de lumière ou de ténèbres; c'est ainsi qu'elle est semblable à l'art, comprenant dans son embrassement tous les lieux, tous les temps, tous les peuples, toutes les vérités. De même que l'âge le moins élevé dans l'échelle de Yart appartient néanmoins à l'art, parce qu'il lui emprunte et lui fournit quelque chose, de même la religion embrasse tous les âges, parce qu'il n'en est aucun qui ne se rattache à elle par quelqu'un de ses mystères auquel il rend hommage.
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Nous avons dit que l'art n'oublie même pas les monstruosités; la religion en abesoin, comme lui, pour les mettre en contraste avec la vérité, les réfuter, les stigmatiser, les maudire, et faire briller, d'autant mieux, à côté d'elles, la beauté de ses préceptes. Il n'est pas, non plus, un objet qu'elle ne saisisse pour le spiritualiser, le sanctifier, le réglementer, Le moraliser; elle s'étend à l'universel et au particulier. Rien n'échappe au souflle vivifiant de la religion et de Vart ; leur progrès, à l'un et à l'autre, consistera à grouper sans fin autour de leur gyron, personnes cl cluses ; leurs aspirations sont envahissantes ; ils ne seront satisfaits que le jour où ils pourront dire, au passé, ce que le Christ disait au futur: j'ai tout absorbé; je possède l'univers.
« L'immortalité n'est que l'universalité dans la durée : nous ne disons pas l'éternité, parce qu'il s'agit de Vart et de la religion dans l'homme, et qu'ainsi compris 4'un et l'autre commencent avec l'homme; car ils sont en Dieu de toute éternité; Vart y éclaire sans cesse, parla personne du Fils, la beauté des trois, et la religion, parcelle de l'Esprit, les unit éternellement d'un amour ineffable ; dans la créature ils commencent, mais ils commencent pour n" jamais finir; ils sont tous les deux immortels, et sur la terre et dans la vie des âmes.
Sur la terre le développement de l'homme ne saurait s'en passer; ils sont ses inspirateurs et ses suides ; et, si Dieu est sage, conséquent dans son œuvre, ils présideront de concert à ce développement jusqu'à son accomplissement final, grandissant euxmêmes, en force, en étendue, en influence, afin de rester toujours au niveau de leur mission. Car l'imagination humaine, il faut y compter, se dévergondera d'autant plus que la religion et l'art auront élargi sa sphère, prolongé ses horizons, dévoré ses entraves, réalisé sa liberté future ; et son affranchissement même amènerait sa ruine, si Vart et la rcliginn, augmentant leur intensité et élargissant leur action, ne devenaient ses modérateurs après avoir été et en continuant d'être les héros de sa déli-
vrance. Il est donc vrai qu'ils sont essentiels, à double titre, à l'avenir de l'humanité et que l'éternelle sagesse les a nantis, en les enfantant parmi nous, d'une commune assurance d'immortalité.
« Un autre caractère commun de la religion et de l'art, c'est la sainteté.
Tous deux sont saints dans leur origine, parce qu'ils sont divins, et ils le sont aussi dans leur esprit et leur influence. Il y a, en eux, un amour; car rien sans aniour ; or, cet amour est celui du beau qui est saint, du bien qui est saint, du vrai qui est saint ; il y a en eux un ardent désir; car rien de grand sans désir; et ce désir consiste à vouloir et à entreprendre la sanctification des hommes, leur niorali-aliou. leur double salut de la terre et du ciel, Nous n'ignorons pas que Vnrt considéré dans ses manifestations, <m plutôt ce qui passe pour tel, n'est pas toujours sain!, ni en soi ni dans son action; mais la religion doune lieu aux mêmes regrets ; que d'impiétés, de blasphèmes, de né^ gâtions du vrai, de superstitions, de sacrilèges, de profanations de la nature, ç]e dégradations infâmes, de cruaulés.d'atrophieshu inuines, se font en son nom! l'histoire en porte un deuil qu'elle ne cessera jamais ; tant la blessure qu'elle en a reçue au cœur est sanglante et profondel Cela empèche-t-il la religion d'être sainte dans sa vérité ? et faut-il, pour cela, nous priverde ses bienfaits, la chasser de nos foyers ? he mal reloui me a qui l'a conçu, consenti et fait ; tout est, en soi, ce qu'il doit être ; la religion doit être sainte ; elle est sainte pour l'éternité,; le plus grand des attentats contre Dieu, consiste à conspirer sa ruine, et le plus grand des héroïsmes consiste à e nt reprendre sa purification pat l'élimination des écarts pernicieux dont Satan vent toujours la rendre solidaire. Disons de même de Vart: les saturnales et les orgies qu'on peut lui reprocher, ne sont pas celles qu'il peint pour les mettre eu contraste avec la vertu et les faire servir à la glorification de celle-ci, mais celles-là seulement qui n'ont pour but que l'apothéose du vice ; or ce ne sont point ses œuvres naturel-
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les; ce sont des déviations qu'il reprouve et auxquelles il n'accorda jamais son vrai feu sacré. Il est saint comme la religion, parce qu'il doit l'être, et que ce qui n'est pas selon l'exigence de sa nature, cesse toujours d'être soi. Honneur aux grands artistes, aussi bien qu'aux grands athlètes de la vérité religieuse, parce que les uns et les autres ne sont grands qu'en ce qu'ils démontrent sans cesse à nos foules, par l'argument pratique, que la religion et l'art sont vraiment saints et sanctificateurs.
« Mais il ne faudraitpas que l'esprit fût assez étroit pour ne comprendre la sainteté que dans l'exhibition du beau surnaturel. Il la faut voir aussi dans le tableau des vertus de la nature. Un Spartacus donnant au tiers de l'empire abruti le noble exemple du rappel de la vie, du sentiment de la dignité humaine, et de l'entrée en action dans la carrière laborieuse des destinées sociales, est une sublimité sainte, objet des apothéoses de Yart et de la religion comme celle de la vierge martyre qui arrache le monde aux serres de César, uniquement inspirée par l'amour du divin crucifié.
« On peut classer les tempéraments : les uns sont lymphatiques, d'autres bilieux, d'autres nerveux, etc.; on peut de même classer les âmes :
les unes sont philosophes, d'autres artistes, d'autres religiosistes etc.; ce sont les tendances dominantes qu'on détermine dans ces classifications; car il y a toujours mélange, à des degrés divers, de toute les propensions. Or, là où domine la tendance religiosiste, domine en même temps le mysticisme, de sorte que la religion et Yart viennent s'unir et même se fondre dans ce nouveau milieu.
« Que la religion soit mystique, c'est ce qui n'a pas besoin d'être développé : le rêve divin, la douce mélancolie, la contemplation prolongée, la vie ardente et la manducation aflamée au banquet de l'invisible pendant le sommeil des sens ; voilà ses passions, ses occupations, ses voluptés pures. Toute âme à tendance religieuse nous comprendra amplement, et personne ne nous contredira; mais nous accordera-t-on, aussi facilement,
la mysticité de Yart comme tempérament spécial? on le doit ; car l'évidence nous en paraît la même. Il y a deux sortes d'artistes; ceux qui composent les mets et ceux qui les dévorent ; les premiers ne peuvent être ce qu'ils sont sans être ce que les autres sont ; car ils n'apprêtent pas le festin sans en prendre leur part et ils ne les peuvent apprêter sans avoir largement savouré à des festins déjà composés. Les seconds peuvent n'être que ce qu'exprime leur définition ; ils n'ont souvent que le goût délicat par lequel on saisit les saveurs; et ils ne sont alors qu'admirateurs, contemplateurs, auditeurs, juges. Cela posé, nous disons que les uns et les autres sont nécessairement mystiques, et que, s'ils ne l'étaient pas, ils ne pourraient ni préparer les mets, ni en sentir le goût. Il ne s'agit pas de substance matérielle; ce qui se voit, se palpe, frappe l'oreille, au sens physique, n'est pas l'aliment dont nous parlons, et cependant il lui sert de vase, d'habit, de support visible ; s'il n'y avait que ce support, comment concevoir que l'âme s'en nourrit et s'en désaltérât avec tant de volupté?
Non, le mets composé par l'artiste est quelque chose qui se moissonne dans le monde de la rêverie ; c'est un fruit qui se cueille à l'arbre invisible du mystère. Le poète a médité dans la solitude ; il s'est joué avec des muses insaisissables à l'œil de chair"; le musicien a entendu des harpes de l'autre monde ; le peintre a vu des tableaux fantastiques comme ceux du.
mirage ; l'auteur s'est exercé sur des scènes idéales; l'orateur a palpité d'émotions célestes ; l'écrivain s'est entretenu avec des génies socratiques ; tout grand artiste a trouvé son art dans de mystiques labeurs aux ateliers des morts, et aux illuminations de l'avenir; la recherche profonde de l'inconnu est sa mère. Pourquoi donc, s'il en était autrement, les artistes mêmes qui excitent le gai rire, tel que Molière, seraient-ils si graves, si penseurs, si contemplatifs, dans le travail producteur? Ce qui réjouira, jusqu'à la fin du monde, les générations, jaillit un jour de la rêverie, éclairée de mysticisme, qui rend les
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fronts pâles. Et ceux qui ne font que déguster les œuvres d'art dont la surface matérielle frappe leurs sens, comprendraient-ils la pensée, le sentiment, la double vue de l'artiste, s'ils n'étaient en correspondance sympathique avec lui, s'ils n'avaient une corde répondante aux vibrations de la sienne? Ils ont le rêve mystérieux, le délire vague, la contemplation confuse d'un monde idéal ; ils sont plus mystiques encore, en ce que leur génie, n'ayant pu concréter l'objet de son amour, s'est déroulé convulsivement dans son inquiétude, ou bien a mis ses complaisances dans le vague même de son aspiration; et quand l'objet se montre tout formé par le génie, c'est une reconnaissance qui béatifie, exalte, ravit aux voluptés de l'embrassement mystique ; il se fait une communion spirituelle entre l'âme et l'objet de son rêve tout à coup incarné par un créateur dans un corps ; de là cette tension extatique qui est le summum du mysticisme dans l'admirateur et qui correspond aux jouissances de l'ordre surnaturel que la manducation eucharistique procure aux âmes chrétiennes.
^ Nous retrouvons donc la religion et l'art unis dans un mysticisme commun, qui fait que la religion est artiste et que l'art est religieux, sans cependant qu'ils soient une seule et même chose.
« Un autre caractère de l'art, comme de la religion, c'est le spiritualisme.
Nous avons fait, dans nos observations artistiques, une remarque constante, qui est, à notre avis, d'une importance majeure. C'est que tous les chefsd'œuvre en matière à' art se rattachent tellement à la ligne du philosophisme spiritualiste, qu'on les dirait inspirés, vivifiés, animés par la pensée qui sert de base à ce pbilosophisme ; et que toutes les productions sublimes de la philosophie spiritualiste sont, en même temps, des œuvres d'art, pendant que les ouvrages de l'école opposée rie sont artistiques qu'autant qu'ils sont empreints d'un spiritualisme, soit spontané et comme échappé aux distractions de l'auteur, soit voulu par lui dans des tentatives très-légitimes de syncrétisme entre les deux
écoles. C'est ainsi que les grande poésies hindoues, celles du Zend- Avesta, celles d'Homère, d'Eschyle d'Euripide, de Sophocle, de Pindare, jusqu'aux comédies de Térence, les discours de Cicéron, le poème de Virgile, ceux du Dante, de Milton, de Fénelon, du Tasse, du Camoëns, les productions des Raphaël et des Michel- Ange, toutes celles des grands artistes modernes dans tous les genres, les œuvres des Corneille, Racine, Shakespeare, Lope de Véga, Alfîéri, Victor Hugo, Lamartine, Chateaubriant, etc., etc., ne sont que des floraisons luxuriantes de la philosophie spiritualiste qu'on peut aussi nommer le platonisme. C'est ainsi encore que les œuvres, plus ou moins sensualistes par l'esprit qui semble y présider, des Sapho, Anacréon, Aristophane, Phidias, Praxitèle, Térence, Lucrèce, Horace, Ovide, Lafontaine, Voltaire et de tant d'autres ne sont vraiment belles devant l'art, que par le sentiment et la couleur spiritualistes qu'elles conservent au su ou à l'insu de leur auteur. C'est ainsi enfin que les dialogues de Platon, ceux de Cicéron, les confessions d'Augustin, et tous ses ouvrages philosophiques, les traités de Leibnitz , Fénelon , Bossuet, Malebranche et des autres, sont de vrais modèles pour l'artiste.
« Oui! l'idée de l'âme et l'idée de Dieu, voilà les sources de la grande poésie; l'art en a besoin pour composer son idéal; et, pour le peindre, il ne peut se passer de leur éclairage.
L'art est spiritualiste par sa nature ; et le matérialiste par système ne sera jamais artiste qu'en se laissant tromper, dans les ardeurs de son enfantement, par la magie de ses croyances intimes au monde des esprits.
Et la religion ? Vit-elle d'un autre aliment que de la pensée de l'âme, de la pensée de Dieu, et de l'espérance de la vie à venir? Toutes les religions furent établies sur ces bases, et le Christianisme en a tiré toutes ses magnificences. C'est lui qui s'est élevé au maximum du spiritualisme ; il a enveloppé celui de Platon dans son feuillage et il s'est fait ainsi l'âmi intime, à jamais inséparable, de toutes les filles de l'art.
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« Le dernier caractère sur lequel nous voulons fixer la pensée du lecteur est celui de l'inspiration. L'art est inspiré ; d'où lui vient cette propriété mystérieuse? Nous le savons, nous autres ; elle ne peut lui venir que du grand inspirateur universel ; de celui que l'Evangile appelle l'esprit d'intelligence, l'esprit de force, l'esprit de sagesse, l'esprit de bonté, l'esprit de vérité, l'esprit dévie. Mais, quoi qu'on en pense, on avouera le mystère de la spontanéité dans les productions diverses de la puissance artiste. Ici chacun sent à sa manière ; chacun s'illumine et s'échauffe de feux particuliers, tellement que le même objet peut donner lieu à des exhibitions artistiques en nombre infini, parfaitement distinctes et différentes. Deux poètes chantent le même héros par des chants dissemblables ; deux peintres font de la même scène deux tableaux qui n'ont aucun rapport,etqui sont également véridiques; deux acteurs jouent le même rôle avec la même perfection sans se ressembler. Toutestpersonnel dans l'art, quand l'art est sublime ; comment expliquer ces mystères sans y introduire le mystère de l'inspiration intérieure ? Ce mystère est d'ailleurs un fait que l'artiste compositeur et l'artiste juge ont tous deux senti. Il y a au fond de l'être une force inexplicable, une sorte de vertu électrique qui agit par éclairs et modifie l'idéal selon des combinaisons infinies qui souvent ne se ressemblent pas dans lemème individu à heures différentes.
On appelle cette force, elle est sourde ; on n'y pense pas, elle accourt ; elle est capricieuse ; elle n'est pas esclave ; si elle l'était de nos désirs, elle n'apposerait pas sur les productions son cachet propre, qui est l'impression même du cri de la spontanéité, de l'indépendance, de l'inspiration que rien ne maîtrise ; etlà où ce sceau manque, l'art ne donne pas signe de vie.
La religion est inspirée de la même manière ; il ne s'agit pas ici de cette inspiration des écrivains religieux que Dieu choisit pour ses propagateurs en ce monde; elle s'appelle révélation dans leur écriture, après avoir été l'inspiration proprement
dite dans leur génie qui, sous son influence, ne manqua jamais d'être artiste. Nous ne voulons parler que de l'inspiration ordinaire des âmes religieuses dans leurs actions, leurs discours, leurs pensées, leurs paroles ; cette inspiration, toute commune qu'elle est, suffit, comme la grande, pour transformer en artiste dans l'ordre où elle agit, celui qui l'éprouve; et elle est, comme celle de l'art lui-même, individuelle, indépendante, de nature insensible à toute autorité extérieure, à toute injonction, à tout appel ; elle vient vous donner quelquefois la première condition qui vous manquait, la foi, au moment où vous y pensez le moins ; et, celle-là obtenue, efle vous illumine dans tous les sens, vous attire, vous éloigne, vous exalte, vous terrasse, vous donne la tristesse ou la joie, se joue dans votre sensibilité comme la lumière au sein du diamant. Il faudrait avoir une nature singulière pour être tout à la fois religieux et ne jamais sentir ces mystérieux effets de l'inspiration individuelle.
« Disons-le donc encore une fois ; la religion et l'art sont bien proches parents et bien intimes amis, puisque, jusqu'à cette inspiration capricieuse, tout ce qui est le propre de l'un se trouve appartenir à l'autre.
« Y. L'art nait de la foi et engendre la foi. Cette proposition n'a rien d'exagéré. Celui qui doute ne sauraitêtre artiste sur le point dont il doute ; s'il veut l'être , ses efforts n'aboutiront qu'à de froides combinaisons de forme qui seront exécutées avec l'habileté de son talent, mais que n'atteindra aucune flamme jaillissant de son cœur. Comment peindre avec l'énergie, le ton chaud, le sentiment, la passion et la vie qui conviennent, ce que l'àme ne croit point? La parole, la plume, le rhythme, le pinceau, le ciseau, le geste, la ligne, l'archet obéiront aux ordres de la volonté ; mais n'étant pas mus par la conviction morale, et n'étant pas trempés par l'extrémité qui lient à l'âme, dans l'incandescence de la foi, ils ne pour ront distiller le mystérieux fluide dont la goutte brûlante est la magie de l'art. Par la même raison, l'œuvre
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