‹ Dictionnaire de théologie approprié au mouvement intellectuel de la seconde moitié du XIXe siècle par l'abbé le Noir. Volume 1 (volume 3)Chapitre 44 sur 166 · DICTIONNAIRE THÉOLOGIQUE · texte numérisé non relu

DICTIONNAIRE THÉOLOGIQUE

DE BERGIER

DE LA SECONDE MOITIÉ DU XIX e SIÈCLE.

A. [Theol. mixt. Scien. philol.) — Toule langue consiste en deux espèces de sons : les sons simples ou pureiiientmodulés,qui sontreprésentés, dans l'alphabet, parles voyelles, lorsque la langue possède un alphabet ; et les sons composés ou articulés, qui , sans cesser d'être les mêmes que les précédents, reçoivent, dansleur émission, une modification particulière, par certains mouvements des organes vocaux, que représentent les consonnes. Les premiers ne sont pas nombreux. Si l'on cherchait bien dans toutes les langues du monde, on ne trouverait pas cinquante de ces sons primitifs avec lesquels ces langues sont toutes formées. Or, le son A, représenté chez nous par la lettre A, est la première des modulations simples ; c'est le grand son ouvert et libre ; aussi ne manque-t-il à aucune des langues humaines ; les trois grandes classes de langues, à savoir les monosyllabiques, les agglutinantes ou agglomérantes et les flexives (v. ces mots) possèdent le son A, et le possèdent si bien qu'il joue toujours chez elles un des rôles les plus importants. On remarque encore que, dans presque tous les alphabets, c'est la lettre qui représente ce son, la lettre A, qui est la première, quand il s'agit d'un alphabet qui possède

les voyelles à l'état de signe graphique ayant la valeur d'une lettre, et non pas seulement d'un accent. L'aleph hébreu (k) n'est qu'un signe d'aspiration.

Ce qui constitue, détermine et caractérise les mots d'un langage, ce ne sont pas les voyelles, quoiqu'elles entrent comme élément premier dans la composition de ces mots; ce sont les consonnes. Le son A, par exemple, dans sa simplicité originelle, tel qu'il peut sortir d'un instrument sonore quelconque, ne révèle aucun arbitraire, aucune préférence, aucun choix d'être intelligent; mais aussitôt qu'au lieu de A simplement, on dit BA ou AB, CA ou AG, DA ou AD, GA ou AG, etc. en l'articulant diversement à l'aide de mouvements particuliers des lèvres, des dents, de la langue, du gosier, représentés par les consonnes B, C, D, G, etc. il prend la valeur d'un véritable mot de langue humaine, et il devient la clef de combinaisons arbitraires qui pourront se multiplier indéfiniment durant le cours des développements mêmes des idées dans l'humanité.

Les Sémites, dont le peuple hébreu tient la tête avec sa littérature sublime entre les plus sublimes, avec ses Moïse, ses Job, ses Isaïe, avaient eu uu instiuct tellement profond de

cette vérité philologique , qu'ils avaient négligé, par un excès de conformité avec elle, de figurer ces sons simples et primitifs dans leurs sytèmes graphiques. Leur- idiomes ne se conservaient écrits que par les consonnes. Le mot hébreu calaph, par exemple, qui signiiie maillet et frapper, s'écrivait clf, (rjSs) (l)avec les consonnes seules; et c'était la tradition phonétique ou parlée qui conservait la prononciation par À plutôt que par E, I ou toute autre voyelle.

Ce fut pour remédier aux difficultés de lecture de leurs livres, que vers le ix e siècle de l'ère chrétienne, à ce qu'il parait, les docteurs juifs, auteurs de l'interprétation philologique de la Bible, qu'on nomme la Massore, imaginèrent, très -ingénieusement, les treize points-voyelles, ou motions, appelés aussi points massoreths (2).

Le falhack, par exemple, qui est un de ces signes n'ayant que la valeur d'accents, est un petit trait horizontal qui se place sous la consonne et indique que c'est le son primitif d'A bref qu'on doit articuler; B, écrit comme il suit : B, se prononcera BA bref. Le fathack furtif en est un autre qui indique encore l'A bref, mais prononcé avant la consonne : AB.

On conçoit lacilemcntl'utilité énorme de ces signes dans la lecture de la Bible, surtout depuis que l'hébreu peut être considéré comme une langue morte. Cependant, il est des philologues modernes, tels que le P.

Houbigant, qui n'admettent pas le besoin des points-voyelles, et qui ont pour système de s'en passer. Ils prétendent qu'on peut lire la Bible hébraïque, en donnant seulement aux consonnes le son qu'elles ont dans l'alphabet hébreu. En conséquence

(1) Troubliez pas que l'hébreu s'écrit et se lit de droite à gauche, c'est-ù-dire dans le sens contraire à notre manière de lire et d'éerire.

(2) Quelques-uns font remonter l'invention des

Ë oints-voyelles, ou massoretlis, à Moïse lui-même. Tais ces pomts n'existaient pas au temps de saint Jérôme, puisqu'il s'exprime de manière à donner à conclure qu'il n'en avait pas l'idée, ni même au temps de la composition du Tahntid (ve siècle). Quelques autres l'attribuent à l'école de Tiberiade (vie siècle). D'autres, ^nuii, ne la font remonter qu'au îxe siècle, et ce nous parait être l'opinion la plus probable*

l'édition qu'en a donnée le P, Houbigant manque des motions, qu'on trouve dans les autres.

La langue arabe , cette sœur immédiate de l'hébreu, si belle encore, n'a que trois motions : le fatha, le kesra et le dhammal. Le premier est semblable à notre accent aigu, se place sur la consonne et indique un des sons A, E, Al, selon les cas. Le kesra présente la même forme, se place sous la consonne et indique un des sons E et I, selon les cas. Enfin, le dhammal a la forme d'un petit g ou d''ine virgule, se place, comme le précédent, sous la consonne, et indique un des sons primitifs, 0, OU, EU.

En ce qui est du signe graphique qu'a pris l'A dans les alphabets de nos idiomes indo-européens, tous dérivés du sanscrit ou plutôt, ainsi que nous le verrons, d'une mère commune qui aurait eu le sanscrit pour l'ainée de ses tilles, on a prétendu en trouver la raison d'être dans une imitation de la nature. Il suftit, a-t-ondit, d'ouvrir la bouche en donnant une émission sonore pour produire ce son ; un instinct d'imitation hyéroglyphique a, dès lors, fait choisir pour signe de ce même son la forme que prend la bouche s'ouvrant pour le produire. Notre A n'est qu'une esquisse de la bouche ouverte.

Quoi qu'il en soit du signe, le son A est un des premiers éléments dn langage, le premier peut-être, et es communà toutes les langues.

Or, pouvons-nous conclure, de ce fait scientifique, quelque chose en faveur de l'identité originelle, distincte, de la race humaine, contre la théorie positiviste contemporaine de l'anglais Darwin, consistant à exagérer Punité primitive des espèces, en lesfaisant toutes sortir, y compris l'espèce humaine, d'un type antique doué de force organique, au moyen de ce qu'il nomme les sélections naturelles da.ns\e combat pour la vie, c'est-à-dire une concurrence vitale dans laquelle le plus fort efface toujours le plus faible? Ces sélections ne seraient, dans ce système, que des déterminations lentes et progressives, faites par la nature, de types distincts dans

la même espèce, devenus à la longue les pères d'espèces nouvelles.

Pouvons-nous conclure du même fait quelque chose en faveur de l'unité de souche de l'humanité, contre les théories opposées au Darwinisme, et auxquelles adhère en partie le célèbre Agassiz lui-même, théories qui soutiennent une pluralité originelle des races humâmes?

Pouvons-nous, au moins, en conclure quelque chose en faveur d'une fixité physiologique des organes vocaux de notre espèce, dout le jeu le plus simple aurait toujours engendré la voyelle A?

Non ; et pas même cette dernière vérité, attendu que, si l'on nous demandait, à cette occasion, de prouver que l'homme a toujours prononcé l'A comme il le prononce aujourd'hui, nous ne saurions que répondre, malgré, une conviction là-dessus, qui bien certainement ne nous trompe pas. Nous tirerons toutes ces conséquences d'autres faits plus caractéristiques et plus concluants, que les sciences nous fourniront en abondance. La physiologie, la philologie et toutes leurssœurs s'accorderont pour rejeter le Darwinisme, pour rejeter la pluralité des espèces dans l'humanité, pour rejeter aussi cette théorie d'un développement physiologique qui conduirait peu à peu les espèces aux conditions de structure etde vie qu'elles présentent aujourd'hui! Mais îkius ne demanderons pas à ce fait philologique particulier de l'universalité de la voyelle A, de nous prouver tant de choses; nous ne lui demanderons même pas de venir appuyer l'antique tradition que nous ont conservée les livres sacrés de tous les peuples, et que notre Moïse a formellement rendue par cette affirmation historique : « la terre n'avait alors qu'une seule langue, » erat autem terra labii «mus, parce que ce phé- ; nomène nous parait trouver une ez- ' plication suffisante dans la conformité des organes vocaux de l'être humain chez tous les peuples ; une cause identique suffit pour engendrer des effets identiques. Il nous faut davantage pour arriver à des conséquences rigoureuses d'unité primitive ; il nous

faut des similitudes qui, n'ayant pas leur raison d'être dans la conformation organique, ne peuvent l'avoir que dans une origine historique commune, et nous n'en manquerons pas.

Demandons seulement au fait présent ce qu'il peut nous donner.

Le son A, comme celui de toute autre voyelle, peut se présenter à celui qui l'entend, sous trois étais différents : comme le simple produit d'une force mécanique agissant dans un milieu sonore ; comme le cri d'un être doué de vie et de sentiment, « doué d'une âme vivante » , pour parler comme Moïse ; et enfin comme parole humaine.

Le bruit d'une forte branche rompue par un coup de vent, celui d'une grosse pièce de métal qui tombe sur un corps dur, le choc de la foudre avant que l'écho ne l'ait modifié et assourdi, le son qui s'échappe librement par une large ouverture, tous les craquements, tous les éclats, tous les fracas largement sonores, sont autant de phénomènes acoustiques du premier ordre, appartenant au sou radical de la voyelle A, et qui sont toujours représentés dans les langues par l'introduction de cette voyelle dans les mots qui les expriment, ce qui fart de ces mots autant d'onomatopées.

Le croassement du corbeau sortant largement de son bec ouvert, le second temps du cri de l'âne, qui est l'A nazal, et plusieurs autres cils d'animaux sont des phénomènes du second ordre se rapportant encore à l'A.

Enfin, la voix humaine prononçant la voyelle A, soit sous forme d'interjection, soit sous une autre forme, nous donne le véritable son de cette voyelle sous sa troisième intonation, qui est la plus parfaite.

Or, dans son émission purement méeanico-acoustique, que nous dit la voyelle A?... tëlle nous dit une force mécanique, électrique ou autre; voilà ton L. Mais qu'est-ce déjà qu'une force?

est-ce rie, lu matière ?... et qui, d'un positiviste moderne ou d'un Leibnitz, saura le mieux nous définir une force?

Dans son émission, comme cri, par un animal, que nous dit la voyelle

'jmm

A ?... elle nous dit encore une force, mais avec quelque chosede plus, avec quelque chose d'intérieur et d'indéfinissable, qui sera ou la douleur ou la joie, ou la peur ou l'amour, en un mot avec un sentiment. Or, qu'est-ce qu'une force et un sentiment réunis?

sont-ce deuxgrains dépoussière, deux atomes chimiques qui se divisent et qui se subdiviseront sans fin, fuyant sans lin l'existence fixée, réelle, définitive, positive, puisqu'on veut du positif ?... Que les positivistes viennent donc nous répondre ; qu'ils nous expliquent ce que c'est surtout que ce sentiment qui est exprimé par l'animal et qui est inspiré par son cri dans celui qui l'entend. La force pure s'est faite sentiment ; quoi de moins pondérable, de moins divisible, de plus spirituel ?

Enlin , dans sa troisième production, la voyelle A, devenue voix humaine, n'exprime plus seulement une force et un sentiment; elle exprime une idée; elle s'est faite esprit ; et elle s'est faite esprit à des degrés divers, avant de devenir encore l'articulation proprement dite qui se déterminera, dans le mot, par la consonne.

Lorsque le chantre sacré s'écrie, en latin, dans son afiliction profonde: de profundis clamavi ad te Domine!...

le son A, en devenant AD par l'addition du D, s'articule; de modulation simple, il se fait articulation. Mais lorsque le même chantre s'écrie en français : des abîmes j'ai crié àvous,Seigneur !... il accentue son A pur d'une manière indéfinissable, qui ne peut être rendue par l'addition d'aucune consonne, et qui est déjà pourtant une articulation suffisante pour faire du son A un vrai mot humain, gros d'éloquence. C'est que la voyelle s'est déjà faite idée, s'est faite homme.

Que sera-ce quand elle affectera, sous le triple talisman de la passion, du caprice et du goût, les mille variantes de l'articulation?

Voilà doncle son A qui prend toutes ces nuances selon l'être qui le produit. Expliquez-nous un tel phénomène, ô matérialistes, sans l'intervention de quelque chose qui ne soit pas matière, et que nous devons appeler dans la matière, force pure ; dans

Page 1