‹ Dictionnaire de théologie approprié au mouvement intellectuel de la seconde moitié du XIXe siècle par l'abbé le Noir. Volume 4 (volume 4)Chapitre 40 sur 96 · DO Y · texte numérisé non relu

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ancien cardinal-évèque, et il succède à son prédécesseur comme cardinal évêque d'Ostic; indis à la condition qu'il soit présent dans une des églises de Rome à sa mort, ou que, s'il est absent, ce soit par ordre du Pape (décisions de Paul IV du 20 août f.'i.ïo, de Benoît XIII du 7 sept. 172i- et de Clément XII du 10 janvier 1731).

« Comme chet du sacré collège, dit M. Phillips, il préside les réunions des cardinaux toutes les fois que le Pape ne préside pas lui-même, propose les affaires et dirige les discussions. Il a le privilège de porter le pallium archiépiscopal dans toutes les fonctions ecclésiastiques qu'il remplit, de conférer au Pape nouvellement élu les ordres qui pourraient lui manquer, de le sacrer évèquc s'il ne l'est pas encore, et de présider la cérémonie du couronnement. D'après Anastase, c'est depuis h' pape Marcel 336) que Les évoques d'Ostie nul le droit d'ordonner le Pape,

« Ces! au cardinal-doyen que les ambassadeurs fuit les premières visitas, mie les cardinaux nouvellement créés doivent présenter les premiers hommages. C'est lui qui, après la mort du Pape, convoque la première congrégation des chefs de l'ordre.

« Le plus ancien cardiual, dans l'ordre des évèques, après le cardinaldoyen, est sous-doyen du sacré collège. C'est toujours, ou presque toujours, l'évèque de Porto. »

^ Les doyens ruraux étaient, dans l'origine, les archiprètres de la campagne, ou les plus anciens curés. Plus tard, comme l'archiprètre de la ville prit le nom de decanus urbanus ou eivitatensis, celui de la campagne dont le cercle avait pris le nom de decanat, fut appelé decanus ruralU. Les uns disent que ce titre répondait aux divisions politiques du pays, les autres qu il provenait d'institutions monastiques. Voici ce que dit M. Phillips de ces doyens, en Allemagne et en France, d'après l'organisation moderne, et lé droit commun.

« Le doyen est .i proprement parler le représentant de l'évèque. En Autriche on le nomme en effet vicaire épiscopal du cercle, et, là où il n'y a pas un droit traditionnel d'élection

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pour le chapitre rural, comme en Bavière, il est nommé, en cas d'élection il est confirmé par l'évèque. Naturellement l'autorité civile, du moins en Allemagne, a pris peu à peu une certaine influence dans la nomination de ces autorités ecclésiastiques, par suite des rapports fréquents qui existent entre les deux pouvoirs. En Autriche les doyms, dans les attributions desquels rentrent les écoles, doivent être confirmés par l'autorité civile.

En Prusse, où on les nomme encore archiprètres, parfois prévôts ou prieurs, ils sont nommés par le gouvernement pendant les mois papaux, confirmés durant lesautres mois. Dans le duché de Bade on voit également des doyens nommés par l'archevêque et par le grand-duc. En Bavière le gouvernement continue les doyens élus par les chapitres ruraux. En outre, dans ce dernier royaume, on adjoint au doyen un définit, w- (f) chargé de l'administration de la caisse décanale, et, en cas d'empêchement du doyen, de le remplacer. Ce définiteur, comme partout ailleurs le doyen, ne peut être pris que parmi les curés actuellement enfonctions, tandis que, en Bavière, fe témoin synodal qui remplit les fonctions de secrétaire du chapitre durant une session n'a pas besoin d'être curé ; il suffit qu'il soit pris parmi les membres du chapitre rural. A ces chapitres appartiennent en effet , d'après leur constitution dans beaucoup de diocèses, non-seulement les curés proprement dits, y compris les membres des ordres réguliers remplissant les fonctions curiales, mais encore les bénéficiera du décanat, qui, lorsque le droit d'élection appartient au chapitre, sans être éligibles, prennent part à l'élection.

L'élection se fait à la majorité absolue des voix, et le résultat en est ou immédiatement et publiquement annoncé dans le chapitre, ou bien les bulletins fermés sont envoyés à l'ordinaire, ce qui a lieu en Bavière. Les réunions des chapitres, qui sont dirigés et dans des cas extraordinaires peuvent être provoquées par le doyen, avaient lieu autrefois tous les mois,

(I) V0y. DÉFIMTELR.

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et de là le nom de calendes, calendx, qu'on leur donnait; elles sont plus rares aujourd'hui. Elles servaientsurtoutàfaire connaitrelesstatuts arrêtés dans les synodes diocésains, d'où il résultait que, dans beaucoup de diocèses, il suflisait que les doyens parussent aux synodes, sans que tous les curés fussent obligés de s'y rendre.

C'est encore aujourd'hui une obligation du doyen de faire connaître les ordonnances êpiseopales, soit dans les réunions du chapitre, soit par des circulaires. Il a en outre pour devoir de surveiller 1rs églises, les bénéfices et les ecclésiastiques de sa circonscription, de tenir au maintien de la discipline ecclésiastique, à. l'administration des sacrements, de recevoir de l'évèché les saintes huiles et de les distribuer aux curés, de surveiller et protéger les écoles, dont il est souvent nommé inspecteur par le gouvernement. Le doyen installe les curés dans leur charge, et, si une cure est vacante, il la fait provisoirement administrer. Il inhume les curés qui meurent dans son canton; il peut, pour remplir ses obligations, là où existe cette tradition, suivant la prescription du concile de Trente (1) avec l'autorisation de l'évêqne, entreprendre des visites, dont les frais lui sont remboursés sur les fonds de chaque église visitée ; il doit rendre exactement compte de l'état religieux de son canton et de tous les événements importants qui ont rapport à la religion. En Autriche et en Bavière les dni/, us se distinguent aussi des autres curés par leur costume.

« En France , le gouvernement n'ayant établi qu'une cure par canton, son titulaire fut distingué, par le titre de curé, des desservants qui gouvernaient les succursales, lesquelles sont aujourd'hui de véritables paroisses, Le respect des fidèles et le simple bon sens rendirent aux desservants les anciens titres de eurés ou recteurs, et aux pasteurs des chefs-lieux les qualiheations d'archiprêtres ou doyens.

« Plusieurs évoques ont rétabli les anciennes dénominations d'arehiprè-

et)S

len. \.\IV, r. S, de Ihf. *

tre et de doyen, et ont rendu aux desservants le titre de curé qui leur appartient; quelques-uns même, notamment Mgr Villecourt, ex-évèque de la Rochelle, aujourd'hui cardinal, leur détendent d'ajouter à leur signature d'autre qualité que celle de curé.

« La dignité de doyen n'est pas inhérente aux curés de canton; il y a des diocèses où les évoques ont, par ordonnances, établi doyens des curés qui, aux yeux de l'État, ne sont que desservants.

« Les droits et les fonctions des doyens ruraux sont réglés par les statuts des diocèses et par les clauses de leur commission.

«Le concile de la province de Reims, tenu à Soissons en 1849, statue qu'il doit y avoir dans chaque canton du diocèse un doyen pour veiller avec soin sur les curés de son territoire. Il leur impose en détail les obligations que nous avons énumérées plus haut.

« Les doyens n'ont aucune espèce de juridiction sur les fidèles des autres paroisses. De même que les pouvoirs dont ils jouissent connue doyens peuvent être étendus ou restreints, de même ils peuvent leur être enlevés par la volonté de l'évêqne.

(i Les évèques, en général, permettent aux doyens de délivrer des dispenses pour un ou deux bans de mariage ; ils peuvent même dispenser des trois bans dans des cas tout à fait extrêmes. » Le Noir.

DRACONITÈS ou DRACH (Jean),

nommé aussi Jean Cahlstadt du lieu de sa naissance (Théol. Met. Ihvj. et bibliog.)— Il naquit en 1494, et perdit de bonne heure ses parents. Il vit Erasme qui l'accueillit avec bienveillance. Il entra ensuite en relations avec Luther et Melanchthon. Sa première œuvre littéraire parut en 1517.

Celait un recueil de fables d'Esope, dont il lit le texte d'un cours de philologie. Il se prononça nettement avec Jonas pour Luther dès le commencement. Il ne put garder la cure de Waltersbausen où Luther le lit nommer, parce que ses paroissiens ne lui payaient pas la dime et le laissaient mourir de faim avec sa femme et son enfant. Les ayant perdus, il

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refusa la place de prédicateur de Memmingen parce que la tendance de cette ville était dans le sens de Zwingle; mais il céda à l'appel qui lui fut fait par les citoyens de Marbourg. Il prit alors une part active aux affaires du protestantisme, et y mit tant de passion qu'il ne put rester à Marbourg. Il alla à Lubeck où il fit paraître son œuvre principale :

du Christ promis par Dieu. Il devint ensuite prédicateur et professeur de théologie à Rostock, mais fut obligé, par une scandaleuse controverse, de revenir à Wittenberg (1523) pour y achever sa Biblia penlapola.

« Cette Biblia pentapola, dit M.

Fritz, n'embrassait pas tout l'Ancien Testament : les frais de la publication eussent été 1rop considérables, l'impression de ces textes étant alors encore très-difficile; elle ne contenait que quelques livres et quelques chapitres seulement de ces mêmes livres. Les textes des diverses langues n'étaient pas, comme dans les autres polyglottes, disposés en colonnes, les uns à côté des autres, mais les uns sous les autres, ligne par ligne, la première ligne étant hébraïque, la seconde chaldaïque, la troisième grecque, la quatrième latine, la cinquième allemande. Les textes tenus pour messianiques étaient imprimés en rouge, et à la suite du quintuple texte de chaque chapitre se trouvait un commentaire. »

Draconitês, surpris par la mort en 1566, laissa inachevée cette publication. Le Nom.

DRAGON {Thèol. mixt, scien. zool.

et philol.).— Les poètes et les artistes de l'antiquité n'étaient pas des savants ; il n'y avait point de vrais savants dans ces temps anciens, car il faut bien l'avouer, la science est un fruit moderne des labeurs de l'esprit humain. Aussi peut,-on remarquer dans beaucoup de leurs conceptions un manque complet d'intelligence des harmonies de la création. La fantaisie du dragon en est un exemple. On donnait à ce monstre le corps et les membres d'un lion, les ailes d'un oiseau ou d'une chauve-souris et la queue d'un serpent. Or, si l'on avait

eu quelque idée des plans suivis, dans la nature, parle Créateur, on n'aurait jamais imaginé de pareilles chimères ; il n'existe, en effet, aucun animal à colonne vertébrale qui ait plus de quatre membres; et quand deux de ces membres sont des ailes, ce sont toujours les membres antérieurs qui les forment; ces membres, ainsi que les deux autres, peuvent aussi se terminer en nageoires ; mais la combinaison du dragon sort des règles que Dieu s'est imposées à lui-même, au moins pour la création dont nous faisons partie.

Au reste, il faut dire que le génie de l'art n'est pas tenu à l'observation des proportions que suit la nature sur le globe que nous habitons, que parmi les contrées qu'il fréquente figurent au premier rang celles de la fantaisie, et que ce qu'il rêvera jamais après tout, quelque bizarre que cela soit, peut appartenir et appartient sans doute à quelqu'une des créations de Dieu.

Quant aux mots hébreux que nos traductions de la Vulgate et des Septante ont rendus par notre mot dragon (draco, Spixwv) dans Isaïe, (34; 33 ; 43), dans Jérémie (9; 14; 51),' dans Michée (1), dans Job, (30), dans l'exode (7) dans le deutéronome, (32), dans Isaïe (Si), dans Jérémie (51), dans les psaumes 73, 90, 148, ils désignent dans l'hébreu de grands serpents et surtout des crocodiles, sans autre assignation de forme; l'un de ces mots pourtant a la signification vulgaire de chacal. Le dragon de la Bible, quand il est pris au sens littéral n'est donc pas un monstre a formes extra-naturelles; c'est tout simplement un grand serpent ou un crocodile ou un chacal ; et s'il est pris au sens figuré , il signifie des tyrans, de grands dominateurs comme Pharaon, Nabuchodonosor, ou des gens sanguinaires et vils comme le chacal, ou bien encore Satan ou le mal personnifié comme dans l'Apocalypse. On voit que le dragon biblique n'a point de rapport avec le dragon des fables antiques de la poésie profane.

En ce qui est de la réalité en histoire naturelle on a donné le nom de dragon à un petit reptile saurien de

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la famille de ignamiens qui ressemble, au premier abord, à un quadrupède ailé, mais qui n'est qu'une espèce de lézard dont la peau des flancs a la propriété de se tendre, depuis les membres antérieurs jusqu'aux membres postérieurs et de former parachute quand l'animal saute d'une branche sur une autre branche; il parait alors voler quelque peu dans son saut; mais sa peau, ainsi tendue, ne fait pas l'office d'ailes, elle facilite seulement ses élans et le maintient plus longtemps dans l'air durant le saut. Ce lézard ou dragon volant se nourrit d'insectes et habite l'Inde. Il y en a de plusieurs espèces.

Le Nom.

DRAINAGE [Théol. rni.rt. sciai, et indust.) — Quand Malthus fait son calcul désespérant sur le développement de la population qui surpassé celui de la production et qui doit amener d'abord une augmentation de la misère, puis un inconnu qui ne peut être que la plus triste lin, il ne tient pas assez compte des ressources du génie de l'homme. Ces ressources sont grandes, parce qu'elles lui viennent du Créateur dont la richesse est inépuisable, et qui, certes pourrait lui inspirer indéfiniment de nouveaux moyens agricoles qui reculeraient indéfiniment la lin prévue. Il ne le fera pas, puisqu'il y aura une fin du monde ; mais nous ne croyons pas qu'elle arrive par envahissement de la misère ; elle arrivera d'une autre manière, par des raisons cosmologiques se rattachant aux destinées générales de l'univers.

La terre est un astre comme les autres, qui a sa vie marquée dans le grand livre de Dieu comme chaque individu sur la terre a la sienne écrite dans un des chapitres de ce grand livre ; et, pour celui qui s'est l'ait une idée du Créateur digne de lui et de l'homme, sa créatuie intelligente, cette fin ne doit venir qu'après un progrès dans le bien-être qui comblera la mesure. Toute vie générale engendre une augmentation de vie; ce n'est point au néant que peut courir une créature de Dieu, c'est à la rive opposée ; Dieu n'a qu'une hor-

reur, c'est l'horreur de la nuit, et son travail ne peut aboutir au triomphe de Satan.

C'est donc, a priori, que nous croyons au progrès, et si nous considérons la marche passée du genre humain, depuis son âge de la pierre que nous révèle la paléontologie, jusqu'à l'état présent de nos civilisations, nous ne trouvons que des motifs propres à confirmer notre foi, en ce qui est de ce monde. Disons quelques mots du drainage à ce point de vue.

On a toujours, depuis que l'art de l'agriculture existe, desséché les terrains qui avaient besoin d'être desséchés pour devenir plus productifs.

On a même, de très-longue date, ainsi que l'a démontré M. Joigneaux dans son Livre de la ferme, pratiqué des rigoles souterraines garnies de cailloux laissant s'infiltrer l'eau de l'humus et la lui soutirant; Columelle a laissé, 60 ans avant notre ère, une description de travaux de ce genre pour l'amélioration des terres humides, et Palladius, agronome romain du v c siècle, indique un procédé du même genre. C'était le génie de l'homme qui commençait, dès lors, à lutter contre la loi de Malthus.

Mais quel développement ne donnet-il pas a ces premières idées dans notre siècle'? L'écossais Joseph Elkington fait part, en 1764, à l'humanité d'études systématiques sur le drainage ; l'attention des agriculteurs est éveillée; les esprits travaillent; en 1810, on remplace, en Angleterre, les pierres du fond des tranchées par de vieilles tuiles, dont la porosité boit l'eau dans toute leur étendue, tandis que les pierres ne la laissaient que s'écouler par leurs interstices; en 1822, James Smith, écossais, enseigne la disposition des rigoles parallèles suivant la pente des champs ; bientôt on essaye les tuiles à semelles fabriquées tout exprès ; et enfin l'on imagine, toujours en Angleterre, les tuyaux de terre cuite posés bout à bout le long des rigoles que l'on remplit ensuite. Ces rigoles ainsi que les tuyaux sont de deux sortes; les parrallèles qui récoltent l'eau dans l'étendue du champ, et

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les canaux collecteurs, plus grands, qui reçoivent les petits ruisseaux souterrains et les conduisent aux lieux les plus bas pour l'écoulement dans les fossés vers les rivières.

Or les avantages d'une telle préparation des terres sont inappréciables : beaucoup sont de nature à rester sans cesse trop mouillées, inconvénient qui en produit deux autres, celui de noyer et faire pourrir les graines et les jeunes plantes, et celui de les maintenir constamment froides par la soustraction de calorique que nécessite sans cesse l'évaporation de cette humidité, puisque toute transformation d'eau en vapeur implique une absorption du calorique environnant, qui de l'état rayonnant et sensible passe à l'état latent et insensible pour constituer la vapeur même. I,e drainage, en débarrassant l'humus de l'eau qu'il garderait, laquelle se résout en ruisseaux après s'être infiltrée par les parois des tuyaux de terre cuite, en change complètement la nature, la rend friable, chaude à point, profitant du fumier qu'on lui donne, et produisant inliniment plus. Le rendement des récoltes n'est plus comparable, et la quantité qui ne pouvait nourrir que peu d'animaux et d'hommes devient propre à en nourrir beaucoup.

Le drainage s'est tellement étendu d'Angleterre en France et dans les autres pays, qu'on s'est vu dans la nécessité de faire des lois nouvelles pour le réglementer aussi bien que pour l'encourager; la France a fait la sienne en 1854. L'essor est pris; on drainera désormais tous les terrains qui en auront besoin et la production de la surface terrestre aura, par ce progrès agricole, augmenté, pour un temps du moins, en proportion plus grande que la population.

Ce n'est là qu'un exemple des ressources que Dieu a mises dans le génie de l'homme pour compenser les tendances à l'appauvrissement qui sont dans sa nature. Le Noir.

DRAME EN ACTION (Théol. mixt.

art. dram.) — Le lecteur a pu conclure de la lecture de l'article que nous avons cité de nos harmonies au

mot bals somptuei'x, que nous professions une morale sévère à l'égard des bals, et peut-être a-t-il jugé cette morale trop sévère. Nous allons lui donner à lire un autre article de nos harmonies, dont il trouvera peut-être la morale relâchée; cet autre article concerne les jeux scéniques et les spectacles de théâtre, ou le drame en action ; nous y réfutons la lettre de J. J. Rousseau à d'Alembert sur les spectacles, et nous y défendons les jeux de la scène contre son impitoyable réquisitoire. Quoi qu'en juge le lecteur, nous croyons aujourd'hui, comme nous le croyions il y a dixhuit ans, que notre morale sur ces deux objets est la morale de la raison, du bon sens, et par conséquent de la théologie chrétienne bien comprise.

Nous avons seulement cité les principaux passages du premier des deux articles auxquels nous venons de faire allusion ; nous donnerons le second in extenso :

« Presque tous les moralistes ont parlédesspectaclesetbeaucouplesont condamnés sans restriction. Le plus'terrible réquisitoire qui ait jamais été dressé contre cette sorte de récréations est celui de J.J. Rousseau dans sa lettre à d'Alembert. Cet esprit subtil, après s'être déterminé pour le parti le plus sévère, ramassa tout les arguments imaginables et les confia à sa plume brûlante, qui les groupa dans un chef-d'œuvre. Mais s'il est peu de styles qu'on doive autant admirer que celui de Rousseau, il est aussi peu d'jargumentateurs dont on doive se délier davantage. C'est le plus habile dialecticien que nous connaissions , parce que nul ne s'identifie au même degré avec la cause qu'il embrasse; il se forme autour de son âme, lorsqu'il écrit, un monde particulier dans lequel tout devient lumière, vraie ou fausse, mais éblouissante, pour le conduire au but où sa passion l'appelle. Les bons arguments se présentent tous, et les sophismes se chargent d'entortiller de leurs anneaux les objections sérieuses; il en résulte un discours à étincelles ardentes qui ne séduira le lecteur que parce que l'auteur a été le premier séduit.

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«Telle est la lettre de Rousseau contre les théâtres. Sauf quelques critiques dont on reconnaît facilement le défaut, telle que celle qui y est faite d'une admirable satire, non pas d'un sage bourru, mais d'une société tellement vicieuse qu'un honnête homme n'y peut vivre en honnête homme sans tomber dans l'excentricité, sauf, disons-nous, quelques appréciations do ce genre entachées d'une partialité injuste facile à saisir, on ne peut lire cet acte d'accusation sans se sentir convaincu. Cependant voici à quoi se réduit l'argumentation du moraliste :

« Le théâtre ne peut faire aucun bien, et fait à coup sur beaucoup de mal.

« C'est un amusement inutile, qui détourne des devoirs de la famille, dégoûte des plaisirs purs qu'elle présente et fait perdre le temps. Les Romains n'ont-ils ni femmes ni enfants, disait un barbare en les voyant courir au spectacle ?

« 11 ne peut être un remède contre les mauvaises mœurs, car ce sont les mœurs qui déterminent le bon ou le mauvais genre des œuvres dramatiques, et non les œuvres qui déterminent les mœurs. Le premier but des auteurs étant de plaire et de réussir, c'est le public qui fait la loi au théâtre, et non le théâtre qui fait la leçon au public. D'où il suit que si les mœurs sont bonnes les spectacles seront bons, mais sans utilité, et que si elles sont mauvaises, les spectacles seront mauvais, et les rendront encore plus mauvaises.

« L'abus dans cet ordre de choses est inséparable de la chose elle-même, pour des motifs semblables.

« La vertu n'apas besoin du théâtre pour être aimable, elle l'est par ellemême comme le vice est par luimême haïssable; l'homme d'ailleurs est né bon, c'est Dieu quil'a l'ait tel; ce n'est point l'art.

« Le spectacle rapetisse les vertus et toutes lesbelles choses en les abaissant à des rôles feints; il outre tout et ne peut se mettre à la vraie mesure de l'homme sans devenir sermon et ennuyer le public.

« 11 ne peut, par son essence même, s'adresser qu'aux passions. Toutes les faiblesses sont ses moyens d'action ; la raison seule n'est bonne à rien sur la scène, et par conséquent le théâtre ne fera que fomenter les passions déjà régnantes ; qu'importe, après, qu'il cherche quelquefois à purger celles qu'on n'a pas.

« Il est de sa nature de causer des impressions vives de douleur ou de plaisir: la raison ne peut que perdre àce manège. Toutes les passions étant sœurs, en excitant l'une d'elles il les excite toutes. Il amollit ; il est un poison pour les mâles vertus.

« Les situations qu'il rend visibles, rendent le cœur sensible à l'amour et font trouver naturel de céder à ses faiblesses, tandis qu'on devrait tout faire pour mettre les jeunes gens en garde contre l'amour.

« L'effet du spectacle est de vous envelopper d'une illusion qui change à vos yeux le bien en mal et le mal en bien. Le héros applaudi n'est-il pas toujours le vice doué d'adresse, de courage, de force, de beauté, et justifié par le succès? N'en est-il pas ainsi des héros de Racine, de Crébillon, de Voltaire, des héros de Molière, de Daucourt et de Régnard ? le critique parle moins de Corneille, il n'a pas assez suivi ses pièces au théâtre. « Le » savoir, l'esprit, le courage ont seuls » nuire admiration ; et toi, douce et » modeste vertu, tu. restes toujours » sans honneurs 1 aveugle que nous » sommes au milieu de tant de lumiè- » res ! Victime de nos applaudisse- » ments insensés, n'apprendrons-nous » jamais combien mérite de mépris et » de haine tout homme qui abuse, » pour le malheur du genre humain, » du génie et des talents que lui » donna la nature! »

o Aura-t-on recours à une censure » sévère ? mais, la première marque » de l'impuissance des censeurs à » prévenir les abus de la comédie sera » de la laisser s'établir ; car il est aisé » de prévoir que nos deux établisse- » ments ne sauraient subsister long- » temps ensemble, et que la comédie » tournera les censeurs en ridicule, » ou que les censeurs feront chasser » les comédiens. »

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«Supposez une ville ou régnent la simplicité des mœurs, le travail et la vertu ; donnez-lui un théâtre ; perte de temps, augmentation de dépense, diminution de débit par l'obligation de renchérir les produits, impôts pour subvenir à des frais communs qui deviendront nécessaires, luxe de parures, et tout ce qui s'en suit.

« Et l'exemple des comédiens et des comédiennes, dont l'état, excepté à Athènes, a toujours été en déshonneur à cause de la vie licencieuse dont il leur est si difficile de se garantir, ne sera-t-il pas une peste dans la république ! la femme qui se montre sur les tréteaux n'a-t-elle pas déjà perdu la pudeur, et dans les imitations de la scène la jeune iille peutelle rester vertueuse ?

« Les intrigues se multiplieront ; les plus riches citoyens y prendront part, les belles du théâtre deviendront souveraines, bientôt les élections se feront dans le boudoir des actrices, et « les chefs » d'un peuple libre seront les créatures d'une « bande d'histrions. »

« Quoi qu'il arrive, il faudra que » ces gens-là réforment leurs mœurs » parmi nous ou qu'ils corrompent les » nôtres. Quand cette alternative » aura cessé de nous effrayer, les co- » médiens pourront venir, ils n'auront » plus de mal à nous faire. »

« Concluons que, d'une part, l'effet moral ne sera jamais ni bon ni salutaire, et que, d'autre part, il sera pernicieux.

« Que les hommes se réunissent dans des cercles où ils s'amusent ; qu'ils y jouent, qu'ils y boivent; le jeu et l'ivrognerie détournent plutôt des autres vices qu'ils n'y conduisent, mais la passion des femmes les engendre tous.

« Qu'on établisse des fêtes, qu'on se livre à la gymnastique, qu'on organise des bals et des danses publiques; ces jeux sont utiles, innocents, nécessaires, et il est facile de faire en sorte que la vertu n'en souffre pas ; mais de spectacles, ne m'en parlez pas, quoique je les aime à la fol : e ; ils ne sont bons qu'à « tuer nos plai- » sirs et nos devoirs de notre état et » de nous-mêmes. »

« Que Rousseau nous pardonne de l'avoir dépouillé de son style ; armé de cette lame nous n'aurions pu le vaincre ; ainsi ramené à la substance, il est déjà vaincu.

« Nous opposons d'abord à ses raisons, une raison à priori qui les détruit toutes. Le besoin du spectacle sous une forme quelconque est naturel à l'homme social; et l'imitation théâtrale est le résultat nécessaire ' d'un développement de forces que Dieu a mises en nous; qui empêchera ce développement? il en est du théâtre comme de tous les arts, de toutes les sciences, et de toutes les industries.

L'épanouissement en est inhérent à la société comme une riche végétation à une terre féconde ; empêchez donc les savanes de produire 1 tout ce que vous pouvez faire, c'est de leur donner de bonnes graines dont l'éclosion devancera et étouffera celle des mauvaises.

« C'est précisément ce que je demande, dit Rousseau, le spectacle est la mauvaise végétation qu'il faut combattre par d'autres végétations meilleures, a La réponse n'est pas à la question; dans l'ordre dont il s'agit le spectacle est fondé sur un art, cet art est inhérent à la nature sociale, il faut qu'il éclose en bonnes ou mauvaises herbes, il faut qu'il produise de bous ou de mauvais fruits; c'est lui qui est le terrain, la question de la qualité des herbes est celle de la qualité des spectacles. Faites des lettres éloquentes pour prouver que ce terrain doit demeurer stérile, vous perdez votre peine. L'art du comédien est essentiellement lié à celui du littérateur, du poète et du musicien; empècherez-vous les Eschyle et les Sophocle, les Térence et les Plaute, les Corneille, les Racine et les Molière, les Mozard et les Béthoven, les Meyerbeer et les Rossini d'enfanter leurs chefs-d'œuvre. Dieu a dit au génie de croître et de multiplier, comme aux races de se perpétuer dans la série des temps ; Dieu sera obéi dans les deux ordres, et vos efforts seront, en tout, pareils à ceux du fou qui voudrait arrête? le flux des grandes eaux. Les drames existants sont une famille féconde qui conti-

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nucra d'engendrer des fils, et le travail du génie dramatique revivra sans fin dans le jeu des acteurs. Dieu l'a voulu en voulant la société humaine, et plus d'une fois on aura vu le génie travailler d'une main à nourrir cette puissance, pendant qu'il la frappait de l'autre à coups de massue, flousseau allait au spectacle et il travailla pour la scène

« Disons mieux : Il est bon que cet art ait son développement, et il est impossible que cela ne soit pas bon, puisque c'est Dieu qui l'a voulu.

Cette raison est sans réponse. Voyons maintenant votre argumentation.

« Le théâtre détourne des devoirs et des plaisirs de la famille. » Mais ne peut-on pas le dire de toutes les distractions imaginables qu'on se donnera en dehors du foyer paternel, de vos cenles, par exemple, où les pères iront boire et jouer pendant que les mères caquetteront dans les les leurs, et des bals où les jeunes gens danseront pendant ce temps-là.

Ces amusements divisent les membres de la famille, le spectacle, au contraire, les réunit; on aime à en partager le plaisir avec ses amis et ses proches. Ne vaudrait-il pas mieux, sous ce rapport, qu'il y eût un petit théâtre par commune que des cabarets? que ce théâtre soit bien organisé quant aux "nue.nrs, on ira, le dimanche, après les offices, s'instruire et se moraliser avec ses enfants; cela vaudra beucoup mieux que tout ce qui se passe.

« Les spectacles naissent des mœurs et non les moeurs des spectacles); d'où il suit qu'ils sont inutiles si les mœurs sont bonnes, et mauvais si elles sont mauvaises. » De tous vos arguments c'est le plus fort, mais d'abord on peut le retourner contre toutes les choses île la vie ; avec de mauvaises mœurs aurez-vous des bals moraux, des cercles moraux, des livres muraux, de la peinture et de la sculpture morales, des familles morales, des cités morales, des gouvernements moraux, disons-le même, des cnlles moraux, sauf le Christianisme sur qui Dieu veille"? Faut-il renoncera toutes ces choses sous prétexte de couper le mal par sa racine ? mais vous dites

vous-même que ce ne sont pas là les racines du mal, que ce n'en sont que les effets. Le théâtre est un instrument qui sert à l'augmenter; soit, faut-il briser l'instrument parce qu'on en abuse ? et si les mœurs sont lionnes, au moins devez-vous dire qu'il sera, dans ce cas, par vice versa un moyen de les entretenir et de les rendre encore meilleures.

« La valeur de l'argument repose sur ce que, en fait de spectacles plus qu'en toute autre chose, ce sont les mœurs déjà posées qui font la loi à l'auteur et à l'acteur, lesquels sont obligés de plaire pour réussir, dételle sorte que l'abus devient une nécessité. Je nie la différence; si l'opinion publique fait ici la loi, elle la fait en tout ; on veut réussir, et pour réussir on la tlatte, dans les arts, dans les lettres, dans la politique, dans la religion, sur tous les terrains. C'est un grand malheur sans doute qu'uue société corrompue; il en résulte des pestes qui gagnent el multiplient

I s victimes. Mais il y a toujours

dans une nation des hommes de génie au grand cœur et à l'âme honnête; c'est leur race qui lutte avec constance, depuis le commencement du monde, contre les invasions du mal; ils n'ont pas réussi à en tarir la source, mais au moins faut-il reconnaître qu'ils en ont atténué les ravages et que sans eux, et l'aide de Dieu, le monde croupirait maintenant dans un gouffre de pourriture. Chacun de ces génies a reçu des armes de la Providence ;ct cesarmes sont de tous les genres; la tragédie, la comédie, le drame sont celles île plusieurs ; il leur suffit de la liberté pour en tirer des ressources toujours non. elles et imprévues au profit du bien ; leur en déiendrez-vous l'usage, sous prétexte que, pour réussir, ils seront obligés de céder à l'entraînement des mauvaises coutumes? Raison détestable, qui suppose la question. Est-ce leur volonté que vous accuserez? Alors vous parlez des suppôts du mal auxquels je dis qu'il faut répondre, et non de ceux dont il s'agit.

Est-ce leur génie que vous ne croyez pas de force à vaincre la difficulté, c'est-à-dire à plaire et à réussir en

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châtiant les moeurs et les poussant au bien? Oh ! vous êtes trop hardi de délimiter de la sorte, les forces du génie ; il puisera ses inspirations dans l'amour de ses frères, et tirera de sa puissance des merveilles que vous ne soupçonnez pas. Il ne demande que la liberté ; toujours on la lui refuse, et c'est là qu'est la cause, la grande cause du mal. Vous croyez que son siècle lui fera peur! faire peur au dévouement, à la passion du bien, aux flammes du génie 1 vous blasphémez. Le génie ne craint que la prison où l'on peut enfermer ses mouvements. Laissez-le libre, il trouvera moyen de surprendre le public, et le public croira lui avoir fait la loi quand il l'aura reçue de lui.

Vous alléguez des exemples. Il serait facile de vous les rétorquer, ou de leur en opposer d'éclatants. Est-ce qur Corneille el Racine, quand ils réformaient l'art dramatique en France, faisaient beaucoup de concessions au goût du public? Moi, je dis que ce sont eux qui ont fait ce goût. Ils auraient pu le faire meilleur encore, mais d'autres achèveront leur lâche, s'il y a liberté. Molière en lit trop aux mœurs dépravées, nous l'avouons sans peine, mais la position était d'une dil'liculté rare, et la tâche écrasante; disons qu'il s'en est bien tiré, et que, si l'on compare la somme des vices et des travers qu'il a combattus avec plus de succès peutêtre que n'eu ont obtenu les Bourdaloue et les Massillon sur le même terrain, à la somme de ceux qu'il a quelque peu caressés, on avouera, si l'on est de bonne foi, qu'il a fait plus de bien que de mal. Molière oppose des vices à des vices, et avec cela vous l'ait rire; le bon jugement ne s'y trompa jamais; c'est ainsi que Dieu s'y prend quand il punit, il se sert d'un coupable pour en frapper un autre. Est-ecàdire cependantqueMolière est sans reproche /Nullement. Lâchez la bride à l'avenir et vous verrez surgir des Molières qui feront tout-àfait bien. Comment expliquez-vous donc que, malgré les circonstances les plus défavorables, la scène aille, somme toute, en s'améliorant du côté de la morale ?

« Le théâtre fait de la vertu un rôle, et en diminue l'importance. »

Comment-donc se fait-il qu'il excite les larmes ? combien de prédicateurs ne font que répéter ce qu'ils ont appris? en sont-ils moins des moralisateurs, d'autant plus puissants qu'ils imitent mieux l'improvisation? Le bon acteur ne joue pas son rôle, il l'invente, il le sent, il est auteur pour une bonne moitié, et il prêche en cela avec entraînement si la marche du drame est dans la direction de la la vertu. Est-ce que toute œuvre d'art n'est pas une fiction? Quand Raphaël faisait ses vierges et ses enfants Jésus, faisait-il autre chose que des fictions, etn'étaient-ce pas de bonnes œuvres?

Qui oserait penser autrement du Télèmaque? celui qui fait en public une bonne lecture, ne rapetisse pas la vérité s'il lit bien ; l'acteur d'un bon drame est un lecteur public qui prêche avec son sentiment et sa voix le discours du génie, ressuscite sans cesse et éternise l'avocat de la vertu.

« Le drame outre tout. » Cela suppose qu'il ne vaut rien au point de vue de l'art. Dans tous les genres, il y a le beau et le laid ; c'est le beau qui fait règle. Il outre, dites-vous, pour atteindre le beau dramatique; je le nie en disant qu'on ne peut outrer la laideur du mal et la beauté du bien. Mais «il n'est pas à la nature de l'homme. » Je le nie encore; témoin la religion qui prêche beaucoup plus par le sentiment que par la froide logique, et qui compte ses prosélytes par millions quand la philosophie ne compte les siens que par unités.

« Le spectacle fomente les passions et dispose aux faiblesses. » En ce cas il est mauvais, et celui qui a fait le drame a manqué de bonne volonté ou de génie ; à moins toutefois qu'il ne s'agisse de la sensibilité louable dont l'homme est trop souvent dépourvu ; l'homme aurait grand besoin de spectacles attendrissants sous ce rapport ; le stoïcisme à l'égard des autres est un mal qui ne cesse de régner, et la pitié pour le malheur, voire même le malheur coupable, est une passion de la femme qui a grand besoin d'être excitée chez l'homme. Est-ce à dire que la force

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et la raison ne doivent pas avoir le premier pas? Non; mais si le drame est beau, la force et la raison n'y manqueront point ; elles y seront toujours nécessaires pour le contraste, et chacun en aura pour son goût et pour ses besoins. Le spectateur en pourra toujours rapporter de mauvaises leçons ; c'est le sort commun de toute prédication; le bon grain, en morale, fait plus que de ne pas pousser dans la mauvaise terre, il y devient ivraie. A qui la faute? Les bons professeurs ont souvent de mauvais élèves et vice versa. Qu'en conclure ? Que le professeur ne sert à rien et qu'il faut le supprimer! soyez conséquent; dites au genre humain de se couper la gorge; tous les maux seront détruits.

« Les passions sont des forces naturelles qui doivent avoir leur développement; »que serait une raison pure sans passions aucunes? un être incomplet, une monstruosité dans le genre humain, un cerveau sans entrailles. Les époques lesplusmalheureuses pour un peuple sont celles où l'apathie s'empare de la foule ; c'est le désespoir, le sommeil , la mort.

Ceux qui gardent quelque sentiment au fond de leur âme, le laissent déborder en larmes amères dans La solitude, et crient à Dieu : Seigneur, déchaînez vos tempêtes, sauvez-nous!

il faut à l'humanité le jeu des passions ; la raison elle-même s'éteindrait sans elles; sans but et sans champ pour s'exercer, elle dépérirait faute de travail. Que les spectacles excitent les passions, les remuent, les peignent dans leur beauté et dans leur laideur, et qu'en même temps ils fassent comprendre et admirer la science d'équilibre par où la sagesse les mène à bonne fin. Le tableau du mal est la prédication la plus utile quand il lui laisse sa vraie couleur.

Je me rappelle avoir vu jouer dans ma jeunesse un drame terrible sur la passion du jeu ; qui sait si je n'eusse pas été la victime de cette passion sans ce spectacle qui n'est jamais sorti de ma mémoire ! je fus vivement impressionné; mon cœur bat encore quand j'y pense; il en a été de même de beaucoup d'autres

spectacles; ma sensibilité a pu y gagner et mes passions se remuer davantage; mais ce que je peux dire, c'est que ma raison y a gagné proportionnellement, et par conséquent toute ma personne (1).

« Rousseau insiste sur la passion de l'amour, contre laquelle il faut mettre la jeunesse en garde. Il a raison; et quand il dit ailleurs qu'il vaudrait mieux encore aimer une maîtresse que de s'aimer tout seul au monde, il entre dans une telle comparaison qu'on ne pourrait dire qu'il a tort.

Mais dans ce rapprochement est la réponse même à son objection. Le spectacle rendra service s'il prédispose à l'amour en montrant les suites terribles de ses excès; il suffit qu'il soit bon et bien fait, pour qu'il exerce de ce coté plus d'action sur la jeunesse au profit de la société et de la vertu, que quoi que soit qu'on puisse imaginer. Que d'amours à glorifier, et qui offriraient les plus fécondes ressources aux développements de l'art:

l'amour de Dieu, l'amour du devoir, l'amour de la patrie, l'amour du malheur, l'amour du dis, l'amour du père, l'amour de la mère, l'amour des amis, l'amour des époux, et aussi l'amour pur qui,- selon l'ordre de Dieu, doit conduire à ce dernier. Nous savons qu'on abuse de ce moyen d'intérêt; on en abuse tellement qu'on tombe dans le fade et qu'on pèche contre l'art. Qu'en conclure sinon que c'est un défaut à réformer. Le public ne demanderait jamais mieux; il en fut toujours ennuyé ; que demande-t-il?

(l ; Il y a beaucoup de drames, de comédies, de tragédies, de vaudevilles même, dans Je répertoire moderne, dont la représentation sur la seène De peut que remue les honnies meilleurs; tels sont, f ar exemple, entre mille, les Crouhets du père Mm tin, joué par Paulin Menier ; le Gamin de Paris , joué par Bouffé; la Fille de l'Avare, joué par le même ; la Bouque/iére aes Innocents,

jouée par .Marie Laurent; l'Auocat dfs pauvres,

loué par Meliogue; etc; te. Il est vrai que sous le second emplie, l'invasion du théâtre par le positivisme bourgeois a ramené un genre que l'on peut qualifier d'essentiellement immoral, et qui possède le règne aujourd'hui; on en peut juger pur l'affluence qui se fait remarquer aux pièces, de mauvait goût, et de morale équivoque, de ce genre nouveau dont la Darne au Camélia fut presque l'inauguration. Mais la source du tral est dans la philosophie négative qui s'est emparée de nos jeunes lettrés? Tout cela aura sa réaction. (1873)

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de bons auteurs et des auteurs honnêtes, avec des acteurs qu'il puisse respecter. On ne lui donne ni l'un ni l'autre ; il faut bien qu'il se contente de ce qu'il a, mais à qui la faute ? aux hommes de talent bien intentionnés qui fuient l'arène où ils feraient des miracles, pour se jeter dans des voies qui leur semblent plus directes pour opérer le bien, mais, qui, n'étant pas celles que la Providence leur avait tracées, ne sont que leurs sépulcres.

■ Sans doute le drame est une arme puissante entre les mains du mal par les illusions dont il peut entourer la jeunesse sans expérience ; mais la même puissance lui reste entre les mains du bien, et plus assurée du succès puisque vous dites que l'homme est né bon. C'est toujours la question de qualité qui revient, et elle reviendra éternellement. A ce propos nous avons dit que, les spectacles fussentils bons, la vertu n'en aurait pas besoin, étant aimable par elle-même.

Mais l'argument ne valait pas une réponse. Poussez -le où l'appelle la logique, vous arrivez à conclure que tout est inutile.

« Nous parlerons plus loin de la censure dramatique. « quant à vos six inconvénients qui lésulteront de l'établissement d'un théâtre dans votre cité patriarcale, voici les réponses :

« Si vous appelez perte de temps la récréation après le travail, il y aura cette perte ; mais elle est nécessaire autant que le sommeil. Seulement, il y a plusieurs moyens de se récréer; on peut ne rien faire, on peut jouer, on peut danser, on peut boire etc., etc. : or, tout cela nous parait ou nuisible ou seulement utile comme repos, ou renfermant une utilité comme exercice du corps. Le nuisible, nous ne l'acceptons pas; l'utile comme, repos, nous n'en disons rien; l'utile comme exercice corporel, nous l'acceptons, pourvu que l'autre n'en souffre point et nous ajoutons qu'une récréation dans laquelle l'âme s'instruit elle-même à l'admiration du beau, exerce ses nobles penchants, se moralise et perfectionne son goût, est préférable à toute autre. Or, un bon spectacle présente tous ces avantages.

Nous trouvons l'un et l'autre évident.

« La dépense est justifiée par les mêmes raisons; elle sert d'ailleurs à alimenter l'art, c'est un échange entre le corps et l'esprit; quoi de plus juste.

« Diminution de produits et obligation de les renchérir. — Ces effets n'auront pas lieu, si on ne perd pas plus de temps au spectacle qu'à la danse, au cabaret et à tout le reste : ce qui doit être.

« Impôts pour subvenir aux frais communs. De deux choses l'une, ou on se cotisera pour que tout soit payé en commun, et que le spectacle soit gratis, et alors rien de plus fraternel et de plus édifiant? le théâtre sera respectable et sera respecté comme le temple. Ou chacun paiera pour son assistance particulière , et alors, ce sera moins beau, moins fraternel; mais il n'y aura pas besoin d'impôt, et si l'institution ne se soutient pas, qu'elle tombe ; la cité en était indidigne.

« Enfin, luxe ; c'est le seul inconvénient sérieux. Oui, il y a danger de ce côté-là, mais le bal et lesautres fêtes ne présentent-ils pas le même danger ?

disons miens, les réunions à l'église, le repos du dimanche, toutes ces choses favorisent le luxe; faut-il y renoncer?

« Dernière raison : vie licencieuse des comédiens et des comédiennes ; mauvais exemple ; dépravation des mœurs, intrigues et tout ce ce qui s'en suit. » Nous accordons tous les inconvénients qui résultent de la présence d'un troupeau de gens de mauvaisse mœurs, n'ayant ni religion, ni foi, ni pudeur, ni vertu; et s'il était démontré qu'une compagnie d'acteurs ne peut être autre chose, nous n'aurions qu'un moyen de défendre encore les spectacles, celui d'imaginer des théâtres sans artistes de profession, espèces de salles d'escrime pour l'intelligence comme on en auroit pour la gymnastique, où s'exerceraient, dans les jours de fêtes, les amateurs de la localité. Mais nous ne voyons pas que le métier d'acteur entraine nécessairement le désordre à sa suite. 11 suffirait pour l'en garantir de quelques précautions ; la première serait de l'honorer. La réputation qu'il a depuis si longtemps

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a pour effet d'amener sur les théâtres plus d'enfants prodigues que de véritables vocations. Qu'il devienne une profession respectée on n'aura pas plus à se plaindre de son personnel que de celui des autres états. La seconde serait de n'ouvrir le théâtre du lieu qu'à des troupes qui auraient pris pour règle de chasser de leur sein quiconque se conduirait mal, et qui exécuteraient cetlc loi avec rigueur.

« Nous connaissons plus d'un moraliste qui pense avec Rousseau qu'une femme a cessé d'être honnête dès qu'elle a osé se montrer sur la scène, qui soutient que ce ne peut être le Lieu ni d'une fille, ni d'une épouse, ni d'une mère, et qui voudrait faire du métier de comédien la profession exclusive de l'homme comme est le métier des armes et plusieurs autres.

La nature s'est chargée de les réfuter en donnant à la femme toutes les qualités qui conviennent sur la scène, la voix, la grâce, la finesse, le sentiment, le talent de la musique etc.

Nous ne voyons pas pourquoi la femme ne participerait pas avec l'homme, par ce coté, à la prédication publique, puisqu'elle ne le peut par les 11103 eus plus sérieux, et puisque la nature l'apourvue de ressources si puissantes qui seraient perdues autrement. Que toutes les précautions soient prises, et il y aura moins d'occasions de corruption pour les acteurs daus les théâtres qu il n'y en a, pour les jeunes personnes, dans les hais du monde.

« Si Rousseau, au lieu de plaider devant sa ville natale pour 1 empêcher d'établir chez elle une salle de spectacle, avait employé son génie à imaginer un plan d'institution d'un genre nouveau, ayant pour but de donner aux Genevois un théâtre moralisateur, et avait réussi à le faire exécuter il se serait rendu utile 11011seulementà Genève mais à toute l'Europe en fournissant un modèle de ce qui devrait être. Avec sa diatribe, qu'a-t-il obtenu ? tout le monde la lit et l'admire, citoyens, auteurs et acteurs, les uns avant d'apprendre leur rôle, les autres avant d'écrire leurs scènes, les autres dans les entr'actes;

et les spectacles vont leur train avec tous leurs inconvénients.

« Une puissante raison, bien avant Rousseau, avait fait la critique du théâtre, non pas pour le condamner complètement, mais pour le soumettre à une censure sévère. Voici ce qu'elle en avait dit :

« Tous les citoyens égaux de notre » république participeront auxmômes » plaisirs, réglés invariablement par » le législateur, qui doit se charger » à la fois de leur bonheur et de leur » vertu.

« Mais les danses graves, les nobles » chants, images de la belle nature, » ne suffisent pas; on peut croire » aussi que les défauts du corps et » de l'esprit, les ridicules, exprimés » par les discours, les chants, et les » gestes, entin les tableaux comiques, » ont besoin d'être oll'erts aux regards » et à la réflexion du peuple.

« Il faut avouer que l'homme qui » étudie la sï gesse, ne conçoit par- » faitemeut le bien que par la com- » paraison du mal, et que rien ne » l'éclairé plus que ces contrastes.

« Mais peut-il se permettre égale- » ment les deux rôles, pour peu qu'il » veuille rester vertueux? Non, il » ira seulement s'instruire à ces jeux 11 de théâtre, de peur que son igno- » rance ne lui fasse faire ou dire à » lui-même des boulfonneries désho- » norantes; et nous ne souffririons » pour acteurs que des esclaves ou » des ouvriers mercenaires.

« Le goût de ces représentations » sera réprimé ; aucune femme, au- » cun homme de condition libre ne » pourra s'exercer dans l'art des his- « trions, et l'imitation en ce genre » aura des spectateurs toujours no- » vices. Tous ces jeux qui n'ont pour » but que le rire, ces divertissements » que l'on nomme comédies, doivent » être ainsi jugés par la raison et par » nos lois.

« Mais si quelques-uns de ces poë- » tes sérieux, que nous appelons tra- » giques, entraient dans nos murs et » venaient nous dire :

« Peuple hospitalier, nous accor- » derez-vous le] libre accès de votre » pays et de votre ville? souifrirez- » vous que nous y conduisions notre

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» muse, et que doit-elle attendre de » vos décrets ?

« S'ils parlaient ainsi, quelle ré- » ponse aurions-nous à faire aux en- » fants et aux chantres des dieux?

» Etrangers vénérables, leur dirais- » je, nous aussi nous essayons de » construire le plus beau, le plussu- » bliine des drames; dans tout le plan » de notre république, c'est le beau, » c'est le grand que nous voulons » imiter ; et nous ne croyons pas qu'il » y ait dans la nature de plus sainte » imitation. Vous êtes poètes; nous » sommes poêles comme vous, et nous » cherchons, par la beauté de notre » fable, à mériter d'être vos rivaux.

» La loi, la vraie loi nous a promis » le succès, noble espérance de la » patrie.

« Ne croyez pas cependant que no.is » vous laissions ainsi élever en liberté » votre scène dans nos places, y ame- » ncr vos premiers acteurs, cl, d'une » voix plus harmonieuse et plus forte » que la notre, proclamer devant nos » enfants, nos femmes, notre peuple, » des maximes trop souvent contrai- » res à nos leçons.

« Nous voudrions nous faire accu- » ser de folie ; notre gouvernement » serait aveugle, s'il vous donnait cet « étrange droit, avant d'être informé » par ses magistrats, devenus vosju- » ges, que tous vos vers peuvent être » applaudis sans danger sur nos » théâtres.

« Allez donc, fils et nourrissons des » muses faciles? allez prier les magis- » trats de comparer vos chants aux » nôtres, et si vous dites comme » nous, si vous êtes mieux inspirés, » nous vous donnerons un chœur » pour vos tragédies; sinon, poètes » aimables, ce n'est pas nous qui » pourrons vous entendre.

« Voilà, je caois, les usages à in- » troduire et les lois à porter sur les » réprésentations théâtrales, où nous » distinguerons toujours ce qui con- » vient aux hommes libres de ce » qu'il faut laiser aux esclaves. »

(Platon, Lois liv. vu).

« Une seule chose est choquante dans cette charmante critique ; c'est qu'un génie comme celui de Platon soit assujetti au vieux préjugé contre

le métier de comédien, et ne le permette qu'aux mercenaires et aux esclaves. Comment n'a-t-il pas vu que c'était le vrai moyen d'en perpétuer les abus? Mais il y a des bornes à l'audace du génie ; la hardiesse absolue contre les préjugés universels, dont l'esclavage était le plus hideux, ne devait surgir que sous l'inspiration de l'Evangile.

« Le reste du morceau se lit sans répulsion. Platon reconnaît l'utilité des spectacles ; il les veut bons; et il prend ses précautions contre les abus.

Ces précautions sont une censure sévère exercée par les gardiens des lois. Or nous admettons la moitié de la mesure : un comité de censure est nécessaire pour que les pères de familles puissent, sans crainte, mener leurs enfants au spectacle ; mais nous ne le voudrions pas exercé par les gardiens des lois ou par un pouvoir quelconque relevant de l'État. Un tel pouvoir n'est pas un juge sur le point important; c'est un parti qui négligera les choses à considérer pour ne voir que ce qui l'intéresse. La seule censure qui puisse atteindre le but sans paralyser l'art, est celle qu'exercerait un comité de pères et même de mères de familles de la localité choisi par les habitants, et délégué par eux pour ne juger que les questions de religion et de morale, et ne rien tolérer, sur cet article, qui pût attristerla vertu (i).

« Jean Jacques oserait-il nous dire d'un tel comité « que la comédie •> tournera les censeurs en ridicule, » ou que les censeurs feront chasser » les comédiens. ? »

« Voici ce que dit des spectacles un « moraliste moderne.

« Le théâtre et particulièrement » l'opéra, qui dans notre civilisation » actuelle, ne tend qu'à cfféminer les » mœurs, qui est une arène de ga- » lanterie, un appât à la dépense, et » souvent un moyen de corruption, » doit devenir... une institution so- » ciale, moralisante, propre à polir » et à adoucir les mœurs. Soumis au

(1) « Un tel comité serait peut-être trop sévère ; i) pour qu'il ne le fut qu'an poiut convenable, il fau- » drait que le bon gnut et l'art intelligent ensseDt » pris un grand ilévelonpement dans la population. n Nous sommes loin d'un tel progrès. (1873)

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» contrôle d'une administration com- » munale, on n'y verra pas étalés et, » en quelque sorte honorés, comme » dans nos théâtres modernes, des » vices et des principes antisociaux.

» Il sera fait un choix de pièces, » dont le but sera de façonner prin- » cipalement les cœurs à l'harmonie » sociale, d'entretenir l'enthousias- » me, les idées nobles et généreuses...

» on y verra en action les divers sen- » timents qui ennoblissent l'homme, » depuis les plus infimes jusqu'aux » plus élevés, et principalement ceux » qui tendent vers l'harmonie sociale » et religieuse. Au lieu d'y représen- » ter presque exclusivement les fa- » daises amoureuses et les proueries » guerrière-;, on y présentera essen- » tiellement le tableau îles grandes » actions industrielles, sociales et re- » ligicuses, en un mot, de l'exaltation » des sentiments et vertus qui coopè- » rent aux accords sociaux et au » règne de l'unité universelle. » Es- » quisse d'une science morale par AJ- » phonse Gilliot, t II p. 397.

« Qui ne serait pas heureux' de voir se réaliser de pareilles espérances, ne pourrait être qu'un méchant homme.

« Qu'avons-nous fait, en écrivant ce qui précède ? une œuvre de bonne foi et d'impartialité; or, si la bonne loi et l'impartialité sont accompagnées du bon sens, c'est de la théologie; il n'y a pas à craindre, alors, de se trouver en désaccord avec elle, bien qu'on puisse parler autrement que certains théologiens. Nous n'ignorons [pas ce que les théologiens gallicans en particulier ont écrit contre les théâtres; ils les prenaient avec les abus que le paganisme et la barbarie leur avaient légués, et que le Christianisme, qui ne fait pas son œuvre en une fois, navait encore pas même entrepris de réformer. C'était tout ou rien; et les théologiens parlaient pour leur temps, comme l'avait t'ait AristoLe défendante la jeunesse l'entrée des théâtres, ce qu'ils ne manquaient point de rappeler avec les critiques de Platon. Mais la théologie ne parle pas comme les hommes, quoiqu'elle se serve, pour parler, de la langue des hommes ; elle pose des vérités absolues convenables

pour tous les temps; et afin d'atteindre son but, elle est modérée; elle condamne les mauvais spectacles , comme tout ce qui peut être une occasion de corruption et de relâchement, et elle regrette en même temps que le théâtre ne soit pas ce qu'il pourrait être, un grand moyen d'instruction et de moralisation, pour n'être plus obligée de le juger sévèrement. Elle ne prononce pas comme Rousseau et les moralistes outrés, que les abus en sont inséparables, que l'arbre ne peut produire que de mauvais fruits, et qu'il n'y ait, à tout jamais, d'autre ressource que de l'arracher.

Elle sait que les grandshommes qui en avaient désespéré, et qui ont voulu se montrer pi uspratiques en condamnant sans merci, l'auraient souvent été davantage en faisant de bonnes pièces de. théâtre ou des plans de réforme qui auraient fini par être goûtés dans un temps ou dans un autre, tandis qu'avec leur rigorisme, ils n'ont pas empêché les spectacles d'exister et la jeunesse de les fréquenter. Elle saitque l'ancienne synagogue ne condamnait pas les spectacles ; que les Hébreux avaient des juges établis pour juger les pièces nouvelles en prose ou en vers, lesquels ne recevaient qui Iles qui s'accordaient

avec la religion et la morale (Dacier, Vie tir Platon, p. 118); que si la religien surnaturelle doit avoir son culte extérieur, ses fêtes, ses cérémonies, ses chants, ses pompes modestes et sages, — nous ajouton's ces mots, car la aussi les abus du luxe sont possibles, et ils ne sont nulle part plus inconvenants — la vérité naturel le, individuel le et sociale doit avoir aussi son culte extérieur; et que l'art dramatique, comme les autres arts, peut avoir de ce côté, une mission sublime à remplir. Elle comprend qu'il serait trop malheureux pour l'humanité d'être obligée à jamais de proscrire les deux branches de la poésie les plus vigoureuses, la tragédie et la comédie.

Elle n'a jamais pensé à condamner des pièces comme celle d'Athalie, à'Esther, àePoyeucte, du Misanthrope, et beaucoup d'autres. Soyons plus hardi, elle sourit plus d'une fois avec malice en entendant crier contre

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Tartuffe. Elle sait que nos livres sacrés renferment des fictions à tableaux qui peuvent servir à justiiier celles que la poésie introduit sur la scène lorsque tout concourt au profit de la vérité et de la vertu. Elle juge enfin que rien ne s'oppose à ce que la profession d'acteur ne puisse devenir utile à la société, honnête, et justement honorée.

« Voilà ce que. pense la théologie, mais d'un autre côté, elle ne fera jamais la moindre concession aux mauvaises passions, et ce qui sera dangereux pour les mœurs," elle l'attaquera sans relâche.

« Si tous ceux qui ont été ses interprètes avaient eu le bon sens et l'habileté de l'a rchevêque de Cambrai, à des degrés divers proportionnels à l'étendue du génie, il y a longtemps que ta scène serait réformée. Su règle était la même que celle de Socraïe et de Platon (I er dialog. sur l'éloquence).

On ne doit, disait-il, rien rejeter de ce qui peut rendre les hommes meilleurs, et ne rien admettre d'inutile ou de nuisible. Mais on ne s'est pas occupé de la scène, on l'a abandonnée à elle-même, la condamnant sans modération ou prenant son parti avec folie, il n'y apas de circonstance dans la vie d'un grand homme que nous admirions autant que celle de Fénelon se donnant la peine de composer le Télémaque. Si tant de génies honnêtes qui ont passé leur vie à faire des ouvrages de haute métaphysique qui ne sont utiles qu'à une imperceptible fraction du genre humain, avaient daigné sacrifier un quart ou une moitié de leur temps à faire des romans vraiement instructifs etmoraux, on ne serait pas embarrassé comme on l'est sur le choix des leetures à donner à la jeunesse, et ils feraient maintenant un bien immense qu'ils ne font pas, et qu'ils ne feront jamais. Il en est de même du drame.

« Si les hommes moraux et religieux avaient toujours lutté contre les abus, non pus en s'isolant et condamnant brutalement, mais en se mêlant au contraire à la pratique de l'art pour l'influencer, les uns par leurs écrits, les autres par leur présence et leur compagnie, ils auraient beau-

coup mieux travaillé selon'l'ordre de Dieu. Il n'est allé au spectacle, dans certaines époques, que les hommes sans foi ni mœurs ; qu'en est-il résulté ?que les auteurs sans conscience ont travaillé pour ce public, et ont pullulé, que les acteurs , sous l'influence de leurs rôles et de la mauvaise compagnie, sout devenus dissolus, et que le théâtre , sans avoir moins de vogue, s'est corrompu.

Pourquoi la vertu a-t-elle perdu courage ; que n'a-t-ellc levé des armées pour faire tomber les mauvaises pièces et soutenir les bonnes ? il est arrivé pour le théâtre ce qui arriverait pour la peinture et la sculpture, si la piété, la sagesse, l'Eglise et la philosophie n'achetaient point d'oeuvres d'art; il ne se composerait plus que des Jupiters et Léda, des Mars et Vénus, des Kacchus ivres et d'obscènes Priapes. On a cru bien faire et agir eu brave, de déserter les champs de bataille ; quelle tactique ! on s'est fait oiseau de nuit ; et pendant qu'on grossissait sa moue dans son creux, le profane, au grand jour, poursuivait ses brillantes aventures et consolidait son règne. Depuis le commencement du monde, la morale religieuse n'a pas encore organisé sa ligue ! il est temps qu'elle y pense.

« Le moment serait bon ; car on ne peut nier que, depuis un demi- siècle, il n'y ait eu quelque retour vers le bien dans l'art dramatique, et cela vient de ce que les dévots se sont un peu familiarisés avec la scène. Depuis quelques années, aussitôt que parait une pièce morale et bien faite, ne voit-on pas tout le monde y courir?

Remercions M. Ponsard de travailler dans cette direction (1).

« Qui donc se plaindrait parmi les honnêtes gens, si le théâtre devenait tel, que le ministre du culte dût engager ses ouailles à se permettre ce

(1) En 1854-1856, nous pouvions oncore parler aiasi parce que L'influence du grand mouvement littéraire qui s'était produit de 1830 à 1850, à la suite de uosquatre littérateurs poètes, Chateaubriant Lamennais, Lamartine etV'ictbr Hugo, ne s'était pas encore effacée ; mais une génération littéraire nouvelle se formait sons les ailes de la philosophie positiviste des Auguste Comte, des Littré et des Proudhon, pendant que les derniers représentants de 1 1 grande littérature, tels que Ponsard, n'étaient pas de force

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plaisir avec autant d'ardeur qu'il doit en mettre à les convoquer au sermon, et ne donnât qu'un bon exemple en y assistant avec elles?

« C'est en travaillant à de pareils résultats qu'on sert avec intelligence la cause de Dieu, de la religion et de la vertu dans touies les sociétés. Or qu'on s'entende. et on trouvera l'œuvre plus facile qu'elle ne paraît.

« Rousseau cite un théologien mo raliste qui résume très-bien la question des spectacles :

« 11 peut y avoir, dit-il, des specta- » clesblâmablcsen eux-mêmes, comme » ceux qui sont inhumains, ou indé- « cents et licencieux ; tels étaient » quelques-uns des spectacles parmi » les païens. Mais il en est aussi d'in » diil'érents en eux-mêmes, qui ne » deviennent mauvais que par l'abus » qu'on en fait. Par exemple, lespiè- » ces de théâtre n'ont rien de mau- » vaisen tant qu'on y trouve une pein- » ture des caractères et des actions » des hommes, où l'on pourrait même » donner des leçons agréables et utiles » pour toutes les conditions : mais si « l'on y débite une morale relâchée, » si les personnes qui exercent cette » profession mènent une vie Jicen- » cieuse, et servent à corrompre les » autres, si de tels spectacles entre - » tiennent la vanité, la fainéantise, le » luxe , l'impudicité, il est visible » alors que la chose tourne en abus, » et qu'à moins qu'on ne trouve le » moyen de corriger ces abus ou de » s'en garantir, il vaut mieux renon- » cer à cette sorte d'amusement. »

» (Instruction chrétienne, tom. III, » liv. m, ch. 10).

« Voilà la question bien posée, » ajoute Rousseau. Il s'agit de savoir » si la morale du théâtre est néces- » sairement relâchée, si les abus sont )) inévitables, si les inconvénients dé- » rivent delà nature de la chose, ou

à en soutenir l'élan, et retournaient eux-mêmes trop brusquement an genre rlassique'du XYlIIe siècle, retire voltairien qu'acceptait avec empressement la nouvelle écolo matérialiste et athée. Aujourd'hui nous ne pouvons plus parler <le même, et nous parlons tout autrement, en parlant de notre temps comme d'un temps de décadence, chaque fois que nous sommes amené ^\w ce point par les matières qui se présentent à nous. (1S73)

» s'ils viennent de causes qu'on ne » puisse éviter. »

Or, Rousseau prétend démontrer dans son travail, qu'il en est ainsi.

C'est sur ce point seulement que nous avons voulu le réfuter, et nous soutenons que nous n'avons été, en cela, que le îidèlc interprète de la raison et de la morale chrétienne. » (Harmonies de la raison et de la foi, art.

SPECTACLES, p. 1584).

Nous avons dit, en commençant, que la réflexion et l'expérience n'ont fait, depuis que nous écrivions l'étude qu'on vient de lire, c'est-à-dire depuis environ vingt ans, que nous aiï'crmir dans notre jugement, et nous sommes témoin, cet été même, dans la localité que nous habitons près de Paris, d'un fait qui le coniirme encore davantage.

Depuis que le second empire, dans son mouvement de libéralisme qui fut une sorte de volte-face sur sa méthode de compression antécédente, et qui, à en juger par les huit millions de oui de son dernier plébiscite, l'aurait préservé d'une chute imminente si un étranger injustement attaqué n'était venu comme une foudre de Dieu, lui dire, par les faits : redderationem villicationis tuse, et le précipiter impitoyablement dans le premier néant d'où il n'était sorti que par le crime, depuis, disons-nous, que le second empire, dans ce mouvement de libéralisme, donna aux théâtres une liberté qui dure encore, il s'est formé, à quelques pas de notre demeure, un petit théâtre sous tente où l'on donne chaque soir des représentations dramatiques à vingt et trente centimes les places; on n'y joue, dit-on, quedes piècesmorales ; mais le réperoirenouveau en a tant de mauTaises !.. On ne les répète que deux ou trois fois au plus, en sorte que tous les jours il y a salle comble ou à peu près. La société n'y est pas distinguée ; elle se compose de ce qu'il y a de plus commun dans la population ouvrière, mais on ajoute qu'on ne s'y tient pas mal. Les acteurs, selon le dire général, font rire ou pleurer au profit de Dieu, de la morale, de la religion et de la vertu. Quoi de plus beau et de plus utile que cette prédi-

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cation populaire par les jeux scéniques? Ces jeux, ainsi conduits, n'amuseraient pas, sans cloute, notre société lettrée des quartiers riches de Paris; il faut à cette société tout autre chose, il lui faut le voluptueux ballet et les pièces à la morale douteuse; il lui faut le vice luxueusement vêtu ; si vous lui donnez aujourd'hui un spectacle renouvelé d'il y a vingt ans, tel que les Crochets du père Martin, dont la leçon pour les jeunes gens est d'or, le grand acteur Paulin Menier aura beau y jouer son rôle d'uin' manière parfaite, on ne lui accordera qu'un succès bien froid qui sera à peine un demi-succès, tandis qu'on courra avec frénésie aux essais de réhabilitation de la prostituée, et aux danses lascives. Mais laissons ce qui se passe dans la cité, et ne parlons que du petit théâtre notre voisin. Niiir ;i\Diis dit ce qui s'y fait en quelques mots; or quel mal pourrait y voir le plus grave moraliste? et ne \ . 1 1 1 1 il pas mieux que la jeunesse ouvrière aille là s'instruire, entendre de bonnes leçons, puiser la morale dans de bons exemples mis en action, s'attendrir le cœur disposé à devenir dur, apprendre à rire aux dépens du mal, et se récréer sagement, que d'aller passer la soirée dans les maisons de jeu, d'ivrognerie ou de débauche ? Le Nom.

DRAPEAUX (Bénédiction des). Cette cérémonie se fait avec beaucoup d'éclat, au bruit des tambours , des trompettes et mémo de la mousquetterie des troupes qui sont sous les armes. Si la bénédiction a lieu dans une ville, elles se rendent en corps dans l'église principale; là l'évèque ou quelque ecclésiastique de marque, bénit et consacre les drapeaux qui y ont été portés plies, par des prières, des signes de croix et l'aspersion de i eau bénite : alors on les déploie, et les troupes les remportent en cérémonie. Voyezle détail dans les Elcmi'uls de l'art militaire, par M. d'Héricourt.

(Juelques incrédules ont conclu de là que l'Eglise approuve la guerre et l'effusion du sang. Il n'en est rien ; mais par cette cérémonie elle fait

souvenir les militaires que c'est Dieu qui accorde la victoire, ou punit les armées par des défaites ; qu'il faut bannir des armées les désordres capables d'attirer sa colère, s'abstenir de tout acte de cruauté qui n'est pas absolument nécessaire pour vaincre l'ennemi, respecter le droit des gens, même au milieu du carnage. Voy.

Guerre.

« Les soldats, dit le maréchal de » Saxe, doivent se faire une religion » de ne jamais abandonner leur dra- » peau, il doit leur être sacré; et l'on » ne saurait y attacher trop de côré- » monies pour le rendre respectacle » et précieux. Si l'on peut j parvenir, » on peut aussi compter sur toutes » sortes de bons succès; la fermeté » des soldats, leur valeur en seront » les suites. Un homme déterminé, » qui prendra en la main leur dra- » peau, leur fera braver les plus » grands dangers. » Cela est prouvé par l'exemple des Romains ; ils rendaient aux enseignes militaires un culte idolâtre et superstitieux, et cet excès leur a été reproché par nos anciens apologistes. « La religion des » Romains est toute militaire, disait » Tertullien; elle adore les enseignes, » jure par elles, et les met à la tète » de tous les dieux. » Adv. gentes, c. 13. Le Christianisme, en détruisant le culte idolâtre attaché aux drapeaux, n'a pas voulu détruire une vénération si utile au service militaire; l'usage de les bénir est fort ancien.

Sur la tin du neuvième siècle, l'empereur Léon le Philosophe recommande aux capitaines de faire bénir leurs enseignes par des prêtres, un ou deux jours avant de partir pour une expédition. Mém. de l'Acad. des Inscript., t. 63, z'n-12, p. 2 et 10.

Comme les images des dieux étaient peintes ou sculptées sur les enseignes des Romains, que les soldats croyaient combattre sous la protection de ces fausses divinités, et leur rendaient un culte idolâtre, les premiers chrétiens eurent pendant quelque temps de la répugnance à exercer la profession des armes; ils craignirent de paraître prendre part à ce culte superstitieux.

C'est à cause de ce danger que Tertullien décida, dans son livre de Co-

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