II
non-seulement au point de vue de la pensée, mais encore au point de vue du style et de l'art pur. Nous ne voulons nous arrêter, dans ce petit article, qu'à la considération de l'art et de la forme ; et sous ce rapport nous voulons signaler une des causes et même des grandes causes de cette décadence.
Lafacilitédepublication des œuvres de l'esprit qu'a engendrée l'imprimerie a fini, dans notre temps, par transformer la fonction d'éditeur en un métier de commerce que l'on ne pratique plus qu'en vue de s'enrichir, et dans l'exercice duquel on ne vise absolument qu'à l'intérêt du jour présent. Il en est résulté une mode do relations entre les éditeurs et les auteurs qui sont les producteurs intellectuels, et entre les éditeurs et les imprimeurs, qui sont les producteurs matériels, tel qui' le résultat immédiat doit être la décadence de l'art et du style.
D'abord, en ce qui concerne les imprimeurs, il y a, de leur part, pour que la publication soit correcte, une dépense de soins, de temps, de travail, de correction en un mot, qui est indispensable. Si cette dépense n'est pas faite, l'édition est chargée de fautes, de mots changés, de coquilles, de mauvaises ponctuations surtout, d'oublis, et le reste : or, li! meilleur style, édité de la sorte, parait mauvais, et le devient en ell'et.
On dira: l'auteur revoit ses épreuves; mais il faut bien se mettre dans l'esprit , que l'auteur est toujours un très-mauvais correcteur de ces détails; il lit bien, sans s'en apercevoir, ce qui est mal en réalité; son œil, qui ne fait pas métier de correcteur, passe une foule de fautes; et d'ailleurs, pour la raison que nous allons expliquer plus loin, il ne peut pas revoir assez bien ce qu'il corrige ; il est obligé de réserver pour sa composition un temps qu'il n'a pas le moyen de donner à la correction de ses épreuves, et d'apposer son bon à tirer avant d'être revenu assez de fois sur l'épreuve. Ce qui lui échappe est, au reste , besogne de l'imprimerie dont il n'est pas un des correcteurs, et non la sienne.
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Or, d'où provient ce grand vice dans les éditions? D'une seule cause:
de ce que l'éditeur fait à l'imprimeur des conditions trop dures, ne le paie pas assez. Voilà pour les rapports de l'éditeur à l'imprimeur. Il y a, dans ce vice, non-seulement un manque d'honnêteté à l'égard des lecteurs, mais aussi un très-mauvais calcul et une grande maladresse, dans laquelle
ne tomberaient pas les éditeurs, s'ils étaient généralement [dus instruits ; car on finit par s'ennuyer delà difficulté qu'on éprouve à lire leurs éditions, et on ne les achète plus; mais l'effet ne se produit qu'à la longue et celui du jour présent, qui consiste ;i l'aire moins de dépenses en payant meilleur marché, est le seul qui les préoccupe.
Le même vice est bien plus grand et bien plus radical si un le considère dans les relations de Y éditeur avec faut eu?'. Ce dernier n'est point, en général, un bon commerçant; souvent même il ne l'est pas du tout; la ruse lui est inconnue ; il est naïf, facile à tromper, e1 surtout facile a vaincre par la fatigue que lui cause toute discussion d'argent ; à part quelques rares exceptions l'auteur est un agneau qui se laisse égorger sans se plaindre, trop préoccupé qu'il est de pensées supérieures a la pratique des chose9 île <■!■ monde. L'éditeur, .ni contraire, n'a de préoccupation qui' l'intérêt matériel ; il a, d'autre part, l'habileté acquise dans son métier ; et l'auteur devient pour lui tout naturellement la matière exploitable ; ce sera sur le le prix qu'il lui paiera ses ouvrages, que l'éditeur trouvera son profit le plus net et le plus immédiat ; il ne lui donnera donc que le moins possible ; il lui donnera si peu que celui-ci n'aura pas le temps de travailler assez ses productions; car l'argent et le
temps, c'esl une seule et même chose.
L'auteur sera donc obligé par les nécessités de la vie , qui se feront sentir souvent sans qu'il les ait même prévues et calculées, de se retirer sur la quantité, en négligeant la qualité ; il prendra l'habitude de composer trop vite, de ne pas assez travailler sa phrase, de la laisser passer telle qu'elle lui est sortie du premier jet,
sans revenir dessus, la limer, la polir, la rendre plus claire, plus concise plus correcte ; et de tout cela il résultera que l'art ira en déclinant. Le fond des choses ne perdra pas sans doute ; mais la forme perdra beaucoup ; et la cause unique aura été dans le calcul intéressé de l'éditeur.
Que sera-ce, si, comme il arrive quelquefois, l'éditeur va jusqu'à rendre responsable matériellement l'auteur des corrections qu'il fera faire à l'imprimeur sur l'épreuve, lesquelles sont pourtant une dernière toilette à laquelle tient si souvent tout le lustre de la phrase?
Prenons le premier auteur venu en exemple parmi les anciens — j'entends par anciens ceux qui ne sont pas tout à fait modernes — prenons Hergier, dont les écrits nous passent sans cesse sous les yeux. A part quelques imperfections de style qui tenaient à son goût particulier et qui ne sont que des imperfections relatives, ce théologien écrit d'une manière très-claire, très-facile à comprendre ; c'est le style de Voltaire à peu près et de son école ; il est vrai qu'il est plus facile d'être clair et limpide à ce point, quand on n'émet que des pensées simples, communes, dont les sentiers sont rebattus, et qui n'ont rien de ce tire-d'aile vers l'inconnu qui caractérise les grands auteurs, tels que Platon, Augustin, Leibnitz, Malebranche, Fénelon, Spinosa, Kant et quelques autres; Voltaire et tous les prosateurs de son espèce n'ont jamais ces tire-d'ailes, et peuvent être clairs. Mais, il y a une autre raison qui se rattache aux intentions de cet article. Tous ces auteurs, clairs comme lîergier, trouvaient le temps de travailler leur phrase, et la travaillaient beaucoup. On peut en donner des preuves historiques :
sans citer ceux qui, comme Million et Rousseau, passaient des heures sur une phrase, la copiaient et la recopiaient, faisant pour leur prose ce que Boileau conseillait de faire principalement aux poètes :
Viogt fois sur le métier r.-mettez votre ouvrage. l J ulissez-le sans cesse et le repolissez.
Sans citer tous ces écrivains, citons
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seulement Bergier lui-même qui avait recopié, par exemple, jusqu'à troisfois sou grand traité de la religion. Nous sommes obligés, nous autres, de donner tout simplement à I imprimeur notre premier brouillon, souvent sans avoir même eu le temps de le relire, et toujours après ne l'avoir revu que le plus rapidement possible, comme nous l'avons écrit c irrente oalamo.
N'est-il pas évident qu'il doit résulter de ce vice un affaissement général de l'art d'écrire ? et n'est-il pas évident aussi qu'il eu résultera, a la longue, nue fatigue du public qui lui ôtera le goût des livres sérieux, et Unira par ruiner les éditeurs, en sorte qu'ils auront, en tiu de compte, fort mal calculé eu faisant du marchandage avec les auteurs. N'est-ce pas, en effet, ceux-ci qui sont la grande cheville ouvrière dans le mouvement littéraire ' N est>-ce pas d'eux que part le mérite des œuvres î Ne sont-ils pas tout dans l'affaire des livres ; et ne '■ pas avec eux qu'il conviendrait d'être h 1 plus large, afin de leur laisser le temps de faire tout à fait bien selon la puissance de leurs facultés ? Il n'en est pas ainsi ; on les condamne à produire le 'plus vite possible, a mal faire. Ou les prend par la faim, et on fait tomber l'art, et on fait tomber, en même temps, sa propre industrie.
ainsi que la littérature baisse tous lesjoursd une manière effrayante; elle dépérit par l'excès même de sa vulgarité.
Et dans tout cela, point de reproche à faire à chaque éditeur en particulier; à moins de cas exceptionnels, mi l'un profiterait de la mauvaise position d'un auteur, comme l'usurier profite de la position nécessiteuse du pauvre ; chacun d'eus ne fait que soutenir de sou mieux la concurrence, eu tuant toutes les cordes qui sont
à sa disposition. Le coupable, c'est le dre moral général ; c'est la coutume ; c'est la mode; c'est le vice social de la spéculation surtout.
I.a véritable restauration de la littérature ne se fera qu'à la suite de sa chute complète et de celle des industries dont elle est l'âme, dans sa mort.
Le Nom.