ELIMINATION DE L'ABSOLU
{Théol mixt. philos, ontol.) — Nous avons eu ave.' le fameux l'roudlion, une discussion sur l'absolu ; cette
discussion commençaen 1849, époque OÙ nous fîmes sa connaissance , et elle dura, sans être jamais close, jusqu'à sa mort, c'est-à-dire en 1865.
Nous allons la résumer dans cet article, en reproduisant textuellement nos réponsts réciproques à l'un et à l'autre, et ce n'est pas à noire mémoire que, nous aurons recours pour cette reproduction ; si nous n'avions qu'elle pour nous servir de guide,
nous n'oserions entreprendre un tel travail, dans la crainte qu'elle ne fût infidèle ; nous ne ferons que reproduire des ebosesécrites et imprimées.
11 s'agit du principe le plus capital en tbôologie comme en philosophie, puisqu'il " s'agit de l'existence de Dieu.
Nous avions réduit la démonstration de Dieu à ce terme simple, Nécessité de l'absolu; et nous avions conclu qu'il ne pouvait pas exister de véritable athée, parce qu'il nous semblait impossible qu'une raison humaine niât l'absolu tout en admettant, ainsi qu'elle ne peut s'en dispenser, le relatif, le second supposant le premier avec nue évidence algébrique (V. absolu).
Cependant nous avionslu, dans des ouvrages de Proudhon, beaucoup de choses qui nous paraissaient forl louches à ce sujet, et, entre autres, dans un article du journal le Peuple '7 mai 1849), où il se défendait, à sa manière, d'être athée, et accusai! de l'être les déistes et les calboliques, cette proposition :
« L'absolu est une conception nécessaire de la raison, mais sans réalité. »
C'était, pour nous, la seule manière véritable d'être athée. Au-i modifiâmes-nous, à son occasion, notre première pensée sur l'impossibilité de l'athéisme raisonné, et fûmesnous porté à considérer cet esprit étrange comme faisant exception, comme étant réellemenl athée, et tout ce qu'il disait, d'ailleurs, à rencontre, comme n'étant que de Fart
pur.
C'est alors (lui' nous eûmes occasion de le voir chez un de nos amis.
pour la première fois. Nous portâmes, déprime saut, la conversation sur l'absolu ; nous lui dimes à peu près ce qui suit :
« Accorder la réalité objective de l'absolu, c'est accorder Dieu, j'entends le Dieu des pbilosophies tbéistes et de toutes les religions. »
« Oui. » répondit-il .
« Eh bien ! repris-je, il me semble impossible qu'un homme de sens n'admette pas cette réalité objective
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de l'absolu, puisqu'il y a des relatifs.
Sur quoi donc s'appuieraient ces relatifs ? Il y a des êtres soutenus, c'est le fait indéniable de notre existence, ne leur faut il pas un soutenant ? Il y a des êtres mus ; ne leur faut-il pas un moteur ? Il y a des êtres précédés ; ne leur faut-il pas un précédant ? Et ainsi de toutes les relations. L'un est absolument nécessaire à l'autre ; et iiiinme le relatif existe, il vous est impossible de nier l'absolu, parce que, s'il n'existait pas dans un en soi nécessairement éternel, il n'y aurait rien.
" N>>n, reprit-il, Y absolu n'est point un réel objectif; il n'est qne dans notre entendement. C'est une création nécessaire de la raison, mais sans réalité. »
« Il y a donc alors, lui dimes-nous, des soutenus sans soutenant? »
« oh ! reprit-il, vous m'introduisez là un passif et un actif ! eh
bien ! les phénomènes se soutiennent les uns les autres. »
Le lecteur peut se figurer tout ce qui put être dit sur ce thème ; mais nous ne pûmes pas, dans cette soirée, faire sortir de ce cul de sac notre célèbre interlocuteur. Toute la conversation, de son côté, revint a sa phrase de l'article du Peuple que nous avons citée, malgré la richesse de formules diverses dont il uemanqua pas de la revêtir.
Cette conversation, qui ne fut pas très-longue, nous confirma dans mitre con\ iction que nous avions enfin rencontré un véritable athée raisonnant son athéisme, et employant son talent d'artiste écrivain pour le couvrir à sa manière.
Tel fut le point de départ de la discussion sans tin, dont nous allons maintenant citer les principales argumentations départ et d'autre, telles qu'elles ont été publiées.
Il résulte de ce qui précède, qu'à cette date Prondhon ne parlait pas à' élimination de l'absolu; il posait seulement les deux principes suivants;
L'absolu est un concept nécessaire de la raison.
Cette conception de la raison est ans réalité objective.
Sur le premier principe faisons
seulement cette remarque en vue de ce qui arrivera plus tard : comment Proudhon pourra-t-il prétendre, un jour, éliminer du domaine de laraison un concept nécessaire de la raison ?
Sur le second, faisons cette autre observation, qu'il est la négation la plus radicale de Dieu qui puisse être émise, et qu'il constitue l'athéisme le plus évident ; d'où il suit que nous sortîmes de ce premier entretien avec le grand lutteur de l'époque bien résolu à l'accuser franchement et carrément d'être le seul athée véritable que nous eussions jamais rencontré.
C'est ce que nous fîmes dans un passage de nos harmonies; nous venons de chercher ce passage sans pouvoir tomber dessus, mais en voici un autre plus important, dans lequel nous raisonnions contre le principe athéiste émis par Proudhon, de la manière suivante; qu'on nous permette de citer celui-là in-extenso à cause de son importance. Il est tiré de l'article ontologie, et il s'agit dans ce passage de réfuter une hypothèse consistant à dire que le relatif seulest en tant que substance et en tant que mode, en d'autres termes, qu'il n'y a eu réalité que 'les relatifs !
« Cette hypothèse, disions-nous, est celle de toutes les tbéories athées.
Quand on admet l'absolu, on admet Dieu, et ce qui reste à examiner, c'est la question du non-Dieu, ou de la créature, que nient les panthéistes en disant qu'il n'y a pas de créature, ou qu'elle entre comme élément dans l'essence de Dieu ; mais quand on nie l'absolu sans se nier soi-même, on nie Dieu directement pour n'admettre que les contingents, les perfectibles, les relatifs, et l'on cherche à donner une apparence générale de raison à son système en évitant d'approfondir la question de l'être, s'en tenant aux phénomènes, et disant, en gros, que les relatifs se rattachent les uns aux autres, comme anneaux d'une chaîne indéfinie. Proudhon, puissant dialecticien, et grand observateur des combinaisons phénoménales, dont il fait son étude exclusive, a renouvelé, dans notre siècle, cette manière de procéder,
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laquelle consiste, en résultat, à jeter le voilé sur le fond des choses, et à s'en tenir aux faits observables. Un jour nous eûmes occasion d'argumenter quelque temps avec lui sur l'absolu, et, poussé par notre série logique, il produisit, pour dernière réponse, cette proposition d'où il nous fut impossible de le faire sortir : les phénomènes relatifs se soutiennent les uns les autres. Cette réponse est, en effet, le cul de sac où s'asseoit nécessairement tout système atbéiste ; les variations ne peuvent porter que sur les manières diverses d'entasser résultats sur résultats , d'engrener rouages avec /rouages, et ces manières sont en nombre infini. lien est de ce point comme des machines à vapeur : si vous ne voulez pas descendre, parla conception, jusqu'à la vapeur même, qui est la force motrice, il vous sera facile de passer votre vie à imaginer des transmissions de mouvement de toutes les espèces ; c'est le labyrinthe inépuisable de la mécanique d'application ; mais si vous voulez descendre à cette force motrice, vous vous expliquez tout immédiatement, par un saut jusqu'à la cause, sans même rien comprendre.
aux enchaînements des effets, sinon en imaginant, en gros, que le mouvement engendré peut se communiquer selon des combinaisons à l'infini. Que dirait-on du physicien qui passerait sa vie a rêver >ur ces combinaisons sans jamais vouloir ouvrir les yeux sur la force motrice, el en s'acharnant à la nier'.' Evidemment ses travaux seraient en pure perte en tant qu'explicatifs de 1 ensemble des résultats : il en est ainsi de l'athée ; il perd son temps à reculer, de degré en degré, le mot de l'énigme; et, ne voulant jamais y arriver, il a pour dernier refuge la proposition fameuse n'expliquant rien et prétendant expliquer tout : (es effets se produisent les uns les autres ; les soutenus se soutiennent les uns les autres ; les contenus se contiennent les uns les autres ; les précédés se précédent les ims les autres ; les mus se meuvent les uns les autres, etc. ? C'est cette proposition que nous avons à réfuter; et nous la réfutons par un raisonnement à priori
sur l'être; car elle est impossible en soi, en ce qu'elle implique contradiction ; et par un raisonnement éi posteriori, sur le moi, dont les phénomènes de conscience impliquent la réalité de l'absolu.
« 1° Impossibilité éi priori de l'existence du relatif sans l'absolu.
« Le relatif en substance est le soutenant qui est soutenu avant de soutenir ; en étendue, le contenant qui est contenu avant de contenir ; en durée, le précédant qui est précédé avant de précéder; en force, le produisant qui est produit avant de produire. Ces propositions sont incontestables, puisqu'elles ne sont que le résumé de nos définitions de termes, et que nous n'argumentons que sur les idées fournies par ces détinitions (1).
« Donc supposer que le relatif existe seul, ou que tout est relatif, c'est supposer le soutenu sans soutenant, le contenu sans contenant, le précédé sans précédant, le produit sans produisant.
« Or, pareille supposition est contraire an deuxième axiome (2), et implique contradiction.
« On cherche à éviter cette contradiction en supposant une multitude d'êtres relatifs dont chacun se conçoit en particulier, vu qu'on lui donne un soutenant, un contenant, un antécêdant, an produisant dans un autre relatif que l'on trouve au delà et ainsi à l'infini, suit par série rectiligne de causes toujours différentes, soit par série curviligne de retours périodiques ; mais on ne fait qu'embrouiller la question autant que possible, et, dans ces nuages, la contradiction reste. En ell'rl :
« Le tout pris en général est conçu par l'esprit d'une manière claire et complète ; il est conçu ainsi par celui même qui soutient l'hypothèse, puisqu'il ne peut la soutenir sans affirmer ce tout, afin de le dire relatif, et de .
nier en lui l'absolu. Or, dès là que ce tout est affirmé relatif, il es1 affirmé formant un ensemble qui est soutenu,
(1) Ces définitions se trouvent an commencement de 1 article ontologie de nos harmonies. (1873.)
[2) Il y a de même, au commencement de l'article, mie série d'axiomes. (1873. J
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contenu, précédé, et produit, sans avoir ni soutenant, ni contenant, ni précédant, ni producteur, puisque, en dehors d ; tout conçu comme on l'a conçu, conçu métaphysiquement, il ne reste rien qui puisse jouer ces rôles de soutenant, de contenant, de précédant et de produisant.
Ce qui donne le change à certains esprits, c'est l'observation par laquelle l'athée attire leur attention sur la qualité de soutenant, contenant, précédant et produisant, qu'il attribue à chacun des relatifs; c'est, dit-il, un ensemble de causes, puisqu'il n'en est aucun qui ne soit supposé cause; et, par conséquent, il ne faut pas dire que le tout soit un soutenu, mais plutôt que le tout est un soutenant.
Nous répondons en ramenant la question à des termes clairs. Supposez-vous le tout soutenant sans être soutenu ? Alors vous rentrez dans l'hypothèse de l'absolu, dont vous ne voulez pas ; supposez-vous le tout soutenu sans être soutenant ? Alors vous retombez dans l'absurdité du soutenu sans soutenant ; supposez- \ous le tout soutenant et soutenu tout à la fois? Alors ce n'est pas sur sa qualité de soutenant qu'il faut porter notre attention, puisque cette qualité n'est relative qu'à ce qui est postérieur de postériorité de raison, et que cela nous importe peu, mais bien sur sa qualité de soutenu qui est la seule intéressante, quand il s'agit de concevoir sa possibilité et de rendre compte de son être; or, puisque vous le prétendez soutenu, pour le dire relatif, et pour nier l'absolu, dont vous ne voulez pas, vous l'affirmez soutenu sans soutien , et vous retombez nécessairement dans l'abime que vous vouliez ne pas voir.
« Si l'on détaille cet argument en l'appliquant aux quatre rapportssubstautiels du relatif que l'on prétend exister seul, on obtient toujours les mêmes résultats .
« Quant à la substantialité proprement dite, imaginez, si cela vous plait, une série indéfinie de soutenants soutenus les uns par les autres, cette série supposera un soutenant premier qui ne soit pas sou-
tenu par un autre, et qui soit la base de toute la pyramide ; et si, pour nier l'absolu, vous retirez ce soutenant non soutenu, vous anéantissez la pyramide entière, vous la rendez impossible à priori en la disant former un tout soutenu qui n'est soutenu par rien, c'est-à-dire qui n'est pas soutenu, c'est-à-dire encore qui est et n'est pas tout à la fois.
« Quant à l'espace, imaginez des orbes comme celui des cicux, se contenant les uns les autres, et tous coutenus, parce que tous sont relatifs, vous n'arrivez, par le concept, qu'à un grand orbe, total qui est encore contenu et limité ; mais ce contenu étant sans contenant, n'est contenu par rien, d'après votre hypothèse ; or, un contenu qui n'est pas contenu, dites-nous cequec'est, sinon une absurdité dépourvue de sens.
Osez dire plutôt que ce grand orbe est contenant sans être contenu; il n'y aura plus contradiction; mais alors, ce grand orbe est l'absolu, et vous avouez votre défaite.
« Quant à la durée, imaginez la série indéfinie des âges ou des jours se précédant les uns les autres, vous n'arrivez qu'à une durée totale, laquelle ne peut être que précédant sans être précédée, c'est-à-dire éternelle, ou encore précédée. Dans le premier cas, vous accordez Yabsolu, en accordant l'être éternel, puisque, sous ce rapport, l'éternel est le complet, l'insusceptible d'agrandissement, dans le second, ou vous dites quecette succession totale est précédée par quelque chose qui n'est pas précédé, et alors, vous accordez encore l'absolu, eu le distinguant du temps relatif; ou vous dites qu'elle n'est précédée par rien, c'est-à-dire précédée sans un précédant, c'est-à-dire encore précédée sans être précédée, c'est-à-dire enfin, étant sans être ; absurdité toujours la même et toujours aussi claire.
« Enfin, quanta la force, imaginez une série indéfinie de produits.d'elfets, de mouvemeuts, se produisant, se causant, s'activant les uns les autres ; vous en avez le droit, mais j'ai le droit aussi de vous demander raison de la série totale, à laquelle s'élèvent
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