‹ Dictionnaire de théologie approprié au mouvement intellectuel de la seconde moitié du XIXe siècle par l'abbé le Noir. Volume 3 (volume 5)Chapitre 101 sur 110 · U DIE · texte numérisé non relu

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blés comme ceux de l'espace et de la durée. Tous avaient raison, mais ils ne se comprenaient pas toujours.

« Venons maintenant aux arguments de M. Bailly qui s'adressent aux démonstrations de l'existence de Dieu, tirées de l'idée de l'infini.

« A l'argumentation de Clarke sur l'espace absolu et le temps absolu pour déduire de ces attributs la nécessité d'une substance absolue qui en soit le sujet, il oppose une impossibilité apriori, celle ou serait l'esprit humain d'embrasser l'espace et le temps, d'embrasser l'infini, pour en déduire le distinct delà substance; il nie d'ailleurs la valeur absolue du principe : que tout soutenu implique un soutenant ; et enfin il opposeà Clarke Leibnitz, sans attribuer plus de valeur aux arguments de ce dernier.

Nous avons répondu à la première difficulté en traitant de la démonstion de Dieu comme possible ; et le fait que nous trouvons en nous de l'idée positive de l'immensité et d9 l'éternité, suffit pour y répondre ; on n'argumente pas contre un fait.

Nous avons aussi résolu la seconde si tant est qu'elle ait besoin d'être résolue : car l'évidence du principe qu'un soutenu a besoin d'un soutenant est encore un fait-idée que chacun trouve en soi, et peut-on ne pas adhérer à l'évidence ?

Quant à la discussion de Clarke et de Leibnitz, ces deux grands hommes ne s'étaient pas compris. Clarke entendait par le temps la durée en soi, à son degré suprême, qui est l'éternité, et par l'espace, le contenant universel, absolu, par conséquent indivisible comme l'éternité; tandis que Leibnitz conservait aux mots de temps et d'espace la signification commune qui est celle de la durée successive, limitée, divisible, et de l'étendue toujours susceptible d'augmentation, et divisible aussi par là même. Il suit de là que Leibnitz avait raison, dans son esprit, quand il disait que faire de l'espace un attribut de Dieu, c'était introduire la divisibilité dans son essence, et que Clarke avait également raison de nier cette déduction, vu ce qu'il entendait par l'espace. L'an-

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tinomie, comme toutes les antinomies, reposait sur une équivoque. Il est fâcheux qu'ils ne s'en soient pas aperçus.

« M Bailly, parlant de Platon et de Bossuet lorsqu'ils déduisent la nécessité de Dieu de l'idée qui est en nous des lois absolues, dit qu'on pourrait les conduire à une contradiction en leur demandant si ces lois font partie de Dieu ou si elles sont hors de lui. La réponse est simple; toutes les lois absolues sont les lois de l'essence même de Dieu ; il leur est soumis, comme un être estsoumis à sa nature; elles for-' mentlarichesse de son intelligence, que saint Augustin appelait la région de la vérité éternelle; elles sont l'absolu même de son être, et celles que nous concevons sont une manifestation qu'il nous donne lui-même d'une partie de sa beauté. C'est en lui, dit Bossuet, que je vois ces vérités éternelles quoique d'une manière qui m'est incompréhensible; quelle contradiction y a-t-il dans cette admirable doctrine?

Aux preuves de saint Anselme et de Descartes tirées de l'idée d'un être souverainement parfait, qu'il appelle des preuves a priori , quoiqu'elles soient a posteriori comme nous l'avons fait voir, il oppose deux antinomies et une argumentation de Kant.

La première antinomie est insignifiante. « Si Dieu est infini, la terre, « les astres, les animaux, les végé- « taux doivent être en Dieu, sans quoi « il ne serait pas l'infini. » Rien de plus clair, l'infini étant le contenant premier universel, tout est en lui, mais non comme faisant partie de son essence, excepté en idée, parce qu'il est absurde de dire qu'il ait besoin, pour être l'infini, c'est-à-dire sans limite, de ce qui a une limite, et qu'il est impossible de mettre à la fois dans son essence la présence d'une limite et l'absence d'une limite. Quant à l'idée qu'il a du fini, elle n'est ni limitée niindéfinie, elle est complète, voilà tout ; mais d'une manière que nous ne pouvons pas nous représenter.

La seconde antimonie est celle-ci.

Si l'idée de la perfection souveraine prouve la réalité d'un être souveraiment parfait, l'idée de l'imperfection

souveraine que nous avons également, par antithèse, prouve de même la réalité d'un être souverainement imparfait. « Je conçois, dit-il, en retournant l'argument d'Anselme, un être souverainement imparfait et je dis qu'il existe, car s'il n'existait pas dans la réalité, il ne serait pas souverainement imparfait. » Et de là des phrases peu sensées, comme on en conçoit, sur Dieu et le diable.

« Nous avons prévu cette objection quand nous avons mis en opposition l'idée de l'être complet et l'idée du non être complet, du néant. L'idée de l'imperfection souveraine, étant l'idée du néant, implique l'absence de sujet dans l'imperfection souveraine, puisqu'il est mieux d'être d'une manière quelconque que de n'être en aucune manière; donc, en appliquant la formule de l'archevêque de Cantorbéry, on a pour conclusion: l'être souverainement imparfait n'existe pas; puisque s'il existait dans la réalité, il ne serait pas souverainement imparfait.

Ce qui est précisément l'inverse de la conclusion de M. Bailly. Lequel des deux de lui ou de saint Anselme était le meilleur logicien?

« Venons à Kant, qui ne fut pas le premier à contester la valeur de l'argument d'Anselme et de Descartes, tiré de l'idée de l'infini, considérée en tant qu'elle attribue à son objet l'existence comme essentielle ; avant Kant on contestait, dans les écoles, la valeur de cet argument avec la même raison que ce philosophe lui opposa plus tard: « Ceux qui pré- » tendent, dit-il, que l'existence né- » cessaire de Dieu résulte de son » idée, confondent la nécessité logi- » que ou celle qui lie un attribut à » un sujet , avec la nécessité réelle » des choses. Quand je dis : le tri- » angle est une figure qui a trois » angles, j'indique un rapport néces- » saire et tel que, le sujet une fois » donné, l'atribut s'y attache inévi- » tablement.... mais, tout disparais- » sant, attribut et sujet, il n'y a plus » de contradiction possible. »

« Le lecteur comprend la conséquence à tirer. Dieu est le sujet, l'existence est l'attribut. Il y a contradiction à nier l'existence du sujet après le

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sujet posé, comme il y a contradiction à nier les trois angles du triangle après le triangle posé, mais il n'y a pas contradiction à supprimer le tout, pas plus dans un cas que dans l'autre. Cela revient à dire ce qu'on disait dans les écoles que, la pensée n'im-

F osant aucune nécessité aux choses, argument cartésien suppose la question par la position même du sujet.

« Ces raisons sont vraies et détruisent la force de l'argument, si on le comprend comme Kant et les autres le comprenaient, c'est-à-dire comme un argument véritablement a priori.

Mais posé comme nous l'avons posé, elles ne l'attaquent point.

« L'idée ne rend pas les sujets nécessaires, mais elle est une révélation de leur possibilité ou de leur nécessité, ou de leur existence, ainsi que des rapports essentiels entre les sujets et les attributs. C'est à ce titre de révélation qu'il faut la prendre ici. S'il n'y avait pas, dans la réalité des choses, au moins en tant que possibles, des figures à trois angles, l'esprit humain aurait-il l'idée du triangle ? Non, car on ne peut inventer l'idée claire de ce qui est impossible, parce que ce qui est impossible est contradictoire, et que le contradictoire, c'est-à-dire le formé de deux éléments qui se détruisent, ne peut être l'objet d'une idée positive. Peuton avoir l'idée d'imepaitie plus grande que son tout? Donc l'idée d'un sujet à qui l'existence est essentielle prouve au moins, par sa présence en moi, qu'un tel sujet est possible dans la réalité des choses. Or, comme nous l'avons déjà dit après Leibnitz, si ce sujet n'était pas réellement, il ne serait pas possible, il serait contradictoire, et nous n'en aurions pas l'idée.

« Cela est clair pour moi comme il est clair que le tout est plus grand que sa partie, et je n'en demanderais pas davantage pour affirmer Dieu sans crainte de me tromper. L'idée du triangle me pousse à conclure la possibilité seulement du triangle ailleurs que dans mon idée, parce qu'elle n'implique pas l'existence essentielle ; l'idée de Dieu me pousse, par sa nature, à conclure la réalité de Dieu, ne serait-ce qu'en passant par sa possibi-

lité qui implique clairement, dans mon esprit, la réalité même, parce que cette idée ne peut le représenter sans le représenter existant.

Nous ajoutons que cette idée de Dieu serait impossible à construire par une activité quelconque avec les données du monde fini, sans une réalité objective qui en soit tout ensemble l'imprimeur et le modèle.

C'est ce qui nous mène encore une fois, et la dernière, à la réfutation de la grande objection de M. Bailly, servant de point central à son œuvre, contre toutes les preuves de Dieu et surtout contre la preuve de prédilection des cartésiens, tirée de l'impossibilité où se trouverait notre imperfection d'imaginer le parfait si le parfait n'était pas pour s'imaginer lui-même en nous.

« Nous venons déjà d'en donner des raisons radicales fondées sur ce que, l'être souverain étant impossible et contradictoire s'il n'était pas, il faut qu'il soit pour que nous puissions en avoir l'idée. Celles qui nous restent à donner seront fondées sur l'observation même de la nature du fini, et sur l'appréciation de ce qu'il nous est possible de concevoir avec cette base.

« L'auteur développe, sous toutes les formes et à toutes les pages, cette pensée que la construction de l'idée de l'infini est possible par la loi de progression appliquée au lini etàtout distinct qui se présente. Il suffit, selon, lui, que l'activité se lance a l'infini dans la voie progressive pour qu'il se perde forcément dans l'infini qui n'est que l'angle ouvert de son effort. Vous soulevez un poids, cela suffit pour que vous vous imaginiez un homme qui soulève le double, un autre qui soulève le triple, un autre qui soulève le quadruple, etc., et, en continuant sans fin, en prolongeant l'effort, vous obtenez celui qui soulèvera tout. Vous considérez un cercle dont le rayon est A et la surface B ; poussez, par la loi de progressivité, ce cercle à l'infini en l'agra dissant indéfiniment, vous obtenez pour A uue longueur infinie, et pour B une surface infinie, mais alors vous êtes sorti de la progression, vous êtes dans l'angle ouvert, dans le vague, dans l'indôter-

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miné, qui est l'infini et qui n'est une réalité qu'en tant qu'acte ou effort sans limite posée.

« Inutile a" exposer plus longuement cette explication qui est le but de la théorie de la raison....

« Nous répondons 1° qu'avec cette théorie M. Bailly n'obtient, pour résultat, que deux choses :

« Lapremière,c'estle fini déterminé qui s'arrête à la limite conçue par l'esprit, et qui, à quelque distance qu'on la place, n'est pas plus l'infini que la limite la plus raccourcie n'est le néant, son antithèse. Imaginez l'homme qui soulève notre système planétaire et autant de millions que vous voudrez d'autres systèmes avec celui-là, vous n'êtes pas plus avancé qu'au premier pas. Imaginez, par contre, celui qui ne soulève qu'un atome des millions de millions de fois plus petit qu'un grain de sable, pourvu qu'il soulève encore quelque chose, vous n'en êtes pas plus riche dans la formation de l'idée du néant, de l'idée de celui qui ne soulève rien; tous pouvez passer aussi facilement du système planétaire au rien que du grain de sable au rien, du grain de sable au tout que du système planétaire au tout. Mais si vous faites le saut dans ces deux extrêmes, vous tombez dans l'absolu positif, fixe, improgressible, où la progression ascendante ou descendante n'a servi de rien pour vous conduire.

« Le second résultat qu'obtient M.

Bailly, c'est le fini indéterminé, l'indéfini ; mais ce résultat n'est que la négation de toute idée, l'inconnu, ou si l'on veut, l'idée vague de la possibilité indéfinie d'augmentation ou de diminution, l'angle ouvert, comme il le dit — la figure est bonne — l'expiration de l'effort, la mort de l'idée, le dernier bâillement de l'esprit qui cesse de penser; mais est-ce là l'infini d'une part, le néant de l'autre?

Est-là cette idée positive qui dit tout, cette idée négative qui dit : rien ?

nullement, puisque c'est ou l'absence de toute idée, ou l'idée générale de l'indéfini, c'est-à-dire de la suscepti bililé d'augmentation et de diminutio du fini, idée qui n'a rien de commun avec les deux autres idées de l'absoln

et du néant, du tout et du rien.

« Nous lui répondons 2° que luimême nous fournit, eu mille endroits de son livre, des armes pour le battre toutes les fois, par exemple, qu'il pose ce principe : II est absurde de dire que le fini multiplié par le fini produise l'infini, auquel il pourrait ajouter celui-ci : il est absurde de dire que le fini divisé par le fini puisse produire le néant. Outre qu'il émet, sans s'en apercevoir, une vérité générale absolue qui eût suffi toute seule à Platon pour démontrer Dieu, que fait-il, sinon avouer l'impossibilité dans laquelle se trouve le fini de construire l'infini avec le fini seul, à quelques combinaisons qu'il le soumette. Il sait très-bien, en sa qualité de mathématicien, que toutes les combinaisons possibles sont implicitement renfermées dans l'addition et la soustraction et, qu'au delà des combinaisons déjà faites, il n'a encore à faire indéfiniment que des combinaisons semblables, qui ne peuvent produire qu'un semblable résultat, c'est-à-dire le fini, par cela seul que la base donnée était le fini. Qu'il allonge le rayon du cercleparunemultiplicationindéfinie, ilest bien certain, comme géomètre, qu'il n'obtiendra jamais qu'un cercle fini. Pourquoi donc nous parle-t-il d'une longueur infinie représentée par A? C'est une contradiction. Tout homme peut supposer sans peine un cercle dont il est le centre et dont la circonférence passe par les étoiles les plus éloignées, en allongeant • le rayon autant qu'il lui plaira. Mais il n'obtient ainsi rien qui approche de l'espace de Clarke ; il obtient le fini, quelle que soit la puissance de son effort, ou ce bâillement de l'esprit dont nous avons parlé qui lui fait dire en s'endormant ; ce serait toujours de même. Mais il n'est pas plus près de l'espace indivisible de Clarke, du point immense de l'être omniprésent omnicontenant et omnisoutenant dont la circonférence n'est nulle part comme disait saint Anselme, et le centrepartout, quel'enfant mesurant son cerceau.

« Nous répondons enfin, qu'en considérant l'infini comme le tout de l'être, le néant comme le tout du

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non être et le fini comme la progression des parties de l'être plus ou moins grandes se développant dans l'être, sous des limites au delà desquelles est, par rapport à chacune d'elles, le non être, — triple considération très-permise, puisqu'elle n'est qu'une des expressions de ma triple idée de l'être complet, du néant, et de l'être incomplet, — nous arrivons à cette déduction évidente que, dans la raison des choses, il serait impossible que l'intervalle fut rempli sans les deux extrêmes, et, par suite, que nous ne pourrions pas même avoir l'idée du fini si l'infini n'était pas d'une part, et le néant de l'autre.

Prenons pour exemple une fraction :

la priorité rationnelle est à l'idée d'unité et à l'idée de l'absence complète d'unité ; avec la première vous gardez une partie de l'unité, avec la steondevous en retranchez une partie, et sans ces deux opérations, qui ne sont que des applications des deux idées primitives de l'être complet, et du non être complet, l'idée de fraction serait impossible. Il en est de même des parties du cercle ; la priorité, en raison, est au cercle total et à l'absence totale du cercle. Bien loin donc qu'avec le fini une activité puisse construire l'idée du néant et de l'infini, c'est avec l'infini et le néant, comme conditions essentielles, qu'une activité peut construire l'idée du fini; et on voit clairement que ce qui se dit de l'idée doit se dire de la réalité des choses. Qui ne voit de la sorte que la partie serait métaphysiquement impossible sans le tout, puisqu'elle l'implique dans son essence même de partie.

« Avons-nous droit de conclure que ce ne sont pas les philosophes qui ont créé Dieu dans l'humante ?. . .

« Vous nous direz, ami, vous nous direz un jour, vaincu par les mathématiques, et par l'observation empirique de tous les faits humains individuels et sociaux , que les philosophes l'ont trouvé chez les peuples et dans leur conscience ; et vous appellerez sages ceux d'entre eux qui auront humblement, le long de cette grande route, suivi le troupeau. »

L'honnête athée auquel nous parlions de la sorte, il y a vingt ans, a été l'objet de nossympathies pratiques; nous avons, à l'occasion, demandé de ses nouvelles, et l'on nous a répondu qu'il était devenu fou. Ses idées ont d'autantplusprospéré qu'elles étaient moins solides; et les nôtres, qui étaient celles de la philosophie même, ont déserté peu à peu l'aréopage des lettresd'industrie, durant cette grande chute, a inondé le monde, meis l'art et la littérature sont tombés avec la philosophie. Travaillons toujours plein de foi et d'espérance ; ' ce n'est qu'une éclipse.

Le Noir.

DIEU ÉTUDIÉ EN LUI-MÊME, latitude laissée a l'opinion. (Theol. mixt.

philos, ontol. et foicalh. — Après avoir cité textuellement les documents ecclésiastiques sur Dieu dans nos Droits de la raison dans la foi { art. Dieu en lui-même ) et en avoir déduit les propositions de foi, nous résumions ces propositions dans la suivante.

Dieu est un pur esprit, éternel, immense, tout - puissant , immuable, saint, vivifiant, un en substance et trine en personnes, do.ntl'une est engendrant, l'autre engenprée, et la troisième procédant des deux autres.

Puis nous exposions comme il suit la latitude laissée à l'opinion sur la manière de comprendre Dieu.

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