IV. AUTORITÉ DES DIVERSES PARTIES DU CORPS DU DROIT CANON
« 1° Les parties du Corpus Juris dam sum (ainsi le Décret et les trois collée-, tions de déerétales de Grégoire IX, Boniface VIII et Clément V) ont une autorité législative généralement reconnue, en exceptant toutefois les Dicta Gratiani, c'est-à-dire l'ordre systématique d'après lequel Gratien a arrangé les différents textes, plus les sommai-
COR
COR
res abrégés {Summœ) des titres, des sources indiquées, et des Paries deeisse. Ces dernières, renfermant, en majeure partie, les cas qni ont amené la décision, ont été négligées par les collecteurs de décrétâtes et n'ont été ajoutées que plus tard, surtout par Le Conte et Bolimer, qui les ont tirées des anciennes collections; on les désigne, dans les éditions ordinaires, par le mot et infra et par un caractère d'impression plus petit. Cependant les titres des décrétâtes, entant qu'ils proviennent des auteurs de ces dernières, servent à l'éclaircissement du texte et à la démonstration, et ont de l'autorité surtout quand les décrétâtes édictent un commandement ou une défense, comme le texte lui-même ; par exemple : II, 16, Ut lite pendcnte nihil innovetur; III, 9, Nescde vacante aliquid innovetur; III, 12, Uiecclesiastica bénéficia sine diminutione conferantur. Quant saxgloses, malgré leur crédit considérable, dont on lit abus jusqu'à les mettre au niveau du texte, elles n'ont pas d'autorité.
« 2° Les deux collections d'Extravagantes ont une autorité contestée ; car, si cette autorité parait résulter de ce que, depuis Chappuis, l'usage constant les a considérées comme parties intégrantes du Corps du droit canon, de même que la bulle du pape Grégoire XIII, de 1382, par laquelle il annonçait l'édition corrigée du Corpus, d'un autre côté 6n leur oppose des raisons non moins plausibles. Ainsi, les adversaires de leur autorité disent que les collections des Extravagantes ne sont pas émanées, ainsi que les trois autres collections de décré taies, comme telles, de l'autorité papale, qu'on n'en a fait que des gloses partielles, et que la science et l'usage n'en ont admis que quelques-unes. Lorsque Chappuis, ajoutent-ils, les admit dans son Corpus luris canonici, on était déjà d'accord sur l'autorité ou la non-autorité de telles ou telles Extravagantes, et par conséquent te fait qui, depuis lors, constitua les deux collections d'Extravagantes parties intégrantes du Corps du droit canon, n'a pas servi à leur donner le caractère d'une source du droit commun. Le travail des correcteurs romains n'a apporté aucun chan-
gement, vu que ces correcteurs s'occupèrent non pas de promulguer une législation proprement dite, mais de restaurer les textes primitifs des collections de droit dont la reconnaissance complète ou partielle était antérieure à leurs travaux et née d'une tout autre manière. Grégoire XIII n'avait d'ailleurs, en aucune façon, mis dans sa bulle les Extravagantes au même niveau que les autres parties, et les conciles de Constance et de Bàle avaient bien nettement distingué les unes des autres. Seulement ce motif perd toute sa gravité en ce que, au temps de ces conciles, les Extravagantes étaient encore réellement extra Corpus luris. Il est donc plus juste de prétendre, concluent-ils, que pour chaque cas donné fut démontrée, par des motifs particuliers, tirés des coutumes judiciaires ou des concordats, l'application légitime des Extravagantes en question.
« 3° Les suppléments n'ont manifestement aucune autorité. »
Le Nom.
CORRÈGE (Allegri.) (Thêol. hist.
biog. et œuv. d'art.) Le Corrège a été ainsi nommé du nom de sa patrie, Corregio. Il naquit en 1494 et mourut dans un état voisin de l'indigence en 1534. Un jour, après avoir examiné un tableau de Raphaël, il s'écria :
« et moi aussi, je suis peintre, » et de ce jour, sans s'attacher à aucune école, il peignit d'inspiration; il devint le fondateur de l'école de Lombardie. Les vierges et les femmes qui figurent dans ses tableaux sont admirables ; c'est un coloriste de premier mérite. Encore un grand artiste qui est inspiré par la religion. Le Corrège était bon et généreux.
Le Nom.
CORRODI (Henri). (Théol. hist.
biog. et bibliog.) — Protestant rationaliste du xvme siècle, Corrodi, naquit à Zurich en 1752 et mourut à 41 ans, en 1793. Dès l'âge de 18 à 20 ans, il se mit en opposition avec les opinions piétistes de son père en appliquant à la théologie les principes philosophiques de Leibnitz et de Wolf, et il resta fidèle à ces principes
COR
tonte sa vie. Il attaqua les dogmes de la rédemption par le Christ, de l'éternité des peines, et d'autres encore, ensoutenan't qu'ils sont contraires à la raison. Il a laissé un assez grand nombre d'ouvrages; les plus remarquables sont : Y Histoire critique du Chiliasme, 3 vol., Francfort et Leipzig, 1781-83; Essai sur l'histoire du canon biblique, juif et chrétien, t. V, Halle, 1792, et la gazette qu'il rédigea sous le titre de Documents pour servir aux progrès de la raison dans les choses de religion, de 1780 à 1793. On cite encore de Corrodi : Défense de la doctrine du salut de Steinbart contre Lavater, avec une préface de Semler, Halle, 1780; Propositions et entretiens philosophiques, Winterthur, 1786-91 ; traduction allemande des Sentiments de quelques théologiens de Hollande, etc., contre R. Simon, 2 vol. (Zurich), 1779. « Tous ces écrits, dit M. Welte, eurent moins de succès qu'on ne devait s'y attendre dans l'époque où ils parurent ; la forme de l'anonyme sous laquelle ils furent publiés, et leur style pesant et négligé en fuient peut-être la cause. »
Le Nom.
CORRUPTICOLES, secte d'eutychiens qui parut en Egypte vers l'an 53 1 , et qui eut pour chef Sévère, faux patriarche d'Alexandrie. Il soutenait que le corps de Jésus-Christ était cor- . ruptible; que nier cette vérité, c'était attaquer la réalité des souffrances du Sauveur. D'autre côté, Julien d'Halicarnasse, autre eutychien réfugié en Egypte, prétendait' que le corps de Jésus-Christ a toujours été incorruptible ; que soutenir le contraire c'était admettre une distinction entre Jésus- Christ et le Verbe, par conséquent supposer deux natures en Jésus- Christ, doyme qu'Eulychès avait attaqué de toutes ses forces.
Les partisans de Sévère furent nommés corrupticoles, ou adorateurs du corruptible ; ceux de Julien furent appelés incorruptibles uuphantasiastes.
Dans cette dispute, qui partageait la ville d'Alexandrie, le clergé et les puissances séculières favorisaient le premierparti, les moines et le peuple tenaient pour le second. Bergier.
COSME (saint). Les chanoines réguliers de Saint-Cosme-lez-Tours quittèrent, à ce qu'on dit, la règle trop austère de saint Benoît, pour embrasser celle de saint Augustin ; on ne sait pas en quel temps. Bergier.
COSME ET DAMIEN (ordre des chevaliers de.) (Theol. hist, ordr. re- Kg.) — Cet ordre religieux, qui suivait la règle de saint Basile, fut fondé en Orient au temps des croisades ; il avait pour but le soin des pèlerins malades et la délivrance des prisonniers. Il ne dura pas longtemps. Le Noir.
COSMOGONIE, COSMOLOGIE. Yoy.
Monde.
COSMOGONIE BIBLIQUE (la) DE- VANT LES SCIENCESMODERNES.—
Prenant ici le mot cosmogonie dans l'acception la plus large que puisse autoriser son étymologie, nous entendrons par cette expression l'histoire philosophico,-théolùgiqiie de laformation et du développement de l'univers, du cosmos.
Or, cette formation, avec son développement, poite sur trois objets :
1° Le ciel et la terre, ou, selon le langage de la science moderne, notre système planétaire avec son soleil et l'ensemble des autres soleils que nous appelons les étoiles. 2° Notre terre en particulier avec ses minéraux, ses végétaux, ses animaux et l'homme.
3° L'homme en particulier, ou l'humanité, avec les traits capitaux de son évolution.
L'histoire cosmogonique delà création et du développement de l'univers, y compris la terre considérée comme un des astres, peut prendre le nom de cosmologie. Celle de la formation et du développement de la terre en particulier avec toutes ses richesses, peut prendre le nom do géologie. Et celle de la formation el du développement du genre humain sur la terre, peut prendre le nom d'anthropologie.
Nous avions donc à venger des attaques injustes des ennemis de la religion chrétienne et des ennemis de toute religion, — car', sur ce ter-
cos
rain, toutes les religions font cause commune — la cosmologie biblique, la géologie biblique, l'anthropologie biblique.
C'est ce que nous avons lait dans trois articles consécutifs , aux mots
AGES COSMOLOGIQUES, AGES GÉOLOGIQUES, AGES PALÉ0NIQL0GIQUE3 DE L'ESPÈCE
humaine. Le Nom,
COSMOLOGIE. (Théol. mixt. scien.
astronom. ) — La cosmologie, sous le nom d'astronomie, est une des sciences les plus antiques. Le spectacle des cieux matériels a frappé de tout temps les imaginations et appelé l'attention des savants. Les mouvementsdes astres ont, en même temps, excité à tel point la curiosité qu'une des préoccupations lespJus constantes a été de s'en rendre compte. Aussi y a-t-il toujours eu des astronomes.
Mais ce n'est que depuis les Copernic les Kepler, les Newton et les fialilée, que l'astronomie a cessé d'être une longue chaîne d'erreurs fondées sur les apparences. Il est vrai que, dans l'antiquité grecque, au temps des Pythagore, des Platon, des Philolaùs, des Archimède, certaines écoles de philosophes avaient professé, contrairement à l'astronomie d'Aribtote, le mouvement de rotation de la terre et même son mouvement de translation autour du soleil ; il est vrai encore que, parmi les Pères de l'Église, plusieurs des Pères grecs avaient cru à cette astronomie, si contraire aux faits apparents; mais la foule des savants, aussi bien que la foule des illettrés, avait donné avec un tel ensemble dans le système conforme à ces faits, qui fut celui de Ptolemée, que ces anciennes croyances n'avaient été remarquées que pour leur bizarrerie ou pour leur impiété préLendue, et l'on avait poussé, dès les premiers temps de l'école d'Alexandrie,environ 200 ans avant J.-C, l'horreur d'une telle insulte aux dieux, jusqu'à une destruction générale de tons les livres qui manquaient de respect à la déesse Vesta.au point de la faire se promener autour du soleil.
C'est, l'abbé Copernic, prêtre et chanoine aux mœurs les plus édifiantes, et aux dévouements les plus évangéli-
ques envers lesmalades.qui eut l'honneur de secouer le premier, dans sa solitude, le long préjugé qui pesait sur la science de l'astronomie depuis si longtemps; il fit, àpeu près seul avec lui-même, le fameux livre Des révolutions des corps célestes, qui ne fut imprimé qu'à la fin de sa vie et dont il put voir les épreuves sur son lit de mort, dans lequel il enseignait formellement l'immobilité du soleil et le double mouvement de la terre, après avoir rappelé dans la préface les opinions bizarres des anciens dont nous avons dit un mot, afin de ne pas s'attribuer une gloire qui alarmait sa modestie.
On sait le succès qu'a obtenu son idée dans les temps modernes, par suite de la multitude écrasante des preuves qui t'ont appuyée.
Or, pour donner à cepetit sommaire une conclusion théologique, nous devons nous demander si cette cosmologie, devenue la seule sérieuse, ne serait point en contradiction avec l'enseignement de nos livres sacrés; et nous répondons avec assurance ; non.
r Voyez la démonstration de cette réponse au mot âges cosmologiques.
Le Noir.
COSTE ' (Jean- Jacques- Marie- Cyprien). (Théol. mixt. et hist. biog. et bibliog. piscicult.) — Ce naturaliste, oui vient de mourir (septembre 1873), était né à Castres en 1807. Ses travaux commencèrent par des études d'embryogénie. Ses Recherches sur la génération des mammifères et la formation des embryons, faites en collaboration avec M. Uelpech, furent récompensées d'une médaille d'or par l'Académie des sciences ; in-4 avec planches, 1 834. Ses autres ouvrages sont : Cours d'embryogénie comparée, in-8, 1837 ; Ovologie dukanguroo, 1838 ; Histoire générale et particulière du développement des corps organisés, 2 vol.in-4, atlas in-fol. 1 847; Instructions pratiques sur lu pisciculture, in-18, 2 édit. 1853 et 1856; Voyage d'exploration sur le littoral de la France et de l'Italie, grand in-4. avec cartes, 1855.
M. Coste s'est beaucoup occupé, dans ces dernières années, de l'art
cos
de multiplier les poissons par une sorte de fécondation domestique.
Deux cultivateurs des Vosges, MM.
Gehin et Rem)', avaient formé, à leurs frais, en 1842, un établissement de pisciculture de la truite, à l'imitation des Allemands qui s'étaient adonnés à celte industrie dans le siècle dernier; MM. Costc et Milne Edwards firent un rapport favorable sur leurs essais, et, dès lors, le gouvernement fournit les moyens d'en faire des applications en grand; une piscine modèle fut créée à Huningue, en 18oi, laquelle fournit, en deux ans, six cent mille saumons ou truites pour l'ensemencement du Rliône. M. Coste se livra, de son côté, à des multiplications d'espèces nouvelles; et ce fut lui qui fut chargé d'empoissonner le lac et la rivière du bois de Boulogne. On luidoitle système aujourd'hui pratiqué dans les parcs à huîtres pour la multiplication de <e mollusque.
Le frai des huîtres se récolte et se sème maintenant comme la graine des végétaux, grâce à ses ingénieux procédés.
Il doit donc être compté parmi les
ouvriers de Dieu qui réalisent de
mieux en mieux l'antique prophétie :
« domine sur les poissons de la mer.»
Le Nom.
COSTER et GUTTENBERG , ou L'IMPRIMERIE. {Thèol. mixt. ethist.
biog. seien. mêcan. et industr.) — La découverte de l'imprimerie, est une des filles de ce moyen âge auquel, sans doute, on peut faire beaucoup de reproches, mais à qui nous devons pourtant une grande reconnaissance pour nous avoir légué les inventions les plus capitales, véritables mères de notre civilisation moderne. C'est lui qui nous a donné la boussole avec laquelle Christophe Colomb put trouver le Nouveau Monde; c'est lui qui nous a donné la poudre à mines, avec laquelle nous pouvons aujourd'hui percer les montagnes, les ouvrir aux convois fougueux de l'industrie; c'est lui qui, parles Polo, les Gama, les Colomb, et les Magellan, (v. ces motsj nous a ouvert les terres immenses, les mers immenses et les mondes nouveaux ; c'est lui, enfin, qui, par
Coster et Guttemberg, nous a donné l'imprimerie. Or, l'imprimerie est un
présent incomparable, qui fut, pour la propagation des idées et l'extension des lumières, ce que sont, dans notre siècle, pour les relations commerciales, la télégraphie électrique, la vapeur et les chemins de fer. liternel merci à notre moyen âge, pour de pareils dons.
Coster était de Harlem, fils de Jean Coster le sacristain.
Guttemberg était de Mayence, fils du bourgeois Gensfleisch.
Tous deux nous paraissent lutter de mérite dans l'invention de l'imprimerie; c'estpourquoinous ferons, en même temps, l'historique des travaux qui les conduisirent à la réalisation de la découverte industrielle la plus utile à l'âme qui ait jamais été faite; car si, d'un côté, l'imprimerie est une arme terrible de propagande du mal pour les mauvais esprits et les mauvaises doctrines, elle est une arme non moins puissante de propagande du bien pour la science vraie, la philosophie solide et la théologie moralisatrice ; et qui a la foi dans'la lutte du Christ contre Satan, peut-il douter que cette arme, dans la main du premier, ne finisse par être mortelle pour le second? Racontons donc avec quelques détails les péripéties d'une invention si considérable.
Si l'on entend par imprimerie la reproduction, par des moyens quelconques, des créations de l'esprit humain et leur multiplication dans le monde à l'aide d'exemplaires qui en sont les copies fidèles, cette invention remonte aux origines les plus reculées de l'histoire; elle se perd même dans l'obscurité des temps les plus antiques. Aussi loin, en effet, que nous puissions porter nos investigations, nous trouvons des images, des écritures hiéroglyphiques ou alphabétiques, des œuvres méritant plus ou moins le nom de livres, qui sont reproduites et multipliées soit par la copie à la main, soit par le décalque de planches gravées, soit par l'impression métallique usitée pour la fabrication des médailles, etc. La préparation du parchemin, celle des tissus végétaux, celle du papier, et
cos
des autres produits industriels propres à faciliter ces reproductions re>montent même si haut qu'on n'en connaît pas les inventeurs. Les civilisations les plus anciennes eurent des libraires et des ateliers de copistes dont le métier était lucratif. En Chine, notamment, un genre à'imprimerie existait de temps immémorial avant l'ère chrétienne; cette imprimerie consistait à reproduire les livres sur du papier qui, au moyen de presses, recevait l'impression des caractères gravés à l'envers sur des planches de bois et enduits d'une encre épaisse; la forme des signes graphiques Chinois facilitait ce genre d'impression sur bois qu'on appelle la xylographie. Mais, outre que cette impression n'avait été appliquée, en Europe avant le xvG siècle, qu'à des reproductions très-imparfaites des dessins, on n'avait pas encore eu l'idée de caractères mobiles représentant, par le bout, les lettres de l'alphabet renversées, et rangés les uns à côté des autres de manière à former des mots et des lignes qui, espacées également entre elles par de petites plaques de métal, nommées interligues, et enfermés dans un cadre solide, présentassent une planche propre à donner, an moyen d'une encre grasse étendue sur la surface, au papier fortement appliqué dessus par une presse, l'image de la page à reproduire. Or, telle était l'invention qu'il s'agissait de faire et de rendre praticable en grand pour la copie rapide et indéfiniment répétée des œuvres de la pensée.
Quand nous disons qu'on n'avait pas encore eu cette idée, nous n'entendons affirmer ni qu'on ne l'eût jamais eue en réalité, ni même qu'on ne l'eût pas exécutée jusqu'à un certain point; car plusieurs critiques sérieux ont soutenu le contraire.
Caylus, par exemple, a présumé, à.
l'inspeetion d'anciennes médailles sur lesquelles il a remarqué des transpositions et des renversements de lettres, « que, dans l'antiquité, on se servit de caractères mobiles, w pour frapper ces médailles ; et M. Daunon parait se ranger à cet avis lorsqu'il cite le passage suivant de Cicéron ;
« Supposez qu'on jetât à terre, par » milliers, les vingt et une, lettres de » l'alphabet formées en or ou en une » matière quelconque, pensez-vous » qu'en tombant elles pourraient s'ar- » ranger de manière à reproduire » exactement les annales d'Ennius?»
Il est certain que cette question de l'orateur philosophe implique l'idée de caractères mobiles; mais il ne s'ensuit pas qu'on eût eu celle d'en faire l'application à la reproduction des livres; et il est, du moins, incontestable que les Romains n'avaient pas mis en pratique cette application qui aurait eu, certainement, chez eux le même succès qu'elle a eu chez les Européens des quatre derniers siècles.
Il est vrai qu'une pareille invention, pour être complète et féconde, exigeait toute une série de conditions qui étaient elles-mêmes autant d'inventions à faire : fabriquer des poinçons en métal dur représentant en relief sur leur pointe, la lettre renversée de droite à gauche; avec ces poinçons, frapper des moules qui prennent en creux l'empreinte de la lettre ; trouver pour ces moules la construction convenable qui permette à la lettre fondue dedans de s'en échapper avec facilité; inventer le moyen expéditif de fondre les caractères dans des moules si petits, sans qu'il y reste la bulle d'air qui altérerait la forme ; découvrir, par le tâtonnement l'alliage métallique qui ne serait ni assez tendre pour se déformer sous la presse, ni assez dur pour ne pouvoir être corrigé au besoin ; construire les cadres convenables; imaginer le moyen simple des interlignes mobiles en petites plaques de métal épaisses d'un point, de deux points etc., lesquels alignent exactement les intervalles. Tous ces détails, et une foule d'autres des plus minutieux, étaient essentiels pour la réussite, et il fallait un homme dont le génie eût aperçu, à travers les brumes de l'avenir, l'importance d'une telle réussite pour entreprendre de vaincre, une à une, toutes les difficultés qui surgiraient à mesure qu'il approcherait du but.
La première moitié du quinzième
cos
COS
siècle produisit cet homme de génie, puisque, dans la seconde, les imprimeries se multiplièrent et inondèrent l'Europe de leurs fruits. Avant l'an 1601, on comptait déjà soixante-dix villes qui possédaient des établissements d'imprimeurs et plus de quatre millions d'exemplaires imprimés qui en étaient sortis. Mais quel fut cet homme.
Les Hollandais répendent : Ce fut Laurent Coster, chapelain de la cathédrale de Harlem et depuis longtemps déjà imprimeur xylographe dans cette ville. Les Allemands répondent: Ce fut Jean Gensfleisch, dit Guttemberg, fils d'un bourgeois de Maven.ce. Qu'il nous soit permis d'émettre sur cette controverse une opinion quelque peu différente de l'opinion commune. Coster, selon nous, invenia et employa, le premier, les carractères mobiles; Guttemberg, qui était un insdustriel acharné, et qui depuis longtemps rêvait d'une invention dans l'espèce, s'empara de ses procédés, les perfectionna et fit preuve d'une constance invincible pour arriver à les exploiter sur la grande échelle. Mais, ayant sans cesse besoin de capitaux, il fut enfin réduit à se mettre entre les mains d'un adroit banquier,Fust, qui, lui rendant le mal qu'il avait fait à Coster, finit par s'approprier l'entreprise et par recueillir la moisson.
C'est ce qui va résulter des faits que nous allons rapidement analyser devant nos lecteurs.
Vers l'année 1415, dans une maison de Mayence appelée la maison du taureau noir, parce qu'elle portait, sculptée, etpcinteennoirsur sa porte, une tête de taureau avec cette inscription:
rien ne me résiste, un jeune apprenti bijoutier, âgé de 13 à 17 ans, perdait son père. Ce jeune homme rêvait inventions et fortune. Il avait une sœur nommée Hébèle Gensfleisch, qui était religieuse au couvent de Sainte-Claire. Comme il allait de temps en temps lui faire part de ses rêves :
» Mon pauvre Jean, lui disait-elle, en » admettant que tes idées soient jus- » tes, où prendrais-tu l'argent nér> cessaire pour les réaliser ? y> — » Quand il est établi, répondait-il, » qu'une idée nouvelle, bien appli-
» quée, peut rapporter de grands » bénéfices, les capitaux se présen- » tent d'eux-mêmes.» ïïsne se présen- » tont guère jusqu'ici, mon pauvre » Jean ! reprenait-elle en hochant la » tête; ton avenir m'inquiète! ....
» Ne te tourmente pas, Hébèle, disait » Jean ; les secrets dont je suis en » possession m'enrichiront tôt ou » tard...
Cette idée n'était point celle de la typographie à caractères mobiles.
Mais c'en était une qui y avait rapport ; car le jeune bijoutier avait reproduit, au moyen d'une planche de bois gravée etd'unepresse à gravure, quelques pages d'écriture à la main. Ce n'était qu'une imitation des produits xylographiques do Harlem. Jean mit en vente ces épreuves chez des marchands de Mayence et fut traité de sorcier.
En 1420, probablement à la suite d'une sédition à laquelle il avait pris part, Jean Gensfleisch disparut de Mayence pour n'y l'entrer qu'en 1432.
Que lit-il pendant ces douze années?
Sa biographie garde sur ce point un silence absolu. Mais il est probable que le jeune orfèvre voyagea, comme c'était l'usage parmi les ouvriers qui visaient à sortir de l'ornière ; otpeut-on croire qu'étant tourmenté comme il l'était de l'idée d'inventions dans l'art d'imprimer, il ne soit pas allé à Harlem visiter l'établissement xylographique de Coster, dont les produits lui avaient inspiré la pensée de ses premières impressions sur bois d'écritures à la main? Disons-le, il est probable qu'il se fit ouvrier dans cet établissement.
En 1430, l'archevêque de Mayence, promu électeur, porta un décret général d'amnistie qui permettait à Jean Gensfleisch, comme à tous les autres proscrits, de rentrer dans sa ville natale, mais il n'en profita qu'en 1432. C'est alors qu'il revient à Mayence, vend tout ce qu'il possède et va à Strasbourg où il essaie d'établir secrètement une imprimerie à fabriquer des exemplaires imitant parfaitement les manuscrits. Il avait imaginé de faire un commerce très-lucratif de contrefaçons. Mais, l'argent lui manquant, il se voit obligé d'avoir recours
cos
COS
à une association. Il réussit à réunir quelques capitalistes pour la fondation d'une fabrique d'orfèvrerie. Telle n'était plus son idée principale; il la cachait à ses associés, et se servait d'une partie de leur argent pour continuer, avec l'aide de ceux qui étaient dans sa confidence et parmi lesquels était l'orfèvre Dùnn qui lui fondait les caractères, sa fabrique de contrefaçons dans le couvent abandonné de Saint-Arbogaste. Le secret était bien gardé ; mais un jour il fut surpris par l'un des bailleurs de fonds au milieu de son travail et de son matériel de typographie. Il y avait des caractères mobiles. Le bailleur de fonds tira immédiatement celte conséquence, que les associés devaient participer à cette entreprise aussi bien qu'à celle d'orféverie, puisque leur argent y concourait, et dès-lors notre Jean Guttemberg fut obligé de les mettre tous au courant.
Quelques contrefaçons sortirent de l'atelier et furent vendues sur le marché d'Aix-la-Chapelle pour de véritables copies faites à la main.
Mais l'un des ouvriers, Dritzchen, qui était devenu le bras de l'entreprise comme Guttemberg en étaitl'ame, vient à mourir; puis l'argent manque de nouveau, le désordre s'en suit et des procès sont intentés. Guttembergles gagne ; mais il a moins de capitaux que jamais; il ne se décourage pas, il vend une rente qu'il avait héritée d'un oncle et redouble d'efforts ; enfin voyant qu'il ne peut réussir à Strasbourg, il prend le parti de retourner à Mayence. Nous sommes dans les années 1439 à 1442.
Fut-il autorisé par ses co-associés, auxquels il restait redevable, à emporter ses ustensiles ? C'est ce qu'on croit com mu nément d'après une vieille gravure qui le représente conduisant une charrette traînée par un cheval, chargée de sa presse et suivie d'un petit apprenti ; mais il n'en existe pas d'autres preuve. Toujours est-il qu'arrivé à Mayence il trouva moyen de s'établir dans une maison qu'avait affermée son oncle et fit si bien pour se procurer des fonds et remonter une imprimerie qu'en 14S0 il mettait au jour sa fameuse Bible complète
in-folio, en latin, la première qui ait été imprimée. Cette Bible, dont un exemplaire existe à la bibliothèque nationale de Paris, est en caractères imitant ceux des manuscrits de l'époque. Il en fut de même de tout ce qui s'imprima d'abord. Vinrent ensuite les caractères gothiques, puis, beaucoup plus tard, les romains.
Guttemberg, pour parvenir àréaliser ce grand travail, avait été contraint de se livrer, par un contrat compromettant pour lui, à ce banquier Fust que nous avons nommé et dont nous parlerons encore en finissant. Mais qu'importe ce détail à l'invention en elle-même. Les caractères mobiles étaient employés de 1440 à 1450, à Mayence par Guttemberg ; ils avaient même été déjà employés par lui à Strasbourg, et il paraît même qu'il se servait, au moins à la lin, pour les fondre, de l'alliage de plomb et d'antimoine comme on le fait aujourd'hui.
Revenons à Coster. Pendant les trente premières années du quatorzième siècle qu'avait-il fait à Harlem?
A force de tâtonnements et de modifications de ses procédés xylographiques, Cosier avait trouvé les caractères . métalliques fondus et avait donné , disent les chroniques du temps, des éditions de la grammaire de Donat et d'autres petits ouvrages; ce sont ces éditions qu'on nomme aujourd'hui les incunables. L'examen de ces incunables, qui ne sont point de Guttemberg et qui sont antérieurs à ses produits, révèle l'emploi, nonpas deplanches gravées, mais de caractères métalliques mobiles avec absence d'interlignes; on les fixait, paraît-il, avec des Mis de fer, et il se pourrait que les interlignes fussent un des principaux perfectionnements introduits par Guttemberg. Quelques caractères s'y trouvent retournés, ce qui est la preuve manifeste que les types étaient mobiles, et certains autres signes que connaissentles hommes de l'art prouvent qu'ils étaient en métal, non en bois. Ces incunables sont antérieurs à 1440, ils furent imprimés dans les trente premières années du xve siècle.
.i,«LLU. I
cos
COS
Plusieurs chroniqueurs, tels que celui de Cologne, l'autrichien Eytzingar, Ludovic Guicciardini et surtout Adrien de Jonghe, connu sous le nom de Junius, s'accordent à attribuer à Coster les premiers essais des caractères mobiles en métal fondu, et racontent même des particuliarilés relatives aux tâtonnements de Coster pour y arriver avant de produire les incunables. Voici les principaux passages du récit de Junius :
« Un jour, dit-il, que Coster se promenait dans le bois du faubourg, il se prit à sculpter, en forme de lettres, des écorces de hêtre, puis renversant ses types et les imprimant l'un après l'autre sur du papier, il se plut à obtenir ainsi quelques versets pour enseigner la lecture à ses petits -fils, enfants de son gendre. Cet essai ayant réussi heureusement, comme il était d'un esprit vaste et pénétrant, il dirigea ses méditations sur un objet plus relevé et avant toute chose, avec l'aide de son gendre Thomas, fils de Pierre.... il inventa une encre plus visqueuse et plus épaisse que celle dont on se sert pour écrire, parce qu'il avait observé, dans ses expériences, que celle-ci s'étendait et maculait le papier par sa fluidité, et, au moyen decette encre, il imprimades gravures en y ajoutant un texte ; dans ce genre, j'ai vu des revers de pages imprimées par lui, ébauches informes de ses travaux imprimés d'un côté et nullement opistographes (écrits sur le rectoet surle verso). Ce livre, écrit en langue vulgaire par un auteur anonyme, avait pour titre : Speculumnostrsesaïutis. Ou pouvait observer dansce premier essai d'un art encore au berceau, car jamais un art n'arrive à sa perfection dès son origine, que les pages opposées étaient collées dos à dos, pour que les côtés blancs ne vinssent déparer en rien son travail. Plus tard, pour les caractères, il se servit de plomb au lieu de bois de hêtre, et ensuite d'étain afin que la matière en fût plus solide, moins flexible et de plus de durée L'amour de l'inventeur pour son art s'agrandit en raême temps que se développaient ses travaux ; il s'adjoignit des ouvriers étrangers aux membres de sa famille :
mais là fut la première cause du mal.
« Parmi ces ouvriers se trouva un certain Jean.... Cet homme initié, sous la foi du serment, aux travaux de l'imprimerie, après avoir appris l'assemblage des caractères, le secret de la fonte des lettres et tout ce qui a rapport à l'art, et choisi un temps opportun, qu'il ne put pas trouver plus favorable, que la nuit même de Noël, pendant laquelle tous les chrétiens assistent à l'office divin, cet homme, disons-nous , s'introduit avec effraction dans le magasin des types, fait un choix des instruments inventés avec tant d'art par son maître, et, chargé de son larcin, s'enfuit de la maison. Il gagna d'abord Amsterdam, puis Cologne, et delà se réfugia à Mayence, comme en un asile sacré où il put, hors de la portée du trait, comme on dit proverbialement, demeurer en toute sécurité et recueillir, en ouvrant un atelier, les bénéfices abondants de son indigne larcin. Toujours est-il certain que ce fut environ un an après ce vol, vers l'année 1442, que parurent, avec les types mômes qu'avait employés Laurent à Harlem, le Doctrinale d'Alexandre Gallus, grammaire fort en vogue à cette époque et les traités de Pierre d'Espagne, qui furent certainement les premières productions de cet atelier. »
Oserons-nous croire que ce voleur nommé Jean dont parle Junius, ait été Jean Gutlemberg lui-même? Une tradition hollandaise paraît l'en disculper en disant qu'il trouva, lors de son retour à Mayence, ce Jean établi dans la ville et produisant des imprimés dont les siens eurent à soutenir la concurrence, (juoi qu'il en soit, il est incontestable que Guttemberg avait plus d'habileté et de force de caractère que de conscience, puisqu'il avait déjà cherché à faire servir à son profit particulier l'argent de ses coassociés à Strasbourg, en leur cachant sa véritable entreprise. Il est incontestable également qu'il trouva plus fin que lui dans le banquier Fust.il est incontestable encore qu'il perfectionna les procédés de Coster jusqu'à les ' rendre praticables en grand par l'industrie. Il est incontestable enfiu que