CRITICISME
« Le criticisme n'est pas, comme son nom pourrait le faire croire, et comme plusieurs le pensent, une philosophie négative. Il tire son nom de ce qu'il juge, choisit, prononce, décide (xpîvu, discerno, judico ; xpfaq examen, judicium), et non pas de ce sens corrompu du mot français critiquer, qui exprime dépréciation et blâme sans principes. Le criticwme est le contraire de ce qu'on appelle scepticisme. Il a été confondu avec le scepticisme par une école de philosophes portés à confondre la raison même et toute philosophie avec leurs prétendues démonstrations et leur philosophie sans rigueur, intéressés à faire croire que l'on ne peut douter de ce qu'ils enseignent sans tomber dans le doute universel (1) !
« Le criticisme renouvelle la morale en bannissant tous les jugements et critères de jugements fondés sur le but ou la conséquence des actes, sur des prévisions presque toujours incertaines, sur des passions, sur des appréciations individuelles, variables, arbitraires d'utilité. Ces principes faux et trompeurs sont remplacés pardeux préceptes qui sont les pures formules du Juste. Le premier est de regarder la personne humaine comme une fin pour elle-même et d'exclure tout acte qui la ferait servir de simple instrumentpourdes fins étrangères. Le second est de considérer comme critère de la valeur morale d'un acte la généralisation possible de la maxime de cet acte (2).
(1) Cette explication raisonnée du mot no détruit pis ce que nous en avons dit, attendu qu'elle n'empêche point le mot eclectism ■ de signifier un choix, résultat d'une étude et le mot criticisme d.; signifier seulement uneétudo, qui peut n'aboutir à aucn n choix. C'est ainsiqueKant -ans sa critique delà raison pure et dans ses antinomies vous laisse dans le doute par sa critique môme en donnant aux raisons pour et aux raisons contre, les apparences les plus fortes qu'il puisse leur donner, d'une valeur égale. Il fait tout lecontraire dans sa critique de la raison pratique ; mais le coup démo, t à la certitude n'en sorait pas moins porté si l'antinomie était vraimotit d'une force égale dans ses deux parties, ce qui n'est pas. V. Kantisme. Le Nom.
(2) Nous ferons remarquer dans la suite de notre étude les conséquences fatales du premier de ces principes, et jusqu'où s'étend la valeur relative du second dans l'humanité. Lb Nom.
« Le criticisme renouvelle la philosophie en faisant poser sur la raisou pratique, c'est-à-dire sur l'ordre moral, les seules inductions rationnelles qu'il soit possible de tirer de la nature humaine que nous connaissons à la destinée humaine ignorée et aux conditions générales de l'ordre du monde. Il transforme en postulats de la loi morale les anciens théorèmes de la théologie naturelle et de la m étaphysique sur Dieu, l'âme, le libre arbitre. Le premier de ces postulats est celui de la liberté humaine qui est impliquée dans l'idée du devoir et dont la réalité est affirmée au même titre que celle du devoir à laquelle elle se lie. Le second postulat est celui de la destinée immortelle de la personne qu'on est conduit à admettre par la foi à la réalité de la loi morale et de la liberté. Le troisième postulat se rapporte à l'existence d'un règne des fins, d'un règne du bien, c'est-à-dire d'une loi propre à garantir la suprématie du bien dans l'ordre final des choses (1).
« Le criticisme présente ces trois notions, la liberté, l'immortalité personnelle et le règne final du bien, non comme des certitudes scientifiques et démontrées, mais comme des croyances rationnelles. Ces cro}-ances rationnelles, qui constituent la métaphysique criticiste, se trouvent ainsi subordonnées à la morale ; à leur tour elles se subordonnent les croyances religieuses, naturellement plus'déternées (2).
« Le criticisme reconnaît aux religions le plein droit d'étendre leurs affirmations au delà des principes généraux de morale et de cosmodicée qu'il ne peut dépasser; mais il leur im-
(1) Dans cette prétoodue philosophie, tout se change en postulat. Rien de plus conforme à l'idée fondamentale de criticisme. La morale pratique est pourtant exceptée de la catégorie des postulats; mais par une inconséquence pareille à celle do Kaa; lorsqu'il établit dans sa raison pratique des vérités certaines, qui no peuvent être, d'après les études de sa raison pure, que des problèmes à contradictions insolubles. Le Noir.
(2) Quelle différence y a-t-il entre uuo certitude scientifique démontrée et une croyance rationnelle certaine; par exemple, entre la certitude de lo démonstration du carré de l'hypoténuse quand on a compris cette démonstration, et la croyance intime a sa propre liberté, quand on se sent libre?
Lb Noir.
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pose de ne pas contredire ces principes affirmés en dehors et au-dessus d'elles ; il les assujettit, quelles qu'elles soient, au respect de la raison et des faits en logique, en psychologie, en histoire, etc., etc.. »
A ces paragraphes tirés de l'exposition sommaire du criticisme par M.
Renouvier lui-même, ajoutons les notions qui nous sont restées dans l'esprit du peu de lectures que nous avons faites dans ses articles et dans ses ouvrages:
M. Renouvier et M. Pillon ne sont point positivistes ; ils attaquent sans cesse les doctrines qui le sont. Comment le seraient-ils, puisqu'ils se disent Kantistes, qu'ils suivent Kant, en effet, sur beaucoup de points, et qu'aucune doctrine ne saurait être moins positiviste et matérialiste que celle de Kant, dont le spiritualisme a été porté par ses disciples allemands Fichte, Schelling et surtout|Hégel jusqu'à la spiritualisation même des corps, jusqu'à leur réduction à l'idée pure?
MM. Renouvier et Pillon sont donc spiritualistes ; et, sur ce point comme sur la pensée qui les porte à redoubler d'efforts pour relever « les études philosophiques depuis longtemps abaissées dans notre pays, » qu'ils reçoivent, l'un et l'autre, nos adhésions les plus sympathiques.
Ce n'est pas tout, ils ne s'attaquent pas avec moins de zèle à cette morale de l'utilitarisme, qui tire sa source des théories de Hobbes et qui est en voie d'accélérer notre décadence à tous les points de vue. Ils veulent une morale apriorique, supérieure aux intérêts, qui constitue un en soi absolu du bien, dont le mal est éternellement l'antithèse ; qu'ils reçoivent encore, sur ce point important, nos félicitations.
Enfin, nous ne quitterons pas le chapitre de l'éloge sans les féliciter de l'aversion qu'ils manifestent, en économie sociale, à l'égard de ce sec baissez faire, qui est le fond doctrinal des économistes de nos jours ; ils veulent un socialisme sagement combiné avec la liberté, dans lequel la société ne ressemble point à une mauvaise mère et n'abandonne pas absolument ses enfants à leur faiblesse.
Mais il y a, par-dessous tout ce hel éditice, dans le criticisme de MM.
Renouvier et Pillon, une nuit si profonde, un abîme si noir, que, si nous creusons jusqu'àce vide, nousne trouvons plus chez eux qu'un effondrement universel qui les assimile aux écoles sans philosophie contre lesquelles ils déchaînent vainement tout leur zèle. Qui le croirait? Cet abîme est l'athéisme lui-même, et c'est précisément l'alliance illogique de cet athéisme théorique et pratique avec leur spiritualisme kantien, qui constituel'originalitédeleur système. Jusqu'à présent athéisme et matérialisme ont passé pour inséparables, pour synonymiques en quelque sorte , pour identiques même; assurément nous n'en avons jamais jugé de la sorte ; mais notre réserve à ce sujet nous était presque personnelle; et si, pour le commun des penseurs, un matérialiste n'était pas nécessairement un athée, un athée était à peu près nécessairement un matérialiste.
Un essai d'encadrement du spiritualismedans l'athéisme ou del'athéisme dans le spiritualisme sans recours au panthéisme était réservé à notre malheureuse époque ; et c'étaitM. Renouvier qui devait présenter cette théorie bizarre, sous le nom de criticisme ou de Kantisme purifié et reformé, comme une poule aux œufs d'or appelée à couver la poussinade philosophique de l'avenir.
Le criticisme est donc un athéisme spiritualiste. Etudions un peu les conséqurnees morales et la méthaphysique d'un pareil système , et voyons s'il a d'autre mérite que celui d'une originalité qui n'a son égale que dans le rêve philanthropique de la « République-empire-royauté »
de M. Gagne.
D'abord ses conséquences morales.
M. Renouvier vient de nous les résumer lui-même dans une des formules que nous avons citées. « Les principes faux et trompeurs, dit-il, sont remplacés par deux préceptes qui sont les pures formules du juste. Le premier est de regarder la personne humaine comme une fin pour elle-même, et d'exclure tout acte qui la ferait servir de simple instrument pour des
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fins étrangères. Le second est de considérer comme critère de la -valeur morale d'un acte, la généralisation possible de la maxime de cet acte. »
Nous concevons parfaitement que le premier de ces principes de inorale s'accorde avec l'athéisme qui met l'homme à la place de Dieu, le constitue ontologiquement autonome, et le débarrasse de tout lien avec quelque chose de supérieur à lui; nous voyous très-clairement que ce principe suppose cet athéisme, en débarrassant l'être humain des devoirs qu'engendre nécessairement une cause universelle, origine et fin nécessaire de tous les effets ; mais nous ne voyons pas comment M. Renouvier, avec un tel principe, empêchera l'utilitarisme , qu'il repousse avectant de soin comme une cause de décadence sociale, de s'installer sur la philosophie même, et ce qu'il pourra répondre à l'utilitarisme lorsqu'il lui dira : Quelle autre visée rationnelle pouvez-vous imaginer de la personne humaine pour elle-même, que la construction en elle du plus grand bien-être possible, et par conséquent de l'utilité la mieux calculée? Puis viendra l'égoïsme particulier qui, ne voyant que son étroite sphère, lui dira à son tour: C'est là précisément mon affaire, je calcule mon utilité, puisque je suis ma propre fin ; de quel droit venez-vous, philanthrope, exiger de moi des actes qui me réduiraient à un simple instrument pour des fins sociales qui sont étrangères à mes satisfactions personnelles? Puis viendra la théorie du laissez-faire qui dira à la société : Pourquoi vous préocenperiez-vous des faibles et des déshérités ; laissez aller le combat de la vie, la concurrence vitale ; la fin de chacun est en lui seul avec la force relative qui doit le conduire à cette fin ; que le plus faible succombe, et que le plus fort règne, c'est la loi du progrès, la seule qu'on puisse mettre dans un être autonome qui n'a d'autre fin que sa personnalité, et qui ne se rattache , comme instrument dans l'harmonie d'un tout, à aucune destination étrangère à cette personnalité même.
Nous ne voyons donc pas comment
M. Renouvier après avoir posé son principe du juste : La 'personne humaine est sa propre fin, pourrait écarter logiquement l'utilitarisme , l'égoïsme et le brisement social de toute solidarité.
Nous citons, à l'article morale, la formule qu'avait imaginée un dos premiers athées delàpériode impériale et qu'il donnait comme supérieure à celle de Kant, — qui est le second principe même de M. Renouvier dont nous allons dire quelques mots tout à l'heure, — après avoir soutenu que cette formule de Kant était déjà supérieure à celle de Jésus : « Fais à autrui ce que tu voudrais qui te fût fait. » C'était dire que la sienne atteignait à peu près le summum de la perfection. Quelle était cette formule?
« Conserve tes distincts et multipliesen la puissance. » Les expressions ne sont pas ordinaires ; mais toute obscurité disparait aussitôt qu'on est averti que le mot distincts signifie, dans le langage de cet athée, les propriétés d'un être, tout ce qu'il tient dé sa nature et de l'emploi des forces de sa nature. On peut voir la critique que nous avons faite de cette formule ; . cette; critique est un peu railleuse et sanglante; mais nous la croyons juste. Or, y a-t-il entre cette formule et celle de M. Renouvier une autre différence que celle cjui réside dans la modestie de l'expression?
Regarder la personne humaine comme sa propre et unique fin; exclure de la morale comme contraire à la loi du juste, à la raison et à la nature de l'homme, tout acte qui fait de l'homme un instrument pour des fins étrangères, n'est-ce pas le renfermer dans son égoïsme, et lui dire :
Tu n'es point une partie dans un grand tout, tu n'as rien à faire au grand orchestre ; le grand chœur et l'universelle harmonie, songes creux des poètes et des Platons ; vis en toi seul ; sois pour toi-même l'humanité entière, ton tout, tonDieu,et,parconséquent, n'aie d'autre loi, dans le combat de la vie, que de bien conserver tes forces naturelles et tes forces acquises, et d'en multiplierla puissance.
Le sacrifice, l'amour, le dévouement, vanités que tout cela! car tout cela
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conduit à la faiblesse et à l'extinction dans la concurrence vitale; Darwin l'a dit : le faible reste, singe ou meurt, le fort devient homme et laisse une descendance; et mon athée l'a dit également: Celui qui triomphe, soit pur la puissance athlétique, soit par le génie, qui n'est qu'une force brutale aussi, puisqu'elle est dépourvue de liberté morale, est toujours vertueux.
Voilà bien la conclusion commune desdeux formules : réduction de la justice au triomphe du plus fort; travail pour soi seul, sans égard à des fins étrangères, dont les relations avec la nôtre ne sont* que des fictions de la superstition...
Mais alors tout se brise dans l'organisme universel des êtres; je n'y vois plus que des organes sans lien d'imité; les accords ont disparu du grand concert, et que reste-t-il sans les accords? des cris isolés, une cacophonie. En effet, vous avez enlevé la fin commune en la reléguant dans la catégorie des fins étrangères; vous avez enlevé le chef du grand orchestre, en raturant Dieu, ô athée ; et, dès lors, plus d'harmonie ; la tête manque; chaque membre, retiré dans son moi, devient son unique maître; il est sa loi et sa fin; qu'est devenue la justice relative? qu'est devenue la beauté de l'ensemble?
N'en déplaise à M. Renouvier ; il y a toutes ces idées, toutes ces conséquences dans les quelques mots par lesquels il exprime la première « des pures formules du juste » devant remplacer « les principes faux et trompeurs » du passé.
Le second principe est de Kant, avons-nous déjà dit; et il n'est pas sujet aux mêmes inconvénients : Agis de telle sorte, a dit le philosophe allemand, que les règles de ta conduite puissent être érigées en lois générales. Cette maxime est excellente pour le philosophe qui comprend la portée de la possibilité d'une généralisation et qui sait la faire. Mais la foule at-elle eu jusqu'à présent, et même aurat-elle jamais cette capacité-là? Certes, nous le désirons pour l'avenir, et c'est le plus ardent de nos vœux ; mais, tout porté que nous soyons parfois
à l'utopie, l'étude des masses et de leur marche intellectuelle depuis les temps historiques ne nous inspire pas une si belle espérance. Ne sont elles pas, à peu près, ce qu'elles furent toujours? et si elles révèlent des tendances, il faut bien avouer que ces tendances ne sont guère en direction de la philosophie. Oh! dites-leur simplemcntavec lesrcligions, le Christianisme en tète : Traitez donc vos frères, vos amis, comme vous voudriez qu'ils vous traitassent; et si elles ne le font pas toujours, du moins vous comprendront-elles, et, quelquefois touchées jusqu'aux laimes, suivrontelles une morale contre l'évidence de laquelle elles n'oseront protester.
Il y a un égoïsme qui ne peut être déraciné de la nature ; le problème du moraliste est de réussir à le tourner de manière à ce qu'il ne soit pas un poison mortel pour la société. La formule du Christ résout! précisément ce problème en rattachant le prochain à l'individu, et l'individu au prochain, en réduisant le devoir à une comparaison de l'autre à soi : Traitez-le comme vous voudriez qu'il vous traitât.
Celui qui dit cela ne raisonne ni ne cherche à faire raisonner rigoureusement et mathématiquement, mais il prêche véritablement la nature humaine, et si quelque chose peut l'entraiuer, il l'entraîne. Oui ! laissez aux philosophes la formule de Kant, et n'en cherchez pas d'autre pour le commun des hommes que celle de Jésus 1
C'est elle qui convient à la femme, à la mère ; or la femme, la mère, c'est déjà une moitié du genre humain.
C'est elle qui convient à l'enfance ainsi qu'à la première jeunesse, qui ne raisonne guère, mais qui, terrain jeune, piaule naissante et tendre, a l'intuition de la justice et de l'égalité.
Il n'est pas une mère dans une religion, dans une peuplade sauvage, qui ne dise à son enfant lorsqu'il vient de faire quelque mal à un camarade : Si on t'en faisait autant, serais-tu content? traduction vulgaire de la formule du Christ, tant elle sort naturellement de l'âme humaine; et il n'est pas un enfant qui ne
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soit interdit par la question, sans pouvoir dire le pourquoi parce qu'il ne fait que le sentir. Mettez donc à la place de cette vulgarité, la transformation transcendante de l'action par le philosophe Kant en règle générale, pour faire comprendre à l'enfant que, cela ne se pouvant, l'action qu'il a faite est mauvaise!...
Or, l'enfance et la première jeunesse, c'est pour le moins une moitié de la seconde moitié du genre humain.
Restent les hommes faits ; mais combien sont femmes sous le rapport de l'esprit et du sentiment! et combien aussi sont enfants! Que vous reste-t-il d'esprits, forts et généralisateurstout ensemble, auxquels conviendra la formule de Kant?..
0 philosophe, allez la faire comprendre et la prêcher parmi ces masses que remuent les passions ! et vous reviendrez m'en donner des nouvelles; vous reviendrez me dire combien d'âmes vous avez vaincues....
Revenons à celle du Christianisme et de toutes les religions; celle-là n'implique pas seulement la justice, elle implique la tolérance, le pardon, les affections, tout ce qui tient à la partie passionnelle de la nature. Estce que vous voudriez tout réduire, ô athée, à la balance mathématique de la justice rigoureuse ? oh ! alors, vous n'êtes plus pratique, vous n'êtes plus que théoricien, et nous allons voir bientôt que votre théorie s'écroule sur elle-même, en mettant, sous ellemême pour soutien, non pas une base mais un vide.
La formule du Christ est celle de la nature, comme elle est celle des Socrate et des Confucius ; elle est entraînante; elle sort de la fraternité; elle implique l'égalité; elle suppose le respect en tout et pour tout de la liberté; elle est renfermée dans cette autre plus générale: Aimez votre prochain comme vous-même ; et à ses côtés se place celle-ci, qui renferme toutes les généralités philosophiques dans le genre de celle de Kant : Aimez Dieu, qui est le souverain bien, par-dessus toutes choses.
La formule de Kantne fait, en transformant celle du Christ, que la dé-
pouiller de ses nuances affectueuses plus appropriées aux besoins de' 1 humanité que la nuance rationnelle pure, parce que l'humanité n'est pas seulement raison, mais aussi passion amour, volonté, prière, douleur, plaisir, espérance, religion et art, tout, en un mot, par-dessus la sèche raison du logicien.
Cette dernière parole nous conduit à la critique de la métaphysique du criticisme: voyons donc jusqu'à cruel point brille la logique dans cette doctrine athéisto-spintualiste.
La matière seule ne vous suffitpasvous voulez de l'esprit, et même vous ne seriez pas trop éloigné, en votre qualité de disciple de Kant, de ne professer que l'esprit avec les Schellmg, les Fichte et les Hegel, si n'étant et ne voulant être son disciple qu'à la française, vous ne sentiez dans toute l'atmosphère qui vous entoure, des antipathies à peu près invincibles pour de telles idées. Mais devant la question de la cause universelle, tout celam'importepeu ;soyez corps, soyez esprit, soyez l'un et l'autre, soyez l'un ou l'autre, je laisse tous ces problèmes, et voici comment je raisomie avec vous.
Vous pensez; vous dites moi; vous n'avez pas toujours pensé, toujours dit moi; vous ne pensez pas partout, vous ne dites pas moi partout; vous ne pensez pas tout, vous pensez plus ou moins, et votre moi n'est pas le moi^ de tout ce que votre pensée vous révèle. Ces faits, qui sont ceux de votre nature comme de la mienne, me suffisent en ce moment. Vous prétendez, d'ailleurs, asseoir une morale apriorique c'est-à-dire indépendante et absolue; c'est, au moins ce que j'entends par ce mot, et je ne sache pas que vous puissiez entendre autre chose.
D'ailleurs encore vous ne vous contentez pas de l'argumentation suivante que me faisait Proudhon et qu'il n'a que trop réussi à mettre à la mode :
« Il me suffit, disait ce philosophe, qui ne l'était qu'à demi, de faire intervenir la conscience humaine, avec le sentiment qu'elle, a de sa dignité et de la justice. De la cause, je ne m'en
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occupe pas, je ne veux pas m'en occuper; c'est wapostulatum, une x, un inconnu que j'élimine comme inattingible pour ma science, et comme inutile pour ma morale : je prends les faits, les évidence?, que je trouve en moi, et je m'en tiens là. On me dira : Suivez donc la lilière entr'ouverte; descendez aux racines ; je ne le veux pas, je n'en ai pas besoin, je m'arrête à l'anneau que je sens, que je vois, que je coznprends, qui est moi-même. C'est là mon absolu, l'absolu de ma logique, je l'ai trouvé, je
le pose; eurêka! puis, là-dessus
je bâtis ma morale; et j'entends que tout le monde fasse de même.
« Y a-t-il besoin d'autre chose que de savoir par exemple avec certitude que la reconnaissance pour un bienfait est une vertu? que je dois agir en vue de ma santé morale et de celle de mes semblables? Qu'il est des choses contraires à ma dignité et d'autres qui lui sont conformes? que c'est un désordre et une injustice d'employer, pour tromper, deux poids et deux mesures? et tout ce qui, dans la morale, égale ces évidences? Que font à tout cela Dieu et la théologie ? Je ne nie pas l'un, je ne réfute pas l'autre ; je ne m'en occupe point, et pour ne m'en être pas occupé si votre Dieu me damne, du fond de son enfer je lui dirai en face que je suis un honnête homme. »
C'est ainsi que raisonnait Proudhon; or, vous n'êtes pas absolument satisfait du raisonnement; vous trouvez que l'édifice n'est pas établi sur une base assez scientifique ; il faut, dites-vous, que la morale soit une science, et non pas seulement un empirisme de conscience intuitive; il faut quelque chose de plus; il faut de Y a priori.
Je ne vous dirai pas que vous avez tort. De quel droit, en effet, le père de la morale indépendante limiterat-il la recherche de l'esprit à un anneau précis de la chaîne qui se présente à son investigation? marquer le pas jusque-là, et nous dire halte ! c'est bien militaire pour des esprits. Nous sommes intrigués ; nous voulons sonder un peu plus profondément les choses. Je vous dirai, au contraire,
que vous avez raison, El. Renouvier.
Oui! soyons plus curieux; donnezmoi la main, et, bras dessus bras dessous, courons ensemble les aventures de la métaphysique. Mais, je vous en avertis, gare à vos postulaisl
Nous avons dit que nous nous sentons et nous voyons dans un ensemble de choses se précédant les unes les autres, toujours précédées, et que nous nous révélons à nous-mêmes comme une de ces choses'; donc nous ne pouvons pas nous passer d'un précédant universel; car pour nous en passer , il nous faudrait dire que tout ce qui est a eu le néant pour premier père; ce qui est évidemment absurde.
Nous nous sentons quelque chose de contenu ; c'est le résultat le plus clair et le plus immédiat de nos évidences de sens intime ; donc nous ne pouvons pas nous passer, comme philosophes et comme logiciens, d'un contenant universel, .puisque autrement il nous faudrait dire qu'un contenu peut se passer d'un contenant, peut être contenu sans être contenu dans quelque chose, ou peut être contenu sans être contenu ; ce qui serait évidemment le contradictoire et l'absurde .
Nous nous sentons quelque chose de soutenu, et même nous noussentons dans un ensemble d'êtres qui s'entresoutiennent les uns les autres ; il y en a que nous soutenons, il y en a qui nous soutiennent, et toutes les choses qui se révèlent à nous sont soutenant d'une part et soutenues de l'autre; donc nous ne pouvous pas nous passer d'un soutenant universel, ou d'une substance absolue, puisque si cette substance n'était pas, il nous faudrait dire que c'est le néant, le rien, qui est ce soutenant universel ; ce qui serait absurde, attendu qu'une telle assertion reviendrait à celle-ci : le rien est le soutenant de tout ; le rien est quelque chose ; le rien est même la chose qui est le moins rien de tout ce qui est.
Nous noussentons produits et producteurs,produits d'une part et producteurs de l'autre ; et tout se révèle à nous sous ce double mode ; donc nous ne pouvons pas nous passer d'un
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producteur universel, puisque, si ce producteur n'existait pas, il nous faudrait dire que c'est le néant qui est le premier producteur de tout, assertion évidemment absurde, analogue à celle-ci : ce qui n'est pas est producteur.
Nous nous sentons mus, et dans ce qui se révèle à nous, il y a- du mouvement; certaines choses sont mues, d'autres sont motrices,et même toutes se montrent, si nous les étudions scientifiquement, comme mues d'une part et motrices d'autre part; donc nous ne pouvons pas nous passer d'un moteur premier universel ; car si ce moteur universel n'est pas, le premier mouvement sera sans moteur, ce qui est absurde, par ce que dire mouvement sans moteur est identique à dire mouvement sans mouvement.
Nous sentons en nous une lumière intellectuelle par la quelle nous comprenons et raisonnons les choses ; d'autres êtres se manifestent à nous par des signes desquels nous concluons qu'ils nous sont semblables et qu'ils ont comme nous cette lumière; cette lumière fait qu'il y a accord entre eux et nous sur beaucoup de points qui nous paraissent à tous évidents ; il y a harmonie entre nos intelligences sur les bases, sans quoi tout entretien serait impossible durant une seule minute. Cette illumination intellectuelle commune peutelle être sortie du néant ? Elle n'est cependant pas éternelle ; elle commence, varie, se modifie, se rétrécit et se dilate; elle n'a point le caractère de fixité qui convient à l'absolu ; elle est, en nous, un effet, non sa propre cause trouvant en soi toute sa raison d'être ; donc il faut un illuminateur universel, un flambeau primitif, un soleil commun des intelligences, dont la lumière établit entre elles l'unité. Nous ne pouvons pas plus nous passer de cet illuminaient' universel que des autres universels dont nous venons de reconnaître la nécessité logique ; nous sommes éclairés spirituellement, donc il y a éclairage spirituel; l'illuminé suppose l'illummateur comme le soutenu suppose le soutenant comme le précédé suppose le précédant, et le reste.
Nous nous sentons des agents libres dans certaines choses, et contraints ou nécessités dans d'autres ; pourquoi ne sommes-nous pas libres en tout?
pourquoi ne sommes-nous pas nécessités en tout? Il y a sous ces rapports, dans notre manière d'être, des complications qui ne dépendent pas de nous ; multipliczksrouages,quis'engrènent|i s'entre-propulsent, s'enchaineut les uns les autres; vous ne faites que reculer la question radicale ; nous ne pouvons nous passer d'une force libre universelle qui engendre les libertés et qui fait les nécessités ; une puissance de liberté ne peut pas plus sortir du néant que toute autre puissance, et elle ne peut sortir que d'une puissance première de son espèce ; oui, la liberté universelle est aussi nécessaire comme origine des libertés particulières qu'il est nécessaire que la nécessité ne puisse être nécessité sans un nécessitant primordial.
Arrêtons-nous ; rémunération ne finiraitpas, elle embrasserait tout, l'indéfini comme l'infini: résumons-nous donc.
Ce précédant universel, qui est nécessairement et par là même, le soutenant universel, le producteur universel, le moteur universel, Yilluminateur universel, l'agent universel de liberté comme de nécessité, et qui ne peut être qu'uN avec tous les attributs parce que, s'il -n'était pas un, il ne serait ni univcrselnirsiison radicale etpremière des choses qui sont, ni indépendant et absolu, n'admettant rien au delà de son en soi ; cet être-là, qui est nécessairement un être, puisque, s'il n'était pas un être, il ne serait rien, nous l'appelons Dieu comme d'autres l'appellent Brahma, d'autres Allah, d'autres Jéhovah, d'autres Tien, Tao, d'autres God, et c'est de lui que nous disons avec le Christ et avec toute la grande philosophie : Voilà le bien souverain, origine et fin de tous les êtres ; voilà le parfait après lequel nous devons courir indéfiniment en nous perfectionnant de plus en plus, sans que nous puissions jamais l'égaler.
Soyez parfaits comme le père est