‹ Dictionnaire de théologie approprié au mouvement intellectuel de la seconde moitié du XIXe siècle par l'abbé le Noir. Volume 3 (volume 5)Chapitre 49 sur 110 · SS · texte numérisé non relu

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qu'au Père; je m'arrête au moi ; je vous demanderai comme à Proudhon:

Pourquoi et de quel droit vous arrêtez-vous de la sorte à mi-route ? Vous n'êtes pas maître de la logique ; elle vous ordonne d'aller jusqu'au terme; en auriez-vous peur? en tout cas, par le seul fait de vous arrêter ainsi dans la voie, vous vous constituez dans nne logique de mauvais aloi; vous n'êtes pas logicien.

Mais si vous cherchez sans crainte l'ahsolu de la morale et que vous prétendiez en établir scientiliquementles conditions aprioriques, je vous dirai:

Vous faites tout à la fois, mieux et moins bien que Proudhon ; vous faites mieux, puisque vous suivez la chaîne quelaïogique vous ordonne de suivre, que vous cherchez l'axiome, sans vous contenter du fait de conscience, et que vous ne reculez pas devant la métaphysique ; mais vous faites moins bien, beaucoup moinsbien, d'ailleurs, puisqu'au bout du chemin, où il n'a pas voulu se rendre de peur d'y mettre une affirmation ou une négation formelles, vous mettez le vide, l'absence de l'être, l'absence de Dieu, le néant, l'abîme où tout s'effondre, vos aprioriques et votre morale avec le reste...

Voilà bien ce que vous y mettez, puisque vous ne voulez pas y mettre l'universel. N'est-ce pas pécher beaucoup plus encore contre la logique que celui qui s'est arrêté? Lui a sauvegardé du moins sa morale pour un jour et vous avez porté la vôtre tout droit au néant.

Philosophe, vous n'avez qu'un moyen de sortir du dilemme ; c'est de vous faire théiste ; uu spiritualiste pourrait-il avoir de la peine à le devenir? aussi bien dirait-on à certains moments que vous l'êtes déjà.

Le Nom.

CrUTTQUE, art de découvrir et de prouver l'authenticité ou la supposition, l'intégrité ou l'altération, le sens vrai ou faux des livres et des monuments anciens , et de fixer le degré d'autorité que l'on doit leur attribuer. Critique est dérivé du grec *giw,je jug.e.

Cet art est nécessaire sans doute :

avant d'ajouter foi à un titre quelconque, il faut savoir d'où il vient, s'il est parti de la main à laquelle on l'attribue, s'il est entier, s'il n'a été ni mutilé ni interpolé, quel peut être le sens des expressions dont l'auteur s'est servi, si c'est un original ou seulement une version. On est obligé d'user de cette précaution à l'égard des livres saints, des ouvrages des Pères, et des monuments de l'histoire ecclésiastique. Faute de l'avoir observée dans les siècles passés, on a souvent cité avec confiance des livres dont la supposition a été reconnue dans lasuite, ou desauteurs qui ne méritaient aucune croyance.

( Dans le siècle dernier et dans celuici, l'art de la critique a fait de grands progrès, et a rendu à la religion des services importants; on a examiné, comparé, discuté tous les anciens monuments avec toute l'exactitude et la sagacité possibles (1). La question est de savoir si, pour éviter un excès, l'on n'est pas tombé dans un autre, et si, en voulant faire du bien, l'on n'a pas fait aussi un très-grand mal.

Quelques écrivains, après avoir examiné les règles de critique établies par les savants qui ont acquis le plus de réputation par ce genre de travail, ont cru y apercevoir des défauts, et ont entrepris de montrer que ceux même qui-y ont eu le plus de confiance, n'ont pas toujours été fidèles à les suivre dans la pratique.

C'est ce qu'a fait le père Honoré de Sainte-Marie, carme déchaussé, dans un ouvrage intitulé : Réflexions sur les régies et l'usage de la critique, en trois vol. m-4°. Après avoir observé la marche de nos critiques les plus estimés, il leur reproche :

(1) Co que disait Bergier de l'art de la critique il yaun siè :1e, peut se dire avec beaucoup plus do raison encore aujnur d'Uni ; c'est depuis quatre vingts ans que se sont le plus développées les études philologiques et bibliographiques. Mais on doit ajouter que plus que jamais aussi les critiques ont formé deux camps qui ont travaillé et travaillent encore dans deux directions opposées, l'une religieuse, l'autre antireligieuse; l'Allemagne a beaucoup fourni à cette dernière et nous sommes obligé d'avouer que le relâchement du clergé français, surtout dans les travaux sérieux de l'esprit, lui a fait perdre dos avantages dansl'aitde la critique. C'est aux laïques impartiaux qre le parti de la vérité a dé de se soutenir en faisant les concessions qu'il n'a pas cru pouvoir refuser. Le Nom,

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1° De faire l'éloge d'un auteur, de vanter son mérite et ses talents, lorsqu'ils ont besoin de son témoignage; de le déprimer ensuite et d'en faire peu de cas, lorsqu'il n'est pas de leur avis. 2" De préférer ordinairement le sentiment d'un hérétique, qui n'a d'autre mérite que beaucoup de témérité, à celui des écrivains catholiques les plus respectables. 3° De recevoir comme authentique un ancien ouvrage lorsqu'il leur est favorable, de le rejeter comme supposé lorsqu'il les incommode. 4° De faire usage de l'argument négatif toutes les fois qu'il leur est utile, de le regarder comme nul quand on le leur oppose.

S0 Pour savoir si un ouvrage est ou n'est pas de tel auteur, ils font beaucoup de fond sur la ressemblance ou la différence du style qui se trouve entre cet écrit et les autres du même auteur; mais, outre qu'un auteur n'a pas toujours le même style, a des ouvrages plus travaillés les uns que les autres, il faut beaucoup de discernement, de goût, d'expérience, pour être en état d'en juger ; et les méprises en ce genre sont très-communes. 0° Quelques-uns se sont trop livrés à des conjectures, ont chicané sur toutes les circonstances d'un fait, n'ont travaillé qu'à faire naître des doutes, ont mieux réussi à embrouiller qu'à éclaircir les événements importants de l'histoire ecclésiastique.

Il fait voir, qu'en observant à la la lettre toutes les règles établies par nos critiques on peut prouver la vérité de plusieurs faits qu'ils ont cependant regardés comme faux ou douteux, et l'authenticité de plusieurs ouvrages qu'ils ont réprouvés comme supposés et apocryphes, ou au contraire. Eux-mêmes ne se sont point accordés dans les jugements qu'ils ont

Forte d'un fait ou d'un écrit ; les uns ont admis, les autres l'ont rejeté; tous cependant ont fait profession de suivre les mêmes règles. Ils ne sont seulement pas convenus entre eux de ce qu'ils entendaient par authentique, apocryphe, canonique, supposé, etc. ; tous n'ont pas attaché à ces termes la même idée.

C'est par ces règles prétendues, que les protestants ont attaqué les

livres de l'Ecriture sainte et les monuments ecclésiastiques qu> ne leur étaient pas favorables. Les incrédules ont encore enchéri sur cette audace, et ont voulu renverser tous les titres de la révélation. Il serait fâcheux que l'on pût reprocher à des écrivains catholiques de leur avoir fourni des armes. Déjà le père Laubrussel, jésuite, avait montré les funestes conséquences de cette conduite, dans un Traité des abus de la critique en matière de religion en 2 vol. m-12, imprimé à Paris en 1711.

L'abbé Renaudot a aussi fait voir que l'on a eu tort de vouloir juger de l'autorité des anciennes liturgies comme l'on juge de l'authenticité des écrits d'un auteur quelconque ; que l'autorité de ces liturgies ne vient point du personnage dont on leur a fait porter le nom, mais des Eglises qui s'en sont servies de tout temps.

Liturg. orient, collect., t. I, pag. 2, etc.

De toutes ces observations, il s'ensuit que l'on ne doit pas déférer aveuglément au jugement de nos meilleurs critiques, puisque leurs décisions ne sont rien moins qu'infailibles, et qu'il faut comparer et peser leurs raisons.

Un des grands reproches que les protestants font continuellement aux Pères de l'Eglise, est de dire que ces aiiteurs respectables ont manqué de critique ; nous leur répondons au mot Pères de l'Eglise.

CRITIQUE SACRÉE, connaissance des règles sur lesquelles on doit juger de l'authenticité, de l'intégrité, de l'autorité des livres' saints, et du sens dans lequel il faut les entendre. Nous ne pouvons donner de cette science une idée plus exacte, qu'en copiant le plan qu'avait tracé M. ftlallet, d'un traité complet sur cette matière, et qu'il avait placé dans l'Encyclopédie, au mot Bible.

Il faudrait, dit-il, diviser cet ouvrage en deux parties. Dans la première, on traiterait des livres et des auteurs de l'Ecriture sainte; dans la seconde, on rassemblerait les connaissances générales qui sont nécessaires pour l'intelligence de ce qui est contenu dans ces livres.

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On partagerait la première partie en trois set uns. On parlerait:!0 des questions générales qui concernent tout le corps de la Bible; 2° de chaque livre en particulier et de son auteur ; 3° des livres cités, perdus, apocryphes, et des monuments qui ont rapport à l'Ecriture.

Six questions rempliraient la première section. La première, des différents noms données 5 la Bible, du nombre des livres qui la composent, des différentes classes qu'on en a faites. La seconde, de la divinité des Ecriras : onlaprouverait contre les païens et contre les incrédules. De l'inspiration et des prophéties : on y examinerait en quel sens les auteurs sacrés ont été inspirés, si les termes son| inspirés aussi bien que les choses, si tout ce que ces livres contiennent est de foi, même les faits historiques et les propositions de physique. La troisième, de l'authenticité des livres sacrés ; du moyen de distinguer les livres canoniques d'avec ceux qui ne le sont pas : on traiterait la question si souvent agitée entre les catholiques et les protestants, savoir si L'Eglise juge l'Ecriture; on expliquerait la différence entre les livres protocanoniques et les livres deutérocanoniques. La quatrième, des différentes versions de la Bible et des diverses éditions de chaque version, de l'antiquité des langues et des caractères, et de leur origine : on examinerait si l'hébreu estla premièrelangue(l), jusqu'à quel point l'on peut compter sur la fidélité des copies, des manuscrits, des versions, des éditions, et sur leur intégrité ; si la vulgate est la seule version authentique, et en quel sens ; si la lecture des versions en langue vulgaire doit être permise ou défendue. La cinquième, du style de l'Ecriture, des sources de son obscurité, des divers

(1) Devant la philologie linguistique mo 'erne, l'hébreu n'a pas mieux les caractères d'une langue primitive que le sanscrit, le chinois etc. Le chinois les aurait plutôt. Toutes les langues mères des langues modernes luttent d'antiquité, et nous croyons qu'elles furent les filles d'une langue originelle [dus simple qui ne fut que parlée et qui n'existe plus que cachée et perdue dans ses descendances; le* recherches philo1 ogiquea et linguistiques n'ont pas encore réussi à en constater des traces certaines.

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sens qu'elle peut avoir, et dans lesquels elle a été citée ; de l'usage que l'on peut faire de ces divers sens, soit dans la contreverse, soit dans la chaire, soit dans la théologie mystique : on examinerait s'il est permis d'en faire l'application à des objets profanes. La sixième question traiterait de la division des livres en chapitres et en versets,des concordances et des harmonies des commentaires, de l'usage que l'on doit l'aire des rabbins, du Talmud, de la Cémare, de la cabale : on verrait de quelle autorité doivent être les commentaires et les homélies des Pères sur l'Ecriture, de quel poids sont les explications des commentateurs modernes, quels sont les plus utiles pour l'intelligence de l'Ecriture sainte.

La seconde section serait divisée en autant de petits traités qu'il y a de livres dans l'Ecriture : on en ferait l'analyse, on enéclaircirait l'histoire ; on rechercherait qui est l'auteur de chacun de ces livres, en quel temps de quelle manière il a écrit.

La troisième contiendrait trois questions. La première, des livres cités dans l'Ecriture sainte, et qui n'existent plus : on examinerait quels étaient ces livres, ce qu'ils pouvaient contenir, qui en étaient les auteurs, autant qu'on peut le conjecturer. La seconde, des livres apocryphes que l'on a voulu faire passer pour canoniques, soit qu'ils subsistent encore, soitqu'ils aient été perdus. La troisième, des ouvrages qui peuvent avoir rapport à l'Ecriture, comme ceux de Philon, de Josêphe, de Mercure Trismégiste, des sybillcs, des canons des apôtres, etc.

La seconde partie comprendrait huit traités : 1° la géographie sacrée ; 2° l'origine et la division des peuples, ou un commentaire sur le dixième chapitre de la Genèse; 3° la chronologie de l'Ecriture, à laquelle il faudrait comparer celle des Egyptiens, des Assyriens, des Babyloniens ; 4° l'origine et la propagation de l'idolâtrie; S»

l'histoire naturelle relative àl'Ecriture: ony parlerait des animaux, des plantes, des pierres précieuses, etc., dont il y est fait mention ; 6° des poids, des mesures, des monnaies qui ont été en

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usage chez les Hébreux ; 7° des idiotisrnes, ou propriétés des langues dans lesquelles les livres saints ont été écrits, des phrases poétiques et proverbiales, des figures, des allusions, des paraboles. Le huitième serait un abrégé historique des divers états du ppuple hébreu jusqu'au temps des apôtres, des changements survenus dans son gouvernement, dans ses mœurs, dans ses usages, dans ses opinions.

Tout ce que l'on dirait sur ces divers objets ne serait pas nouveau pour le fond, mais pourrait l'être quant à la manière de le présenter ; ce serait un travail utile, surtout pour les jeunes théologiens, que de rassembler dans un seul ouvrage, et avec méthode, des matériaux épars dans les écrits d'un grand nombre de savants. La bibliothèque sacrée du père Lelong indiquerait, à celui qui voudrait l'entreprendre, les principales sources dans lesquelles il devrait puiser.

Ajoutons qu'il est de l'équité naturelle de traiter la critique sacrée avec autant d'impartialité que la critique profane ; que, de la part des incrédules, c'est une injustice de juger les livres des Juifs et des chrétiens autrement que l'on ne prononce sur ceux des Chinois, des Indiens, des Perses, des Mahométans ; et d'établir, pour les premiers, desrèglesdecn'fa'gite dont on n'oserait faire usage pour attaquer les seconds. Si, lorsque ceuxci ont paru pour la première fois en Europe, un censeur quelconque avait fait contre leur authenticité les mêmes objections que l'on répète depuis un siècle contre nos livres saints, il aurait excité le mépris et l'indignation des savants.

Mais il faut toujours se souvenir que l'autorité de ces saints livres n'est pasuniquement fondée sur la certitude des règles de critique, comme les incrédules le supposent en copiant les protestants, mais sur l'autorité de l'Eglise, quilesareçus de Jésus-Christ et des apôtres, et qui nous les donne tels qu'ils lui ont été confiés : autorité établie sur les mêmes preuves que la divinité de la religion chrétienne. Les discussions de critique sur ce point ne sont donc pas nécessaires pour nous, mais pour vaincre l'opinâtreté des hé-

rétiques et des incrédules; la foi du simple fidèle est appuyée sur de meilleurs fondements. Voy. Foi.

Bergieh.

CROATIE (le Christianisme en) [Théol. hist. églis.) — La tribu slave des Croates se montra sous l'empereur Iléraclius ; elle sortit de la Pologne ou de la Russie Méridionale, et s'empara du pays situé entre la mer Adriatique, le Danube et la Save.

Sous l'empereur Constantin Pogonat, le prince croate Porga manifesta le désir de recevoir des missionnaires chrétiens ; Constantin l'adressa au Saint-Siège ; des prêtres lui furent en» voyés et ce prince se fit baptiser eu 670, avec une grande partie de son peuple.

» Le Pape, dit M. Schrôdl, prit alors la Croatie sous sa protection, comme une possession du Saint-Siège, et obligea les nouveaux baptisés à s'abstenir de tout pillage et de toute guerre agressive (1). L'Église d'Aquilée et les mystérieuses influences d'un sol jadis chrétien agirent sur la tribu des Croates, et, d'un autre côté, on leur envoya des ecclésiastiques de Constantinople. Cependant il n'estfait mention d'évêques croates qu'à dater de 879, au temps où les princes souverains des Croates commencèrent à se faire remarquer par leurs richesses, leur puissance et leur crédit. Après la mort du prince Zwoinimir(.1088), qui avait prêté serment de vassalité au pape Grégoire VII (2), laveuvedece prince, Hélène, d'accord avec plusieurs grands de Croatie appela à son secours son frère, S. Ladislas, roi de Hongrie, pour apaiser les partis qui divisaient son royaume. Ladislas, accourut, conquit en 1089-1091 la Croatie, institua Almos, le plus jeune fils de son frère Geisa, prince des Croates, régla les affaires civiles et religieuses, et, pour consolider le Christianisme en Croatie, fonda l'évêché i'Agram (3).

« Outre ce célèbre évêché, il y

(1) Dœllinger, Manuel de l'hisi. de l'Église, Batisb., 1836, I, 364.

(2) Baron., Annal., ad ann. 1076, n. 66, 67.

(3) Mailatli, Ilist. des Magyares, I, 86. Kerohelich, Bist. epist. Zae/r. Ciraf. l'an. Koloczi (archevêché de).

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avaitencore à cette époque en Croatie : » 1° L'évêché latin de Zeng (Segnia, Seny), sur les bords de la mer Adriatique, évêclié auquel étaient liés les évêchés de Modrussa et de Korbaioia; « 2° L'évêché grée uni de Kreuz (diœcesis Crisiensis), dont les commencements remontent au temps du Pape Paul V, et qui, comme les évêchés grecs-unis de Hongrie, de Transylvanie, de Croatie et de Slavonie, sont sous la juridiction de l'archevêque deGran ;

« 3° L'évêché grec non uni de Carlstadt, qui, comme tous les autres évêchés grecs non unis de la monarchie autrichienne, sont sous la juridiction de l'archevêché non uni de Carlowiz. »

Le Noir.

CROISADES, guerres entreprises pour conquérir la Terre-Sainte. Dans plusieurs écrits partis de la main de nos philosophes, ils ont censuré les croisades avec beaucoup d'aigreur ; ils ont cherché à rendre la religion responsable des maux réels ou supposés dont elles furent la cause. Ces guerres, disent-ils, inspirées par un zèle -de religion mal entendu, ont coûté à l'Europe deux millions d'hommes ; elles n'ont abouti qu'à transporter en Asie des sommes immenses, à enrichir le clergé et les moines, à ruiner la noblesse, à augmenter la puissance des Papes. Tout cela est-il vrai.

Il y périt, si l'on veut, deux millions d'hommes libres, mais qui opprimaient vingt millions d'esclaves :

des sommes immenses furent transportées en Asie, mais on y apprit le secret d'en faire entrer eu Europe de plus considérables parle commerce; le clergé et les moines s'enrichirent en rachetant les fonds qui leur avaient été enlevés et qui seraient demeurés en friche ; la noblesse se ruina, mais elle perdit l'habitude du brigandage et de l'indépendance. Si la puissance des Papes augmenta pour quelque temps, celle desmahométans, plus redoutable, fut réprimée etmisehors d'état d'abrutir l'Europe entière. Quand on aura pesé ces différentes considérations, l'on verra de quel côté la balance penchera.

Déjà plusieurs écrivains, qui n'a-

vaient aucun dessein de favoriser la religion, sont convenus des faits que nous venons d'exposer. De leur aveu, les croisades furent moins l'effet du zèle de religion que d'une passion désordonnée pour les armes, et de la nécessité d'une diversion pour suspendre les troubles intestins qui duraient depuis longtemps, et pour faire cesser les guerres particulières qui recommençaient tous les joins.

Ces motifs sont clairement indiqués dans le discours que le pape Urbain II adressa aux seigneurs français au concile de Clermont, l'an 1095. « C'est » un crime, leur dit-il, de piller les » chrétiens comme vous faites, mais » c'est un mérite de tirer l'épée con- » tre les Sarrasins. » Aussi, le concile défendit rigoureusement les guerres particulières que les seigneurs se faisaient les uns aux autres, et nui sous la protection de l'Eglise la personne et les biens des croisés. Tlist.

de l'Eglise gallicane, tom. 8, liv. 22, an. 1095.

Ces expéditions épuisèrent, en Asie, toutes les fureurs de zèle et d'ambition, de jalousie et de fanatisme qui circulaient dans les veines des Européens; mais elles rapportèrent parmi eux le goût du luxe asiatique ; elles rachetèrent, par un germe de commerce et d'industrie, le sang et la population qu'elles avaient coûté ; elles préparèrent la découverte de l'Amérique et la navigation des Indes.

Les grands vassaux de la couronne, ruinés par ces voyages, devinrent moins turbulents et moins prompts à se révolter, il fut plus aisé de retirer de leurs mains les domaines aliénés; avec la puissance de nos rois, la police se rétablit Les premiers affranchissements des serfs furent faits par les seigneurs qui avaient besoin d'argent pour passer la mer: l'Europe doit ainsi aux croisades les coinmcncements de sa liberté.

Dès ce moment, l'on pensa à établir des manufactures, on peupla les villes, on augmenta leur enceinte, on y lit couler 'des fontaines publiques.

D'après ce que l'on avait vu en Orient, nos maçons, devenus architectes, exécutèrent ces monuments dont nous

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admirons encore la hardiesse et la légèreté : l'Europe se remplit d'hôpitaux et d'hospitaliers.

Une partie du patrimoine des nobles passa entre les mains des ecclésiastiques ; mais ceux-ci faisaient moins d'ombrage à l'autorité souveraine que des vassaux toujours prêts à prendre les armes. [Souvent nos rois, inquiétés par des seigneurs rebelles, demandèrent du secours aux évoques ; ceux-ci leur procurèrent l'assistance des communes. Les rois, de leur côté, protégèrent les communes contre les violences des seigneurs, et augmentèrent le pouvoir du clergé qui leur devenait si utile.

Il n'est donc pas vrai que les croisades aient été totalementfunestes à la religion et à la société. De tous les fléaux, l'ignorance est le plus redoutable, il traîne tous les autres à sa suite ; or, les croisades ont contribué beaucoup à le dissiper. Si elles ont causé un mal passager, elles ont produit des biens durables. Pendant les quatre cents ans qui se sont écoulés depuis les dernières croisades, les sciences, les arts, le commerce, l'industrie, la civilisation, ont fait plus de progrès parmi nous, que pendant les huit siècles qui les avaient précédés.

Nous ne faisons ici que copier sommairement les réflexions de divers écrivains ; nous laissons aux historiens le soin de les développer et de les rendre plus sensibles.

C'est ce qu'a déjà fait un savant académicien, dans une dissertation sur ce sujet. Mém. de l'Acad. des Inscript., tom.68,m-12,p.429. Il prouve que l'intérêt du commerce des Européens dans le Levant fut un des principaux motifs des croisades, et qu'il y eut beaucoup plus de part que la religion; qu'en etfet, ces entreprises ont infiniment contribué, non-seulement au progrès du commerce maritime, et aux expéditions qui en ont été la suite, mais encore au rétablissement des sciences en Occident, particulièrementenFrance. Dèsl'an 1283, le pape Honorius IV, dans le dessein de convertir au Christianisme les Sarrasins etlesschismatiquesde l'Orient, voulait que l'on établit à Paris des maîtres pour enseigner l'arabe et les

autres langues orientales, conformément, dit-il, aux intentions de ses prédécesseurs. Dans le concile général de Vienne, tenu en 1311 et 1312, Clément V ordonna que l'on établirait à Paris, à Rome, à Oxford, à Boulogne et à Salamanque, desmaitrespour enseigner l'hébreu, l'arabe et le chaldéen, deux pour chacune de ces langues ; qu'ils seraient entretenus à Home par le Pape, à Paris par le roi, et dans les autres villes par les prélats, les monastères et les chapitres du pays; qu'ils traduiraient en latin les bons ouvrages qui étaient dans ce* langues. C'est ce qui a donné lieu à la fondation du collège royal, et à l'usage d'envoyer des missionnaires, dont les relations nous ont été souvent très-utiles.

En nous exerçant à la marine, continue l'auteur, les croisades nous ont accoutumés à tenter par mer de grandes entreprises, et ont occasionné la découverte de laboussol#; elles nous ont fait connaître les pays lointains surlesquelsnos ancêtres ne débitaient que des fables ; elles ont diminué en France la puissance excessive des grands qui vexaient les peuples. Xous leur sommes redevables du goût pour les sciences et de quantité d'arts, ou au moins d'un certain degré de perfection, que nous avons acquis par le commerce avee le Levant et avec les Arabes d'Espagne.

Les protestants, qui ont représenté ces expéditions comme des entreprises absurdes, injustes, malheureuses, suggérées par l'ambition des Papes ou par un fanatisme insensé ; qui ont dit qu'elles avaient été non moins funestes à la religion qu'aux intérêts civils et politiques de l'Europe, ne méritaient pas d'avoir des imitateurs; mais les incrédules, charmés de trouver une occasion de déplorer les maux que la religion a faits au monde, ont copié servilement les déclamations des protestants. Pendant assez longtemps, c'a été une espèce de combat parmi nos écrivains, pour savoir qui dirait le plus de mal des croisades. Il faut espérer que, quand ces grands politiques auront pris la peine de se mieux instruire, ils seront plus modérés.

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