‹ Dictionnaire de théologie approprié au mouvement intellectuel de la seconde moitié du XIXe siècle par l'abbé le Noir. Volume 3 (volume 5)Chapitre 75 sur 110 · BEI · texte numérisé non relu

BEI

damnés pour en avoir invinciblement ignoré les preuves. Voilà déjà deux surperclieries de logique assez remarquables,

Kn second lieu, un atbée peut tourner contre la religion naturelle l'argument des déistes ; il peut leur dire. : Une religion, dont les preuves ne sont pas à la portée de tous les hommes raisonnables, ne peut pas être établie de Dieu pour tous : or, les preuves de votre prétendue religion naturelle ne sont pas à la portée de tous les hommes raisonnables ; donc, etc. Ma première proposition est la vôtre ; je prouve la seconde. 1° Plusieurs déistes célèbres ont enseigné qu'un Sauvage peut ignorer invinciblement les preuves de l'existence de Dieu, et n'y rien comprendre. 2° Tous les polythéistes, par conséquent les trois quarts du genre humain, n'y ont rien compris, puisqu'ils ont admis non un Dieu, mais une multitude de dieux; le théisme, que vous appelez religion naturelle, et le polythéisme, sont-ils la même chose ?

460 DEI

Si vous dites que le théisme fait abstraction de savoir s'il faut admettre un seul Dieu ou plusieurs, alors votre prétenduthéismen'estlui-même qu'une abstraction, une chimère qui n'a existé chez aucun peuple, et qui n'a été la religion d'aucun. Direz-vous que tous ceux dont je parle ne sont pas raisonnables? Moi, répondra l'athée, je vous soutiens que les seuls hommes raisonnables sont ceux qui ne connaissent point Dieu, et qui font profession de ne rien comprendre aux preuves de son existence ni de ses attributs.

C'est donc aux déistes de répondre à leur propre argument.

Mais qu'est-il arrivé? Un défenseur de la religion, en y répondant, a bien voulu supposer que la première proposition était prise dans le sens vrai qu'elle peut avoir ; il ne s'est pas donné la peine d'en démontrer les équivoques; il s'est seulement attaché à prouver, contre la seconde proposition, que les preuves du Christianisme sont à la -portée des simples et

• crois tout ce qui est vrai, tout ce qui est conr forme à la raison, ce qui implicitement comprend » tout, et même la foi chrétienne, puisque sans » doute elle est conforme à la vérité, et que notre a culte, comme dit saint Paid, est raisonnable, n [Sixième A vert, aux Protest., troisième partie, d. 109.) '

Bayle, quoique intéressé, comme protestant, à justitier le système des points fondamentaux, n'en portait pas un autre jugement que Bossuet. Il prouve (Janua cœiorum omnibus referata, OEuvres de Bayle, tom. 2. J que, selon les principes de Jurieu, ou ne peut exclure du salut aucun hérétique, ni les Juifs, ni lesmahométans, ni les païens ; c'est-à-dire, qu'abolissant la vérité, en tant que loi des intelligences, on proclame la liberté absolue de croyance, et l'on établit autant de religions qu'il peut monter de pensées dans l'esprit de "l'homme. Car le principe d'où l'on part n'admettant point de limites, c'e?t en vain que l'on tâcherait d'euïmposer à ses conséquences. A quelque point qu'on les arrête, le principe d'uù elles sortent réclame, pour ainsi dire, contre la violence qu'on lui fait, et triomphe de la conscience même au tribunal de l'inflexible logique.

Je l'ai déjà dit, toutes les erreurs se tiennent, comme toutes les vérités se tiennent; ainsi, tolérer quelques erreurs, et n'en pas tolérer d'autres qui dérivent, c'est, dans un système religieux fondé sur le seul raisonnement, absoudre une certaine classe d'hommes a cause de leur inconséquence, et condamner une autre classe d'hommes, parce qu'ils ont mieux raisonné. On aura beau se roidir contre le bon sens, il l'emportera, et la tolérance universelle, loi générale et nécessaire de l'erreur, établira son règne sur les ruines de toutes les vérités.

En effet, partons du principe qui sert de base au protestantisme, et spécialement au système des

points fondamentaux. L'Ecriture étant l'unique règle de foi, et Jésus-Christ n'ayant laissé sur la terre aucune autorité vivante pour interpréterl'Ecriture, chacun e.*t obligé de l'interpréter pour soi .ou d'y chercher la religion dans laquelle il doit vivre. Son devoir se borne à croire ce qu'il lui semble que l'Ecriture enseigne clairement, et qui ne contredit point sa raison ; et comme nul homme n'a le droit de dire aux autres hommes : « J'ai » plus de raison que vous, mon jugement est plus »sûr que le vôtre, » il s'ensuit que chaque homme doit s'abstenir de condamner l'interprétation d'atitrui, et doit regarder tontes les religions comme aussi sûres, aussi bonnes que la sienne. D'ailleurs, quand on se persuaderait qu'on a seul et infailliblement raison, comme personne n'est maître de se donner cette infaillibilité, on ne pourrait pas encore exclure du salut ceux qui, par hypothèse, se tromperaient en faisant le meilleur usage possible de la raison qu'ils ont reçue.

Par le même motif, on ne peut pas davantage exclure du salut ceux à qui la raison ne montre pas clairement que l'Ecriture est inspirée, et qui

Ear conséquent doutent de la révélation, ou même i nient formellement, parce qu'après un mûr examen, ils s'imaginent qu'il y a contre elle des objections péremptoires. La raison, interprète etju^e de l'Ecriture, étant en dernière analyse le fondement de la foi, il serait absurde, contradictoire, impie de les obliger de croire à ce qui répugne à leur raison.

Voilà donc déjà les protestants ou les indifférents mitigés, contraints de tolérer, non-seulement toutes les sectes qui reçoivent l'Ecriture, les ariens, les sociuieus, les indépendants, mais les déistes même, qui la rejettent, ou plutôt qui rejettent les interprétations humaines des protestants; car, au fond, ils admettent l'Ecriture au même titre que ceux-

— ^tJTT^M^. .

DEI

DEI

des ignorants, c'est-à-dire, que les ignorants sont capables de comprendre ces preuves et d'en sentir la force, lorsqu'elles leur sont proposées.

Quelques déistes ont triomphé de cette complaisance ; un mauvais raisonneur a fait, en très-mauvais style un gros et mauvais livre, chargé de deux cent quarante-deux notes énormes, pour prouver qu'un ignorant mahométan peut avoir de la mission divine de Mahomet les mêmes preuves qu'a un ignorant chrétien de la mission divine de Jésus-Christ; par conséquent être aussi fermement convaincu de la vérité de sa religion qu'un chrétien l'est de la divinité de la sienne. A l'article Mahométisme, nous démontrerons le contraire, mais accordons pour un moment à cet écrivain ce qu'il veut ; qu'en resulte-t-il en faveur de l'argument des déistes?

Rien. Par ce que les preuves du Christianisme, faites pour les ignorants, sont telles que d'autres ignorants peuvent en faire une mauvaise application aune religion fausse; s'ensuitil que ces preuves ne sont pas à la portée des simples et des ignorants?

il s'ensuit précisément le contraire.

Pour raisonner conséquemment, voici l'argument qu'auraient dû faire les déistes : a Toute preuve alléguée » en faveur d'une religion prétendue » vraie, qui peut, par un faux raison-

» nement être appliquée à une réli- » gion fausse, est une preuve nulle :

» or, telles sont toutes les preuves » du Christianisme qui sont à la » portée des ignorants ; donc toutes » sont nulles. » Alors la première proposition de ce syllogisme serait évidemment fausse et absurde.

En eftet, il n'est aucune preuve, aucune démonstration, qui, par une fausse application, ne puisse devenir un sophisme, non-seulement entre les mains d'un ignorant, mais dans la bouche ou sous la plume d'un savant.

Témoin Cicéron, qui, dans son livre de la Nature des dieux, prouve le polythéisme, par la démonstration plvysique de l'existence de Dieu; témoin Ocellus Lucanus, qui, dans son Traité de l'univers, au lieu de prouver qu'il y a un Etre nécessaire, conclut que tout ce qui existe est nécessaire ; témoin les philosophes anciens et modernes, qui, en méditant sur le mélange des biens et des maux en ce monde, concluent qu'il n'y a point de Providence : c'est précisément la conséquence contraire de celle qu'il faut en tirer.

A cause de cet abus du raisonnement, sommes-nous obligés d'avouer que les démonstrations de l'existence de Dieu, tirées de l'ordre physique du monde, de la nécessité d'une première cause, du mélange des biens et

ci, l'interprètent selon la môme méthode, et, comme eux, ne refusent de croire que ce qui leur paraît obscur et contraire à la raison. Rousseau loue magnifiquement les livres saints; on sait qu'il les lisait sans cesse, et la sainteté de VEvanyite parlait, disait-il, à son cœur. [Emile, tom. 3.) Lord Herbert de Cherbury appelle le Christianisme la vins belle des religions. [Belig. laui, pag. 2S.) Tous les déistes tiennent le même langage, et prétendent, en niant la révélation, comme les sociniens en niant la divinité de son auteur, mieux entendre l'Ecriture que les réformés ne l'entendent, et obéir plus fidèlement à Jésus-Christ, qui n'a prêché, suivant eux, que la religion naturelle.

L'athée se présente à son tour, et dit : Je ne reconnais, comme vous, d'autre autorité que celle de la raison • comme vous, je crois ce que je comprends clairement, et rien autre chose. Le calviniste ne comprend point la présence réelle, il la rejette, et il a raison ■ le sociuien ne comprend pas la Trinité, il la rejette et il a raison ; le déiste ne comprenant aucun mystère, les rejette tous, et il a raison. Or, la Divinité est âmes yeux le plus grand, le plus impénétrable mystère. Ma raison, ne pouvant comprendre Dieu, ne saurait l'admettre. Je réclame donc la même tolérance que le calviniste, le sociuien, le déiste. Nous avons tous la même règle de foi, nous ex-

cluons tons également l'autorité ; de quelle autorité donc oserait-on me condamner? Et si je dois renoncer à ma raison, si vous me jugez coupable d'écouter ce qu'elle me dicte, renoncez donc vous-même à votre raison, qui n'est pas pins infaillible que la mienne, abjurez votre règle de foi, et déclarez nettement que tout ce que vous avez enseigné jusqu'ici, d'après cette règle, ne repose sur aucuns base, et que si la vérité existe, vous êtes encore â savoir par quel moyen on peut la trouver.

A moins a'ahandooner leurs maximes, les protestants ne sauraient donc refuser la toléraoce à l'athée. Diront-ils qu'il use mal da sa raison, qu'il manque de bonne foi? Autant en peut-on dire du déiste, du socinien, de tous les hérétiques sans exception. Ce reproche est sans force dans la bouche des sectaires, parco qu'ils ont tous un égal droit de so l'adresser. Ce que le luthérien dit de l'athée, l'athée le dira du luthérien. Qui sera pige entra eux? La raison? Mais c'est son jugement que l'on conteste : chacun prétend qu'elle décide en sa faveur. L'appeler pour terminer ce différend, c'est résoudre la question par la question même, c'est clairement se moqiur du sens commue. — Essai sur l'indifférence, etc. t. 1, c. 6 et 7.

Gousset.

DEJ

des maux, sont nulles et fausses? Les déistes, sans doute, n'en conviendront pas. N'avons-nous pas vu de nos jours les fatalistes affirmer du ton le plus intrépide, que par le sentiment intérieur ils sont convaincus qu'ils ne sont pas libres? Par respect pour eux, nous déiierons-nous du sentiment intérieur, qui est la plus forte de toutes les démonstrations? C'est la folie des sceptiques, et cette folie même prouve ce que nous soutenons.

Il n'est cependant pas une seule question sur laquelle les déistes n'aient pas renouvelé le même sophisme.

Parce que, pour prouver de faux miracles, les païens alléguaient de faux témoignages, et parce que, de nos jours, on a fait le même abus pour prouver des miracles imaginaires, les déistes ont conclu qu'aucun témoignage ne peut être admis en fait de miracles. Parce que les païens, pour excuser les souffrances de leurs dieux, ont eu recours à des allégories, on nous dit que nous n'avons pas de meilleures raisons pour justifier les souffrances de Jésus-Clirist, etc. ; ensuite on établit pour maxime irréfragable que toute preuve, toute raison qui est également alléguée par deux partis opposés, ne prouve rien pour l'un ni pour l'autre. Peut-on déraisonner d'une manière plus étonnante ?

Les déistes argumentent constamment sur trois principes faux. Le premier, que les preuves d'une religion révélée sont insuffisantes, à moins qu'elles ne viennent d'ellesmêmes à l'esprit des ignorants, sans qu'il soit besoin delesleur proposer.

Le second, que Dieu n'a point établi cette religion pour tous les hommes, puisqu'il ne la fait pas prêcher et prouver actuellement à tous. Le troisième, qu'une preuve est nulle, dès que l'on peut en abuser pour établir une erreur. Ces trois paradoxes prouveraient autant contre la religion naturelle, que contre la religion révélée. Bergieh,

DÉIVIRIL. Voyez Incarnation.

DÉJAZET (Pauline-Virginie) (Théol.

hist. biog.) — Qui croirait qu'il nous fût permis d'inscrire ce nom parmi ceux

462 DEL

des célébrités contemporaines qui ne sont pas sans présenter quelque côté se rapportant à la philosophie religieuse? Cette actrice, d'un charme, d'une gaieté etd'unegrâceinimitables, née à Paris en 1798, ayant par conséquent soixante- quinze ans, et jouant encore parfois des rôles de jeune homme, avec un talent éternellement jeune, n'a jamais senti s'éteindre en elle le sentiment religieux; n'ayant pas encore reçu le sacrement de confirmation, elle voulut le recevoir il y a quelques années, et le reçut après une préparation des plus sérieuses, du cardinal archevêque de Lyon. Ses triomphes au théâtre ont été les Premières armes de Richelieu ; Gentil Bernard ; Moulin à paroles; Judith etHolopherne; le Marquis de Lauzun; le Sergent Frédéric ; etc. etc.

Le Nom.

DELACROIX (Eugène) [Théol. rnixt.

et hist. biog. et œuv. d'art.) — Ce grand peintre français, le chef incontestable de l'école romantique, la correspondante en peinture de celle des Lamartine et des Victor Hugo en poésie, et qui a élevé l'art, chez nous, au niveau des plus belles productions étrangères, sans excepter l'Italie, l'Espagne et la Hollande, naquit à Charenton-Saint-Maurice, près Paris, en 1798, et est mort il y a quelques années. Il se forma, avec Géricault et Ary Scheffer, aussi grands que lui, dans l'atelier de Pierre Guérin. Il fait partie du quintuordes maîtres qui furent nos contemporains, et qui ont élevé si haut la peinture française :

Ingres, Paul de Laroche, Horace Vernet, AryScheffer et Delacroix. Il trouve ses inspirations, comme tous les grands artistes, dans la philosophie religieuse et patriotique. Quand parut, avec le Naufrage delaBIédusede Géricault, son Dante et Virgile aux enfers, qui figure aujourd'hui au Luxembourg, tableau aussi beau que le texte du grand poëte, M. Thiers sentit la puissance de ce pinceau novateur : « Je ne sais, dit-il dans une critique du salon de 1822, quel souvenir des grands artistes me saisit à l'aspect de ce tableau; j'y retrouve cette puissance sauvage, ardente, mais naturelle, qui cède sans

DEL

DEL

effort à son propre entraînement. »

Eugène Delacroix pousse aussi haut <rue possible la force et l'originalité du coloriste; il est, à notre avis, avec Ary Scheffer, le peintre des tableaux religieux par excellence, parce qu il les élève à l'original du sentiment et au rationnel de l'intelligence, bien au-dessus du genre de convention des Flandrin et des Signol. C'est lui qui brilla le plus, après avoir été méconnu si longtemps, et si amèrement critiqué, à la grande exposition de 1855.

Citons quelques uns de ses cnets d'ceuvre : . , „ . .

Le Massacre de Scio, 1824; le Christ au jardin des oliviers, acquis par 1 èglise Saint-Paul, 1827; le Justimen, acquis par le conseil d'Etat, 1827 ; Milton aveugle dictant le Paradis perdu, 1827 ; l'Apparition de Méphistophelés a Faust, 1827 ; La Mort de Sardanapale, \ 827 ; le Combat du giaour et du pacha, Ï82'8; la Liberté guidant le peuple sur les" barricades, 1831 ; la Mort de l'écêque de Liège, 1831 ; Boissy d'Anglas, pour la chambre des députés, 1831 ; Charles-Quint au monastère de Saint- Just, 1833; le Couvent des Dominicains de Madrid, 1833 ; XaBataille de Nancy, 1833; les Femmes d'Alger, 1833; un Calvaire, 1835; le Prisonnier de Chillon, 1835; les Natchez, 1833; Saint- Sébastien, 1836; la Bataille de Taillebourg, au musée de Versailles, 1837 ; Médée, au musée de Lille, 1838 ; Hamlet et Uoratio contemplant le crâne d'Yoricl, 1839 ; les convulsionnaires de Tanner, 1839, la Justice de Trajan, 1840; la Prise de Constantinople par les Croisés, 1841, au musée de Versailles- un Naufrage, 1841; la Mort de Marc-Aurèle, 1845; une Pieta, 1848; la Montée m Calvaire, le Christ du tombeau, saint Sébastien, 1859 ; l'Education de la vierge ; une Descente de croix ; une Chasse aux lions ; la chapelle des Saints Anges de saint- Sulpke, comprenant trois tableauxmagniiiques, VHéitodore, la Lutte de Jacob contre l'ange, et, au plafond, V Archange Michel terrassant Lucifer; etc. etc.

Notre avis est que depuis Rubens, on n'a pas vu un peintre plus fort qu'Eugène Delacroix; nous pensons, là-dessus,,ipeuprèscomme Mmo George Sand, qui le juge le premier des pein-

tres contemporains.il était, en même temps, écrivain; il a collaboré à la Revue des deuxmondes et au Plutarque français. Le Noir.

DELAROCHE (Hippolyte dit Paul).

(Théol. mixt. et hist. biog. et œuv, d'art.) Ce célèbre peintre d'histoire, français, était né à Paris en 1797 et estmort en 1856, dans la môme ville. Il tient, par sa manière sobre, beaucoup moins originale que celle de Delacroix, et beaucoup plus dramatique que celle d'Ingres, un certain milieu entre l'un et l'autre. Son genre à dessin précis est favorable aux reproductions en gravure, comme les compositions d'Ingres, d'Ary Scheffer et souvent d'Horace Vernet. Pas plus qu'Ary Schetfer, il ne voulut prendre part au grand et solennel concours de 1 855, par une aversion, tout orléaniste, de l'empire ; ils manquaient grandement l'un et l'autre au public à côté d'Horace Vernet, d'Ingres et d'Eugène Delacroix. Nous l'admirons souvent, mais nous le trouvons trop mélodrame ; il sort, à notre avis, du naturel par ce côté, et, par un autre, n'est pas un assez hardi coloriste. Sa Marie- Antoinette devant le tribunal révolutionnaire (1831) est magnifique.

Voici quelques-unes de ses œuvres :

Nephtali dans le désert, 1819; Joas dérobe au milieu des morts par Josubeth, au Luxembourg ; un Christ descendu de la croix, 1822, très-beau; Jeanne d'Arc interrogée clans son cachot par le cardinal de Winchester ; Saint Vincent de Paul prêchant dans la cour de Louis XIII pour les enfants trouvés ; Saint Sébastiensecouru par Irène, 1824; les Enfants d'Edouard, tableau célèbre (au Luxembourg); Cromwel contemplant le cadavre de Charles I, 1833, vrai chef d'œuvre, un des plus beaux de Paul Delaroche, qui se trouve au musée de Nîmes, dans la Maison carrée; le Supplice de Jane Gray, trèsinférieur au précédent, exagération du mélodrame et de la mise en scène ; l'Assassinat du duc de Guise, tableau célèbre, d'observation profonde, ayant donné lien à une très-belle gravure; Stafford marchant au supplice, béni par f archevêque Laud; Sainte Cécile, 1837; etc. etc.

DEL

DEL

On sait que c'est Paul Delaroche qui a exécuté l'hémicycle des beaux arts à Paris, réprésentant tous les grands artistes; c'est beau, aussi beau dans son genre que Y Apothéose d'Homère d'Ingres, mais cela ne vaut pas l'Ecole d'Athènes de Raphaël. Le même peintre a fait, pour le musée de Versailles, la Prise du Trocadéro ; le Baptême de Clovis ; le Sacre de Pépin-le-Bref, le Passage des Alpes par Charlemagne, et son couronnement a Rome. Il a fait aussi la Prise de la Bastille, la Vierge au désert, Sainte-Elisabeth, l'Ange Gabriel, qui est à la Madeleine, etc. Il a fait enfin, dans ses dernières années, outre sa Marie-Antoinette, Bonaparte au Saint-Bernard ; Moïse exposé ; un Calvaire; Jésus au Jardin des Oliviers ; un Nouveau chemin de la Croix ; les Girondins à la Conciergerie, appelé improprement le Dernier banquet des Girondins ; M. Thiers à la tribune, (août 18S6.) Il allait faire Mme Elisabeth à la tour du Temple, en pendant des Girondins, quand la mort le surprit. Le Noir.

DÉLECTATION VICTORIEUSE, terme faux dans le système de Jansénius, qui, par cette expression, entend un sentiment doux et agréable, un attrait qui pousse la volonté à agir et la porte vers le bien qui lui convient ou qui lui plaît.

Jansénius distingue deux sortes de délectations : l'une pure et céleste, qui porte au bien et à l'amour de la justice ; l'autre terrestre, qui incline au vice et à l'amour des choses sensibles. Il prétend (que ces deux délectations produisent trois effets dans la volonté : 1° un plaisir indélibérô et involontaire ; 2° un plaisir délibéré qui attire et porte doucement et agréablement la volonté à la recherche de l'objet de la délectation; 3° une joie qui fait qu'on se plait dans son état.

Cette délectation peut être victorieuse ou absolument, ou relativement en tant que la délectation céleste, par exemple, surpasse en degrés la délectation terrestre, et réciproquement.

Jansénius, dans tout son ouvrage de Gratia Christi, et nommément liv.

4, c. 6, 9 et 10 ; liv. 5, c. 5, et liv. 8, c. 2, se déclare pour cette délectation

relativement victorieuse, et prétend que, dans toutes ses actions, la volonté est soumise à l'impression nécessitante et alernative des deux délectations, c'est-à-dire, de la concupiscence et de la grâce. D'où il conclut que celle des deux délectations, qui, dans le moment décisif de l'action, se trouve actuellement supérieure à l'autre en degrés, détermine nos volontés, et les décide nécessairement pour le bien ou pour le mal. Si la cupidité l'emporte d'un degré sur la grâce, le cœur se livre nécessairement aux objets terrestres. Si au contraire la grâce l'emporte d'un degré sur la concupiscence, alors la grâce est victorieuse, elle incline nécessairement la volonté à l'amour de la justice. Enûn, dans le cas où les deux délectations sont égales en degrés, la volonté reste en équilibre sans pouvoir agir. Dans ce système, le cœur humain est une vraie balance, dont les bassins montent, descendent ou demeurent au niveau l'un de l'autre, suivant l'égalité ou l'inégalité des poids dont ils sont chargés.

Il n'est pas étonnant que, de ces principes, Jansénius infère qu'il est impossible que l'homme fasse le bien quand la cupidité est plus forte que la grâce ; qu'alors l'acte opposé au péché n'est pas en son pouvoir ; que l'homme, sous l'empire de la grâce plus forte en degrés que la concupiscence, ne peut non plus se refuser à la motion du secours divin, dans l'état présent où il se trouve ; que les bienheureux qui sont dans le ciel ne peuvent se refuser à l'amour de Dieu, Jansén., 1. 8 ; de Grat. Christi, c. 15, 1. 4 ; de Statu Nat. lapsse, c. 24.

Mais les bienheureux dans le ciel méritent-ils une récompense par leur amour pour Dieu ? C'est cet amour même, auquel ils ne peuvent se refuser, qui est leur récompense. Si donc l'homme, mû par la grâce, était dans la même impossibilité d'y résister que les bienheureux à l'amour de Dieu, il ne serait pas plus capable de mériter qu'eux. Cet exemple même démontre la fausseté de la proposition condamnée dans Jansénius ; savoir, que pour mériter ou démériter, dans l'état de nature tombée où nous

DEL

DEL

sommes, il n'est pas nécessaire d'être exempt de nécessité, mais seulement de coaction. S'avisa-t-on jamais de penser que le désir de manger, dans un homme tourmenté d'une faim violente, est un acte moralement bon ou mauvais ?

Indépendamment de l'absurdité de ce système, on pouvait demander à l'évoque d'Ypres, qui lui avait révélé ces belles choses. Loin d'éprouver en nous le phénomène de la délectation victorieuse, nous sentons trèsbien que quand nous obéissons aux mouvements de la grâce, nous sommes maîtres de résister ; que, quand nous cédons à un manvais penchant, il ne tiendrait qu'à nous de le vaincre ; autrement nous n'aurions jamais de remords. Lorsque nous résistons par raison à un penchant violent, nous n'éprouvons certainement point de délectation. Il est difficile de nous persuader que Dieu fait en nous un miracle continuel, pour tromper le sentiment intérieur.

Le principe de saint Augustin, sur lequel Jansénius se fonde, savoir, que nous agissons nécessairement selon ce qui nousplait davantage, n'est qu'une équivoque ; et si l'on prend à la rigueur le terme 'plaire, ce principe est faux. Où est le plaisir que nous éprouvons lorsque nous résistons à un penchant violent qui nous porte à une action sensuelle ? Nous n'y résissistons pas par plaisir, mais par raison, en faisant un effort sur nousmêmes. C'est donc une expression très-impropre de nommer plaisir le motif réfléchi qai nous fait vaincre le plaisir que nous aurions à nous satisfaire. Ce principe ne signifie donc rien, sinon que nous agissons nécessairement en vertu du motif auquel nous donnons librement lapréférence; et de là il ne s'ensuit rien, puisque c'est nous-mêmes qui nous imposons librement cette nécessité. Il est bien absurde de fonder un système théologique sur l'abus d'un terme.

Dans le fond, la dissertation de saint Augustin et de Jansénius sur le mot délectation, n'est qu'un jeu d'esprit. Quand on dit que la grâce et la concupiscence sont deux délectations contraires, cela signifie seulement

que ce sont deux mouvements qui nous entraînent alternativement sans nous faire violence. Mais la nécessité de ééder à celle qui prévaut pour le moment est faussement supposée ; elle est contredite par le sentiment intérieur, qui est pour nous le souverain degré de l'évidence. Nous ne croirons jamais que saint Augustin ait été assez mauvais raisonneur pour soutenir le contraire, après avoir fait usage lui-même de cetie preuve invincible pour établir le dogme de la liberté. Voyez Jansénisme.

Bergier.

DÉLUGE ou DILUVIUM (Théol.

mixt. scien. géol.) — V. AGES GEOLO- GIQUES et AGES PALEONTOLOGI- QUES. V. aussi, diluvium.

DÉLUGE UNIVERSEL (I), inondation générale du globe terrestre, que l'Ecriture sainte nous dit être arrivée dans le premier âge du monde, vers l'an 1636 depuis la création, suivant le calcul ordinaire. Cet événement, qui tient tout à la fois à l'histoire sainte, par conséquent à la théologie, à l'histoire profane, à l'histoire naturelle et à la physique, est un des articles les plus intéressants que nous ayons à traiter , non-seulement à cause des efforts que les incrédules ont faits pour en ébranler la certitude, mais à cause de la multitude des systèmes et des hypothèses qui ont été imaginés pour l'expliquer, par ceux qui font profession de croire à l'Ecriture sainte.

Nons avons donc à prouver:!0 que le déluge a été universel, dans toute la rigueur du terme, qu'il a couvert d'eau non-seulement une partie de de la face de la terre, mais le globe tout entier ; 2° à faire voir que les incrédules n'ont encore opposé à ce fait mémorable aucune objection solide ; 3° nous ajouterons quelques

(1) Nous ne nous occuperons pas de corriger, au moyen de notes, les inexactitudes et les choses insoutenables du théologien du xvino siècle, au point de vue de la science contemporaine; il y aurait trop à faire; contentons-nous de renvoyer à nos articles de théologie mixte sur les mêmes questions ou celles de même ordre.

Le Noir.

DEL

DEL

réflexions sur l'inconstance et la bizarrerie des opinions que nous avons vues successivement édore sur ce sujet.

I. La première preuve et la plus convaincante de l'universalité du déluge, est la manière dont Moïse le rapporte, avec ce qui a précédé et ce qui a suivi. Chap. 6 de la Genèse, f 1, Dieu dit à Noé : « Je détruirai toute » créature vivante sur la face de la » terre, depuis l'homme jusqu'aux » animaux, depuis les reptiles jus- » qu'aux oiseaux du ciel. » Celte menace ne pouvait être exécutée à la lettre, à moins que l'inondation ne fût générale, et ne couvrit tous les lieux dans lesquels des animaux tels que les oiseaux auraient pu se réfugier, f 13 : « La tin de toute chair » vient devant moi ( est près d'arriï> ver); je détruirai la terre et ses » habitants. Faites-vous une arche y> pour vous y retirer. » y \ 7 : « Je » ferai tomber les eaux du déluge sur » la terre, pour détruire toute créa- » ture vivante sous le ciel ; tout ce » qui est sur la terre périra. » La prédiction ne pouvait pas être plus formelle, ni plus générale. Si Dieu avait voulu laisser à sec quelque partie du globe, sans doute il y aurait fait retirer Noé, sa famille, et les animaux qui devaient être conservés, plutôt que de faire bâtir une arche pour les y renfermer.

La description que Moïse fait du déluge n'en énonce pas moins clairement l'universalité; c. 7, lorque Dieu eut renfermé dans l'arche les hommes et les animaux qu'il voulait sauver, les réservoirs du grand abîme se rompirent, et les pluies tombèrent du ciel.

f 17 : « Les eaux s'élevèrent sur la » terre, et firent surnager l'arche; les » plus hautes montagnes sous le ciel » furent inondées, les eaux surpassè- » rent de quinze coudées les sommets » les plus élevés ; toute chair vivante a sur la terre, tous les animaux, les oi- » seaux, les quadrupèdes, les reptiles, » tous les hommes, périrent sans ex- » ception ; tout ce qui respirait sur la » terre perdit la vie. Dieu détruisit » tout ce qui subsistait sur le globe, » depuis l'homme jusqu'au dernier » des animaux ; tout fut anéanti. Noé » seul, et ceux qui étaient avec lui

» dans l'arche, furent conservés. »

Quand l'écrivain sacré aurait épuisé tous les termes de sa langue, il n'aurait pas pu exprimer avec plus d'énergie l'universalité de l'inondation et de ses effets sur toute la face du globe terrestre.

Il atteste encore la même vérité, en rapportant la lin du déluge et ses suites. Il dit, c. 8, f 5, que les sommets des montagnes ne commencèrent à reparaître que le premier jour du dixième mois; f 17, et c. 9, v 1 et 7, Dieu parle à Noé et à ses enfants, comme aux seuls hommes qui subsistaient encore sur la terre, il leur répète les mêmes paroles qu'il avait dites à Adam et à son épouse, au moment de la création : « Croissez, mul- » tipliez-vous, peuplez la terre, domi- » nez sur les animaux, etc. ; rf v 11 et 15, « on ne verra plus de déluge qui » désole la terre et qui détruise toute » chair ; » v 10, l'historien ajoute que les trois enfants de Noé sont la souche de laquelle est sorti tout le genre humain, qui est dispersé sur toute la terre; et, c. 10 il expose le partage de toute la terre habitable, que les descendants de Noé ont fait entre eux.

Lorsqu'un écrivain marche avec autant de précaution, rassemble toutes les circonstances qui peuvent fixer le sens de sa narration, soutient le même ton d'un bout à l'autre, ne donne aucun signe d'exagération, il ne craint pas d'être contredit ; il faudrait de fortes démonstrations pour le combattre, pour oser l'accuser d'avoir forgé un événement aussi étonnant, ou de ne l'avoir pas fidèlement rapporté.

On ne manquera pas d'objecter que dans l'Ecriture sainte, même dans le Nouveau Testament, ces mots, toute la terre, tout le globe, tout l'univers, ne doivent pas toujours se prendre à la rigueur ; que souvent ils signifient seulement une contrée, un pays, un empire. Gen., c. 41, y 84, il est dit que la famine régnait dans le monde entier, in universo orbe, c'est-à-dire, dans tous les pays voisins de la Palestine.

Esther, c. 9, y 28, toutes les provinces de l'univers ne signifient que toutes les provinces de l'empire d'Assyrie, etc.

On ne peut donc pas conclure des ex-

DEL

pressions de Moïse, l'universalité absolue du déluge.

Réponse. On nepeut pas nier non plus que ces mêmes termes ne signifient beaucoup plus souvent le monde entier. Lorsque le roi-prophète dit, Ps.

23, ?r i : « La terre et tout ce qu'elle » renferme, l'univers et tous ceux qui » l'habitent, sont au Seigneur ; Ps.

» 49. j 12, la terre et tout ce qu'elle » renferme estàmoi, dit le Seigneur ; » Ps. 97, ^7, que la mer et tout ce » qu'elle contient, que l'univers et « tous ses habitants soient en mouve- » ment devant le Seigneur, etc., » il ne désigne certainement pas une contrée particulière : nous pourrions citer vingt exemples semblables. C'est donc par les circonstances et par toute la suite de la narration, qu'il faut juger du vrai sens de Fauteur sacré. Or, Moïse ne dit pas seulement que toute la terre fut mondée, que tout le globe fut submergé, mais que les plus hautes montagnes qu'il y eût sous le ciel furent couvertes d'eau, que l'eau surpassa de quinze coudées les sommets les plus élevés, qu'ils ne recommencèrent à paraître qu'au dixième mois.

Il dit que tout ce qui respirait sous le ciel, tous les animaux vivants sur la terre, sans excepter les oiseaux, périrent; que Noé seul, sa famille et tout ce qui était dans l'arche, fut conservé. Tout cela serait absolument faux, s'il n'était question que d'un déluge particulier, quelque étendu qu'il eût pu être ; ce n'était point là le cas d'user d'aucune exagération ; Moïse était historien et non poète ou orateur : donc on doit l'entendre d'un déluge universel.

Ceux qui veulent restreindre la signification des termes, ne font pas attention qu'un déluge particulier, capable de produire tous les effets dont Moïse fait mention, est naturellement aussi impossible qu'un déluge universel. Supposerons-nous, par exemple, qu'il est arrivé seulement dans la Mésopotamie? Pour vérifier la narration de Moïse, il faut que les eaux aient surpassé de quinze coudées le sommet du mont Ararat, l'un des plus élevés de l'univers, et toute la chaîne des montagnes de la Gordienne, Mais elles n'ont pas pu s'é-

467 DEL

lever à cette hauteur, sans s'écouler dans les quatre mers voisines, savoir, la mer Caspienne, le Pont-Euxin, la Méditerranée et le golfe Persique, par conséquent dans tout l'Océan. D'autre part, les eaux des mère n'ont pas pu s'amonceler sur une contrée particulière de la terre, sans perdre leur niveau, sans détruire la rondeur du globe, sans en troubler l'équilibre et le mouvement. 11 aurait donc fallu, dans ce cas, que Dieu déplaçât l'axe de la terre, tout comme on suppose qu'il l'a fait pour produire le déluge universel. Dès que l'on est obligé de recourir à la toute-puissance divine, et à un dérangement des lois jjjiysiques du monde, il n'en a pas coûté davantage h. Dieu pour l'inonder tout entier, que pour eu noyer seulement une partie. Dans quelque lieu de l'univers que l'on suppose arrivé un déluge capable de surpasser de quinze coudées les plus hautes montagnes, l'on retombe dans le même inconvénient. Encore une fois, ou la narration de Moïse est absolument fausse, ou elle est entièrement vraie, dans toute l'étendue du sens que ces termes peuvent avoir.

La seconde preuve de' l'universalité du déluge, est le témoignage de l'histoire profane et des écrivains de toutes les nations. Le savant Huet a rassemblé ce qu'ils en ont dit, Quxst.

Alnet.,\.%,e. 12, §5.

Josôphe, Eusôbe, Alexandre Polyhistor, Le Syncelle, rapportent, d'après Bérose et Abydène, la tradition des Assyriens et des Chaldéens touchant le déluge ; elle s'accorde parfaitement avec l'histoire que Moïse en a faite ({). Abydène nomme Xisu-

(1) Sanchonifton phénicien, Bérose chaldéen, Abydène d'Assyrie, Plntarqne, Lucien, Molnn, Nicolas de Damas, Apollodore, Diodoro, Pline, s'accordent unanimement sur ce point. Jérôme d'Egypte, Mnaséas,en ont aussi parlé, au rapport de Josèphe. Mais ce qu'il y ade bien remarquable, c'estque la plupart de ces auteurs font mention de l'arche, du lieu où elle s'arrêta, des pigeons que Noé lncba a diverses reprises, d'une famille qui seule fut conservée dans cette arche, avec un couple de chaque espèce d animaux, de la nouvelle race d'hommes qm sortit de cette tige, et de la méchanceté des hommes qui donna Tien a cette punition. Mais il ne faut pas croire que ce soient quelques hommes seulement qui déposent ici pour attester cet événement ; ce sont les nations mêmes qui parlent par leur bouche,

DEL

468 DEL

thrus le patriarche qui fat sauvé des eaux avec sa famille dans une arche construite à ce dessein, en vertu d'un ordre du ciel. Le nom du personnage principal est indifférent, lorsque l'histoire est la même. Abydène n'a point oublié la circonstance des oiseaux lâchés après le déluge, pour savoir si la terre était desséchée, ni le sacrifice offert par Noé ou Xisuthrus au sortir de l'arche. Si cet historien n'avait pas mêlé des idées de polythéisme et des circonstances fabuleuses à son récit, on croirait qu'il

les villos et les contrées entières qu'ils avaient entendue*. Les peuples américains de Cuba, de Méchoachan et de Nicaragua, conservent encore aujourd'hui la mémoire du déluge, des animaux conservés, du corbeau et de la colombe, au rapport de Joseph d'Acosta et d'Antoine Herrera, auteurs espagnols. Les habitants de la Castille d'or font aussi l'histoire de ce mémorable événement. On a montré de tout temps et on montre encore à présent, sur les montagnes Gordiéos en Arménie, l'eudroit où l'arche s'arrêta. Mais il n'est pas hors de propos de rapporter les principaux témoignages.

Sanchoniaton, dans les fragments qui nous en restent, dit que « du temps d'une race de géants, s race extrêmement corrompue, Usoûs, au milieu v des pluies violentes, ayant pris un arbre, osa le s premier s'exposer sur la mer, coûsacra ensuite 2 des colonnes au feu et aux vents, qu'il les adora, » et leur sacrifia des animaux qu'il avait pris. » Sanchoniaton dit immédiatement auparavant qu'Usoûs fut le premier qui se couvrit de peaux de bêtes.

On peut voir que ces pluies violentes, du temps d'une race de géants extrêmement corrompue, sont «ne altération du déluge envoyé pour punir les crimes d'une race appelée aussi race de géants, dans l'Ecriture. L'arbre ou bois, car en hébreu c'est le même mot, est l'arche construite par Noé.

Voici ce que dit Josèphe dans sa réponse à Appion 1. 1 : « Bèrose rapporte, conformément aux s plus anciennes histoires et à ce que Moïse en à » écrit, la destruction du genre humain par le dé- » luge, à la réserve de Noé, auteur de notre race, » qui, par le moyen de l'arche, se sauva sur les » montagnes d'Arménie. » Josèphe ajoute ensuite ces paroles de Bérose : « On dit que l'on voit encore ii des restes de l'arche -aur la montagne de Gor- » diées en Arménie, que quelques-uns rapportent » de ce lieu des morceaux du bitume dont elle fut » enduite, et s'en servent comme d'un préservatif, a

Voici le passage d'Ahydène d'Assyrie, conservé par Eusèbe, (Prép. évang., liv. 9.) et par saint Cyrille [contre Julien, liv. H.) : c Entre ceux qui h lui sucfédèrent fut Xisuthrus. Saturne lui ayant d prédit que le premier du mois de désius il y » aurait une pluie fort grande, et donné ordre de v cacher à Héliopolis, ville de Sippares, tout ce î» qu'il pourrait ramasser d'écrits, il obéit à ce s commandement, s'embarqua pour l'Arménie, et x incontinent après il vit l'elfet de cette prédiction. » Le troisième jour la tempête ayant cessé, il » lâcha des oiseaux pour voir s'ils pourraient dé- » couvrir quelque endroit de la terre qui ne fût » pas couvert d'eau ; mais ces oiseaux ne trouvant » partout qu'une vaste mer, et ne voyant pas où se

a copié Moïse. Eusèbe , Préparât évang.} 1. 9, c. H et 12; Le Syncelle, p. 30 et suiv. ; saint Cyrille contre Julien 1. 1. Josèphe cite encore les antiquités phéniciennes de Jérôme l'Egyptien, Mnaséas etNicolas de Damas.

Antiq, Jud.y 1. le. 3. La tradition de l'arche, arrêtée sur les montagnes d'Arménie, est demeurée constante chez les peuples des environs.

La croyance d'un déluge universel n'était pas moins établie chez les Egyptiens. Quelques-uns de leurs philosophes dirent à Solon, qui les

b reposer, retournèrent à Xisuthrus. Il en laissai n encore sortir d'autres, mais avec aussi peu de

■ succès, si ce n'est qu'ils revinrent les ailes pleines b de boue. A peine en eût-il lâché d'autres pour la » troisième fois, que les dieux le retirèrent du n monde. Le vaisseau ahorda en Arménie, et les b habitants du pays se servirent du bois dont il était « bâti comme d'un préservatif, b

Alexandie Polyhistor, cité par saint Cyrille, dit « qu'après la mort d'Otyarthe, sou fils Xisuthrus lut b succéda et régna dix- huit ans ; que de son temps b il y eut un grand déluge dont il s'était sauvé eu » obéissant à l'ordre que Saturne lui donna, de n faire une arche et d'y entrer avec des animaux » de toute espèce. » On remarquera que le nom de Xisuthrus, ainsi que celui de Deucalion et d'Ogygès, ont la même signification en d'autres langue?, que le nom de Noé, qui signifie repos en hébreu. Eusèbe remarque qu'Alexandre Polyhistor, qui écrivait en grec, appelle Isaac Gelos, c'est-à-dire ris, ce qui est le sens du mot Isanc. L'on remarquera encore que, suivant la tradition des Egyptiens, ce déluge de Deucalion a été universel. Diodore, liv. 1 ; Pline, liv. 3, c. 14, dit que l'Italie même n'en avait pas été exempte. Voici les paroles de Plntarque : a On dit que Deucalion lâcha hors de l'arche un s pigeon qui, tant qu'il revint, lui fit connaître que » la tempête durait encore,. et lorsqu'il ne revint d plus, lui fit juger qu'elle était passée, u

Lucien dit (De Dea Syria) que, dans une ville de Syrie, la plus commune opinion est que « Deucalion b est le fondateur du temple de Junon ; que, selon b la tradition des Grecs, les premiers hommes étant « cruels et insolents, sans foi, sans hospitalité, sans » humanité, périrent tous par le déluge, la terre » ayant poussé hors de son sein quantité d'eaux b qui grossirent les fleuves et firent déborder la i mer à l'aide des pluies, en sorte que tout fut sub- » mergé ; qu'il ne demeura que Deucalion qui s'était » sauvé dans une arche avec sa famille et un b couple de bêtes de chaque espèce, tant sauvages n que domestiques, qui le suivirent volontairement » sans s'entre ■manger ni lui faire mal; qu'il vogua » ainsi jusqu'à ce que les eaux se furent retirées ; b qu'il fut le père d'une seconde race d'hommes qui » remplit la place de celle que le déluge avait dé-

■ truite, etc. b

Dans Molon, cité par Eusèbe, (Pre'par. évang., liv. 9, c, 19,1 on dit que, n immédiatement après le » déluge, cet homme qui s'était sauvé en Arménie b avec sa famille, on fut chassé pur les habitants n du lieu ; de là il vint en cette partie de la Syrie « qui est fort montagneuse, et qui alors n'était pas h habitée. »

Nicolas de Damos, dont les paroles sont rapportées

DEL

DEL

interrogeait sur leurs antiquités, ces paroles remarquables: « Après certaines périodes de temps, une inonda- » tion, envoyée du ciel, changea la » face de la terre ; le genre humain a » péri plusieurs fois de différentes p manières ; voilà pourquoi la nou- » velle race des hommes manque de » monuments et de connaissances » des temps passés. » Platon, dans le Timée. L'auteur de l'Histoire véritable des temps fabuleux , tome 1, p. 125 et 120, nous parait avoir prouvé jusqu'à la démonstration, que l'histoire de Menés, que l'on suppose avoir été le premier roi d'Egypte, n'est autre que celle de Noé et du déluge (1).

Les Egyptiens, malgré leur ambition de s'attribuerune antiquité excessive, n'ont pas pu remonter plus haut que cette époque célèbre.

On trouve la même opinion d'un ancien déluge chez les Syriens. Dans un ancien temple de Junon, ils montraient la bouche d'une caverne profonde, par laquelle ils prétendaient que les eaux du déluge s'étaient écoulées. Lucien, qui l'avait vue, dit que, selon la tradition des Grecs, la première race des hommes avait été détruite par un déluge; que Deucalion avait été sauvé par le secours d'une arche dans laquelle il était entré avec ses enfants et avec les différentes espèces d'animaux. Lucien, deheaSyria.

Le nom de Deucalion, que les Grecs donnaient à ce personnage, prouve qu'ils n'avaient point emprunté cette narration des livres de Moïse , non plus que les Chaldéeais.

Dans l'histoire chinoise, le déluge arrivé sous Yao est célèbre ; il est dit

par Josèphe, (liv. 96,) dit « qu'il y a en Arménie, » dans la province de Mmiade, tmo haute montagne b nommée Baris^ où l'on dit que plusieurs se sau- » vérent durant le déluge. On dit aussi qu'une » arche, dont les restes se sont conservés pendant » plusieurs années, et dans laquelle un homme s'é- » tait enfermé, s'arrêta sur le sommet de cette ji montagne. Il y a dfi l'apparence que cet homme ïi est celui dont parle Moïse, législateur des Juifs. »

Les interprètes chaldaîques ont rendu VArarat de Moïse par Cardu, Josèphe par Cordiées. Quinte- Curce les appelle Cordées, Strabon, Pline et Ptoléoiée, Gordiées.

On voit dans l'Edda, quo les peuples du Nord reconnaissaient un déluge universel, dont un seul homme échappa avec sa famille par le moyen d'une barque.

Je demande ce qu'il est possible d'opposer à ces témoignages. N'est-nn pas terrassé à la vue de cette foule d'autorités? car je ne vois pas qu'on puisse en éluder la force par aucune raison qu'un homme sensé puisse recevoir. D'où tirons-nous ces aveux? c'est des païens mêmes, des idolâtres, qui n'y ont vu que des points d'histoire qu'ils nous ont transmis sans aucune partialité, puisqu'ils n'avaient certainement aucun intérêt à en altérer la vérité; et c'est néanmoins une autorité si respectable qui conûrmo la narration des livres saints. C'est donc inutilement que nous cherchons à mesurer les forces de la Divinité sur celles de la nature, que douh calculons pour savoir combien, dans une année, il tombe de pieds cubes d'eau sur la surface de la terre, combien l'arche pouvait avoir de capacité pour renfermer un couple de chaque espèce d'animaux. Jamais les résultats de ces calcula ne seront capables d'affaiblir des vérités attestées par tout ce que l'antiquité a de plus respectable. Le déluge n'a pu arriver que pai- miracle; voilà d'abord le point UX6 d'où il faut partir : or ce miracle suppose le renversement momentané des lois de la nature. Ce n'est donc point sur des spéculations naturelles qu'il faut régler l'action qui a produit un tel événement.— Accord de la foi aveclaraison, 2e partie.

Gousbbt.

(i)Vntciles principaux traits qui se trouvant établis dans le tavaut ouvrage de M. Guéria du Rocher.

1° Les Egyptiens ont pu mettre Noé à la tète de leurs rois, comme l'ont fait d'autres peuples.

2° Le nom de Menés, Minas ou Menas, se forme naturellement de celui de Nét Noé, ou do mnèet qui signifie également repos.

3o Menés fut le premier homme qui régna; comme Noé fut en effet le premier souverain après le déluge.

4° Du temps de Menés, ton le l'Egypte était inondée ôfccepté le nome de Tlièbes : comme la terre fut aussi submergée du temps de Noé, dont l'arche seule, en hébreu thbe, ne le fut pas.

5" Toute l'Egypte était anciennement comprise sous le nom de Thèbes; comme tout ce qui devait repeupler la terre se trouva renfermé dans l'arche ou thbe.

6o Les Théhains disaient être les plus anciens des hommes; comme les premiers hommes fmetit ceux de la thbe ou de l'arche.

7o On construisit à Thèbes un grand navire de trois cents coudées; comme la thbe ou l'arche eut aussi trois cents coudées.

8o Dos colombes s'envolèrent de Thèbes ; comme Noé fit envoler plusieurs fois une colombe de la thbe ou de l'arche.

9° Les animaux se formèrent d'abord en Egypte, et surtout dans le pays de Thèbes ; comme les premiers animaux ont été ceux de la thbe.

iQo Los Thébains se vantaient d'avoir été les premiers àcompterl'aniiée ; comme l'annéesetrouve comptée à l'occasion de la thbe ou de l'arche, et du déluge.

ilo Menés apprit au peuple à offrir des sacrifices aux dieux ; connue Noé en offrit au vrai Dieu.

12o Méoès fut le premier législateur ; comme Noé le fut aussi après le déluge.

13o Menés fut le premier qui introduisit le luxe de la table; comme Noé fut le premier qui eut une pormission exprès e de se nourrir de la chair des animaux, et qui connut l'usage du vin.

14o Les Thébains se vantaient d'avoir été les premiers a connaît; e la vigne; comme Noé fut le premier qui la cultiva, etc. — Eist. véritable des temps fabuleux^ t. I, p. 220 et suiv., édit. de Betauçon, 1324. Gocesbt,

DEL

DEL

que les eaux couvraieut les collines de toutes parts, surpassaient les montagnes, et paraissaient aller jusqu'au ciel. Chou-King, pag. 8 et 9. Quoique le livre classique des Chinois place ce déluge sous Yao, il parait par d'autres livres que ce peuple n'en connaissait pas l'époque certaine, non plus que celle du règne d'Yao. Ibid., dise, prélim., c. 6 et 12. Nous ne prétendons pas affirmer que les Chinois ont regardé ce déluge comme universel ; ils n'en avaient qu'une notion confuse, et ils n'ont jamais connu que leur propre pays dans l'univers : mais une inondation, de laquelle on a parlé d'un bout du monde à l'autre, ne peut pas être arrivée dans un seul pays.

Selon les livres des Indiens, la première race des hommes a été exterminée par un déluge. Ezour-Védam, tom. 2, pag. 206. Enfin, l'on prétend que chez les Sauvages des îles Antilles, il s'est conservé un souvenir confus d'anciennes inondations , qui ont changé la face de toute cette partie du monde. M. Bailly, dans son Histoire de l'ancienne Astronomie, Eclaircissem., 1. 1, n. 13 et 14, a fait voir que toutes les nations qui ont des annales ont supposé un déluge ; qu'elles ont nommé temps fabuleux les siècles qui ont précédé cette époque mémorable, et temps historiques ceux qui l'ont suivie. On ne peut pas excuser la témérité des incrédules, qui ont osé soutenir qu'il n'est point fait mention du déluge de Noê dans l'histoire profane ; que les Juifs seuls en ont eu connaissance.

Comment cette opinion a-t-elle pu se répandre d'un bout de l'univers à l'autre? Ce n'est point par l'inspection du sol de la terre , des différentes couches dont elle est composée, des corps marins qu'elle renferme dans son sein; aucun des auteurs anciens n'a fait usage de cette preuve, et les traditions, conservées par les historiens, remontent pliîs haut que la naissance de la philosophie, et que les connaissances acquises par l'étude de la nature. C'est donc par d'anciens témoignages que les peuples ont su cet événement. Or, ces témoignages n'auraient paspuse trouver les mêmes dans les quatre parties du monde, si

le déluge n'était arrivé que dans l'une de ces parties ; dans ces premiers temps, les peuples ne sortaient pas de chez eux. Il faut donc que les enfants de Noé, témoins oculaires de cet événement, en aient imprimé le souvenir à leurs descendants dans tous les lieux où ils se sont dispersés.

Depuis deux mille cinq cents ans, l'histoire des principaux peuples de l'univers est counue, du moins quant aux événements principaux ; depuis cette époque, il n'a plus été question d'un déluge très-considérable arrivé dans aucun pays du monde. Comment a-t-on pu imaginer qu'il en était arrivé un général environ deux mille ans plus tôt, s'il n'y a rien eu de semblable? Depuis cette même époque, le cours de la nature a été constant et uniforme; comment a-t-il été interrompu du temps de Noé, sinon par l'action immédiate de la toute-puissance de Dieu.

Nous ne mettrons point au nombre des preuves historiques du déluge les usages civils ou religieux des nations qui semblent faire allusion à ce terrible événement, et qui ont été remarqués par l'auteur de l'antiquité dévoilée par ses usages, parce que ce système ne nous parait pas solidement établi.

Ce qu'il y a de certain, c'est que jusqu'à présent, malgré toutes les recherches et toutes les observations possibles, on n'a pu encore découvrir un seul monument, ni un seul vestige d'industrie humaine antérieur au déluge ; rien ne remonte au delà ; il faut donc que pour lors le genre humain tout entier ait été détruit et renouvelé, comme le raconte l'histoire sainte.

La troisième preuve du déluge universel est l'inspection du globe terrestre. Dans les quatre parties du monde l'on voit des vallons étroits, bordés de part et d'autre par des rochers coupés perpendiculairement, ou par des hauteurs escarpées, qui forment des angles saillants et rentrants, et qui donnent à ces vallons la figure du cours d'une rivière. Les naturalistes sont persuadés que ces profondeurs ont été creusées par les eaux. Ainsi, en examinant le canal de Constantino-

DEL

DEL

pie, Tournefort a jugé que ce canal a été formé par une éruption violente des eaux du Pont-Euxin, dans la Méditerranée, et d'autres observateurs l'ont vérifié comme lui. Selon l'ancienne tradition delà Grèce, le fleuve Pénée, enflé par les pluies, avait franchi les bornes de son lit et de sa vallée, avait séparé le mont Ossa du mont Olympe, et s'était fait une ouverture pour se jeter dans la mer.

Hérodote, curieux d'éclaircir ce fait, alla visiter les lieux, et fut convaincu, par leur aspect, de la vérité de cette tradition. De même dans la Béotie, le fleuve Colpias a fait, dans les premiers temps, une rupture au mont Ptoùs, et, par un écoulement des terres, s'est creusé une embouchure.

Welher, voyageur intelligent, a reconnu par l'inspection que la chose a dû arriver ainsi. Les fables grecques attribuaient à Hercule ces travaux de la nature ; c'était lui, suivant les poètes, qui avait séparé les montagnes de Calpé et d'Abyla, c'est-à-dire les deux montagnes qui bordentle détroit de Gibraltar, et qui avait ainsi introduit les flots de l'Océan dans la Méditerranée.

Mais l'histoire ni la fable n'ont pu fixer la date de ces événements; l'Ecriture seule nous indique la grande révolution qui a pu les produire. Dans tous les pays du monde, surtout dans les chaînes de montagnes, l'on trouve de ces vallons étroits et tortueux, bordés de rochers de part et d'autre ; donc les eaux ont travaillé de même sur toute la face du globe, et leur effet a été trop considérable pour être causé par des déluges particuliers. M. de Buffon attribue la formation de ces vallons étroits, profonds, escarpés, qui sont ordinairement le lit d'une rivière, et qui ont souvent un cours très-étendu, à un affaissement déterres qui s'est fait de deux côtés. Or, cet affaissement n'a pu se faire que par un mouvement violent des eaux sur toute la terre ; et , puisque ce même phénomène se rencontre dans les quatre parties du monde, il n'a pu arriver que par un déluge universel.

Eu second lieu, l'on voit sur toute la face du globe des preuves de l'uni-

versalité de l'inondation, savoir une quantité prodigieuse de coquillages, de dents de poissons, d'os et de dépouilles de monstres marins, qui se trouvent dans les entrailles de la terre, à une très-grande distance de la mer, jusque dans le sein des rochers les plus durs. Parcourez les montagnes les plus élevées, les Alpes, l'Apennin, les Pyrénées, les Andes, l'Atlas, l'Ararat, partout, depuis le Japon jus-!

qu'au Mexique , vous trouverez des preuves démonstratives d'un transport des eaux de la mer au-dessus des lieux les plus hauts de la terre. Fouillez dans ses entrailles, vous verrez qu'il n'est point d'endroit de notre globe que les ondes du déluge n'aient bouleversé. L'on trouve des éléphants d'Asie et d'Afrique ensevelis dans la Grande-Bretagne, les crocodiles du Nil enfoncés dans les terres de l'Allemagne, les os des poissons de l'Amérique et les squelettes des baleines, abîmés au fond des sables de notre continent; partout des feuilles, des plantes, des fruits dont les espèces nous sont inconnues, ou qui ne se trouvent que dans les climats les plus éloignés du nôtre.

Les coquilles fossiles viennent certainement de la mer ; les plus fragiles sont brisées, et les plus solides montrent qu'elles ont été roulées; il y en a de tous les âges : des jeunes et des vieilles, de très-petites et de très-grandes, quelques-unes sont chargées de coquillages parasites.

Les poissons, les crabes, les vers marins pétrifiés, se trouvent mêlés avec des animaux et des végétaux terrestres, qui ne subistent aujourd'hui que dans des pays fort éloignés de nous. Dans le nord de la Sibérie, l'on trouve une grande quantité d'ivoire fossile, presque à la superficie de la terre, et l'on a déterré des squelettes entiers d'éléphants dans le nord de l'Amérique. Quelqucsnaturalistes prétendent que l'ivoire fossile de Sibérie est le produit du morse, animal marin ; mais outre que ce fait n'est pas encore suffisamment constaté, les os du morse ne se trouveraient pas dans les terres, s'ils n'y avaient été déposés par les eaux. Puisque, parmi les coquillages et les autres corps marins

DEL

DEL

fossiles, il se trouve des feuilles d'arbres, des plantes, des fruits, du bois percé parles vers, et ensuite pétrifié, il faut que le sol duquel on les tire ait déjà été habité ou habitable, avant que se formassent les pierres qui les renferment. Lettres sur YHistoire de la terre et de l'homme, tome 1 , lettre 20, pag. 326; tom. 2, lettre 40, pag. 247 ; lettre 53, p. 517; tom. 5, lettre 137, p. 456, etc.

Plusieurs physiciens, frappés de ce phénomène, ont imaginé que ces corps marins n'ont point été transportés dans le sein des terres par une inondation subite et par un mouvement rapide des eaux, mais par un séjour très-long de la mer sur nos continents. Ils ont dit que la mer a couvert successivement toutes les parties du globe, et s'en est retirée par un mouvement insensible ; que les montagnes, dont notre hémisphère est hérissé aujourd'hui, ont été formées par les eaux, pendant ce séjour qui a duré plusieurs siècles. Mais ce système, qui n'est qu'un rêve d'imagination, a été réfuté sans réplique, et nous rapporterons ailleurs les raisons démonstratives qui les détruisent. Voy. Mer, Monde.

Quand il serait vrai que le fait du déluge universel ne peut pas expliquer comment il y a dans les entrailles] de la terre, et jusqu'au sommet des montagnes, une si énorme quantité de coquillages et de corps marins, et comment ils ont été déposés dans le sein des rochers les plus durs, il est aussi vrai qu'aucun des systèmes imaginés jusqu'à présent par les naturalistes n'a pu nous le mieux faire concevoir. Des suppositions fausses ne servent à rien pour expliquer les phénomènes de la nature ; il est plus simple de nous en tenir à un fait positif fondé sur des preuves, et contre lequel on ne peut alléguer aucun argument solide.

S'il n'était question que d'établir la possibilité physique du déluge universel, par les eaux dont la terre est couverte, on l'a démontrée par une machine fort simple. On renferme un globe terrestre creux et plein d'eau, concentriquement dans un globe de verre. Le premier n'est pas plutôt

agité par un mouvement de turbination, que les eaux qu'il renferme sortent des soupapes, et remplissent le grand globe de verre ; si le mouvement est ralenti, l'eau rentre par sa pesanteur. Or, le globe de la terre a un mouvement de turbination, et il pourrait pirouetter plus vite ; alors les eaux monteraient par la force centrifuge, et contre leur propre pesanteur : l'expérience confirme la théorie. Explication physiœ-théologique du déluge et de ses effets. Journal des Beaux-Arts, Mars, 1767.

II. Objections des philosophes incrédules contre l'universalité du déluge.

Avant de les examiner et d'y répondre, il est à propos de faire quelques réflexions sur la narration de Moïse. 1° Cet historien n'a pu avoir aucun motif d'inventer ce fait : plus il est étonnant en lui-même et dans ses circonstances, moins il y a lieu de penser que Moïse l'ait forgé. 11 ne pouvait s'attendre à autre chose qu'à révolter ses lecteurs, perdre toute croyance auprès d'eux, et à décréditer toute son histoire. Il écrivait pour des hommes qui avaient été instruits, aussi bien que lui, par les descendants des patriarches, et qui ne lui auraient ajouté aucune foi, s'ils n'avaient jamais ouï raconter à leurs aïeux les événements qu'il rapportait. 2" Son style n'est point celui d'un enthousiaste, d'un poëte ou d'un romancier; il ne cherche ni à étonner, ni à faire de pompeuses descriptions, ni à satisfaire la curiosité de ses lecteurs; il rapporte froidement et simplement les faits, il supprime plusieurs circonstances que nous voudrions savoir, mais dont l'ignorance ne nous cause aucun préjudice; son seul dessein est d'apprendre aux hommes à redouter la justice divine. 3° Il fallait que Moïse fût bien assuré qu'il n'y avait sur la terre aucun peuple, aucun monument, aucun vestige d'industrie humaine, antérieur à l'époque du déluge, pour oser affirmer que cette inondation avait fait périr tous les hommes, à l'exception de Noé et de sa famille, et avait changé toute la face du globe. Cependant, malgré le désir qu'ont eu les incrédules de tous les siècles de le contredire, ils n'ont

DEL

DEL

encore pu rien découvrir qui soit capable de le convaincre de faux. 4° Dès que Moïse nous donne le déluge universel pour un miracle de la toutepuissance divine, c'est une inconséquence de la part des incrédules d'y opposer de prétendues impossibilités physiques. Dieu qui a établi très-librement l'ordre physique de l'univers, tel que nous le connaissons, est sans doute le maître d'y déroger de la manière, à tel point, et autant de fois qu'il luiplait. Parce que nous ne voyons pas comment et par quel moyen telle chose a pu se faire, il ne s'ensuit pas qu'elle est impossible, mais seulement que nos connaissances physiques sont trèsbornées, et que Dieu n'a pas trouvé bon de nous rendre aussi savants que nous le voudrions. Quand on dit qu'il ne faut pas multiplier les miracles, on ne fait pas attention que ce qui nous semble les multiplier est souvent ce qui les diminue, et que Dieu fait tout par un acte simple et unique de sa volonté. Aussi verrons-nous que la plupart des objections des incrédules sont de pures suppositions, qu'il est plus aisé de nier que de prouver.

Ire Objection. Il n'y a pas assez d'eau dans la nature pour submerger tout le globe de la terre, jusqu'à quinze coudées au-dessus des plus hautes montagnes. Parunc estimation moyenne de la profondeur de la mer, il parait qu'en général on ne peut lui supposer plus de mille pieds de profondeur, et il y a sur la terre des montagnes qui ont au moins dix mille pieds de hauteur. Il faudrait donc dix océans pour submerger les plus hautes montagnes ; et comme la circonférence du globe augmente à mesure que l'on suppose les eaux plus élevées, il faudrait au moins vingt fois autant d'eau qu'il y en a dans toutes les mers du monde, pour qu'elles pussent s'élever à la hauteur dont parle Moïse. Il ne peut pas en tomber assez de l'atmosphère, pendant quarante jours et quarante nuits, pour suppléer à cette immense quantité. Vainement l'on supposerait que Dieu a créé des eaux exprès, il aurait fallu ensuite les anéantir ; Moïse ne parle point de ce prodige, il ne fait mention que de la pluie, et de la

rupture des réservoirs du grand abîme.

Réponse. Cette objection, que l'on faisait déjà du temps de saint Augustin, n'est qu'un amas de suppositions fausses. Il est faux que la mer n'ait pas en général plus de mille pieds de profondeur. Il n'y aurait aucune proportion entre une cavité aussi légère, et la solidité d'un globe qui a trois mille lieues de diamètre.

Il est donc faux qu'il ait fallu dix océans pour couvrir les montagnes du globe, et il l'est que l'on puisse estimer la quantité des eaux suspendues dans l'atmosphère.

« L'homme, dit un auteur très- « sensé, l'homme qui sait arpenter « ses terres et mesurer un tonneau « d'huile ou devin, n'a point reçu de « jauge pour mesurer la capacité de « l'atmosphère, ni de sonde pour « sentir les profondeurs de l'abîme.

« A quoi bon calculer les eaux de la « mer, dont on ne connaît pas l'éo tendue? que peut-on conclure de « leur insuffisance, s'il y en a une « masse peut-être plus abondante, « dispersée dans le ciel, etc. » Spectade de la nature, t. 3, à la fin

Moïse lui-même est allô au-devant de cette objection ; il nous apprend qu'au moment de la création, le globe entier était noyé dans les eaux; que, pour les séparer, Dieu en renferma une partie dans les mers, et fit monter le reste dans l'étendue des cieux.

Gen., c. 1, y 2, 6 et 7. Il y en avait donc assez pour submerger la terre tout entière.

La plupart de nos adversaires supposent que c'est la mer qui a formé les montagnes dans son sein, et qui les a pétries de coquillages jusqu'au sommet; lorsqu'elle faisait cette opération sur le Chimboraço du Pérou, qui est élevé de trois mille deux centvingt toises au-dessus du niveau de la mer, ou sur le Mont-Blanc des Alpes, qui est encore plus haut, n'avait-elle que mille pieds de profondeur? Il est bien singulier que des calculateurs, qui trouvent assez d'eau dans la nature pour fabriquer des montagnes dans leur sein, n'en trouvent plus pour les submerger pendant le déluge.

DEL

DEL

Puisqu'il y a sur la terre des montagnes hautes do plus de deux mille deux cents toises, pourquoi n'y aurait-il pas dans la mer des profondeurs égales, et même plus considérables?

Encore une fois, ces hauteurs et ces profondeurs ne sont que de très-légères inégalités sur la superficie d'un globe dont la solidité est de trois mille lieues de diamètre ; ce sont comme des grains de poussière sur un boulet de canon. Sur cette présomption seule, le calcul de nos physiciens doit déjà être rejeté.

L'auteur des Etudes de la nature, tom. 1, p. 210 et suivantes, a fait voir que la fonte des glaces qui sont sous les deux pôles, et qui couvrent les hautes chaînes de montagnes dans les quatre parties du monde, suffirait presque seule pour inonder tout le globe, à plus forte raison lorsqu'on la suppose réunie à toutes les eaux des mers, dont l'étendue surpasse de beaucoup celle des continents. Il observe que Moïse peut avoir eu en vue ce phénomène, lorsqu'il a dit que les sources ou les réservoirs du grand abime furent rompus, puisqu'en eliet les glaces fondues sont les sources qui renouvellent continuellement les eaux de l'Océan et des autres mers. Il fait remarquer les effets terribles que dut produire l'effusion de ces eaux, et le bouleversement qu'elle causa dans toute la nature ; il démontre ainsi la puérilité des calculs de nos naturalistes enfants, qui ne voient pas assez d'eau sous le ciel pour noyer le globe entier, comme si Dieu, qui a créé les éléments par un fiât, avait perdu depuis ce moment une partie de sa puissance.

Nous soutenons qu'en partant des suppositions mêmes de nos adversaires, il s'est trouvé assez d'eau pour couvrir tout le globe à la hauteur dont parle Moïse.

Pour rendre'raison des corps marins qui se trouvent dans le sein de la terre et sur le sommet des montagnes, ils soutiennent que la mer a noyé successivement tout le globe pendant une longue suite de siècles ; elle à donc pu aussi le couvrir successivement pendant les dix mois du déluge.

Or, Moïse ne dit point que toute la

terre a été couverte, à la même hauteur et au même instant, par des eaux tranquilles et stagnantes ; il nous fait entendre le contraire. En parlant du moment auquel les eaux commencèrent à décroître, il nous apprend qu'elles se retirèrent en allant et en revenant, euntcs et redeuntes, Gen., c.

8, f S, par conséquent par un flux et reflux. Donc, lorsqu'elles couvrirent chaque partie du globe à la plus grande hauteur, ce fut aussi par un flux et un reflux, et par un mouvement très-violent. Donc, pour vérifier le texte, il n'est pas nécessaire de supposer que les eaux se sont trouvées dans le même instant au même degré de hauteur sur les deux hémisphères opposés; il suffit de concevoir que Dieu a changé successivement le point du flux et du reflux, ou le point de la plus grande hauteur des eaux, de même que ce point change en effet tous les jours, relativement aux différentes positions de la lune.

Ainsi l'a conçu saint Augustin. Pour répondre à ceux qui ne voulaient pas que les eaux eussent pu s'élever à une si grande hauteur pendant le déluge, il dit : « Ces hommes, qui mesurent » et pèsent les éléments, voient des » montagnes qui demeurent élancées » vers le ciel depuis une longue suite » de siècles; quelle raison peuvent- » ils avoir pour ne pas admettre que » les eaux, qui sont beaucoup plus » légères, ont fait la même chose pen- » dant un court espace de temps? »

Deciv. Bei,\. 15, c. 27, n. 2.

L'on est forcé de supposer ce mouvement violent des eaux pendant le déluge, pour rendre raison des effets qu'il a produits, des vallons étroits et profonds qu'il a creusés, des crevasses énormes qu'il a faites, des montagnes qu'il a composées de matériaux de différentes espèces, des corps marins ou terrestres qu'il a transportes d'un hémisphère à l'autre : tous ces phénomènes sont donc autant de preuves du mouvement impétueux des eaux que Moïse a eu soin de nous faire remarquer.

Qu'a-t-il fallu pour répandre sui notre continent toutes les eaux de l'Océan? changer l'axe de la terre, par conséquent le centre de gravite.

DEL

DEL

Dès ce moment le lit do l'Océan, qui est le lieu du globe le plus bas ou le plus près du centre, est devenu le plus haut, et le sol que nous foulons aux pieds est devenu le plus bas ; tout le reste s'ensuit en vertu des lois de la statique. Nos adversaires eux-mêmes sont forcés d'admettre un changement du centre de gravité dans le globe, du moins un changement lent et successif, lorsqu'ils veulent persuader que la mer a successivement couvert toutes les parties de la terre habitable, y a construit les montagnes, etc., et que ce déplacement de la mer dure encore ; ce qui est absolument faux. Voyez Mer.

IIe Objection. La supposition d'un déluge universel ne suffit pas pour nous faire concevoir comment les eaux de la mer ont pu transporter une si énorme quantité de coquillages et de corps marins dans tous les continents, les placer dans la terre à une profondeur très-considérable, les élever jusqu'au sommet des montagnes, les faire pénétrer dans le cœur des rochers. On ne peut expliquer ce phénomène, qu'en supposant que la mer a couvert successivement es deux hémisphères pendant une longue suite de siècles, et que les montagnes ont été fabriquées dans son sein.

Réponse. Nous avons déjà dit, et nous le prouverons dans son lieu, que le déplacement successif de la mer est faux, contraire à toutes les lois de la physique, contredit par les observations des naturalistes sur la structure des montagnes, et qu'il est impossible que celles-ci aient été formées dans le sein des eaux. Voyez Mer.

En second lieu, quand on admettrait cette hypothèse, elle ne nous ferait pas concevoir comment les animaux, les plantes, les coquillages des Indes ou de l'Amérique ont été transportés dans nos terres ; ce transport n'a pu être fait que par un mouvement des flots violent et répété plusieurs fois, tel qu'il a dû arriver pendant le déluge. Cette même supposition ne peut pas expliquer comment et pourquoi, dans une même chaîne de montagnes, il y en a qui sont entièrement construites de sable pur, de granit, de pierres, de grès et de ma-

tières vitrescibles, d'autres qui sont toutes composées de marbre et de matières calcaires ; pourquoi il y a ordinairement dans celles-ci des coquillages et des corps marins, et pourquoi il ne s'en trouve jamais dans les autres, lors même que les lits de pierres sont posés horizontalement comme ceux de marbre. Elle ne nous apprendra pas pourquoi, dans les lits de marne, on ne voit jamais qu'une ou deux espèces de coquillages, pendant qu'il y en a d'autres dans les lits de pierres ou de terres voisines ; pourquoi les carrières d'une certaine province sont farcies de petites vis, sans qu'il y en ait de grosses, et pourquoi dans d'autres cantons il y en a une infinité de grosses et point de petites; pourquoi certaines espèces de coquilles ne se rencontrent que dans les pierres d'un certain grain, pendant qu'il n'y en a aucune dans les lits voisins et contigus, qui sont d'un grain différent ; pourquoi, dans quelques endroits, l'on voit beaucoup de l'espèce d'oursins qui vivent dans la mer Rouge, et aucun de ceux qui sont dans nos mers, etc. Il y a bien d'autres observations à faire sur les coquillages et les pétrifications, que nos naturalistes n'ont pas encore faites, et qu'ils ne viendront jamais à bout d'expliquer.

En troisième lieu, si la mer n'avait couvert le globe que successivement, par un mouvement progressif imperceptible, ce déplacement n'aurait pas détruit la race des hommes, il n'aurait fait que la transplanter. Les peuples, assaillis à l'orient par la mer, auraient reculé leurs habitations vers l'occident ; leur transmigration n'aurait détruit ni les connaissances, ni les monuments de l'histoire des siècles précédents. Cependant l'on ne voit rien dans l'univers qui soit antérieur aux époques fixées par Moïse.

Pourquoi l'histoire, les monuments, les arts, les sciences, les traditions, l'état de civilisation des peuples se trouvent-ils d'accord pour attester la nouveauté du genre humain ? Les Tartares, les Chinois, les Indiens, peuples les plus orientaux, et dont on nous vante l'antiquité, n'ont aucune notion des progrès de la mer sur leur

DEL

DEL

continent; jamais ils n'ont entendu dire à leurs pères, que leurs habitations Étaient autrefois plus avancées vers l'orient, et nous, peuples occidentaux, ne voyons aucuns vestiges des conquêtes que notre continent a faites sur les flots de l'Océan.

Il n'est pas étonnant qu'en examinant les différentes circonstances du déluge, on ne puisse pas expliquer tous les faits particuliers. Dans un bouleversement tel qu'il a dû se faire par une inondation aussi forte et aussi subite, il ne pouvait manquer d'arriver des phénomènes singuliers et inconcevables. Dans des inondations, même particulières, il y a souvent des circonstances dont les physiciens seraient fort embarrassés d'expliquer les causes immédiates, et la manière dont ces effets ont été opérés. Quand on a vu, dans les montagnes, les ravages terribles qu'un seul torrent peu causer, on n'est plus étonné de ceux qui ont dû avoir lieu pendant le déluge. Ce grand événement peut seul expliquer les faits pris en masse, quoiqu'on ne puisse pas suivre, dans le détail, les différents phénomènes.

Lettres américaines, lettres 4 et 5.

IIIe Objection. Il est impossible que Noé ait pu rassembler toutes les espèces d'animaux qui vivent sur la terre ; que ceux de l'Amérique aient pu se rendre dans les plaines de la Mésopotamie ; eelui que l'on nomme ai ou le pai'esseux aurait demeuré vingt mille ans pour y arriver, quand il aurait pu faire le voyage par terre. Tl est impossible que l'arche, suivant les dimensions que Moïse lui donne, ait contenu la famille de Noé, toutes les espèces d'animaux, et tout ce qu'il fallait pour les nourrir pendant dix mois, les fourrages pour les quadrupèdes, les graines pour les oiseaux, les viandes pour les animaux carnassiers. Plusieurs ne peuvent vivre que dans certains climats, parce qu'ils ne trouvent points ailleurs les aliments qui leur conviennent. Il est impossible qu'au sortir de l'arche ils aient trouvé de quoi se nourrir, les productions de la terre ayant dû périr pendant le déluge. Enfin il l'est, qu'après cette inondation, l'Amérique se soit repeuplée d'hommes et d'animaux ;

elle est séparée de tous les continents par un long trajet de mer; par quel moyen les hommes et les animaux ont-ils pu le franchir? Il faut donc multiplier à l'infini les miracles, pour croire tous ces faits.

Réponse. Quand il serait nécessaire d'en admettre encore un plus grand nombre, l'entêtement des incrédules ne serait pas moins ridicule. Nous sommes déjà convenus que le déluge, avec toutes ses circonstances, n'a pu arriver naturellemeut. Dieu qui a voulu l'opérer, s'est chargé, sans doute, de la substance du fait et de la manière, de la cause et des effets. Les miracles ne lui coûtent pas davantage que le cours ordinaire de la nature, puisque c'est lui qui a tout fait comme il lui a plu, et par un seul acte de sa volonté. Sans doute il n'est pas plus difficile à Dieu de conserver les animaux et les plantes, que de les faire naître ; de rassembler les animaux des extrémités du monde, que de leur donner la puissance de marcher.

Il nous semble qu'il aurait été plus simple que Dieu fit mourir tous les hommes et tous les animaux dans une seule nuit, que d'envoyer un déluge sur la terre ; il aurait pu changer la face du monde de cent manières, dont nous n'avons pas seulement l'idée : lui demanderons-nous pourquoi il n'a pas pris un moyen plutôt qu'un autre? De quelque manière qu'il agisse, des esprits gauches, des philosophes pointilleux et entêtés y trouveront toujours àredire. Il est fort étrange que des prétendus savants, incapables de rendre raison des phénomènes les plus communs, exigent que nous leur rendions un compte aussi exact des opérations extraordinaires de Dieu, que si nous avions assisté à ses conseils éternels.

1° Ils ne Savent pas, non plus que nous, quels sont les animaux qui peuvent vivre longtemps dans l'eau et quels sont ceux qu'il a été absolument nécessaire de renfermer dans l'arche.

On en voit plusieurs demeurer six mois dans la terre, sans respiration sensible et sans mouvement, qui cependant revivent au printemps. On a trouvé dans les lacs du Nord, sou»

les glaces de l'hiver, une quantité

DEL

DEL

d'hirondelles attachées les unes aux autres, dans lesquelles il restait un germe de vie, et prêtes à se ranimer par la chaleur. En fendant de gros arbres, en cassant des masses de pierre, on y a trouvé des grenouilles qui y avaient vécu pendant un grand nombre d'années, sans aucune nourriture, et sans aucune communication avec l'air extérieur. Attendons que la nature soit mieux connue, avant de décider de ce qui peut ou ne se peut pas faire sans miracle.

1° A l'article Aricniî de Nok, nous avons fait voir que, suivant les calculs de plusieurs savants, et selon les dimensions données par Moïse, il y avait suffisamment d'espace dans l'arche pour loger toutes les espèces d'animaux connus, avec la quantité d'aliments nécessaires pour les nourrir.

Mais il n'a pas été besoin d'y renfermer toutes les variétés de ces espèces, puisqu'il est prouvé que la plupart ont changé prodigieusement, par la différence des climats que les animaux sont allés habiter, et par la diversité de aliments auxquels ils se sont accoutumés. Ainsi, selon les observations de M. liull'on, un seul couple de chiens a pu être la souche de trente-cinq ou trente-six ordres ou variétés de chiens. L'ours, dans les glaces du Nord, vit de poissons, pendant qu'ailleurs il mange des végétaux; il pourrait en être de même de la plupart des animaux carnassiers :

il en est très-peu qui ne puissent changer de nourriture en cas de liesoin. C'est une observation que n'ont pas faite ceux qui ont compté les espèces d'animaux qu'il a fallu renfermer dans l'arche, et les aliments qu'il a fallu leur donner. Il est faux que les productions de la terre aient dû périr pendant les dix mois du déluge.

3° Il n'est pas besoin de miracle pour apprendre aux oiseaux nés dans le Nord, qu'ils doivent partir sur la fin de l'automne pour aller vivre dans un climat plus chaud, sauf à revenir au printemps prochain : quand les autres animaux auraient fait une fois, pour venir dans l'arche, ce que les oiseaux font tous les ans, ce phénomène ne serait miraculeux qu'en ce qu'il n'arrive pas ordinairement. Nous

ne savons pas si, avant le déluge l'Amérique était séparée des autre continents, comme on croit qu'elle l'est aujourd'hui.

4° Dans l'état même actuel, il est faux que cette partie du monde n'ai* pas naturellement pu se repeupler d'hommes et d'animaux. Il n'est pas plus difficile de concevoir comment ils ont pu y être portés, que comment ils ont pu passer d'une île ii une autre. On sait que les animaux traversent souvent à la nage un espace de merassoz considérable, et les courants ont pu les entraîner beaucoup plus loin qu'ils n'avaient envie d'aller. Par les derniers voyages que les Danois ont faits en Islande, il est prouvé que la mer y amène des bois qui sont tirés des forets de l'Amérique, et qu'elle y voiture des glaçons énormes, sur lesquels sont portés des ours. H n'est donc aucun animal qui n'ait pu être transporté de même d'un hémisphère à l'autre. Les nouvelles découvertes que les Russes et les Anglais ont faites au-delà du KamschatUa, de plusieurs terres et de plusieurs lies qui s'étendent jusqu'à la partie de l'ouest du continent de l'Amérique, ne laissent plus aucun doute sur la possibilité de la communication, et ces découvertes se confirment de jour en jour par de nouvelles relations (1).

IV0 Objection. De quoi a servi le déluge, disent les incrédules? N'était-il pas plus aisé à Dieu de changer, par sa toute-puissance, les dispositions criminelles de ses créatures, que de submerger le globe et de bouleverser la nature? Cette révolution terrible n'a pas corrigé les hommes; à peine ont-ils commencé à se multiplier, qu'ils sont devenus idolâtres, injustes, acharnés à se détruire : malgré toutes ses rigueurs, Dieu est méconnu et outragé. Peut-on reconnaître, à cette conduite, un père sage et tout-puissant?

Réponse. Cet ancien argument des manichéens peut être appliqué à toutes les circonstances dans lesquelles Dieu a permis des crimes ; il suppose que Dieu, après avoir créé l'homme libre, n'a jamais dû permettre qu'il

(1) Voyez l'article Amûiuque.

DEL

DEL

abusât de sa liberté : c'est une inconséquence palpable. Saint August., contraadv. legis etprophet., 1. 1. c. 16 et 21.

Une autre absurdité est de supposer qu'une chose est plus facile ou plus difticile à Dieu qu'une autre :

lui en a-t-il donc plus coûté pour interrompre quelquefois la marche de la nature, que pour l'établir au moment de la création ?

Changer, par un acte de tontepuissance, les dispositions criminelles de tous les hommes, c'est un miracle opéré sur les esprits, tout comme le déluge est un miracle produit sur les corps. Il est contraire à la marche delà nature, que tous les hommes se trouvent tout à coup dans les mêmes dispositions d'esprit et de cœur, soient dociles à la même grâce, changent également de mœurs et d'habitudes. On ne prouvera jamais que Dieu doit faire tel miracle plutôt que tel autre.

Quelques incrédules ont répliqué qu'il aurait été bien plus utile à l'homme d'être privé du libre arbitre, que de pouvoir en abuser. Kais un être, privé du libre arbitre, serait aussi incapable de vertu que de vice; si alors il se trouvait dans des dispositions criminelles, Dieu seul serait l'auteur du crime, ou ne pourrait plus l'imputer à l'homme. La question est encore de prouver que Dieu a été obligé de suivre le plan qui devait être le plus utile aux créatures, par conséquent de leur accorder le plus grand bien qu'il pouvait leur faire : c'est tomber en contradiction à l'égard d'un Etre tout-puissant.

Voyez Bien, Mal.

•Il est faux que le déluge ait été absolument inutile. Les vestiges qui en subsisteront jusqu'à la lin des siècles, serviront toujours à prouver, contre les incrédules, deux grandes vérités : savoir, qu'il y a une Providence et une justice divine ; et que Dieu, quand il lui plait, peut faire des miracles. La corruption et la malice opiniâtre de l'homme servent à en démontrer une autre ; savoir : qu'il est libre, qu'il peut, quand il le veut, résister aux châtiments , de même qu'aux bienfaits. Que les incrédules

rendent hommage à ces deux vérités, qu'ils renoncent à leurs erreurs, dès ce moment il sera prouvé que le déluge n'est pas inutile, puisqu'il aura servi à les convertir.

III. Bizarrerie des opinions des philosophes au sujet du déluge. Un petit nombre d'entre eux ont regardé ce fait miraculeux comme indubitable ; les autres, plutôt que de l'admettre, se sont tournés et retournés de toutes manières. Ils ont commencé d'abord par fouiller dans tous les monuments de l'histoire, clans les annales de toutes les nations, des Chinois, des Indiens, des Chaldéens, des Egyptiens (1). Ils ont triomphé, lorsqu'ils ont cru apercevoir une date ou une observation qui remontait plus haut que le déluge. Réfutés sur toutes leurs prétendues découvertes en ce genre, ils ont eu recours à la physique, pour renverser les monuments de l'histoire. A présent nous sommes obligés de les suivre dans les entrailles de la terre, sur le sommet des montagnes, sur les côtes des mers ; bientôt, peut-être, ils nous conduiront avec eux parmi les corps célestes.

Dans cette nouvelle carrière, sont-ils mieux d'accord entre eux qu'auparavant?

Les uns nient ce que les autres s'efforcent de prouver ; ceux-ci jugent vraisemblable ce que ceux-là trouvent absurde. Il en est qui ont changé plus d'une fois d'opinion touchant le déluge, ou qui ont opposé à ses circonstances des phénomènes qui les prouvaient. Quelques-uns ont mieux aimé supposer plusieurs déluges particuliers, que d'en admettre un seul général ; mais ils n'ont pu citer aucune cause naturelle qui ait été capable de les produire. Après avoir longtemps disputé, la plupart se sont réunis à supposer que, par un mouvement insensible d'orient en occident, les eaux de la mer ont couvert successivement toutes les partie»

du globe terrestre, qu'elles y ont séjourné assez longtemps pour fabriquer les montagnes dans leur sein, et pour pétrir de coquillages et de corps marins toute la superficie du

(1) Voyez los articles Cncre, Éotpiieks, Isdiss»-

DEL

sol, jusqu'à une très-grande profondeur ; qu'ainsi ces coquillages ne viennent point du déluge. C'est le système qui semble prévaloir aujourd'hui parmi nos physiciens.

M. de Luc, qui a parcouru avec des yeux observateurs les principales chaînes des montagnes de l'Europe, a prouvé la fausseté de ce prétendu mouvement insensible de la mer. Il a fait voir que le déplacement successif des eaux de l'Océan est supposé sans cause, qu'il est contraire aux lois générales du mouvement, qu'il ne peut pas rendre raison de la fabrique des montagnes, et qu'il est contredit par toutes les observations.

Ê a montré qu'il y a sur le globe des montagnes de deux espèces, les unes qu'il nomme primitives, à la formation desquelles les eaux n'ont contribué en rien ; elles sont composées de matières vitrescibles, ou qui, par la fusion , peuvent être changées en Terre, comme sont le porphyre, le granit, le caillou, la pierre de grès, le sable pur, matières qui ne sont point dispoées par lits, mais jetées par blocs, sans aucun ordre, et parmi lesquelles il ne se trouve point de corps marins. Les autres, qu'il appelle montagnes secondaires, sont faites de matières calcaires disposées par lits, rangées horizontalement , parmi lesquelles on trouve des coquillages et des corps marins, qui semblent par conséquent avoir été formées par les eaux de la mer. Il a observé que ces montagnes secondaires se trouvent souvent mêlées parmi les montagnes primitives, et paraissent composées de débris de celles-ci.

Ainsi, le système qui attribuait la formation des montagnes en général aux eaux de la mer, se trouve déjà pleinement réfuté ; c'est un fait que M. de Buffon lui-même a été forcé de reconnaître, contre son premier sentiment, puisque, dans ses Epoques de h nature, il a distingué aussi deux espèces de montagnes, au lieu que, dans sa Théorie de la terre, il les croyait toutes en général construites par les eaux.

Ces deux grands physiciens s'accordent donc à supposer que les eaux ont séjourné sur notre hémisphère

DEL

assez longtemps pour bâtir, parmi les montagnes primitives, des montagnes secondaires. Mais M. de Luc soutient, et prouve que la mer ne s'est point retirée de dessus notre continent par un mouvement lent et progressif, mais par un mouvement violent des eaux, tel qu'il a dû se faire par le déluge. Suivant cette hypothèse, le sol que nous habitons aujourd'hui n'est pas celui qu'habitaient les hommes avant le déluge; Dieu a détruit celui-ci par l'inondation, et Moïse l'a donné à entendre, lorsqu'il a mis dans la bouche du Seigneur ces paroles : Je détruirai les hommes avec la terre. Gen., c. 6, f 13.

S'il nous est permis de contredire d'aussi grands maîtres, nous observerons que les paroles du texte peuvent signifier seulement: Je détruirai les hommes sur la terre ; ce sens paraît le plus vrai, puisque, dans la description du paradis terrestre, Moïse a nommé quatre grands fleuves quiont encore subsisté après le déluge. Il n'est donc pas absolument vrai que les hommes antédiluviens aient habité un sol entièrement différent d e celui que nous voyons aujourd'hui. D'ailleurs la supposition de montagnes formées par les eaux de la mer, de quelque manière que ce soit, ne nous paraît ni prouvée ni probable.

1° 11 n'est pas prouvé que des matières vitrifiées, ou simplement vitrescibles, puissent, par l'action des eaux, être changées en matières calcaires ; le contraire nous paraît supposé par tous les physiciens : on ne peut donc pas concevoir que du débris des montagnes primitives, composées de matières vitrescibles, il se soit formé des montagnes secondaires, construites de matières calcaires, il y serait du moins resté quelques amas de sables purs : or, on connaît des chaînes entières de montagnes, dans lesquelles il ne s'en trouve point telles que le Mont-Jura. 2° Dans toute la chaîne des Vosges qui est assez longue, et toute composée de matières vitrescibles, on n'a point encore remarqué de montagnes composées ou mélangées de matières calcaires.

Si jamais elles avaient été couvertes par la mer, les eaux auraient dû y

Page 1