II. — Réfutation de la doctrine
de Huet.
« Cette doctrine se présente avec » une grande apparence de religion, » et peut-être aussi une apparence » de vérité, au moins de prime abord.
» Cependant elle est contraire à larai- » son, et, ce qu'a été loin de penser » l'illustre défenseur de la foi qui l'a » soutenue, elle détruit la foi elle- » même.
» l re proposition. — Elle est con- » traire à la raison.
» Car, avec une telle philosophie » tout ce qui n'est pas révélé est in- » certain. Il n'est pas certain que » deux et deux font quatre, que Cicê- ■» a harangué à la tribune romaine, que » Confuc'ius a philosophé dans la Chine » et Descartes chez nous; il n'est pas » certain qu'il y a une ville qui s'ap- » pelle Paris, que Rome fut consumée » par un incendie sous Néron, et ainsi » de tout le reste.
» Or, de pareilles propositions sont » tellement absurdes que rien de plus » absurde ne saurait être conçu.
» Donc
» Car, avec une telle philosophie, » la foi elle-même manque de certi- » tude. Une foi ne peut-être qualifiée » certaine qui ne s'appuie pas sur un » motif certainement perçu. Or, quel » que soit le motif de la foi, il ne » pourra être certainement perçu par i) la raison, qui, ténébreuse et vaeil- » lante, ne se perçoit elle-même et tout » le reste, qu'avec doute et obscurité, » et laisse encore incertaines les cho- » ses qu'elle enseigne avec le plus de » confiance.
» En vain réplique-t-on, qu'il en » serait de la sorte, s'il s'agissait de » la raison abandonnée à elle-même; » mais qu'il en est autrement dès qu'il » s'agit de la raison éclairée par la » foi. — Je comprends qu'un homme ,» auxyeux faibles puisse saisir,àl'aide » d'une nouvelle lumière, ce- qu'il ne » pouvait saisir auparavant. « évi- » demment une condition csl néces- » saire pour ce résultat : que cet » homme puisse, avec ses yeux, tels » qu'ils sont, distinguer la vraie lu- » mière de toutes les lumières fausses, » telles que nous en voyons, dans cer- » tains de nos jeux, changer complé- » tement les formes des objets. — De » même , l'homme aidé de la loi » pourra connaître ce qu'il ne pou- » vait voir auparavant sans lumière » de la foi ; mais il faut, pour cela, » qu'il puisse distinguer avec certi- » tude la vraie lumière surnaturelle » de toutes les fausses illuminations » qui trompent tant d'esprits. — Or, » il ne le pourra, si l'on ne suppose
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» en lui quelque agent capable de »' cette distinction.
» Donc, ou il faut admettre qu'en » deçà de la foi nous est donné un » principe de certitude, ou il faut » nier la certitude de la foi elle- » même.
» Qu'ils n'insistent pas en disant » que la grâce est la cause unique de » la foi. Je n'attaque point ce prin- » cipe. La grâce est, en eifet, la cause » de la foi, c'est-à-dire que, dans les » choses de la foi surnaturelle, nous » concevons qu'il faut croire et croyons » par un effet de la grâce. Mais ce » n'est pas la grâce qui perçoit, c'est » la raison, à la lumière que fournit » la grâce ;" de même que ce n'est » pas la grâce qui croit, mais la vo- » lonlé sons la motion de la grâce.
» Or, comme je viens de le dire, pour » que la raison, dans l'éclat delalu- » mière surnaturelle, perçoive qu'il » faut croire, il est absolument néces- » saire qu'elle distingue, avec certi- » tude, cette lumière surnaturelle de » toute fausse illumination; car, il y » a de fausses illuminations; ou, au
» moins, ces faussesilluminations sont » possibles.
» Mais par où la raison fera-t-elle » cette distinction? Par elle-même ou » par une autre lumière surnaturelle; » point de milieu.
» Si Huet dit que c'est par une » autre lumière surnaturelle , alors » nous lui demanderons comment il » distinguera cette autre lumière sur- » naturelle, et il sera forcé de répon- » dre : par une troisième lumière » surnaturelle; et ainsi à l'infini, sans » qu'il puisse jamais parvenir à un » motif certain de crédibilité.
» Mais s'il dit que la raison fait cette » distinction par elle-même , alors » nous lui rappellerons ce que nous » l'avons entendu émettre d'abord, à » savoir, que la raison ne peut, par » soi, se percevoir elle-même ni les » autres choses, qu'avec doute et ob- » scurité, d'où il sera forcé de con- » clure, avec nous, qu'un Chrétien » ne pourra jamais constater, avec » certitude, la présence de la vraie » lumière surnaturelle, plutôt que de » toute mutation trompeuse do celte » vraie lumière. »
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« Cette argumentation est évidemment décisive. Si Huet n'avait pas distingué ses deux certitudes, et avait seulement prétendu expliquer l'impossibilité où est la raison, supposée complètement délaissée de Dieu, de percevoir aucune vérité, à aucun degré de clarté, ajoutant que les vérités naturelles, aussi bien que les vérités surnaturelles sont éclairées par une lumière divine, qui fait que la raison les voit avec évidence, toutes !es fois qu'il y a certitude, la réfutatation ne porterait plus ; car, ce serait simplement le malebranchisme, qui dit, avec raison, que la créature intelligente ne voit pas plus par elle seule la vérité, qu'elle n'existe par elle seule et n'agit par elle seule, sans le secours de Dieu comme cause première. Mais Huet a distingué la vision naturelle,' dont Dieu est l'agent primordial, de la vision surnaturelle, dans laquelle il y a une nouvelle révélation surajoutée au fond premier, dont l'âme et Dieu forment la plénitude, et a rejeté la compétence de ce fond pour distinguer le vrai du faux; d'où il suit que le raisonnement de l'abbé Lebrec porte en plein contre lui, et l'écrase à jamais, »