III. — Exposé de la doctrine de Lamennais
« On peut ramener cette doctrine » nouvelle à quatre propositions :
» Première proposition. — Lamen- « nais enseigne qu'on ne peut tenir » tout pour incertain, mais que, au » contraire, beaucoup de véritésjouis- » sent, pour nous, d'une certitude » complète.
» Quelques hommes de bonne foi, » mais inattentifs , nous accuseront » peut-être d'ébranler la raison hit- » maine, parce que nous munirons qu'i n » effet la raison individuelle, la raison » de l'homme stid, ne saurait le cou- » duire qu'à un doute profond, uni- » vcrsel, puisqu'elle ne peut se prou » elle-même. Les personnes qui v » feraient ce reproche nous auraient » bien mal compris. Si nous insislo » sur la faiblesse de la raison partku- » liére, c'est pour établir ensuite la » raison générale, en prouvant que les
' Hi
LOG
LOG
» vérités primitives, qui en sont le fon- » dément, ont une certitude infinie, et » que les vérités secondaires qu'elle en » déduit sont également certaines ; d'où » il suit que la raison individuelle ellct même a, dés lors, une régie sûre pour » apprécier ses propres pensées, et » qu'elle ne s' égare que lorsque l'orgueil » la porte à méconnaître ou à violer » cette règle. (Essai, t II, p. 100. — » Voir aussi, p. o et p. 174.)
» 11 est vraiqu'ildit ensuite (p. 144) :
» La certitude absolue et le doute absolu » nous sont également interdits. Mais, » comme tout lecteur le comprendra, » Lamennais ne parle point, en ce » lieu, de la certitude ordinaire et » proprement dite, mais seulement » de la démonstration de chaque vé- » rite, et même des principes ; car il «conclut : Ainsi l'homme est dans » l'impuissance naturelle de démontrer » pleinement aucune vérité, et dans une t égale impuissance de refuser d'ad- » mettre certaines vérités... Dés qu'on » veut que toutes les croyances reposent » sur des démonstrations, l'on est di- » rectement conduit au pyrrhonisrne.
» (Ibid. p. 144.)
» Par conséquent, ceux des parli- » sans de la nouvelle philosophie » qui prétendent que Lamennais » n'admet rien de certain altèrent » la doctrine du maître.
» Deuxième proposition. — Cette » certitude dont Lamennais vient » d'enseigner la possibilité, ilaiïirme, » dans sa seconde proposition, qu'on » ne peut la tirer que de son sens » individuel, ou du sens commun des » hommes en société.
» Chercher, dit-il, la certitude, c'est » chercher une raison qui ne puisse » errer ou une raison infaillible. Or, » cette raison infaillible, il faut nêcis- » sobrement que ce soit ou la raison de » chaque homme, ou la raison de tous » les hommes, la raison humaine. (Es- » sai, t. II, p. 174.)
» Et, dans un livre récemment » édité : La vérité par rapport à » l'homme ne pouvant être ce que l'es- » prit humain repousse, nous sommes » forcés, pour nous entendre, d'appeler » vérité ce à quoi l'esprit humain adhère.
» Mais alors, dirons-nous que la vérité » est ce à quoi l'esprit de chaque indi-
» vidu adhère ? Si nous admettons cette
» définition, qu'en résultera-t-il?
» La vérité serait quelque chose de mo- » bile et de variable..., et le sceptù isme » serait l'état naturel de l'homme...
» Or, l'adhésion individuelle mise à » part, que r ester a-t-il sinon l 'adhésion » commune ? En conséquence, appelons » vérité ce à quoi l'esprit de la généra- » litê des hommes adhère. (Progrès de ■n la dévolution, p. 260.)
» Troisième proposition. — Conduit » à ce point, d'examiner successive- » ment la force du sens privé et celle » du sens commun, Lamennais com- » mence par le premier et le déclare » indigne de foi en toute chose, si » l'autre ne l'accompagne et ne le vi- » vifie de son témoignage. Et, afin de «paraître au moins établir, d'une » manière quelconque, son assertion, » il scrute les di\ers moyens qui » peuvent conduire l'homme-individu » à la connaissance de la vérité, et il » pensé qu'on doit les ramener tous » à trois, les sens, le sentiment et le » raisonnement.
» Les seuls moyens de connaître que » chacun de nous trouve en soi sont les » sens, le sentiment et le raisonnement.
» (Essai, t. II, p. 129.)
» Cela posé, il passe en revue cha- » cun de ces trois moyens, et s'efforce » de démontrer qu'aucun d'eux, dans » aucune circonslance, même une » seule, ne peut être un moyen ccr- » tain de connaître.
» Jo Les sens? — Qu'est-ce que nos » se??s peuvent nous apprendre de cer- » tain et sur nous-mêmes et sur les « autres êtres ? La première leçon » qu'ils nous donnent, c'est de nous en » défier.... Qui nous dit qu'un sixième » sens, par un témo gnage contraire, » ne troublerait pas leur accord ? Sur » quoi se fonderait-on pour le nier ? Je » vois, dans nos sensations, une suite » de phénomènes dont la nature et la « cause nous sont également inconnues, » et dont, par conséquent, je ne puis » rien conclure. Qu'est-ce que sentir?
» qui le sait? suis- je certain que je » sens ? (Ibid., p. 129.)
» Le sentiment ou l'évidence? (Car, » d'après lui, sentiment et évidence ù sont une même chose.) — Le sen- » timent, et sous ce nom je comprends
LOG
LOG
» l'évidence, n'est pas une preuve plus » certaine de la vérité que les sensa- » tions... Rien ne nous est si évident » que nous puissions nous promettre » de ne pas le trouver demain ou obscur » ou erroné... La force avec laquelle le » sentiment nous entraine ne prouve » rien en faveur des principes que nous » adoptons par son autorité ; car qui » nous assure qu'il soit une régie in- » faillible du vrai? (Ibid., p. 140, » 141, 142 )
» Le raisonnement? — Mais ayant » rejeté, ains-i, le rapport des sens et » le témoignage des alfeetions de » l'âme, comment le raisonnement » s'échapperait-il intact, lui qui s'ap- » puie tout entier sur ces deux pre- « mières bases ? Poursuivous et ad- » mirons le nouveau philosophe, » hâtant comme il suit sa marche » assurée :
» En vain appelons-nous le raison- » nement : fragile barrière contre le » doute, ou plutôt impétueux torrent » qui brise toutes les digues, emporte et » submerge toutes les certitudes, quand » il vient à se déborder sur nos con- » naissances!... Je ne sais quelle puis- » sance fatale se joue dédaigneusement » de notre raison, la pousse et repousse » en tous sens dans des ténèbres impé- » nêtrables... On ne raisonne que sur » ce que l'on connaît ; or , nous ne con- » naissons rien qu'imparfaitement et » incertainement; nos raisonnements » participent de l'incertitude et âe » l'imperfection de nos connaissances.
» (Essai, t. II, p. 144, 148.)
» Que peut-on ajouter ? Poursui- » vonscependantetécoutonsl'auteur, » comme s'il craignait de n'avoir pas » encore suffisamment appuyé sa » thèse, la confirmer par ce qui suit :
» Ce n'est pas tout encore ; lorsque » notre esprit compare, infère, con- » dut, que fait-il que mettre en œuvre » les matériaux que lui fournit la mé- » moire? Entièrement à la merci de » cette faculté mystérieuse, il dispose « et combine les idées qu'il reçoit d'elle » aveuglément. Or, dépourvus de tout » moyen de vérifier ces rapports, nous » ne saurions nous assurer que nos ré- » miniscences ne sont pas de pures » illusions. La mémoire seule atteste la » fidélité de la mémoire... Ainsi, nous
» n'avons aucune certitude que la mê- » moire ne noies trompe point. . . iVbu»
» savons seulement que, si elle nous » trompe, notre raison n'est qu'une . » chimère, une ridicule parodie de je » ne sais quelle intelligence supérieure » dont il semble que nous sentions le » besoin et concevions la nécessité, en » même temps qu'une force invincible » arrête notre propre intelligence dans » une inquiète obscurité, qui la force à » douter d'elle-même. [Ibid., p. 148 » et 149.)
» Donc, par les sensations indivi- » duelles, par les afFeetions indivi- » duelles de l'âme, et par le raison- » nementindividuel, nulle certitude !
» Donc, selon Lamennais, qui ne » connaît d'autre moyen de connaître » que ces trois moyens, nulle certi,- » tude, à jamais, pour la raison, si » elle est seule.
» Quatrième proposition. — Suppo- » sées les trois assertions précé- » dentés, à savoir : 1° qu'une vraie » certitudepuisse exister pour l'hom- » me sur la terre ; 2° qu'il n'y a d'aur> très voies pour y arriver que le » témoignage du sens individuel ou » le témoignage du sens commun » du genre humain ; 3° que le témoi- » gnage du sens individuel ne peut, » eh aucune sorte, être le moyen de » cette certitude ; il restait nécessai- » rement à soutenir, en quatrième » lieu, ainsi que le fait Lamennais, » dans chacune de ses pages, que le » seul moyen certain de connaître » est le sens commun de l'humanité, » lequel est toujours certain par là » même. Le consentement commun, » « sensus communis, » est pour nous » le sceau de la vérité ; il n'y en a » point d'autre. (Ibid., 147.)
» Mais, pour ne pas paraître tom- » beren contradiction avec lui-même, » en invoquant à l'appui de celte » assertion le raisonnement indivi- » duel, ou la persuasion individuelle, » il n'invoque que la nature en gé- » néral, prétendant que tous sont » portés invinciblement à tenir pour » vrai tout ce qui est réputé vrai par » tous les hommes.
» Il est de fait qu'un penchant na- » turel nous porte à juger de ce qui » est vrai ou faux d'après le consente-
3kl
LOG
LOG
• ment commun, ou par la plus grande » autorité ; que, pleins de défiance » pour les opinions, les faits dépourvus » de cet appui, nous attachons la cer- » titude à l'accord des jugements et » des témoignages ; que si cet accord » est général, et plus encore, s'il est » universel , on cesse d'écouter les » contradicteurs et d'essayer de les » convaincre ; on les méprise comme » des insensés, des esprits malades, des » intelligences en délire, comme des » êtres monstrueux qui n'appartiennent » plus à l'espèce humaine, etc., etc.
y>{lbid., 160, 148, 149 et partout.) » Telle est, si je ne me trompe, la » doctrine du sens commun tout en- » tière. Et, en effet, 1° elle repose » sur les quatre propositions sus- » dites ; c'est ce qui est patent par » ce qui précède. Et 2° elle n'en » contient pas d'autres, ou au moins, » à ces quatre peuvent être ramenées « toutes celles qu'elle peut présenter » sur la question qui nous occupe ; s je le dis avec assurance, non-seu- » lement parce qu'il ne s'en offre au » lecteur aucune autre dans tout le » cours de l'ouvrage où cette doctrine » est exposée, mais encore parce » qu'il est évident, pour tout esprit, » qu'avec ces quatre propositions, la » théorie est complète, et qu'on n'en » peut ajouter, d'aucune manière, » une cinquième. »