‹ Dictionnaire de théologie approprié au mouvement intellectuel de la seconde moitié du XIXe siècle par l'abbé le NoirChapitre 39 sur 114 · IV. — Réfutation de la doctrine de Lamennais · texte numérisé non relu

IV. — Réfutation de la doctrine de Lamennais

« Nous avons montré que toute » cette doctrine nouvelle peut être » ramenée à quatre propositions, » que nous avons vues tellement en- » chaînées entre elles que, l'une » s'écroulant, s'écrouleraitla doctrine » entière.

» Or, ce n'est pas une seule qui » s'écroule, mais les trois dernières » à la fois comme fausses en efles- » mêmes ; et la première, bien que » vraie en soi, devient contradictoire » et insoutenable pour Lamennais.

» Les quatre assertions qui vont » suivre prouveront par parties celte » assertion générale.

» l ro assertion. — Bien que la pre- » mière proposition de Lamennais,

» que tout ne peut être tenu pour in- » certain, soit vraie en soi, l'illustre » auteur ne pouvait l'émettre, en » émettant les trois propositions sui- » vantes ; mais il devait tenir tout » pour incertain .

» C'est ce qui deviendra évident » par les pages suivantes où nous d prouverons que, de la seconde et » de la troisième des propositions de » la philosophie nouvelle, il suit né- » cessairement qu'il n'y a rien de a certain.

» 2 e assertion. — Lamennais ne » pouvait émettre logiquement sa se- » conde proposition : que la certitude •>■> ne peut nous venir que de notre sens » individuel ou du sens commun des y> autres hommes.

.» Car, quoi que signifie dans sa >> bouche le mot sens commun, soit le » consentement de tous les hommes » absolument, soit le consentement de » la majeure partie des hommes, soit le » consentement de ceux dont l'aato- » rite est plus grande en ce qui est de » la chose à prouver, soit tout autre » sens qu'il lui plaira, à moins que ce » ne soit, peut-être, un témoignage » étranger quelconque, comme serait » celui de Pierre, de Paul, d'un sa- » vant, ou d'un idiot; l'illustre auteur » use évidemment d'une énumération » départies incomplètes, en énonçant » cette seconde proposition.

» En effet, posé que mon sens indi- » viduel ne puisse jamais être pour » moi un motif certain de crédibilité., » de quel droit prononce-t- il qu'il » faille nécessairement recourir au » sens commun? Pourquoi ne suffirait » pas l'assentiment des Français ou » des Italiens, ou d'un peuple quel- » conque? Pourquoi pas l'assentiment » des doctes seulement chez un de » ces peuples? Pourquoi pas l'assen- » timent de quelques doctes, s'ils l'em- » portent par leurs études et par leur » génie? Pourquoi pas enfin, je le ré- » pète, l'assentiment d'un seul autre » qui serait d'accord avec moi?

» Observez bien, je vous en prie, » que je ne professe pas que cet as- » sentiment, ou d'un peuple, ou de » tous les doctes, ou de quelques » doctes, ou d'un seul homme avec » moi. soit un motif certain de crédi-

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» bilité. J'affirme une seule chose; » que Lamennais aurait dû, ou prou- » ver que ces hypothèses sont absur- » des, ce qu'il n'a point fait, ou poser » plus généralement sa proposition » ainsi qu'il suit : II ne peut exister, » pour chacun, aucune autre régie ul- » terieure de vérité que le sens propre » individuel, ou un témoignage étran- » ger. Mais de là tombait tout le sys- » tème, et l'auteur s'écartait de son » but, puisqu'il avait en esprit de » conclure, de sa réfutation de la » raison particulière comme agent de » certitude, à la valeur de la raison y> universelle, et non pas de quelques » autres raisons individuelles. »

« Faisons observer qu'ici M. Lebrec ce veut que signaler un défaut de logique dans la position du système ; quand une théorie n'est pas calquée sur la vérité môme, elle porte dans toutes ses parties le sceau de l'imperfection. »

« 3 e assertion. — Lamennais ne » pouvait émettre sa troisième pro- » position, savoir que jamais certitude » ne peut sortir du sens particulier.

» Car, ainsi que la doctrine de » Huet, cette proposition implique des » conséquences parfaitement absur- » des à première intuition, et ren- » verse de fond eu comble, du même » coup, la certitude des choses divines » et celle des choses humaines.

» I. Elle implique des conséquences » parfaitement absurdes à première » vue.

» Quoi donc? Si, comme le prétend » l'illustre écrivain, du malin au soir » ne peinent être dans l'individu » qu'instruments d'erreur, et le rap- » port des sens, et les affections de » l'âme, et le raisonnement, et, avec » eux, la mémoire; s'ils ne sont ja- » mais l'instrument d'une certitude » vraie et proprement dite, quoiqu'il » y ail propension invincible pour » adhérer;

» Donc, 1° il ne pourra jamais ary> river qu'un homme, ouvrant les » poèmes d'Homère et cherchant le » sens d'un \vi> quelconque, soit cer- » tain d'avoir trouvé le sens naturel, » bien qu'il le croie invinciblement :

» La croyance individuMte, même in- » vinciUr, ne suffit pas pour discerner

» avec certitude la vérité de l'erreur » (Essai, t. II, 142.)

» Donc, 2» le plus savant invesli- » gateur des choses de la nature, dé- » couvrant, pour la première fois » quelque plante, ne pourra, avec » certitude, la discerner du vieux » chêne sous lequel il joua enfant » bien qu'il soit porté par une forcé » invincible à déclarer cette distinc- » tion : La croyance individuelle, même » invincible, ne suffit pas pour discer- » ner avec certitude la vérité de Ver- » reur.

» Donc, 3° pour Lamennais lui- » même, s'il est seul, il no sera pas » véritablement certain qu'un homme » ait bien conclu, qui, après avoir sup- » posé les deux prémisses suivantes :

» La matière ne peut penser; » Or, l'esprit de l'homme pense; » en a déduit cette conclusion :

» Donc l'esprit de l'homme n'est pas matière, » bien que lui-même soit porté in- » vinciblement à tenir pour certain » que la déduction est rigoureuse, » dans l'hypothèse des prémisses :

» La croyance individuelle, même in- » vincible, ne suffit pas pour discerner » avec certitude la vérité de l'erreur.

» Donc, 4° après qu'aura été émise » devant lui quelque proposition, il » ne pourra affirmer avec certitude le » sens ou la forme de cette proposi- » tion, puisqu'il aura pu en oublier » complètement le sujet, pendant que » l'autre aura énoncé l'attribut : flous » n'avons aucune certitude que la tné- » moire ne nous trompe point. 'Ibid . » p. 149.)

» Voilà qui est bien admirable et » bien philosophique!

» II. Cette troisième proposition » supposée, il ne reste rien de cer- » tain, qu'il s'agisse de vérités natu- » relies ou de vérités révélées;

» En effet, s'il pouvait rester quel- » que chose de certain pour un homme » quelconque, cet homme aurait son » motif de crédibilité, ou au dedans » de lui-même, ou en dehors de lui- » même, vel intra vcl extra : Pas de » milieu possible.

» Or, 1° il ne l'aura pas au dedans » de lai-même, non intra; car, au » dedans de lui-même, l'homme n'a

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» de motifs et de moyens, dit Lamen- » nais, que les sens, l'évidence et le rai- » sonnement, lesquels, d'après lui, ne » peuvent donner aucune certitude.

» 2° Il ne l'aura pas en dehors de » lui-même, non extra, car tout mo- » tif externe qui n'est perçu et connu •>■> qu'avec incertitude, est lui-même inv certain. Or, ce motif externe ne » pourra jamais être perçu et connu » avec certitude par l'individu duquel » toute perception particulière est » supposée faillible en toutes choses.

» En vain Lamennais répondra que » tous les hommes sont invincible- » ment portés à croire au sens coni- » mun, et que, en conséquence, tout » ce que déclare vrai le sens commun v est certain. Car, outre que la pre- » mière partie de l'assertion, à sa- » voir : que tous les hommes sont in- » vinciblement portés à croire au sens » commun, est gratuitement affirmée, » ce fait lui-même ne serait jamais » cognoscible à l'homme privé que par » le témoignage de sa conscience in- » dividuelle, au moins comme motif >i ultérieur d'adhésion. Or, si ce rno- » tif est faillible, ainsi que le soutient » en principe notre philosophe, I'as- » sertion manque de base, et, par » suite, toutes choses demeurent in- » certaines.

» On doit dire de même de la se- » conde partie de l'assertion, à sa- » voir : que, en conséquence de l'im- » possibilité du doute universel et de » l'absence de tout autre motif que le » sens commun, tout ce qui est déclaré » vrai par ce sens commun est certain.

» Car incertaine sera cette conclusion » pour chaque homme, puisque in- » certaine est la valeur de son sens in- » dividuel, sur lequel elle est ap- » puyée.

» En vain répondra-t-il encore, pour » éviter le coup, qu'au témoignage » individuel de notre âme valeur est » donnée par l'accession des témoi- » gnages des autres, et qu'ainsi ce té- » moignage acquiert facilement la » certitude dont il était dépourvu » jusqu'alors.

» Car tous les témoignages des au- » très ne m'arriveront point avec cer- » titude, ni ne me donneront aucune » certitude, tant que n'aura pas été

» reconnue et proclamée, dans mon » âme individuelle, la faculté de per- » cevoir avec certitude et l'existence » et la valeur de ces témoignages qui » m'arrivent du dehors.

» Non moins en pure perte M. Ger- » bet vient-il nous expliquer tout cela » en distinguant entre la raison pu- » rement individuelle et la raison » comme formée et perfectionnée dans » l'individu par la raison commune; » car cette solution ne diffère qu'en » paroles de la solution précédente.

» Assurément, quoi qu'on suppose » être cette raison commune de la- » quelle se complète où se forme la » raison privée de chacun, elle n'ap- » portera rien de certain, comme je » viens de le dire, si ne sont perçues «•avec certitude, et son existence, et » son entrée dans la raison indivi- » duelle, et pareillement sa valeur et » force.

» Donc, comme je l'avais avancé, » tout devient incertain, par suppo- » sition de la troisième proposition » susdite.

» 4 e assertion. — Lamennais ne » pouvait émettre sa quatrième pro- » position, à savoir : que le se7is comf1 mun du genre humain est la seule rè- » gle certaine de jugement, et que cette » régie est toujours certaine.

» Il ne pouvait donner le sens com- » mun comme la seule règle certaine de » jugement; c'est ce qui résulte avec » évidence de la discussion précé- » dente, où nous avons prouvé que » tout deviendrait incertain, si cha- » que homme privé ne trouvait en » lui-même quelque motif de crédibi- » lité.

» Il ne pouvait le donner pour la ï règle toujours certaine; c'est ce qui • résultera avec évidence de disser- » tations auxquelles nous nous livre- » rons dans la seconde partie de la » logique, où il sera prouvé que ce » qui est affirmé comme vrai par le » consentement du genre humain, » peut quelquefois se trouver faux. »

« Que pense le lecteur d'une pareille argumentation? elle écrase sans retour la doctrine qu'elle attaque; rien de plus évident; et elle écrase, en même temps, tout système qui, sans vouloir être le scepticisme, c'est

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à-dire la négation de tonte doctrine, ferait consister le critérium radical de la certitude ailleurs que dans le sujet de cette certitude même. Les maigres traditionalistes et autoritaristes, que nous voj'ons aujourd'hui se traîner piteusement , sans oser même en faire l'aveu, sur les traces qu'a laissées, de son passage, le géant de ce siècle, sont tués d'avance, à jamais, dans la personne du maître.

» Continuons de traduire.»

V. — Exposé de la doctrine cartésienne sur le critérium de certitude.

« D'après les cartésiens, ainsi qu'il » a été dit plus haut, en toutes cho- » ses le motif ultérieur de crédibilité » certain et unique, ou, ce qui re- » vient au même, le critérium géné- » rai ultérieur de vérité, est la con- » science de la vérité clairement et dis- » tinctement perçue, ou, comme on dit » vulgairement, la perception claire et » distincte de la vérité.

» D'où, selon eux, tout cela est cer- » tain, et cela seul est certain pour » chacun, de la vérité duquel il a « conscience, eu tant que clairement » saisie, de quelque manière, d'ail- » leurs, que cette vérité soit saisie.

» Voici comment s'exprime Descar- » tes lui- même :

» 1° Il est certain, lorsque nous adhé- » rons à quelque raison que nous ne » percevons pas, ou que nous nous trom- » pons, ou que nous ne tombons sur la » vérité que par hasard, et, par consé- » qwmt, que nous ignorons si nous ne » nous trompons pus.

» 2° 17 est certain, an contraire, que » nousn'admettronsjamaislefauxpour » le vrai, si nous ne don /ions notre adhé- » sion qu'aux choses que nous per- » cernns clairement <t distinctement.

» (Princ. phil., p. Mi.

» Or, les cartésiens donnent divers » noms à la conscience de la vérité » perçue , selon les divers objets » qu'elle peut avoir.

» 1° Si elle a pour objet une chose » interne, présente, ou une affection » présente de l'âme, ils l'appellent » vulgairement, témoignage du sens » intime.

» 2° Si elle a pour objet une chose

» présente mais externe ^intellectuelle, » ils l'appellent témoignage de l'évi- » dence. Et ils reconnaissent deux » genres d'évidence, l'évidence intui- » tive, quand la chose est perçue par » intuition première et directe, et » l'évidence déductive quand elle n'est « perçue qu'avec le secours d'un ou » de plusieurs termes moyens.

» 3° Si elle a pour objet une chose » présente externe, mais physique, et » tombant sous les sens, ils l'appellent » témoignage des sens, ou simplement » sensation.

» 4° Enfin, si elle a pour objet » quelque affection intérieure, passée, » ou quelque évidence passée, intui- » tive ou déductive, ou quelque sen- » sation passée, elle prend communé- » ment le nom de mémoire.

» D'où résulte que, d'après les » cartésiens, cela seulement et tout » cela sera certain pour chacun dont » il aura pour motif, au moins ulté- » rieur, ou le témoignage clair de son » sens intime, ou le témoignage » clair de son évidence déductive ou » intuitive, ou le témoignage clair » de ses sens, ou enfin celui de sa » mémoire. »

« Nous remarquerons ici que Descartes, avant de faire entrer le témoignage des sens, et même celui de la g mémoire, au nombre des motifs certains de connaissance, s'est vu obligé de remonter à Dieu, en partant d'abord du simple témoignage du sens intime, ou de l'idée, je pense, et en raisonnant, sur cette idée, par les moyens que fournit l'évidence déductive, afin de reconnaître la véracité de Dieu et l'impossibilité où il est de mettre en illusion les sens et la mémoire, lorsqu'il y a propension invincible et vision claire. Ce grand logicien avait vu, en effet, que l'illusion dans les sens peut être complète, et parfaitement semblable à l'expression de la vérité, sans contradiction ; tandis que cela est impossible pour le sens intime et l'évidence intuitive, y ayant contradiction absolue à ce que je me sente penser sans penser réellement, â ce que je perçoive clairement un principe ou une déduction rigoureuse, sans qu'ils soient des réalités. Dieu

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petit illusionner mes sens et ma mémoire, mais ne peut pas me faire croire être sans que je sois, ni me iaire avoir l'évidence que le tout est plus grand que sa partie, sans que le tout soit réellement plus grand que sa partie ; il fallait donc, quant aux sens et à la mémoire, constater d'abord la véracité de Dieu. Mais cela i fait, leur témoignage prend rang dans les divers modes de perception claire et distincte, ainsi que l'auteur vient de l'exposer. »

Défense de la doctrine cartésienne.

ci I. Défense du premier principe.

» Des deux principes énoncés plus » haut, le premier est évident par » lui-même, à savoir : qu'il n'y a de » certain pour chaque homme que ce » dont il a conscience comme vérité » clairement et distinctement perçue.

» Car, il est évident par soi que » cela ne peut être certain dont la » vérité n'est pas clairement vue, ou

> immédiatement ou médiatement.

» Il n'est pas certain, par exemple, » pour un homme à qui aucune au- » torité ne l'a révélé, que la terre se

• meut autour du soleil, s'il ne l'a pas » perçu tout à fait clairement ; il » n'est pas certain, non (plus, dans les » choses qui sont connues par un té- » moignage étranger, que ce qui » nous a été révélé soit vrai, à moins » que, préalablement, nous n'ayons » clairement vu 1 ° que cela a été réelt lement révélé, et 2° que le révé-

• lateur ait révélé la vérité, ou n'ait » pu révéler qu'elle. C'est ainsi que » M. de Donald a laissé échapper » cette vérité cartésienne : La raison i humaine ne peut céder qu'à l'autorité » de l'évidence, ou à l'évidence de l'au- « torité. (Rech. phil., t. I, p. 61.)

» II. Défense du second principe.

» Le voici : cela est toujours certain » pour chacun dont chacun a conscience i en tant que vérité clairemnt et dis-

> tinctement perçue.

» Peut-être ne souscrirez-vous pas

> à ce second principe avec la même i facilité qu'au premier. N'arrive-t-il

pas, direz-vous avec tant d'autres qui l'ont dit avant vous, n'arrive-t-tl

» pas, tous les jours, que nous estimons » perceptions claires celles qui ne le » sont en aucune façon ? n'arrive-t-il » pas, à tout instant, que l'un saisisse » clairement comme vrai ce que l'autre » saisit clairement comme erroné ? bien » plus ! n'arrive-t-il >pas que le même » esprit voie aujourd'hui distinctement » fausse la chose qu'il a vue hier dis- » tinctement vraie ?

» Il semblerait donc que ce prin- » cipe dût être démontré, et cepen- » dant, à fstrictemeut parler, il ne » peut être démontré. Car s'il était » démontré, ou sa démonstration » s'appuierait sur une perception » claire, ou non. Si elle s'appuyait o sur une perception claire, elle de- » viendrait une pétition de principe ; » puisque la question est précisé- » ment, si tout ce qui s'appuie sur » la perception claire est certain. Et » si la démonstration ne s'appuyait » pas sur une perception claire, d'a- » près le premier principe de Des- » cartes elle serait complètement » sans valeur; puisque, d'après ce » principe, il n'y a de certain que ce » qui s'appuie, au moins ultérieure- » ment et médiatement, sur la per- » ception claire.

» Donc ce second principe ne peut » être démontré à proprement par- » 1er.

» Mais, ainsi que cela doit être du » véritable critérium, de la règle ul- » térieure et dernière de toute vérité, » i° ce principe est enseigné par la » nature ; 2° il est très-bien prouvé » par le raisonnement contre ceux » qui, en le rejetant, n'osent cepen- » dant pas rejeter tout à fait le rai- » sonnement ; et 3° enfin, il est con- » firme par l'autorité commune du » genrehumain ; d'où il suit qu'il ne » peut être rejeté que par ceux qui » nient et la nature, et la raison et » l'autorité.

» 1 er argument, tiré de la nature. — » Nous tenons, des leçons de la na- » ture elle-même, le second principe » susdit, à savoir, l'infaillibilité du » sens individuel dès qu'il y a con- » science de la vérité clairement et » distinctement perçue.

» Certes, qui jamais, tout seul » qu'il soit, pourra réputer incertain

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» ce que sa conscience lui attestera » vrai de tout point ;

» Réputer incertaines ses propres » affections : Je me réjouis, je suis » affligé, je crains, etc. ?

» Réputer incertain ce jugement :

» Deux ajoutés à deuxdonnent quatre?

» Réputer incertaine, dans le rai- » sonnemeut que nous avons mis ci- » dessus en exemple, la conséquence » après qu'on a supposé les pré- » misses :

» La matière ne peut penser ;

i Or l'âme humaine pense ;

» Donc l'âme humaine n'est pas ma- » Mère.

» Réputer incertaine la conséquen- » ce, les antécédents étant également » supposés, dans cette série métho- » dique :

» L'avare désire beaucoup ; i> Qui désire beaucoup a besoin de » beaucoup ;

» Qui a besoin de beaucoup est mi- » Sérable; » Donc l'avare est misérable.

» Personne ne pourra jamais s'ab- » stenir d'adhérer à toutes ces choses » et à toutes leurs semblables, parce » que, en pareil cas, la rature com- » mande l'adhésion, et que, comme i l'a dit quelqu'un, la nature dirige » qui veut et entraine qui ne veut pas:

» Volentes ducit, nolentes trahit. »

» Donc, je le répète, nous ne pré- » tendons pas démontrer notre crité- » rium, mais nous l'admettons par » ordre de la nature, et il n'en mérite » pas moins notre foi ; car Pascal a » dit avec raison :

» Les premiers principes ne peuvent

» se démontrer ; mats comme la

» cause qui les rend incapables de dé- » monstration n'est pas leur obscurité, » mais, au contraire, leur extrême évi- » dence, ce manque de preuve n'est pas » un défaut, mais plutôt une perfec- » lion. (Pensées, part, i.)

» 2 e argument, tiré du raisonnement » (contre ceux qui, rejetant l'autorité » infaillible de la perception claire, « veulent copendantgaraer le raison- » nement.)

» L'infaillibilité du sens privé » clair et distinct, que la voix de la » nature vient de nous enseigner,

» tout ce qu'il y a dans l'homme de- » raison l'enseigne également

» Preuve. — D'après ce qui a été » dit, on ne peut admettre le doute » général des sceptiques, ni tout ré- » puter pour incertain.

» Or, posé que, une seule fois, » sur toute la face du globe et dans » tout le cours des âges, pût se tron- » ver quelqu'un qui fût déçu en adhé- »rantà une chose dont il sentirait » clairement percevoir la vérité, par » cela seul tout deviendrait incertain.

« Car, à celui qui, après avoir sup- » posé l'hypothèse susdite, préten- » drait encore que quelque chose de » certain lui reste, par exemple, » l'existence de Dieu, ou la vérité » géométrique de la somme des trois » angles égale à celle de deux droits » dans tout triangle, je lui demande- » rais ceci : Pourquoi tiens-tu pour » vraie cette proposition, quelle « qu'elle soit ? Est-ce parce que ton » sens individuel te l'atteste? est-ce » parce qu'un témoignage étranger » te la déclare vraie? ou, peut-être, » serait-ce parce que te la déclarent » vraie, tout ensemble, et ton sens » individuel et une autorité étran- /> gère ? Pas de milieu.

» 1° Est-ce parce que ton sens in- » dividuel tela déclare vraie? mais, » il y aura peut-être, dans le cours » des âges, un homme qui croira voir » clairement vrai ce qui ne serapoint » vrai. D'où sais-tu avec certitude que » tu n'es pas cet homme malheureux, » et que tu ne tombes dans cette mal- » heureuse circonstance dont l'heure » n'est connue de qui que ce soit?

» 2° Est-ce parce qu'un témoi- » gnage étranger te la déclare vraie?

» mais, pour qu'une vérité soit ren- » due certaine par un témoignage » externe quelconque, il faut deux » conditions : 1» que l'existence de » ce témoignage soit constatée avec » certitude, et 2» qu'il en soit de » même de sa valeur.

» Or, d'où sortira la constatation ?

» de ta raison individuelle? mais elle » peut errer, et elle erre peut-être.

» Du témoignage étranger lui-même?

» tu supposes la question ; <-ar il est » précisément en question de savoir » si tu peux constater avec certitude

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ot. l'existence et la valeur de ce témoignage? d'un autre témoignage quelconque? tu recules la difficulté et ne la résous le moins du monde; car il ne sera pas constaté plus facilement en ce qui concerne cet autre témoignage, qu'en ce qui concerne le premier.

» 3° Serait-ce enfin que ce qui ne pourraitêtre rendu certain ni par la raison seule, nipar l'autorité seule, le pourrait devenir par l'autorité et la raison réunies? Jamais, c'est évident; car toujours en vain se présentera une autorité extérieure, si l'on ne peut s'assurer ni de sa présence, ni de sa valeur ; or, on ne le pourra, d'après ce qui précède, avant d'avoir admis l'infaillibilité générale du sens individuel clair et distinct.

» Donc, si le sens individuel clair et distinct pouvait une seule fois tromper, il ne resterait rien de certain.

» Donc le sens clair et distinct de la vérité est absolument infaillible dans l'individu.

» Et en effet, si "comme nous l'avons dit plus baut, souvent les hommes prétenlent voir clairement ce que plus tard ils avoueront n'avoir pas vu clairement, il ne s'agit pas alors, dans leur esprit, de cette clarté dont nous traitons en ce moment, laquelle est. absolue, et que n'accompagnent ni les moindres ténèbres, ni les moindres nuages.

» 3? argument, tiré de l'autorité.

Cette infaillibilité de la raison individuelle, toutes les fois que celleci a conscience de la vérité claire et distincte, que nous soutenons en ce moment, a été admise toujours et par tous moralement parlant.

» Nous le prouvons 1° par la manière d'agir de tous les nommes, 2° par le sentiment des doctes qui ont étudié la question. » 1° De la manière commune d'agir de tous les hommes, il faut. con T dure que le sens clair et distinct, dans l'individu, est considéré comme une règle certaine de vérité. En ceci les anti- cartésiens et les sceptiques ne diffèrent pas réellement des car-

» tésiens ; car il n'est personne, » comme je l'ai déjà dit, qui cherche » encore quelque chose au delà, dès- » qu'il a-la persuasion complète d'a- » voir clairement perçu la vérité de » tout point ; personne, par exemple, » qui, dès qu'il sent s'être évanouie » la douleur qui le tourmentait, » cherche, là-dessus, le témoignage » des autres; personne qui pense à » interroger les autres pour savoirs'il » ne prend pas une pierre au lieu » d'un pain, dans les circonstances » ordinaires ; personne qui doute, » avant de consulter les 'doctes, de ». la rectitude de cette conclusion :

)) Dieu est infiniment juste;

» Donc il ne punit jamais sans qu'on » l'ait mérité.

» Et ainsi du reste. Il est vrai que » souvent, après avoir attenlivement » considéré une matière, et avoir » émis .notre jugement sur elle, ou » avoir déduit quelque vérité de cer- » tains principes, nous cherchons eu- » core, avec anxiété, le témoignage » des autres : mais pourquoi cela, si » ce n'est parce que le concept de la » vérité n'était pas encore complet, » parce que la perception n'était pas » encore claire de tout point? condiy> tions dans lesquelles consiste préci- » sèment le critérium. Si l'âme voit » clairement, elle ne cherche rien au » delà. Si elle ne voit pas tout à fait » clairement, ou bien elle fera effort » pour trouver plus ample lumière, » ou bien elle cessera toute inquisi- » tion, mais restera dans le malaise » du doute. »

« 2° L'auteur énumère ensuite les témoignages des philosophes. Le système de la perception claire a pour lui, d'après Huet lui-même, tous les sages anciens, platoniciens, cyrénaïques et épicuriens (Cens, phil. cart., p 24S); il a aussi les Pères de l'Eglise, parmi lesquels saint Augustin (Cité de Dieu; — De anima, 17), et saint Basile (t. III, p. 277) ; et enfin les modernes, Malebranche, Fénelon, Bossuet, Arnauld, d'Aguesseau, Bullet ; M. Emery, les Jésuites, les Sulpiciens, etc., etc. M. Lebrec a oublié de citer saint Thomas et tous les scolasliques.

» Puis il conclut généralement :

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