RÉFORMATION
IV. Quelles en ont été les suites? A peine Luther en eut-il appelé à l'Ecriture sainte comme à la seule règle de foi, que les anabaptistes lui prouvèrent, la Bible à la main, qu'il ne fallait pas baptiser les enfants, que c'était un crime de prêter serment, d'exercer la magistrature, etc.- Ces sectaires, joints aux paysans révoltés, mirent une parLie de l'Allemagne à feu et à sang; ils se prévalaient du livre de Luther sur la Liberté chrétienne.. Mosheim, pour l'excuser, dit que ces séditieux abusaient de sa doctrine; mais cette doctrine même n'était autre chose qu'un abus continuel de l'Ecriture sainte et du raisonnement. Il vit naitre de ses principes l'erreur des sacramentaires, la guerre qui en fut la suite, et le schisiue qui subsiste encore entre les luthériens et les calvinistes. Zwiugîc, Calvin, Munzer, etc., ne tirent que marcher sur ses traces et tournèrent contre lui ses propres armes. Bientôt Servet, Çcntilis et les autres chefs des sociniens, poussèrent plus loin ses arguments, et attaquèrent les dogmes mêmes qu'il avait respectés; les déistes n ont fait que suivre jusqu'au bout tes raisonnements des sociniens. De cet esprit de vertige est née l'incrédulité que nous voyons régner aujourd'hui.
C'est dans le sein du protestantisme que Bayle et les déistes anglais se sont formés, et ce sont eux qui ont été les maîtres des incrédules français.
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Cette postérité ne fera jamais honneur au fondateur de la réforme (1).
Les différentes sectes sorties de cette souche ne se sont pas mieux accordées entre elles qu'avec les catholiques; malgré plusieurs tentatives qu'elles ont faites pour se rapprocher, elles sont aujourd'hui aussi divisées que jamais. Leur tolérance est purement extérieure et toute politique; la prétendue réforme a été un principe de division auquel rien ne peut remédier. Luther détestait autant les zwingliens que les papistes, et lançait également ses anathèoies contre les uns etles autres. Inutilement lelandgrave de Hesse indiqua, l'an 1529, à Marpourg, une conférence entre Luther, Mélanchton, GEcolampade et Zwingle; ces quatre prétendusapôtres se trouvèrent inspirés si différemment, qu'ils ne purent convenir de rien.
On a trouvé dans les papiers du cardinal de Granvelle, ministre de Charles-Quint, une lettre originale de Luther, qui peint au naturel son caractère et celui des autres prédicants; elle est adressée à Guillaume Prawest, son ami, [ministre dans le Holstein, et a été traduite de l'allemand. « Je » sais, mon frère en Christ, lui dit- » il, qu'il arrive plusieurs scandales » sous prétexte de l'Evangile, et que « l'on me les impute tous; m us que
(1) Les luthériens et les calvinistes se sont tellement écartés de le doctrine de leurs mailres, que si Luther et Calvin reparaissaient sur la terre, ils ne reconnaîtraient plus'la prétendue réforme qu'ils ont établie. Parmi les docteurs modernes du protestantisme, les uns pourraient dire qu'ils sont proteslants, mais à la manière de Bayle, quand il disait »u cardinal de Polignac : Je suis protestant, parce çue je proteste contre tout ce gui se dit et tout ce qui se fait. D'autres en grand nombre le sont dans le sçns de J.-J. Rousseau, qui définit le protestantisme, une protestation contre tout ce que la raison ne peut comprendre.
M. du Tremblay, quoique protestant, dit formellement que « les protestants modernes s'éloignent • entièrement de tout ce que les chrétiens ont cru » depuis le temps des apôtres, et qu'un musulman, ■ qui admettrait les miracles de Jésus-Christ, serait » plus près dos chrétien» que ne le sont les docteurs » du protestantisme moderne. » {Etat présent du christianisme, cité par le baron de Starck, ministre protestant; Entreliens philosophiques sur la réunion des différentes communions chrétiennes.) Nous renvoyons a ce dernier ouvrage eeux qui délirent de connshre plus en détail l'état actuel du protestantisme. Voyez aussi lea articles Citvmsy», Eglui, RironiUTsuM.
Goussar.
» forai-je?IIn'yaaucunprédicantqui » no se croie cent fois plus savant que » moi : ils ne m'écoutent point. J'ai » une guerre plus violente avec eux » qu'avec le pape, et ils me sont plus » opposés. Je ne condamne que les » cérémonies qui sont contraires à » l'Evangile, je garde toutes les autres » dans mon église. J'y conserve les » fonts baptismaux, et on y admi- » nistre le baptême, à la vérité en » langue vulgaire, mais avec toutes » les cérémonies qui étaient d'usage » auparavant. Je souffre qu'il y ait » des images dans le temple, quoi- » que des furieux en aient brisé quel- » ques-unes avant mon retour. Je » célèbre la messe avec les ornements » et les cérémonies accoutumées, si » ce n'est que j'y mêle quelques can- » tiques en langue vulgaire, et queje » prononce en allemand les paroles » de la consécration. Je ne prétends » point détruire la messe latine, et si » ou ne m'eût fait violence, je n'au- » rais jamais permis qu'on la célébrât » en hingage commun. Enlin, je hais » souverainement ceux qui condam- » nent des cérémonies indifférentes, » et qui changent la liberté en néces- » site. Si vous lisez mes livres, vous » verrez que je n'approuve pas les » perturbateurs de la paix, qui dé- » truisent des choses que l'on peut » laisser sans crime. Je n'ai aucune » part à leurs fureurs ni aux troubles » qu'ils excitent; car nous avons, » par la grâce de Dieu, une église » fort tranquille et fort pacifique, et » un temple libre comme auparavant, » excepté les troubles que Carlostadt » y a excités avant moi. Je vous » exhorte tous à vous défier de Mel- » chior, et à faire en sorte que le » magistrat ne lui permette point de » prêcher, quand même il montre- » rait des lettres du souverain. Il » nous a quittés fort en colère, parce » que nous n'avons pas voulu approu- » ver ses rêveries; il n'est propre ni » appelé à enseigner. Dites cela de » ma part à tous nos frères, afin qu'ils » le fuient et l'obligent à garder le » silence. Adieu, priez pour moi, et • me recommandez à nos frères. »
Signé Martin Luther, sabbato post Rcminiscere, 1528.
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Cette lettre pourrait donner lieu à un ample commentaire; mais tout lecteur intelligent le fera de lui-même.
C'était, de la part de ces sectaires, une absurdité révoltante de vouloir que l'Eglise catholique approuvât leurs rêveries, pendant qu'eux-mêmes ne voulaient approuver celles de personne, et se croyaient tous infaillibles; d'exiger que les catholiques les tolérassent, pendant qu'ils ne pouvaient se tolérer les uns les autres, et se traitaient mutuellement de rêveurs et de furieux.
Si l'on imaginait que la prétendue réforme de Luther a rendu les mœurs meilleures, on se tromperait beaucoup; à l'article Réformation, nous prouverons le contraire par les témoignages formels de Luther luimême, de Calvin, d'Erasme, de Bayle, et d'autres auteurs non suspects. Une preuve que les désordres vrais ou prétendus de l'Eglise catholique ne furent pas la véritable cause du schisme, c'est que, lorsque les abus eurent été corrigés par le concile de Trente, les protestants ne furent pas pour cela plus disposés à se réunir à l'Eglise, et que leurs propres dérèglements, desquels ils ne pouvaient pas disconvenir, ne leur ont pas fait changer de sentiment. Des faits tout récents démontrent que leur haine et -leur entêtement sont toujours les mêmes; ils ont conservé jusqu'à nos jours les imprécations qu'ils prononçaient tous les dimanches contre le pape et contre les Turcs dans les prières publiques, principalement dans celles que Luther avait composées ; le duc de Saxe-Gotha les a fait enfin supprimer. Gazette de France du 24 mars 1775. On voit encore à Genève et à Neuchàtel les inscriptions injurieuses au catholicisme, quifurent faites dans le temps de la prétendue réformation.
Le schisme leur a-t-il procuré la liberté de conscience qu'ils demandaient? les a-t-il affranchis de ce qu'ils appelaient latyrannie del'Eglise romaine ? Rien moins. Ils ont vu leurs chefs usurper parmi eux un empire plus despotique que celui des pasteurs catholiques ; leurs synodes ont fait des décrets sur le dogme et
la discipline, et ont lancé des excommunications tout comme les conciles de l'Eglise : parmi eux, les particuliers sontsubjugués, par la croyance etpar les usages de leur société, aussi absolument que les simples fidèles parmi nous, à moins qu'ils ne veuillent faire bande à. part; en accusant les catholiques de croire à la parole des hommes, ils croient eux-mêmes aveuglément à la parole de leurs ministres. Lorsque nous comparons leur état au nôtre, nous voyons très-bien qu'ils ont perdu la vraie foi et le véritable esprit du christianisme, mais nous cherchons vainement ce qu'ils ont gagné. Voyez Réformateur.
Bergier.
LUTHÉRIEN. On a donné ce nom à ceux qui ont suivi les sentiments de' Luther : mais, à proprement parler, ils n'ont entre eux presque rien de commun que le nom ; il ne s'est trouvé parmi eux aucun théologien de réputation qui n'ait embrassé des sentiments particuliers, qui - n'ait formé des disciples et n'ait eu des adversaires : la plupart des dogmes du luthéranisme ont fourni matière à la dispute. On compte actuellement plus de quarante sectes sorties du luthéranisme ; nous ne citerons que les plus connues, et nous parlerons plus amplement de chacune dans son article particulier. La plupart prennent le nom commun d'évungéliques.
On a distingué d'abord les luthériens rigides et les luthériens mitigés ; les premiers eurent pour chef Mathias Erancowitz , plus connu sous le nom de Flaccius lllyricus, l'un des centuriateurs de Magdebourg; il ne voulait pas souffrir que l'on changeât rien à la doctrine de Luther. Quelques-uns ont nommé Flacciens ses disciples, à cause de leur chef. Les luthériens mitigés sont ceux qui ont adouci les sentiments de Luther, et leur ont préféré les opinions plus modérées de Philippe Mélanchton.
Suivant l'opinion de ce dernier, Dieu attire à lui et convertit les pécheurs, He manière que l'action toutepuissante de sa grâce est accompagnée de la coopération de la vo-
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lonté : expression de laquelle Luther etFlaccius son fidèle disciple avaient horreur. L'un et l'autre soutenaient la servitude absolue de la volonté mue par la grâce, et l'impuissance entière de l'homme de faire une bonne action. Quelques auteurs ont pensé qu'aujourd'hui les luthériens ne suivent plus ce sentiment de Luther; mais il y a lieu d'en douter, puisque Mosheim taxe de semi-pélagianisme le sentiment de Mélanchton, dont les sectateurs étaient nommés synergistes et philippistes.Hist. ecclés., 16° siècle, sect. 3, 2° part., ch. 1 § 30.
Mélanchton aurait encore voulu que l'on conservât les cérémonies de l'Eglise romaine, et que l'on ne rompit point avec elle pour des objets de si peu de conséquence ; d'autre part, il désirait que l'on eût plus de ménagements pour Calvin et pour ses disciples ; de là ses partisans furent appelés luthéro-calvinistes, et crypto-calvinistes, ou calvinistes cachés. Ils furent poursuivis à outrance par les anti-adiaphoristes on luthériens rigides ; Auguste, électeur de Saxe, employa la violence et les emprisonnements pour les extirper de ses états.
L'on nomma luthériens relâches ceux qui suivaient Yintérim proposé par Charles-Quint, et l'on distingua parmi eux trois partis, celui de Mélanchton, celui de Pacius ou Pfessinger et de l'université de Leipsick, celui des théologiens de Franconie.
Ils furent encore nommés intérimistes etadiaphor'istes, ouindifférents.
On appela luthéro-zwingliens ceux qui mêlaient ensemble les opinions de Luther et celles de Zwingle ; mais comme elles sont inconciliables sur l'article de l'eucharistie, cette secte était une société de luthériens et de zwingliens qui se toléraient mutuellement, et qui étaient convenus ensemble de supporter les dogmes les uns des autres. Us eurent pour chef Martin Bucer, de Schelestadt en Alsace, qui, de dominicain qu'il était, se lit, par une double apostasie, luthérien. Dans le fond, il raisonnait plus eonséquemment que les autres réformateurs, qui, on refusant à l'Eglise romaine l'autorité de condam-
ner des opinions, se l'attribuaient à eux-mêmes.
Aussi ces luthériens tolérants nommaient luthéro-papistes ceux qui lançaient des excommunications contre les sacramentaires.
On doit encore mettre au nombre des sectateurs de Mélanchton les synergistes, qui soutenaient, contre Luther, que l'homme peut contribuer en quelque chose à sa conversion, qu'il est véritablement actif et non passif sous l'impression de h grâce.
Les osiandriens sont les disciples d'André Osiander, qui prétendait que nous vivons par la vie substantielle de Dieu ; que nous aimons par l'amour essentiel qu'il a pour lui-même; que nous sommes justes par sa justice essentielle qui nous est communiquée ; que la substance du Verbe incarné est en nous par la foi, par la parole et par les sacrements. Cette doctrine absurde partagea l'université de Kœnigsberg ; il y eut des de* mi-osiandriens et des anti-osiandriens ou des stancariens, parce que Stancar, professeur dans cette même université, attaqua le sentiment d'Osiander; il embrassa lui-même une opinion singulière, en soutenant que Jésus-Christ n'est notre médiateur qu'en tant qu'homme.
Quelques auteurs ont nommé confessionnistes ceux des luthérien qui s'en tenaient à la confession d'Augsbourg; mais ils étaient divisés en deux partis, l'un de méricains, l'autre d'opiniâtres et de récalcitrants.
Dans l'académie de Wirtemberg, George Major, en 155G, renouvela l'erreur des semi-pélagiens, et trouva des partisans. Huber, en 1592, pour avoir soutenu l'universalité de la rédemption, fut chassé de l'université.
La doctrine de Luther sur l'eucharistie forma encore deux sectes, l'une d'impanateurs, l'autre d'ubiquitaires; parmi les premiers, les uns disaient que Jésus-Christ est dans le pain de l'eucharistie, les autres qu'il est sous le pain, d'autres qu'il est avec le pain, in, sub, cum ; ceux qui furent nommés pdteliers, dirent qu'ilv est comme un lièvre dans un pâté. Toutes ces absurdités eurent des défenseurs.
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Qnelques-ims de leursplus célèbres écrivains, comme Leibnitz, PfaiF, etc., ne veulent admettre ni l'impanation, ni l'ubiquité, mais la concomitance du corps de Jésus-Christ avec le pain, et seulement dans l'usage, parce que, selon leur opinion, l'essence du sacrement consiste dans l'usage. Calvin prétend aussi que, dans l'usage, le lidèle reçoit le corps de Jésus-Christ, mais seulement par la foi, c'est-àdire que la foiproduiten luilemème effet que produirait le corps de Jésus- Christ s'il le recevait réellement.
Parmi ceux qui se nommaient luthériens, il s'est trouvé des anomiens ou antiiuimiens, des origénistes, des millénaires, des inférains ou infernaux, des davidiques. On y a distingué des bissacramentaux, des trisacramentaux et des qnudrisacramentaux, des iinpositeurs des mains, etc.
On sait que les mennonites ou anabaptistes sont sortis de l'école de Luther, et l'on ne peut pas douter que l'esprit de sa secte n'ait contribué à faire éclore celle des libertins, qui se répandirent en Hollande et dans le Brabant, vers l'an 1558, puisqu'ils avaient adopté le principe fondamental des erreurs de Luther.
Quelques-uns, honteux des divisions scandaleuses nées parmi des hommes qui se disaient, éclairés du ciel, et faisaient tous profession de s'en tenir à l'Ecriture sainte, firent leurs efforts pour rapprocher et concilier les ditférents partis ; on les nomma syncrétistes, conciliateurs ou pacificateurs. George Calixte fut un des principaux ; mais ils ne purent réussir : chaque secte les regarda comme des lâches qui trahissaient la vérité par amour de la paix.
D'autres, non moins confus du relàchementdes mœurs introduitpnrmi les luthériens, soutinrent qu'il était besoin d'une nouvelle réforme ; ils firent profession d'une piété exemplaire, se crurent illuminés, et formèrent des assemblées particulières ; on les a nommés piétist'es.
Dès que Carlostadt eut donné naissance à l'erreur des sacramentaires, il eut des sectateurs appelés carlostadiens ; Zwingle eut les siens, dont les uns furent nommés zwin-
gliens simples, les autres zwingliens significatifs. Calvin, à son tour, dogmatisa de son chef, et fit profession de ne suivre aucun maître. Parmi ces sectaires, on a distingué des tropistes ou tropites, des énergiques, des arrhabonaires, etc. Les disputes sur la prédestination et sur la grâce ont divisé les gomaristes et les arminiens, et la plupart de ces derniers sont devenus pélagiens.
Luther vivait encore lorsque Servet commença d'écrire contre le mystère de la sainte Trinité ; celui-ci avait voyagé en Allemagne, et avait vu les progrès du luthéranisme. Blandatra, Genlilis et les deux Socin le suivirent de près; ils furent joints en Pologne par plusieurs anabaptistes. Ou a reproché à Luther lui-même d'avoir dit, dans un sermon sur le dimanche de la Trinité, que ce mot ne se trouve pas dans FEoriture sainte, qui est la seule règle de notre foi ; que te mot consubstanliel a déplu à saint Jérôme, et qu'il a de la peine à le supporter. Dans sa version allemande du nouveau Testament, il a supprimé, comme les sociniens, le célèbre passage de saint Jean : Il y en a trois qui rendent témoignage dans le ciel, etc., et qualre ans avant sa mort il avait ôté des litanies la prière : Sainte Trinité, un seul Dieu, ayez pitié de nous.
Calvin n'a pas été plus orthodoxe dans les livres mêmes qu'il a faits contre Servet ; aussi les sociniens font profession de reconnaître ces hérésiarques pour leurs premiers auteurs. Voyez VHist. du socinianisme, 1" part., chap 3. Ce n'est donc pas leur faire tort que de les regarder comme les pères du socinianisme et de ses diverses branches.
Si nous ajoutons à toutes ces sectes la religion anglicane, formée par deux zwingliens ou calvinistes, et toutes celles qui divisent l'Angleterre, on conviendra que jamais hérésiarque n'a pu se flatter d'avoir une postérité aussi nombreuse qu'est celle de Luther; mais il n'a pas eu le talent de faire régner la paix entre les différentes familles dont il est le père.
Pour pallier ce scandale, les protestants nous reprochent; les disputes qui régnent entre les théologiens ea-
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tholiques. Mais peut-on comparer la diversité, d'opinions sur des questions qui ne tiennent en rien à la foi, avec les contestations surdes dogmes dont la croyance est nécessaire au salut? Aucun théologien catholique n'a la témérité d'attaquer un point de doctrine sur lequel l'Eglise a prononcé ; aucun ne regarde comme excommuniés, et hors de la voie du salut, ceux qui ont des sentiments différents des siens sur des matières problématiques; aucun ne refuse d'être en société religieuse avec eux. Leurs disputes ne causent donc point de schisme, puisque tous ont la même profession de foi, sont soumis d'esprit et de cœur à ce que l'Eglise a décidé. En est-il de même des protestants? Dès qu'un visionnaire croit trouver dans l'Ecriture sainte une opinion quelconque, il a droit de la soutenir et de la prêcher, et aucune puissance humaine n'a celui de lui imposer silence. S'il trouve des prosélytes, ils ont droit de former une société particulière, de suivre telle croyance et d'établir telle discipline qu'il leur plaît Toutes les fois que les protestants se conduisent autrement, ils contredisent le principe fondamental de la réforme.
Comment un système si mal conçu, si inconséquent, si opposé à l'esprit de l'Evangile, a-t-il pu durer pendant si longtemps, être suivi et défendu par des hommes recommandables d'ailleurs par leurs talents et leurs connaissances ? Deux causes y contribuent, la haine toujours subsistante contre l'Eglise romaine, et un fonds d'indifférence pour les dogmes de foi. Un homme né dans le protestantisme se fait un point d'honneur d'y persévérer; il se persuade que Dieu n'exige pas de lui un examen profond de sa croyance ; que ce n'est pas à lui de juger si Luther et Calvin ont eu raison ou tort; que s'il se trompe, son erreur, que la naissance lui a rendue inévitable, ne lui sera point imputée à crime. Les premiers réformateurs posaient pour principe que tout homme doit examiner sa croyance ; à présent, leurs descendants jugent que cela n'est plus nécessaire, et qu'au défaut d'autres preuves, une pres-
cription de plus de deux siècles doit en tenir lieu. Mais rien ne peut prescrire contre la vérité une fois révélée de Dieu, ni contre la loi qu'il nous impose de l'embrasser.
Le père Le Brun, Explication des cérémonies de la Messe, tome 7, page 4, rapporte la liturgie des luthériens, telle qu'elle fut arrangée par Luther lui-même. Il observe que toutes les anciennes liturgies de l'Eglise chrétienne sont uniformes dans le fond et quant aux parties principales ; toutes renferment l'oblation ou l'offrande faite à Dieu du pain et du vin, l'invocation du Saint-Esprit par laquelle on prie Dieu de changer ses dons et d'en faire le corps et le sang de Jésus- Christ, l'adoration de ces symboles, ou plutôt de Jésus-Christ présent après la consécration et avant la communion.
Jusqu'au seizième siècle, on ne connaît aucune secte qui, en se séparant de l'Eglise catholique, ait osé toucher à cette forme essentielle de la liturgie; toutes l'ont emportée avec elles et l'ont gardée telle qu'elle était avant leur séparation. Donatistes, ariens, macédoniens, nestoriens, eutychiens ou jacobites, grecs schismatiques, tous ont regardé la liturgie comme ce qu'il y a de plus sacré dans la religion, après l'Evangile. Quelquesuns, comme les nestoriens et les jacobites, y ont glissé quelques mots conformes à leurs erreurs, mais ils n'ont pas osé toucher au fond. A l'article Liturgie, nous avons fait voir les conséquences qui s'ensuivent de cette conduite contre les protestants.
Luther, plus hardi, commença par décider que les messes privées, dans lesquelles le prêtre seul communie, sont une abomination ; dans la nouvelle formule qu'il dressa, il retrancha l'offertoire et l'oblation, parce que cette cérémonie atteste que la messe est un sacrifice; il supprima toutes les paroles du canon qui précèdent celles de la consécration; il conserva d'abord l'élévation de l'hostie et du calice, qui est un signe d'adoration, de peur, disait-il, de scandaliser les faibles; mais dans la suite il la supprima. II condamna les signes de croix sur l'hostie et sur le calice
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consacrés, la fraction de l'hostie, le mélange des deux espèces, la communion sous une seule : il décida que le sacrement consiste principalement dans la communion.
Il fit ainsi disparaître tous les rites anciens et respectables qui démontraient la fausseté et l'impiété de ses opinions. Il est certain que ce novateur n'avait aucune connaissance des liturgies orientales, non plus que les théologiens de son temps; mais depuis qu'elles ont été mises au jour, et que l'on en a démontré la conformité avec la messe latine, les luthériens n'ont pas moins continué à déclamer contre la messe des catholiques, et de la regarder comme une invention nouvelle.
On sait qu'au sujet de la messe, Luther prétendit avoir eu une conférence et une dispute avec le diable ; le père Lebrun l'a rapportée dans les propres termes de Luther. Plus d'une fois les luthériens se sont récriés contre les conséquences odieuses que les controversistes catholiques en ont tirées contre eux; les zwingliens et les calvinistes n'en ont pas été moins scandalisés que les catholiques; et quoi que l'on en puisse dire, ce trait ne fera jamais honneur au patriarche de la réforme. Quand il serait vrai que cette conférence a été postérieure aux ouvrages que Luther avait écrits contre la messe, et à l'abolition qu'il avait faite des messes privées, il en résulte toujours, 1° que Luther, de son aveu, avait célébré des messes privéespendant quinze ans, c'.?st-à-dire jusqu'en 1522, puisqu'il avait été prêtre l'an 1507. Si dune il avail déjà écrit contre la messe en 1820 et en 152), comme le soutiennent les luthériens, il est clair qu'il a célébré pendant deux ans contre sa conscience, et bien persuadé qu'il commettait une abomination. 2° Il est bien étonnant, dans cette supposition, que Luther n'ait pas répondu au démon : Ce que tu me dis contre la messe n'est pas pour moi, puisque je l'ai combattue et abolie depuis longtemps. 3° Luther se justifie en disant qu'il a célébré selon la foi et les intentions de l'Eglise, foi et intentions qui ne peuvent pas être mauvaises : cette même raison ne
disculpe-t-elle pas tous les prêtres catholiques, non-seulement à l'égard de la messe, mais à l'égard de toutes leurs autres fonctions ? 4° Quand on supposerait que cette prétendue conférence n'a été qu'un rêve de Luther, il est toujours certain qu'un homme vraiment apostolique n'aurait jamais rêvé de cette manière, ou que, s'il l'avait fait, il n'aurait, pas été assez insensé pour le publier.
Voilà des réflexions qui n'auraient pas dû échapper à Bayle, lorsqu'il a rendu compte des réponses que les luthériens ont opposées aux reproches des controversistes catholiques. Ceuxci, faute d'avoir vérifié les dates, ont peut-être poussé trop loin les conséquences qu'ils ont tirées de la narration de Luther; mais il en reste encore d'assez fâcheuses pour rendre inexcusable la prévention des luthériens. Voy. les Nouv. de la République des Lettres, janvier 1867, art. 3; Œuvres de Bayle, tom. 1, p. 728.
En 1559, Mélanchton et les- théologiens de Wirtemberg, en 1574, ceux de l'université de Tubinge, tirent tous leurs efforts pour engager Jérémie, patriarche grec de Constantinople, à approuver la confession d'Augsbourg; ils ne purent y réussir. Jérémie désapprouva constamment leur opinion sur l'eucharistie , et sur les autres points controversés entre les luthériens et l'Eglise romaine. Voy. la Perpétuité de la foi, tom. 1 , livr. 4, chap. 4, pag. 358.
B2RGIER.
LUXE. Il ya eu plusieurs contestations entre les écrivains de notre siècle, pour savoir si le luxe est avantageux ou pernicieux à la prospérité des Etats; s'il faut l'encourager ou le réprimer; si, dans une monarchie, les lois somptuaires sont utiles ou dangereuses. Cette question purement politique ne nous regarde point ; mais il suffit d'avoir une légère teinture de l'histoire pour savoir que c'est le luxe qui a détruit les anciennes monarchies ; ainsi ont péri celle des Assyriens, celle des Perses, celle des Romains : en faut-il davantage pour nous convaincre que la même causa produira toujours le même elfet?
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Du moins l'on ne peut pas mettre en question si le luxe est conforme ou contraire à l'esprit du christianisme.
Une religion qui nous prêche la mortification, l'amour de la croix et (des souffrances, le renoncement à nousmêmes, comme des vertus absolument nécessaires au salut, ne peut pas approuver le luxe ou la recherche des superfluilés. Jésus-Christ a condamné ce vice par ses leçons et par ses exemples; il a voulu naitre, vivre et mourir dans la pauvreté, par conséquent dans la privation des commodités de la vie; c'est un sujet de consolation pour les pauvres, mais c'est aussi un motif de crainte pour les riches, qui se permettent tout ce qui peut flatter la sensualité. Jésus-Christ leur adresse ces paroles terribles : « Malheur à » vous, riches, parce que vous trouvez » votre félicité sur la terre. » Luc, c. 6, f 24. La vertu, c'est-à-dire la force de l'âme, peut-elle se trouver dans un homme énervé par le luxe et par la mollesse ? Les philosophes, même païens, ont jugé ce phénomène impossible.
Les Pères de l'Eglise n'ont rien rabattu de la sévérité des maximes de l'Evangile ; les plus anciens sont ceux dont la morale est la plus austère, et qui condamnent toute espèce de luxe avec le plus de rigueur. Aujourd'hui nos philosophes épicuriens leur en font un crime; ils les accusent d'avoir outré la morale et de l'avoir rendue impraticable; cependant les Pères ont été écoutés, et ont fait des disciples, du moins un petit nombre de chrétiens fervents ont suivi leurs leçons; ils savaient sans doute mieux que les modernes ce qui convenait au siècle dans lequel ils parlaient.
On les accuse de n'avoir pas su distinguer le luxe d'avec l'usage innocent que l'on peut faire des commodités de la vie, surtout lorsque la coutume y attache une espèce de bienséance par rapport aux personnes d'une certaine condition. Barbeyrac, Traité de la morale des Pères, chap. 5, § 14, etc. Mais les censeurs des Pères sont-ils eux-mêmes fort en état de tracer la ligue qui sépare le luxe innocent d'avec le luxe con-
damnable? Ce qui était luxe dans on temps, n'est plus censé l'être dans un autre. Lorsqu'une nation est dan»
la prospérité et dans l'abondance, soit par le commerce ou autrement, les commodités de la vie se répandent de proche en proche, et se communiquent des grands aux petits. Parmi nous, les citoyens les moins aisés vivent aujourd'hui, surtout dans les villes, avec plus de commodité que l'on ne faisait il y a un siècle ; ce qui était alors regardé comme un luxe et une superiluite, est censé à présent faire partie du nécessaire honnête. La plupart de»
choses dont l'habitude nous fait un besoin, seraient un luxe chez les nations pauvres. Pour savoir si les Pères ont outré les choses, il faut donc comparer leur siècle avec le nôtre, le degré d'abondance qui régnait pour lors avec celui dont nous jouissons aujourd'hui ; qui s'est donné la peine de faire cette comparaison?
Lorsque chez une nation le luxe est poussé à son comble, on ne peut plus supporter la morale chrétienne, on se retranche dans l'cpicuréisme spéculatif et pratique, pour justifier l'excès 1 de sensualité auquel on se livre ; mais alors ce sont les mœurs publiques qui pèchent et non l'Evangile.
Sans entrer dans aucune discussion, il est aisé de voir que si le»
grands employaient à soulager Je»
pauvres ce qu'ils consument en folles dépenses, le nombre des malheureux diminuerait de moitié, mais l'habitude du luxe étouffe la charité et rend les riches impitoyables. Une fortune qui suffirait pour subvenu) à tous les besoins indispensables de la vie, ne suflit plus pour satisfaire les goûts capricieux que le Iwce inspire; les besoins factices croissent avec l'abondance, il ne reste plus de tôt perllu à donner aux pauvres. On ne pense plus à la leçon de saint Paul :
« Que votre abondance supplée à » l'indigence des autres, alin d'é- » tablir l'égalité. » II. Cor., c. 8,
Ceux mêmes qui ont voulu faire l'apologie du luxe, sont forcés de
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