‹ Dictionnaire de théologie approprié au mouvement intellectuel de la seconde moitié du XIXe siècle par l'abbé le NoirChapitre 73 sur 114 · L. 11, de Gerwsi ad Lit., c. 7, n · texte numérisé non relu

L. 11, de Gerwsi ad Lit., c. 7, n

Un philosophe qui soutient que Dieu ne peut ni vouloir ni permet-, Ire le mal moral ou le péché, doit démontrer qu'un être intelligent, capable de vertu et de vice, est absolument mauvais ou absolument malheureux; comment le prouvera-t-il'î

2° Un second principe évident, posé par les Pères de l'Eglise, c'est que la bonté de Dieu étant jointe à une puissance infinie, ou ne doit point la comparer à la bonté de l'homme dont le pouvoir est très-borné. L'homme n'est censé être bon qu'autant qu'il fait tout le bien qu'il peut faire; à l'égard de Dieu cette règle est fausse, puisque Dieu peut faire du bien à l'infini; on ne trouverait donc jamais

MAN

MAN

le degré de bien auquel la bonté divine doit s'arrêter. S. Aug., L.

contra Epist. Furtdam. c. 30, n. 33; c. 37, n. 43; Epist. 186, ad Paulin.

c. 7, n. 22, etc. Bayle lui-même a élé forcé de reconnaître l'évidence de cette vérité.

Mais que fait-il? Il l'oublie et la méconnaît dans tous ses raisonnements. Il prétend qu'un Dieu infiniment bon ne peut ni aflliger ses créatures, ni permettre le péché, parce que si un père, une mère, un ami, un roi, etc., faisaient de même, ils ne seraient pas bons. Dès que toutes ses comparaisons sont démontrées fausses, tous ses sophismes ne signifient plus rien.

Tel est cependant l'unique fondement sur leqnel il a soutenu, contre King, que Dieu, en créant le monde, devait choisir par préférence le plan, les lois, lesmoyens/es plus avantageux aux créatures; contre Jacquelot, que l'état des bienheureux étant plus purfait que le nôtre, Dieu devait plutôt y placer l'homme que dans l'état d'épreuve; contre Le Clerc, qu'il était plus digne d'une bonté infinie, de conduire l'homme au bonheur éternel par les plaisirs que par les souffrances, etc. Pourquoi Dieu devait-il faire tout cela? Parce qu'un homme ne serait pas censé bon, s'il ne le faisait pas lorsqu'il le peut. Ainsi, Bayle argumente constamment sur l'idée du mieux, de ce qui est plus avantageux, plus digne de la bonté de Dieu, idée qui conduit à l'infini, et il compare toujours cette bonté à celle d'un homme : double sophisme par lequel il éblouit ses lecteurs, et que les incrédules ne cessent de répéter.

Mais les Pères, et en particulier saint Augustin, l'ont détruit d'avance par les deux principes qu'ils ont posés, et qui sont d'une évidence palpable; aujourd'hui l'ou nous dit que les Pères n'ont pas répondu solidement aux objections des manichéens. Est-on venu à bout de renverser les deux vérités qui ont été la base de leurs réponses?

Saint Augustin n'a pas moins réussi à démasquer les fausses Mil !■■ dujit les manichéens faisaient parade. Il leur démontre que leur abstinence

n'est qu'une gourmandise raffinée, que leur chasteté est trés-équivoque, qu'ils se font un scrupule de blaser une plante, pendant qu'ils laisseraient mourir de faim un pauvre catholique ou un malade, plutôt que de ■cueillir un fruit pour le soulager. Il leur reproche plusieurs vices très-odieux; il devait connaître leurs m<rurs, puisqu'il avait été leur disciple pendant neuf ans, et sûrement la perte d'un pareil prosélyte dut leur ètie très-sensible. Saint Cyrille de Jérusalem les a peints à peu près de même, dans le temps que leur secte ne faisait que oommencer, Catech. 6 ; il y avait un assez grand nombre de ces hérétiques dans la Palestine.

Plusiem's critiques protestants ont aocusé saint Augustin d'avoir soutenu, dans ses ouvrages contre les pélagiens, des sentiments tout contraires à ceux qu'il avait établis contre les manichéens : c'est une calomnie que nous réfutons ailleurs. Voy. Saint Augcstln.

VII. Examen de l'Histoire orit>i>fue de Manichée et du manichéisme, publiée par Beausobre. Si nous entreprenions de relever tous les défauts de cet ouvrage, il en faudrait faire un presque aussi considérable; mais comme ils ont été avoués et remarqués déjà par d'habiles protestants, en particuliea par Mosheim et par Brucker, et que nous avons occasion d'en parler dans plusieurs autres articles, nous nous hornerons dans celui-ci à quelques observations générales.

1° Beausobre fait profession de n'ajouter foi à aucun témoignage contraire à l'idée qu'il s'est formée du manichéisme. Il récuse celui des Pères de l'Eglise, parce qu'ils ont été trop crédules, que par un faux zèle ils ont exagéré les torts des hérétiques, et qu'ils ont affecté de publier tout ce qui pouvait en rendre la personne odieuse. 11 n'a point d'égard aux aveux de quelques-uns desdéfeusevt du manichéisme, parce que c'étaient des ignorants qui ont mal sai*i les principes et la doctrine de leur maiire. Il fait encore moins de cas de la confession de ceux qui ont abjuré cette erreur pour se réconcilier à l'Eglise; c'étaient des transfuges qui calomniaient la secte qu'ils abandon-

MAN

naieni, selon la coutume de tous les apostats. 11 ne se lie point aux auteurs grecs, parce qu'ils ne savaient pas la langue dans laquelle Manès a écrit, et qu'ils connaissaient mal la philosophie des Orientaux. L'on doit plutôt s'en rapporter aux écrivains perses, chaldéens, syriens, arabes égyptiens, même aux juifseabalistes..

Cependant parmi ces auteurs, il n'y en a pas un seul duquel on puisse affirmer, avec certitude, qu'il avait lu les livres originaux de Manès.

Aussi Brucker blâiue avec raison cette prévention de Beausobre , Histoire critique de la Philosophie, tom. 3, pag. 489; tom. 6, pag. 550. Mosheim, de même, Instit. Hist, christ.., 2« paît.

cap. S, pag. 331.

2° Ce critique ne veut pas que l'on attribue aux manichéens ni à aucune secte hérétique, par voie de conséquence, des erreurs qu'elle désavoue ©u qu'elle n'enseigne pas formellement; mais il se sert de cette même voie de conséquence pour les justifier; ils n'ont pas pu, dit-il, soutenir telle erreur, puisqu'ils ont soutenu telle autre opinion qui est incompatible avec cette erreur. Au contraire, quand il s'agit des Pères de l'Eglise, il leur attribue toutes les absurdités possibles par voie de conséquence., et il s'oppose à ce que l'on se serve de ce moyen pour les justifier, parce que, selon lui, les Pères n'ont pas été toujours d'accord avec eux-mêmes.

Ainsi il accuse ceux mêmes qui ont admis la création d'avoir cru Dieu corporel, comme si ces deux opinions pouvaient compatir ensemble ; il soutient que quelques autres n'ont pas cru la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie , parce qu'ils se sont exprimés d'une manière qui ne paraît pas s'accorder avec cette croyance. A son avis, les Pères et les hérétiques ont été tantôt conséquents et tantôt inconséquents, suivant qu'ils lui est utile de le supposer.

3° Par un motif de charité exemplaire, il interprète toujours dans Je sens le plus favorable les opinions des sectaires, et lorsqu'il n'est pas possible d'excuser leur doctrine, il vent que l'on attribue du moins leur égarement à une intention louable.

Malheureusement cette condescendance n'a plus lieu à l'égard des Pères de l'Eglise; il prend toujours dans le sens le plus odieux ce qu'ils ont dit; il ne se fait pas même scrupule de falsifier un peu leurs passages, et de les traduire à sa manière :

il a grand soin de noircir leurs intentions, lorsqu'il ne peut pas censurer leur doctrine. Est-ce à tort que Brucker lui a reproché d'avoir entrepris de justifier tous les hérétiques aux dépens des Pères de l'Eglise"?

lbid.

-4° Il a cru excuser suffisamment les erreurs des manichéens, lorsqu'il a découvert quelques opinions à peu près semblables dans les écrits des docteurs catholiques, ou chez d'autres sectes, hérétiques, ou dans quelque école de philosophie. Il s'étonne de ce que nous réprouvons avec tant de rigueur les opinions des "mécréants, pendant que nous excusons les Pères et tous ceux que nous nommons orthodoxes.. Avec un peu de rrilexion, il aurait vu, entre les uns et les autres, une dillérence qui justifie notre conduite et qui condamne la sienne.

Lorsqu'un docteur catholique a eu quelque opinion singulière ou fausse, il ne s'est pas avisé de l'ériger en dogme, de censurer le sentiment des autres, d'opposer le sien à celui de l'Eglise, de se donner pour inspiré ou pour apôtre destiné à réformer le christianisme. Voilà ce qu'ont fait les hérésiarques et leurs partisans; ils se sont élevés contre la croyance de l'Eglise ; ils lui en ont opposé une autre qu'ils soutenaient plus vraie; ils ont regardé comme des incrédules et des réprouvés ceux qui ne voulaient pas l'embrasser; quelques-uns, comme Manès, se sont dits éclairés par le Saint-Esprit, et suscités de Dieu pour réformer la doctrine chrétienne; cette conduite a-t-elle mérité de l'indulgence et des ménagements.?

5° Beausobre était-il en état de prouver que les disciples de Manès ont conservé fidèlement sa doctrine dans tous les lieux où ils l'ont portée, en Perse, en Syrie, en Egypte,' en Grèce, en Afrique, en Espagne, en Italie; qu'ils n'ont pas usé du pri-

MAN

MAN

vilége commua à tous les sectaires, de changer de sentiment quand il leur plait? Il a reconnu lui-même que les manichéens étaient divisés en plusieurs sectes; qu'ils n'avaient pas tous le même sentiment, et que ceux d'Afrique étaient des ignorants, t. 2, p. 529, 575, etc. Ce n'est donc pas par la doctrine de pareils disciples que l'on peut juger de Manès, ni au contraire ; comment Beausobre a-t-il été certain qu'aucun manichéen n'a enseigné les erreurs que les Pères ont attribuées à cette secte insensée et impie? Les variations du manichéisme ont .dû augmenter lorsqu'il a passé successivement aux priscillianistes, aux pauliciens, aux bulgares, aux bogomiles, aux albigeois. Si les écrits de Luther et de Calvin étaient perdus, pourrait-on juger de leurs sentiments par ce qui est enseigné aujourd'hui chez les différentes sectes de protestants? Brucker a reproché à Beausobre de n'avoir pas su distinguer les différentes époques de la philosophie orientale, de n'avoir pas eu égard aux révolutions qui y sont survenues ; l'on a encore plus de raison de se plaindre de ce qu'il n'a pas daigné distinguer les dilférentes époques du manichéisme. Mais il a voulu tout' confondre, afin de donner une plus libre carrière à ses conjectures.

6» La première chose qu'il aurait du faire était d'examiner si l'hypothèse des deux principes satisfait ou ne satisfait pas à la difficulté de l'origine du mal, si elle met mieux à couvert la bonté de Dieu que la croyance chrétienne, si les Pères ont réfuté solidement cette hypothèse, s'ils ont répondu suffisamment aux objections; l'on aurait vu par là si Manès raisonnait mieux ou plus mal qu'eux.

Beausobre n'a fait ni l'un ni l'autre.

U s'est mis dans l'esprit que cet hérésiarque était l'un des plus beaux génies de l'antiquité, et l'un des mieux instruits de la philosophie orientale; le croirons-nous sur sa parole, quand nous voyons que le système de cet imposteur n'est qu'un composé bizarre de pièces rapportées, dont il a pris les unes chez les mages de Perse, les autres chez les gnostiques et les marciunites, les autres chez les chré-

tiens dont il a défiguré tous les dosmes, et que ce système ne satisfait en aucune manière à la principale difficulté que l'auteur voulait éviter?

Enfin, quand la méthode de Beausobre serait plus juste et plus sensée quand il aurait mieux deviné le plan du manichéisme, qu'en résulterait-il pour l'apologie de Manès? Bien : plus on lui suppose de lumières , plus ou le fait paraître coupable. C'était un imposteur, puisqu'il se donnait pour apôtre de Jésus-Christ , sans avoir aucune preuve de mission; c'était un fanatique, puisqu'il préférait la doctrine des philosophes orientaux à celle de Moïse, dont la mission divine était prouvée, et qu'il se flattait de concilier celle de Jésus-Christ avec les rêveries de Zoroastre. Beausobre avoue ces deux points; mais ce n'est pas tout. Manès était un séditieux, puisqu'il prétendait changer la religion des Perses, et en introduire une nouvelle qu'il avait forgée sans être revêtu d'une autorité divine; il méritait le supplice que le roi de Perse lui fit subir. C'était un mauvais raisonneur, puisque son hypothèse ne servait à rien pour résoudre la difficulté de l'origine du mal.

Enfin, c'était un blasphémateur qui, sous prétexte de justifier la bonté de Dieu, défigurait tous les antres attributs de la Divinité, la puissance, la sagesse, la justice , la véracité de Dieu. Est-ce à tort que les Pères de l'Eglise ont été indignés de ses attentats?

Si, en faisant l'histoire du manichéisme, Beausobre n'a point eu d'autre dessein que de faire briller ses talents, il a parfaitement réussi; on ne peut pas montrer plus d'esprit, d'érudition, de sagacité, une logique plus subtile ni plus insidieuse, plus d'habileté à donner une apparence de vérité aux conjectures les plus hardies et aux paradoxes les plus singuliers; c'est ajuste titre que cet ouvrage lui a procuré beaucoup de réputation, surtout pnrmi les protestants. Mais il avait o'a lires vues. Par intérêt de sys.è ne, il lui importait de confirmer les protestants dans le mépris qu'ils ont pour les Pères et pour la tradition, et dans leurs pré-

Page 1