‹ Dictionnaire de théologie catholique (volume 2)Chapitre 253 sur 536 · INFLUENCE H' ALBERT SUR LES SCIENCES PROFANES · texte numérisé non relu

INFLUENCE H' ALBERT SUR LES SCIENCES PROFANES

L'action littéraire et intellectuelle d'Albert est liée étroi-

ALBERT LE GRAND

tement au travail d'assimilation de la science antique qui s'opère spécialement dans l'Europe, au XIIIe siècle. Albert a été le premier et le plus grand intermédiaire qui ait porté à la connaissance des lettrés de son temps 1 ensemble de la science grecque, latine et arabe. Doué d'une activité et d'une faculté d'assimilation surprenantes, membre d'un ordre religieux qui, en se vouant le premier à l'étude, préparait un milieu spécial à la culture scientifique, Albert joua un véritable rôle de révélateur intellectuel, dans une époque où le progrès de l'esprit était entravé par des difficultés que ne pouvaient surmonter la plupart des hommes d'étude. L'œuvre encyclopédique d'Albert résolvait en effet les problèmes les plus urgents qui arrêtaient alors le mouvement général de la pensée. Sa vaste entreprise permettait d'entrer en contact avec tous les grands résultats de science antique, ou étrangère, sans aller à des sources à peine abordables, à cause de leur rareté, sous le régime des manuscrits. Albert lui-même, malgré des conditions exceptionnellement favorables, déclare qu'il a dû recueillir les écrits fragmentaires d'Aristote avec difficulté et un peu partout : quse diligenter qusesivi per diversas mundi regiones. Minerai., 1. III, tr. I, c. I. C'est ainsi que nous savons qu'il découvrit au fond de l'Italie, en 1256, le De motibus progressais animalium, tr. I, c. I, ad finem. D'autre part les sources elles-mêmes faisaient double et triple emploi, et elles étaient souvent si difficiles à utiliser, à raison de l'obscurité des traductions, que des hommes d'étude comme Robert Grossetète et Roger Bacon renoncèrent à s'en servir. Enfin, en 1210 et 1215, des condamnations ecclésiastiques avaient prohibé l'usage des écrits d'Aristote, autres que la logique, dans l'enseignement des écoles de Paris, c'est-à-dire au centre même de la vie intellectuelle d'alors. En 1231, Grégoire IX avait songé, il est vrai, à une correction des livres d'Aristote, mais le projet n'eut pas de suite. Albert, en incorporant les œuvres du Stagirite dans les siennes, et en rectifiant ses théories opposées à la foi, résolvait le problème de l'acceptation d'Aristote dans la société chrétienne. Ce fut, en somme, l'utilité de premier ordre et l'à-propos de l'entreprise d'Albert qui firent son extraordinaire succès.

Pour réaliser son dessein, Albert ne songea pas, comme Vincent de Beauvais, à constituer une simple bibliothèque scientifique avec des extraits et des abrégés d'une multitude d'écrits peu abordables aux gens d'étude, il chercha à réaliser une encyclopédie formant un corps organique et embrassant l'ensemble du savoir humain tel qu'il était possible de l'exposer en ce temps. Pour cela, il adopta une classification ou distribution des sciences empruntée, dans ses grandes lignes, à l'antiquité et répartit le savoir humain en trois sections générales : les sciences logiques, physiques et morales. La seconde division, qui est la principale, porte aussi le nom de philosophie réelle et embrasse les sciences physiques ou naturelles, les mathématiques et la métaphysique. Placé entre les divisions classiques d'une part et la surabondance des matériaux littéraires de l'autre, Albert n'arrive pas toujours à mettre un ordre bien formel entre plusieurs de ses traités. 11 cherche d'ordinaire à se maintenir dans les cadres tracés par Aristote et les anciens péripatéticiens. Mais en différents points, son œuvre les déborde de beaucoup. Albert incorpore, en effet, à son encyclopédie, non seulement tout ce qui lui vient d'Aristote, mais encore ce que lui apprennent ses commentateurs, ce qu'il sait de Platon, les sources grecques, latines et arabes, auxquelles il joint ses recherches et ses expériences personnelles, qui, dans certains domaines, sont très importâmes, si bien que son critique passionné, Roger Bacon, a dû reconnaître l'étendue de ses observations : homo studiosissimus est, et vidit infinita,et habuit expert sum ; et ideo multapotuit colligere in pelago aclorum infinito. Opéra, édit. Brevver, p. 327.

Quant à sa méthode d'exposition, on l'a appelée avec assez de raison une paraphrase, et rapprochée de celle d'Avicenne. Cela est exact quand Albert interprète Aristote, mais en beaucoup d'endroits, il ne travaille pas sur Aristote. Il s'est d'ailleurs expliqué lui-même clairement sur son procédé au début même de ses travaux sur les sciences physiques et naturelles : Erit aulem modus noster in hoc opère, Aristolelis ordinem et sententiam sequi, et dicere ad explanalionem ejus et ad probationem ejus qusecumque necessaria esse vidsbrintur, ita tamen quod textus ejus nulla fiât mcntio. Et prseter hoc disgressiones faciemus, déclarantes dubia subeuntia, et supplentes quœcumque minus dicta in sententia philosophi obscuritatem quibusdam attulerunt. Distinguemus autcm totum hoc opus per titulos capitulorum , et ubi titulus ostendit simpliciter maleriam capituli, sciatur hoc capitulum esse de série librorum Aristotelis. Ubicumque autem in titulo prœsignatur quod disgressio fit, ibi additum est ex nobis ad suppletionem vel probationem inductum. Taliter autem procedendo libros perficiemus eodem numéro et nominibus quibus fecit libros suos Aristoteles. Et addemus etiam alicubi partes librorum imperfectorum , et alicubi libros inlermissos vel omissos, quos vel Aristoteles non fecit, et forte si fecit, ad nos non pervenerunt. Physic, 1. I, tr. I, c. i.

La méthode adoptée par Albert avait l'avantage de fournir à ses contemporains une somme énorme de connaissances positives. C'était là d'ailleurs le but principal poursuivi par l'infatigable encyclopédiste. Les inconvénients de son système se traduisaient par contre, dans le développement excessif de son œuvre, et le manque partiel de précision dans son interprétation d'Aristote. Mais ces inconvénients étaient presque inhérents aux conditions qui présidèrent à la création de l'œuvre d'Albert et en commandèrent le mode d'exécution.

Les doctrines d'Albert représentent pour le fond les théories d'Aristote, rectifié sur les points où il pouvait se trouver en conflit avec l'enseignement chrétien. Dans le domaine des sciences naturelles surtout, c'est le Stagirite qui est son docteur. Toutefois il déclare qu'Aristote n'est pas pour lui un dieu, mais un homme qui a pu se tromper comme les autres, et à l'occasion il n'hésite pas à le contredire. Albert a d'ailleurs soin de répéter à maintes reprises, qu'il a pour but d'exposer les doctrines des péripatéticiens et non de les faire siennes, ce qui trahit sa préoccupation de respecter la position encore hésitante de l'autorité ecclésiastique à l'égard d'Aristote. Néanmoins, on doit reconnaître que c'est par l'action d'Albert que le péripatétisme a surtout accompli son entrée chez les lettrés chrétiens, et a conquis des lettres de naturalisation dans l'Eglise. Albert fait d'ailleurs, dans son exposé philosophique, une part importante à Platon qu'il connaît par plusieurs de ses écrits originaux et leurs dérivés alexandrins. On a souvent rapporté sa parole qui déclare qu'on ne peut devenir philosophe que p?r Aristote et Platon à la fois : Scias quod non perficitur homo in philosophia, niai ex scient ia duaruni philosophiariim Aristotelis et J'Iatonis. Metaph., 1. I, tr. V, c. XV. Cette formule représente assez son point de vue, surtout dans les questions métaphysiques, où, à l'exemple d'autres philosophes antérieurs, il rectifie et complète Aristote par Platon. Les grandes lignes de son système ne sont pas toujours très fermes et très nettes, comme chez. Thomas d'Aquin. Néanmoins il a des vues et des analyses quelquefois très pénétrantes, qui supportent le parallèle avec la manière de son disciple Mais on doit le dire, la gloire et l'influence d'Albert consistent moins dans la construction d'un système de philosophie originale, que dans la sagacité et l'effort qu'il a déployés pour porter à la connaissance de la société lettrée du moyen âge le résumé

ALBERT LE GRAND

des connaissances humaines déjà acquises, créer une nouvelle et vigoureuse poussée intellectuelle dans son siècle, et gagner définitivement à Aristote les meilleurs esprits du moyen âge.

L'action d'Albert et son succès furent énormes, de son vivant même et après sa mort. Ulrich Engelbert, un de ses auditeurs, traduit ainsi l'étonnement où l'œuvre d'Albert jeta ses contemporains, quand il définit son maître : Vir in omni scientia adeo divinus, ut nostri temporis stupor et miraculum congrue vocari possit. De summo bono, tr. III, c. iv.

Le témoignage des principaux adversaires que trouva Albert de son vivant est surtout à retenir, car plus que toute autre donnée il est significatit. Siger de Brabant, le chef de l'averroïsme parisien, ne nomme, pour les combattre, que deux contemporains, Albert et Thomas, qu'il qualifie ainsi : Prœcipui viri in philosophia A Ibertus et Thomas. De anima intellectiva, m, p. 94. Roger Bacon, le critique passionné et injuste d'Albert, nous montre à quel degré d'influence et de renommée l'œuvre du maître était parvenue quand, en 1266, il écrit ces paroles : « La foule des gens d'étude, des hommes réputés auprès de beaucoup pour très savants, et un très grand nombre de personnes judicieuses estiment, bien qu'elles se trompent en cela, que les latins sont déjà en possession de la philosophie, qu'elle est complète et écrite dans leur langue. Elle a été, en effet, composée de mon temps et publiée à Paris. On cite son auteur comme autorité, car de même que dans les écoles on allègue Aristote, Avicenne et Averroès, ainsi fait-on avec lui. Et cet homme vit encore, et il a eu, de son vivant, une autorité qu'aucun homme n'eut jamais en matière de docjrine. » Opéra, édit. Brcwer, p. 30.

Cette influence d'Albert se constate en outre dans les écrits du XIIIe siècle et des siècles suivants, où les productions de tout ordre ne cessent de lui faire des emprunts. Cette persuasion de l'universalité scientifique d'Albert alla même à lui faire attribuer un grand nombre d'ouvrages à la composition desquels il est certainement étranger, et spécialement les ouvrages d'alchimie, de magie et autres sciences occultes pour lesquelles Albert n'eut jamais de goût. Le cycle de légendes, toutes plus merveilleuses les unes que les autres, qui se forma autour du nom d'Albert sont aussi la conséquence de la réputation sans pareille qu'il s'était faite chez ses contemporains dans le domaine des sciences physiques et naturelles.

//. INFLUENCE D'ALBERT SUR LA THÉOLOGIE- — L'action

d'Albert dans le domaine de la théologie a été moins éclatante que dans celui de la philosophie. C'est lui cependant qui a inauguré le mouvement dont saint Thomas d'Aquin est devenu le chef. Albert a le premier utilisé les nouvelles connaissances philosophiques pour les mettre au service de la constitution d'un corps de théologie. S'il n'a eu dans ses essais ni la réserve ni la fermeté de Thomas d'Aquin, manquant de son génie sobre et synthétique, il n'a pas hésité néanmoins sur le parti que la science sacrée pouvait tirer de la science profane. Dans cette tentative, il a substitué les conceptions philosophiques d'Aristote à celles de Platon qui formaient en différents points la substruction du dogme augustinien, et a préparé la voie à Thomas d'Aquin, le disciple dont la réputation a surpassé et effacé la sienne.

Albert n'a pas constitué, à proprement parler, une école théologique indépendante. Thomas, qui a repris et poussé à un degré bien autrement supérieur la direction qu'il avait inaugurée, a donné son nom et son cachet définitif à la nouvelle direction théologique que l'Eglise catholique a considérée comme s'identifiant le mieux à son enseignement officiel.

Il se forma à Cologne, dans le cours du xv« siècle, une «cole albertiste. Elle était représentée spécialement par

D1CT. DE THÉOL. CAIUOL

le collège Laurentien (bursa Latirentii), tandis que le collège du Mont suivait saint Thomas. Heymeric van de Velde (de Campo) écrivit trois traités sur la philosophie d'Albert le Grand pour l'opposer à celle de saint Thomas. L'ordre des frères prêcheurs fut étranger à cette tentative qui traduit l'état de décadence où étaient tombées les sciences philosophiques et théologiques.

A. et Ch. Jourdain, Recherches critiques sur l'âge et l'origine des traductions latines d'Aristote, Paris, 1843, p. 310-358; Fr. Rogeri Bacon opéra quxdam hactenus inedita, édit. J. S. Brewer, Londres, 1859, p. 30 sq., 327 et passim; P. Mandonnet, Siger de Brabant et l'averroïsme latin au xnf siècle, Fribourg (Suisse), 1899, passim, surtout les deux premiers chapitres; O. d'Assailly, Albert le Grand, l'ancien monde devant le nouveau, Paris, 1870; Reinhard de Liechty, Albert le Grand et saint Thomas d'Aquin, ou la science au moyen âge, Paris, 1880; G. von Hertling, Albertus Magnus, Beitrdge zu seiner Wùrdigung, Cologne, 1881 ; J. Bach, Des Albertus Magnus Verhàltniss zu der Erkenntnisslehre der Griechen, Lateiner, Araber und Juden, Vienne, 1881; K. Zell, Albertus Magnus als Erklàrer der Aristoteles (Der Kulholik, t. lxix, p. 166- 178) ; G. Endriss, Albertus Magnus als Interpret der Aristotelischen Metaphysik, Munich, 1886; M. Joël, Verhàltniss Albert des Grossen zu Moses Maimonides, Breslau,18C3; B. Haneberg, Zur Erkenntnisslehre von Ibn Sina und Albertus Magnus (Abhandlungen Bayer-Akad. Wissensch., Munich, 1866-68, XI, i, 189-268); H. de Blainville, Histoire des sciences de l'organisation et de leurs progrès, Paris, 1845, t. H, p. 1-95 ; F.-A. Pouchet, Histoire des sciences naturelles au moyen âge, ou Albert le Grand et son époque considérés comme point de départ de l'école expérimentale, Paris, 1853 ; L. Choulant, Albertus Magnus in seiner Bedeutung fur die Nuturwissenscha/len, historisch und bibliographisch dargestellt (Janus, Zeitschrift fur Geschichte und Literatur der Medicin, 1846, p. 127-160, 087-690); Bormans, Mémoire sur les livres d'histoire naturelle d'Albert le Grand (Bulletin de l'Académie royale de Belgique, xix, 1852); F. X. Pfeifer, Harmonische Beziehungen zwischen Scholastik und moderner Naturwissenschaft mit spezieller Rùcksicht auf Albertus Magnus und Thomas von Aquino, Augsbourg, 1881 ; E. Meyer, Albertus Magnus ein Beitrag zur Geschichte der Botanik un xm Jahrhundert (Linnàa, 1836, t. x,p. 641-741; 1837, t. XI, p. 545), J. Meyer, G. Jessen, Alberti Magni De vegetabilibus libri septem, Berlin, 1867; S. Fellner, Albertus Magnus als Butaniker, Vienne, 1881 ; Buhle, De fontïbus un de Albertus Magnus libris XXVI animalium materiam hauserit (Commentationes Societ. regise scientiarum Gottingensis, 1773-1774, t. XII, p. 9i-115); M. Glossner, Das objectiv Princip der aristot. scholast. Philosophie, besonders Albrecht des Gr. Lehre vom objectiven Ursprung.verglichen mit dem subjectiv Princip der neuer en Philosophie, Ratisbonne, 1880; W. Feiler, Die Moral des Albertus Mag., Leipzig, 1891; A. Schneider, Die Psychologie Albert* ^o<! Gr., Munster, 1903. Sur l'école albertine de Cologne. — Bianco, Die allé Universilàt Kôln, t. i, Cologne, 1855; Paquot, Mémoires pour servir à l'histoire littéraire des dix-sept provinces, Louvain, 1770, t. i, p. 478; Goethals, Histoire des lettres, des sciences et des arts en Belgique, Bruxelles, 184U, t. I, p. 47.

P. Mandonnet.

ALBERT LE GRAND. Les XXXII sermones de Eucharistia qui lui sont attribués. Nous ne plaçons pas sans une expresse réserve les XXXII sermons sur l'eucharistie parmi les œuvres authentiques d'Albert le Grand. Les plus anciens catalogues des œuvres d'Albert, ceux de Bernard Guidonis et de Henri de Herfordia, ne les mentionnent pas, et les manuscrits les attribuent, quoique à tort, plus souvent à Thomas d'Aquin qu'à Albert le Grand. Weiss, Primordia novae bibliographie, p. 27. On les trouve même parmi les œuvres de saint Bonaventure, Bassano, 1767, t. m, p. 756-951. C'est donc un ouvrage vague. Pierre de Prusse déclare toutefois dans sa vie d'Albert, édit. d'Anvers, 1621, p. 181, avoir vu l'original au couvent de Cologne, écrit partiellement et corrigé de la main de l'auteur. Le Dr G. Jacob, qui a donné une édition critique de ces sermons (Ratisbonne, 1893), admet aussi l'authenticité.

Un passage de ces sermons, fréquemment imprimés à la fin du xve siècle, a fourni le prétexle aux protestants, depuis la confession de foi d'Augsbourg (1530), d'accuser

ALBERT LE GRAND

Page 1