LE MILIEU ET LES DOCTRINES PRÉDOMINANTES
1° Tendances idéalistes , éclectiques et morales de l'époque. Transcendance et immanence. — Dans le monde païen, s'opérait alors un vaste travail de dissolution et de reconstitution. Dissolution des vieilles croyances, universellement ébranlées par la critique des sceptiques et sophistes; disparition ou décadence des anciens systèmes philosophiques, pylbagorisrne, platonisme, aristotélisme : le stoïcisme, l'épicurisme et le scepticisme se disputent leur succession. Mais aussi tentatives de reconstitution : tendances idéalistes et tendances éclectiques.
Les traits généraux du grand mouvement idéaliste au il» siècle, Zeller, Philosophie der Griechen, t. ni b, p. 251, sont « une opposition dualistique de l'élément divin et de l'élément terrestre; — une connaissance de la divinité toujours enveloppée d'abstraction ;— un mépris du monde sensible, qui se rattache aux doctrines platoniciennes de la matière et (le la descente des âmes dans les corps, l'hypothèse de forces intermédiaires, par où
l'activité divineatteint le monde phénoménal, la recherche d'un ascétisme libérateur de la sensualité, la croyance aux révélations d'un enthousiaste mysticisme ».
Nous pouvons résumer tous ces caractères dans les deux suivants, les plus importants, les plus souvent imputés au néo-platonisme et générateurs logiques de tous les autres : transcendance et dualisme. — 1. Transcendance de la divinité : elle est absolument abstraite, c'est-à-dire absolument indéterminée parce qu'aucune perfection, c'est-à-dire aucune détermination reconnue dans les créatures, ne saurait lui convenir : ni les perfections d'ordre corporel, ni même celles d'ordre spirituel. — 2. Dualisme du monde spirituel et du monde corporel. Dans la tradition platonicienne, le second est conçu comme l'image du premier; mais plus souvent et surtout sous l'influence de doctrines orientales, le monde corporel est conçu comme principe de déchéance et d'imperfection.
D'ailleurs, cet idéalisme est essentiellement éclectique. Car l'éclectisme est un procédé universellement admis et pratiqué au cours du IIe siècle. On s'empare des débris des anciens systèmes, on veut les utiliser avec discernement pour des constructions nouvelles. Ainsi procédaient les Judéo-Alexandrins, les Néo- Pythagoriciens, tels qu'Apollonius de Tyane et Modératus de Gadès au temps de Néron, les Platoniciens éclectiques (Calvisius Taurus, Atticus, le médecin Galien , Numénius d'Apamée, et Celse, l'adversaire du christianisme : son Aôyoç àXr)6r,ç semble avoir été composé vers 178), surtout les Néo-Platoniciens de l'école d'Alexandrie, et plus tard, ceux de l'école syrienne et de l'école d'Athènes. Ils s'inspiraient tout à la fois de l'Orient et de la Grèce. L'influence orientale qui fournit tantôt la matière, tantôt la forme des doctrines et des institutions nouvelles, est essentiellement caractéristique de cette période, Ritler, Geschichte der Philosophie, t. iv, § 414; mais elle ne suffit pas à en expliquer complètement les tendances. Il faut tenir compte de causes plus intimes, des dispositions psychologiques et morales inspirées par la décadence de l'ancien ordre de choses, et le pressentiment d'une rénovation. Zeller, Philosophie der Griechen, 3e édit., t. m, p. 70.
Ainsi, toutes ces tentatives de reconstitution éclectique portent un caractère commun. Elles sont inspirées par le souci de moralisme et commandées par ses exigences. Cet idéalisme n'est pas une doctrine purement spéculative. Il cherche la restauration des croyances disparues et se propose généralement un but pratique. Il veut la religion pour la morale, c'est-à-dire pour le perfectionnement de l'homme, pour son relèvement et sa purification.
En dehors de l'éclectisme idéaliste, les stoïciens sont les représentants les plus décidés de cette tendance morale et pratique : elle est surtout caractéristique de la période comprise entre Cicéron et le temps des Sévère. Toutefois, en dépit de l'élévation de son but moral, le stoïcisme est vicié par l'insuffisance et la fausseté de ses doctrines spéculatives. Dans l'ordre dogmatique, tout le système repose sur une physique matérialiste et l'idéal moral ne peut s'en dégager. Dieu se confond avec le monde, dont il est l'âme; la théodicée n'est qu'une cosmologie; entre l'immatériel et les qualités sensibles la démarcation devient de plus en plus subtile et insaisissable quand on examine de près la philosophie des stoïciens.
Leur philosophie est une philosophie de Vinimani'iiiw Comme telle, en dépit delà communauté d'effort moral, elle s'oppose à tous les systèmes précédemment décrits qui ont exprimé une philosophie de transcendance. La philosophie de transcendance reléguait Iheu dans un lointain inaccessible; la philosophie de l'immanence l'identifiait avec le lini et le Çféé; L'une et l'autre compromettaient les vérités religieuses essentielles et la
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morale dont elles sont solidaires. L'éclectisme, dépourvu de tout principe régulateur, dégénérait en opportunisme conciliant, et l'œuvre de reconstitution échouait de toutes parts.
2° Le syncrétisme alexandrin. Gnose et néo-platonisme. — Alexandrie nous apparaît comme le centre le plus actif de ces mouvements intellectuels et de ces aspirations morales. Maîtres et disciples, accourus de toutes parts, se livraient à l'étude des doctrines philosophiques et gnostiques, orientales, juives et chrétiennes. Il en résultait une promiscuité des enseignements les plus disparates et la fusion des auditoires les plus divers, animés d'un commun esprit de tolérance et de conciliation. Dans cette mêlée de doctrines, il faut distinguer tout particulièrement le gnosticisme et le néoplatonisme.
La gnose élaborait, sous une forme particulièrement orientale, le mélange des éléments empruntés à la Grèce et à l'Orient. L'origine en est incertaine, l'Egypte et la Syrie y revendiquent leur part. Ce que l'on peut dire sûrement c'est que, dans Alexandrie, la gnose atteignit son plus haut point de développement et de célébrité. Vers l'an 125, le syrien Basilide se fixait dans cette ville; Valentin parait y être né vers la même époque. Les doctrines de l'un et de l'autre acquirent en Egypte un crédit que nous atteste toute la littérature des IIe et IIIe siècles.
La gnose cherchait à résoudre à sa manière le problème idéaliste et religieux : une de ses principales données est la notion abstraite et mystérieuse d'un Dieu indéterminé. Les historiens de la philosophie signalent cette notion comme donnant à la doctrine une physionomie étrangère à la Grèce, plus particulièrement caractéristique de l'influence orientale. Cette indétermination divine exclut toutes les qualités que nous reconnaissons aux choses créées. Parfois le dieu gnostique est le germe homogène d'où sortira, par différenciation évolutive, la variété du cosmos (évolution ascendante), mais, le plus souvent, il est l'Être suprême et innommable d'où s'écoule, par chutes et dégradations successives, le torrent des créatures (émanation descendante). C'est la doctrine de la transcendance, exagérée jusqu'à sa forme la plus absolue. La divinité demeure dans un lointain inaccessible, au sommet des créations. Entre elle et le monde , s'échelonnent des intermédiaires nombreux, des êtres qui représentent tous les degrés possibles de perfection décroissante . Pour expliquer métaphysiquement ces nuances nombreuses, on faisait intervenir la matière, principe de multiplicité, d'imperfection et de limite, opposé au principe souverain d'unité et de perfection , raison première de toute déchéance et de tout mal moral. Cette explication constituait encore le fondement d'une morale déterministe et matérialiste, dont certains traits rappellent la physique des stoïciens, tout imprégnée de fatalisme.
Mais en général, stoïcisme et gnosticisme s'opposaient par un caractère fondamental. Nous avons dit que la théodicée stoïcienne enseigne un Dieu immanent au monde; le gnosticisme enseigne le plus souvent la doctrine d'un Dieu transcendant au monde. Par suite, il reproduit, au moins extérieurement et superficiellement, les principaux traits de l'idéalisme décrit précédemment : transcendance exagérée jusqu'à l'agnosticisme, émanation panthéiste, sauvegardant la continuité de Dieu et du monde, dualisme cosmologique, etc.
Le néo-platonisme, parallèlement au christianisme, réagit contre la gnose. Comme celle-ci, il professait la doctrine de la transcendance; mais en même temps, il reprochait à la gnose l'excessive multiplication des émanations proprement divines, la confusion fréquente des deux éléments spirituel et sensible, et surtout son pessimisme dualiste. En dépit d'inspirations élevées, le néo-platonisme fut impuissant dans sa tentative de restauration philosophique et religieuse. Ce n'est pas à
présent le lieu d'examiner quelles furent les causes decette impuissance, quelle fut pourtant sa part d'influence doctrinale et morale, quelles furent surtout les relations de voisinage, et les échanges d'idées entre le courant néo-platonicien et le courant chrétien. Voir Platonisme.
///. mission de l' école chrétienne d'alexandrie au milieu de ces doctrines philosophiques et en FACE du gnosticisme. — La véritable réaction contre le gnosticisme est venue du christianisme, sur le domaine propre de la raison aussi bien que sur le domaine de la foi. Cette réaction est précisément la raison d'être de l'école chrétienne d'Alexandrie : par là, nous comprenons sa place dans l'histoire du développement théologique et son rôle providentiel dans les premières tentatives d'un enseignement traditionnel. C'est ainsi que l'historien du dogme doit se placer au point de vue antithétique, c'est-à-dire de l'erreur ou ensemble d'idées, qui, à un moment précis, nécessitent de nouveaux développements de doctrine et de nouvelles définitions, point de vue d'un usage nécessaire et fréquent pour l'intelligence des développements de la doctrine chrétienne.
En effet, les divers moments du développement théologique s'expliquent par les exigences du milieu et par les besoins de la controverse. L'on ne saurait se représenter exactement un pareil mouvement d'idées, comprendre l'auteur ou l'école dans lequel il a trouvé son expression, si l'on ne considère attentivement le point de vue antithétique. En outre, comme les divers témoignages de la tradition présentent, aux yeux du théologien, une signification et une autorité inégales, celte signification et celte autorité sont particulièrement déterminées par le point de vue antithétique, en d'autres termes, par la mission providentielle de l'homme ou de l'école, de l'apologiste ou du docteur, dans le moment historique donné, dans le milieu intellectuel spécial Voir dans Hurter, Theolog. gênerai., Inspruck, 1880, t. i, n. 225, la notion du triple développement : historique, modal, antithétique, et A. de la Barre, S. J., La vie du dogme catholique, Paris, 1898, p. 181. L'école chrétienne d'Alexandrie eut à réagir contre les sectes philosophiques dont nous venons de retracer l'ensemble : c'est précisément cette réaction qui doit la caractériser. Au commencement du IIIe siècle, et dans le mouvement universel de dissolution et de reconstruction, où s'agitaient les questions fondamentales de la religion naturelle et de la morale naturelle, la théologie chrétienne devait précisément affirmer ses données primitives (celles que de nos jours on réunit sous le nom d'apologétique ou de théologie fondamentale) et les présenter au monde sous l'égide de la révélation, avec l'autorité d'une tradition surnaturelle, non seulement comme un enseignement philosophique, mais encore comme une doctrine théologique.
Elle accomplit cette mission; et telle fut la réaction contre le gnosticisme. Dans le domaine de la raison, le christianisme devait accepter la philosophie de la transcendance, tout en évitant ses excès. Pour cela, il devait affirmer : 1° un Dieu supérieur à tous les degrés de l'être (transcendance ontologique); 2» par conséquent un Dieu supérieur à toutes les catégories de la pensée (transcendance logique). Et telles furent les thèses les plus remarquables de la théodicée alexandrine : nous en donnerons tout à l'heure un rapide aperçu.
S'il fallut les accentuer pour réagir contre le stoïcisme et l'anthropomorphisme, l'école sut néanmoins en éviter les excès agnostiques. Dieu ne fut pas relégué dans un lointain inaccessible, dans la région du pur indéterminé, dans l'abime ténébreux des gnostiques émanatistes, disciples de Valentin. Aussi les mêmes alexandrins ont insisté : 1, sur la présence de Dieu, intime à tous les êtres, parfaitement conciliable avec sa transcendance ontologique; 2. sur la connaissance de Dieu au
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moyen des créatures (l'une et l'autre vérité affirmée d'ailleurs par l'Écriture sainte).
Le domaine de la raison comprend encore un ensemble de vérités anthropologiques et morales. C'est également contre le matérialisme gnostique, contre certaines formes de panthéisme matérialiste (reconnaissablés chez les stoïciens), contre l'épicurisme païen, que les alexandrins ont puissamment alfermi les principales données relatives à l'âme humaine, à sa dignité, à sa liberté, à ses devoirs individuels et sociaux, à son immortelle destinée.
En outre, le gnosticisme prétendait au rôle de synthèse universelle. Il conciliait toutes les tendances; ou, plus exactement, s'efforçait d'obtenir un ensemble exempt de contradiction, réclamé par les tendances éclectiques de l'époque. Aux premiers apologistes s'imposait un programme analogue. Introduit dans cette universelle fermentation comme un principe de vie plus puissant que les religions mourantes et les écoles de plus en plus incertaines, le christianisme apportait au monde une révélation surnaturelle, il est vrai, mais non pas isolée de tout l'ordre des vérités naturelles.
Il prétendait comprendre celles-ci dans le solide cadre de son enseignement traditionnel. Il les rapprochait donc des vérités supra-rationnelles et tout en les distinguant, il en faisait la synthèse totale. Non seulement, en proposant le double enseignement de la raison et de la foi, le magistère chrétien proclamait leur unité primordiale en Dieu, auteur et source de tout l'ordre intelligible; mais encore, il usait de la raison comme instrument, pour exposer la foi. — En résumé, la tradition devait, d'une part, proposer et défendre les vérités rationnelles, d'autre part les rapprochant de la vérité surnaturelle qu'il proposait au monde, elle devait en former un tout cohérent. Du moins, il fallait indiquer la possibilité d'un assemblage, d'une conciliation, d une cohérence quelconque. « Le difficile n'était pas à Alexandrie de n'être pas conciliant, mais de ne l'être qua dans une juste mesure, et de combiner la théologie élaborée par les philosophes juifs ou grecs, avec la tradition apostolique sur le Christ, sans violenter ni dénaturer cette tradition. » Denis, La philosophie d'Origène, p. 7.
Telle fut, dans ses traits essentiels, dans ses résultats les plus solides et les plus durables, l'œuvre accomplie par l'école catéchétique. Cette œuvre, d'ailleurs, ne fut pas une œuvre anormale, épisodique dans le monde chrétien; au contraire, elle fait partie d'un mouvement général qui signala les dernières années du IIe siècle, et te première moitié du m". Vers cette époque, Rome, Édesse, Césarée, Antioche nous apparaissent comme des centres d'activité théologique, exégétique, apologétique. Quelques noms servent à marquer cette évolution scientifique de la pensée chrétienne : à Rome, Hippolyte et Caïus; en Orient, Jules Africain, Alexandre de Jérusalem, et un peu plus tard, Firmilien de Césarée, Anatole de Laodicée, etc. Les apologètes de l'âge précédent, Justin, Irénée, etc., avaient bien été les précurseurs de ce mouvement. Mais la période présente semble se distinguer par un caractère tout spécial de développement intellectuel et de culture intensive. Voir Mur Batiffol, Anciennes lillér. chrét.; la littérature grecque : Seconde période, D' Hippolyte de Rome à Lucien d'Antioche, — et dans Harnack, Lehrbuch der Dogmengeschichte, t. i, p. 591 : Die alexandrinische Katcchetcnschule.
Il est vrai, cette évolution et ces tentatives diverses rencontraient ça et là des défiances, des oppositions. Quelques esprits timides se demandaient à quoi bon cette intrusion de science profane dans la science ecclésiastique. Il y eut donc des hésitations, des récriminations, des luttes tantôt sourdes, tantôt ouvertes. Tel était l'état d'âme de ceux que Clément appelait les simple* el sur lesquels les Stromate» nous ont laissé des révélations curieuses.
L'œuvre des Clément et des Origène, des Hippolyte et des Lucien s'accomplit néanmoins. Ils ne surent pas éviter tous les écarts. Leur génie connut les heures de défaillance; mais l'œuvre surmonta les obstacles et survécut. Elle se poursuivit après la disparition des grands initiateurs; elle devint l'œuvre de la tradition chrétienne, activée par l'impulsion de grands évêques et de grands docteurs, dirigée et modérée par de grands papes.
II. La théodicée alexandrine. — /. LA TRANSCEN- DANCE divine. — La théologie chrétienne a de tout temps reconnu un double procédé : d'une part la négation qui marque la transcendance de l'Être divin, en lui refusant les perfections bornées des créatures ou du moins en les corrigeant (voir Agnosticisme, Analogie, Eminence), d'autre part, Y affirmation qui parvient au même résultat en lui reconnaissant des perfections analogues et suréminentes. Clément et Origène ont grandement insisté sur cette doctrine, à cause des préoccupations contemporaines et des nécessités de controverse. Clément a plutôt adopté le point de vue négatif; Origène le point de vue positif.
1° Clément d'Alexandrie. — Parmi d'autres passages caractéristiques, le chap. xir du Ve livre des Stromates est célèbre pour sa doctrine de la théologie négative et de l'incoinpréhensibilité divine qui en résulte. Voir Petau, Theologica dogmata, 1. I, c. v, n. 6, qui rapporte sur ce sujet de remarquables témoignages de la tradition. Voir encore Ginoulhiac, Histoire du dogme catholique, 1. I, c. vil. On a beaucoup reproché à Clément cette doctrine. Déjà, dans son Histoire critique de l'École d'Alexandrie, IVe part., c. i, Méthode des alexandrins, Analyse, Vacherot la signalait comme une importation de provenance étrangère, et comme l'un des excès caractéristiques de la méthode alexandrine. Puis il se plaît à la montrer dans les écrits aréopagitiques « le monument le plus complet et le plus curieux de l'influence du néoplatonisme sur la théologie chrétienne », ibid., t. ni, p. 23, et dans la métaphysique de saint Bonaventure, ibid., p. 135 sq. Nombre de critiques postérieurs sont revenus sur ce point. Par exemple Bigg, The Christian Platonists of Alexandria, Oxford, 1886, p. 61-65. Au dire de ce théologien protestant c'est là « une conception essentiellement païenne. Le résultat en est une chimère, une force abstraite, dont on ne peut dire qu'elle existe ou qu'elle n'existe pas ». M. Fouillée insiste également avec complaisance sur ce qu'il regarde comme une marque d'identité entre la théologie patristique et les doctrines hégéliennes ou mystiques des néoplatoniciens. La philosophie de Platon, Paris, 1880, t. m, Histoire du platonisme et de ses rapports avec le christianisme, 1. IV.
A ces divers griefs, il convient d'opposer une trip'e réponse : 1° cette doctrine ne constitue pas une altération du dogme, une importation étrangère; 2° elle s'explique par les besoins de la controverse; 3° elle trouve un correctif dans la doctrine de la connaissance de Dieu par le moyen des choses visibles et l'usage de la raison, doctrine professée par Clément.
En premier lieu, il est inexact de voir dans cette doctrine un point de vue purement philosophique, totalement étranger à la tradition. Au contraire, l'enseignement traditionnel, patristique et scolastique, l'a toujours tenu pour le commentaire légitime des textes scripturaires : Deum nemo vidit unquam, Joa., i, 18. Nenw novit Patrem nisi Filins et cui volueril Films revelare. Matth., xi, 27. Voir Franzelin, De Deo wno, sect. Il, th. x. Aussi la terminologie incriminée n'est pas spéciale aux alexandrins. Elle n'est pas un courant particulier, distinct dans l'histoire théologique. Plusieurs de nos adversaires le reconnaissent, s'attachent même à le montrer. C'est une doctrine expressément autorisée :par les écrits aréopagitiques, par l'école de commentateurs
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et de mystiques qui s'y rattachent, par saint Thomas et toute l'école du moyen âge. D'ailleurs le fait d'avoir emprunté certaines idées et certaines formules antiques ne suflit nullement pour constituer une altération du dogme catholique : il faut le redire sans se lasser. En second lieu, la terminologie s'explique par les besoins de la controverse. Pour le comprendre, il suffit de se rappeler toute la description précédente du milieu intellectuel contemporain; il faut spécialement se souvenir des tendances propres à la philosophie stoïcienne, philosophie de l'immanence. L'effort coriimun d'Origène et de Clément est dirigé contre cette philosophie. En troisième lieu, Clément a donné le correctif nécessaire par un clair enseignement de la doctrine complémentaire : Dieu connu par la raison au moyen des choses visibles. On le verra un peu plus loin.
2° Origène. — Origène s'est également appliqué à faire admettre la transcendance de l'être divin : il y fut amené par la nécessité de combattre non seulement les erreurs épicuriennes et stoïciennes, mais aussi les erreurs anthropomorphiques qui se répandaient alors dans l'Église d'Alexandrie. Voir/n loa., tom.xm, P. G., t. xiv, col. 433, note 433, relative à toutes les écoles qui matérialisaient la divinité : Oi GîXovts; elvai <r<5[xa tôv Se™. Il ne se borne donc pas à répéter d'une façon générale que Dieu est supérieur à tout être fini, créatures intellectuelles, essences d'ordre quelconque : « Quand donc nous disons que le Dieu de l'univers, Dieu simple, invisible, incorporel, est une intelligence ou quelque chose de plus élevé que l'intelligence et l'essence... » NoOv, ^ IrcxEiva voO v.cà oùai'a;. Contra Celsum, 1. VII, n. 38, P. G., t. xi, col. 1473. Il insiste particulièrement sur la transcendance de Dieu, relativement à la matière sensible et visible. Il ne cesse donc d'affirmer que Dieu n'est point corporel, d'expliquer en quel sens il est un esprit, en quel sens des mots, primitivement destinés à exprimer des choses matérielles, telles que lumière, feu, vie, peuvent néanmoins être usités en parlant de Dieu. Voir dans cet ordre d'idées, le début du De principiis, 1. I, c. i, P. G., t. xi, et le Commentaire sur saint Jean, P. G., t. xiv, col. 433. Ce dernier passage est un de ceux qui font le mieux comprendre ses préoccupations polémiques : « Puisque les doctrines émises sur la divinité sont nombreuses et diverses, les uns en faisant une nature corporelle, subtile et éthérée, les autres la voulant incorporelle, d'autres enfin transcendante par la priorité d'origine et par la puissance, ùmèp âxeïva o-Jata; itps<ToEt'a xoù 8uvâ[/.£i, il nous semble à propos de voir si les divines Écritures nous autorisent à dire quelque chose touchant la nature de Dieu. Et ici, il nous est dit que l'esprit est en quelque sorte son essence, X^yetat oîovs'i oùd'a elvat aO-roû xo 7rve0[j.a. « Dieu est esprit » et dans le livre de la loi, c'est un feu, puisqu'il est écrit : « Notre Dieu est un feu. consumant. » Pour saint Jean, il est encore une lumière : « Dieu est lumière, nous « dit-il; en lui il n'y a pas de ténèbres. » Si nous nous contentons bonnement de descriptions, sans rien chercher au delà de la lettre, il sera tout simple de dire que Dieu est un corps : et cependant un petit nombre saura voir l'absurdité des conséquences où tendrait notre opinion : bien peu en effet se sont mis en peine de la nature des corps. »
Tels sont les traits les plus saillants de la doctrine de la transcendance chez les alexandrins chrétiens. Nous avons dit que cette doctrine s'est continuée dans la théologie subséquente. Elle existait déjà chez Philon. Mais on ne saurait identifier le point de vue de ce dernier avec celui de Clément, encore moins avec celui d'Origène, qui sait amplement compenser et corriger par les formules de la théologie positive, celles de la théologie négative. Au contraire, ce dernier point de vue est absolument prépondérant chez Philon.