TENDANCES MORALES DE L'ENSEIGNEMENT ALEXAN
DiiiN. — Les études consacrées aux doctrines alexandrines, durant le XIXe siècle, furent généralement dominées par des préoccupations trop exclusives. L'attention s'est toul entière concentrée sur l'étude de quelques dogmes, les principaux, il est vrai. Dans les milieux rationalistes et pi'otestants, fort actifs sur ce point, on a surtout recherché' quelle avait été chez les auteurs antérieurs au concile de Nficée l'exactitude ou mémo l'orthodoxie des dootrines trinitaires et christologiques. Sous l'empire de cette préoccupation, explicable d'ailleurs
par l'importance du sujet et les besoins de la controverse, on a souvent perdu de vue d'autres matières qui tiennent dans la littérature alexandrine chrétienne une place importante, bien souvent une place prépondérante. Tantôt ces doctrines sont proprement dogmatiques, bien qu'elles se rencontrent aux confins du dogme et de la morale (doctrines relatives à la nature de l'homme, aux notions fondamentales de la morale, à la conception générale des vertus ou à leur analyse psychologique, etc.). Voir Capitaine, De Origenis ethiça, Munster, 1898, passim. Tantôt elles sont plus spécialement morales : tels sont divers points traités par Clément d'Alexandrie dans le Pédagogue (détails de la vie quotidienne, luxe, besoins du corps, etc.) et dans les S tramâtes (la continence et le mariage, le martyre, etc.).
Du fait de ce procédé, c'est surtout Clément qui a été sacrifié. Car Clément est surtout un théologien moraliste. Voir de Faye, Clément d'Alexandrie, Paris, 1898, I t>art., c. m; II part., p. 157-159. Consulter en outre : Cognât, Clément d'Alexandrie, Paris, 1859, 1. IV, c. v-ix, et Winter, Die Ethik des Clément, Leipzig, 1882. Ces remarques s'appliquent moins particulièrement à Origéne. Quand on l'étudié, il est naturel que l'attention se porte de préférence sur son apologétique qui se révèle avec tant d'éclat dans sa dispute contre Celse, sur ses tentatives de dogmatique systématique, spécialement sur cette brillante conception du Logos qui lui inspire de magnifiques et parfois téméraires développements, mais encore plus particulièrement sur sa métaphysique, au sommet de laquelle quelques grandes conceptions paraissent dominer et commander l'œuvre tout entière : l'éternelle activité de Dieu et la liberté de l'homme, la préexistence des âmes et leur incorporation. Pourtant les préoccupations apologétiques d'Origène, et ses idées relatives au dogme trinitaire sont loin de constituer toute son œuvre. Une grande partie de sa métaphysique concerne les fondements de la morale, voir Capitaine, op. cit., et sa psychologie est tout entière orientée vers ce but. D'ailleurs, plus d'un juge clairvoyant a su reconnaître sa place parmi les théologiens moralistes. « L'intérêt des homélies origéniennesest trop peu remarqué. Origéne y reste l'exégète allégoriste systématique qu'il est toujours, mais le moraliste et le catéchiste y ont une part plus grande et qu'il conviendrait d'étudier. » Mor Batiffol, Anciennes littératures chrétiennes; la littérature grecque, Paris, 1897, p. 123.
Enfin nous marquerons plus loin quelle inlluence prépondérante et quel rôle initiateur Origéne donnait à l'éthique, dans son plan d'une encyclopédie scientifique.
//. DOCTRINES MORALES ET ANTHROPOLOGIQUES COM- MUNES A clément et origéne. — Il est possible de signaler un certain nombre de points importants, communs aux deux illustres représentants de l'école. Comme ils ont affermi les fondements naturels de la théodicée, ils ont pareillement défendu et souvent mis en lumière les fondements naturels de l'anthropologie et de la morale.
1° Anthropologie. — Leurs écrits contiennent de fréquentes et vigoureuses affirmations de la dignité humaine. L'homme occupe dans la création une place toute spéciale : pour Clément comme pour Platon et Plutarque, c'est une plante céleste, une créature grande et belle entre toutes. Son âme ne tire point son origine de l'acte générateur : où xarà ty|v toû (TTtépua-ro; xaraSoX^v yevv<î>- Hevov. Strom., 1. VI, P. G., t. ix, col. 359. Voir Winter, Die Ethik des Clemens, Leipzig, 1882, p. 74, 75.
Aussi son aversion pour les doctrines épicuriennes est remarquable, « Clément ne peut souffrir Epicure et son école. 11 les exclut de son catalogue de philosophes. Dans un passage où il énumère les opinions des anciens il s'écrie: Epii'iire est le seul que je passerais bien volontiers sous silence! C'est lui qui a inventé l'athéisme. Les. épicuriens sont les bâtards de la philosophie. C'est à eux.
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que songeait saint Paul lorsqu'il avertissait lesColossiens de ne pas se laisser séduire par la philosophie. » De Faye, Clément d'Alexandrie, Paris, 1898, p. 152. Origène définit l'homme un animal raisonnable, Xoyixôv Çcûov : définition et privilège que son disciple Grégoire de Nysse soutiendra plus tard avec beaucoup de vigueur. Cf. Hilt, Des hl. Gregor [von Nyssa Lehre vont Menschen, Cologne, 1890, c. II. Il a nettement profossé la distinction du corps corruptible et de l'âme vivifiante, conséquemment l'immatérialité et l'immortalité de l'âme, bien que l'on rencontre des difficultés sérieuses et des apparences de contradictions dans certains de ses passages relatifs à la corporelle de l'âme. Cf. Redepenning, Origenes, t. il, Bonn, 1841, p. 334; Schnitzer, Origenes iibcr die Grundlehren der Glaubenswissenschaft, Stuttgart, 1835.
En vain les panthéistes ont voulu voir dans les alexandrins des partisans de l'unité de substance; en vain ils ont appuyé leurs vues sur la théorie de la participation (naturelle ou surnaturelle). Tandis que Philon et Plotin identifiaient l'âme à la substance divine, cf. Haffner, Grundlinien der Geschichte der Philos. ,Mayence, 1881- 188i, p. 238, Clément affirme que l'âme est « une créature du Tout-Puissant », xtio-içtoû riavroupâxopoç, Strom., m, 14, P. G., t. vm, col. 1194. S'il dit que nous participons au Logos, cette participation est xaxà Suvajxiv et non y.ax' oùcrfav. Voir Capitaine, De Origenis ethica, p. 41, n. 2. Cf. Redepenning, Origenes, t. I, p. 125. Quant à Origène, aucune erreur ne répugne autant que le monisme à l'ensemble de sa doctrine.
2° Liberté morale. — Il suffit pour s'en convaincre d'examiner sa défense de la liberté humaine.
Clément et Origène ont vigoureusement soutenu l'existence du libre arbitre, méconnu ou nié par diverses erreurs, notamment par le déterminisme des gnostiques. Ceux-ci ne voulaient voir qu'une différence physique entre le bien et le mal et surtout envisageaient la matière comme chose essentiellement mauvaise. Clément combat cette erreur, Strom., 1. IV, c. xxvi, P. G., t. vm, col. 1372 sq. : Où xax'ov epûaet to cû)[j.a, et comme la plupart des écrivains chrétiens contemporains, il établit la réalité de notre liberté morale en considérant l'idée du mérite et de la sanction, qui spontanément s'impose à toute conscience humaine. Strom., 1. I, c. xvn, P. G., t. vm, col. 800. Cette insistance quand il s'agit d'affirmer la liberté et la responsabilité individuelle chez l'homme déchu, au cours de la polémique anti-gnostique, l'a même conduit à une doctrine peut-être incomplète et obscure sur le péché d'origine.
Il est incontestable que la notion de la liberté est fondamentale dans le système d'Origène. C'est spécialement contre le déterminisme gnostique qu'il s'attache à montrer comment le bien moral ne nous est pas inné, et comment les divers êtres spirituels ont cette propriété commune de devenir bons ou mauvais par l'usage du libre arbitre.
3° Loi naturelle. — Enfin on rencontre chez les deux alexandrins une idée qui doit tenir une place importante dans les fondements de la morale augustinienne, puis dans la morale scolastique : l'idée d'un ordre naturel, règle discriminante de nos actions. Déjà les alexandrins avaient reconnu cette vérité importante : se conformer à l'ordre, c'est se conformer à la volonté divine. Aussi Origène, dans son plan d'encyclopédie, veut que la physique ait pour objet la connaissance de l'ordre, destinée à régler notre conduite morale : Naturalis (disciplina) est ea, nbi uniuscujusque rei natura discutitur,quo niltil contra naturam geratur in vita. Prolog, in Cant. Cantic, P. G., t. xm, p. 75. Voir un peu plus loin tout le contexte de ce passage.
V. Premières conceptions d'une synthèse théologique. Rapports de la foi et de la raison. — /. usage de la PHILOSOPHIE GRECQUE. — Non seulement oa reconnaît facilement, dans l'Église d'Alexandrie,
des courants d'opinion divers, relativement à la valeur de la culture grecque et à l'utilité du savoir profane, non seulement il y eut des simpliciores, qui témoignaient une grande défiance à l'égard de ces nouveautés, tandis qu'une élite intellectuelle sentait la nécessité des connaissances profanes, et cherchait à leur faire une part légitime dans l'enseignement encyclopédique chrétien (voir E. de Paye, op. cit., part. II, c. ii-m). Mais encore, il est difficile d'établir sur ce point délicat une concordance absolue entre les deux représentants les plus illustres de l'école chrétienne. Clément et Origène apprécient diversement la philosophie grecque; ils sont loin d'en faire le même usage. Le premier en parle plus favorablement, le second ne lui accorde guère de crédit. Du moins il est certain qu'ils en ont une connaissance plus qu'ordinaire. Elle apparaît du premier coup dans les nombreuses citations de Clément. Pour Origène (voir D. Koestchau, Origenes Werke, t. I, Leipzig, 1899, Einleitung, p. 36), elle est affirmée par les contemporains, notamment par saint Grégoire le Thaumaturge. — Cette connaissance suffit-elle pour faire de Clément et d'Origène des philosophes de profession? — plus philosophes que théologiens dans leur méthode, absorbant la science sacrée dans la science profane ? On serait tenté de le croire, après une rapide étude de leurs œuvres; car on y remarque de fréquentes théories, du moins des conceptions et points de vue qui relèvent de la philosophie ancienne, des allusions certaines aux systèmes platoniciens ou stoïciens. De là, les nombreuses études entreprises depuis cinquante ans, dans le but de démêler la part des diverses écoles, et leur influence sur le développement de la pensée alexandrine : études dont l'inspiration première rappelle ce mot de Cousin : « Cherchez dans la philosophie grecque : vous y trouverez la source des dogmes chrétiens. »
Mais en pareille matière, l'expérience a prouvé le danger des conclusions précipitées. C'est ainsi qu'on a le plus souvent cherché une précision chimérique en voulant rattacher Origène aux écoles de philosophie grecque : « Origène s'est servi incontestablement de la philosophie grecque pour l'expression de ses doctrines, et cela non seulement en lui empruntant son langage, mais encore lui empruntant, toujours avec d'assez fortes modifications, des hypothèses qui sont comme la mise en scène de ses idées. Mais il ne faut pas trop descendre dans le détail et dire : telle ou telle doctrine, Origène l'a empruntée à Platon ou aux stoïciens. Non, les doctrines sont de lui et de son temps. » Denis, La philosophie d'Origène, Paris, 1884, p. 59-61. Voir ibid., p. 613. Tel est encore à peu près l'avis du récent éditeur d'Origène, dans la collection patrologique entreprise sous les auspices de l'Académie scientifique de Berlin : « Il a beau être Grec, et profondément imbu de l'esprit grec, il évite nettement de s'identifier avec les Grecs ou avec l'esprit grec. A la vérité, dans ses vues philosophiques fondamentales, il suit les platoniciens d'aussi près que possible; mais il s'en sépare en toute occurrence où sa foi chrétienne lui trace une infranchissable limite. Ce serait donc une erreur de le rattacher à une école philosophique déterminée. » Dr Koetschau, op. cit., p. 38. Harnack fait le même aveu, Dogmengeschichte, t. I, p. 516. Quelle que soit l'indulgence de ces appréciations sur l'orthodoxie d'Origène, elles sont sûrement justes quant à la difficulté de tracer chez lui (et en général chez les alexandrins) une filiation de doctrines, historiquement et philosophiquement exacte. Tantôt leur terminologie, tout en rappelant les métaphores symboliques usitées dans tel système philosophique, lui empruntant pour ainsi dire sa mise en scène, n'exprime au fond que des idées assez communes; tantôt c'est une terminologie courante dans le milieu lettré où vivait l'écrivain, sans doute inspirée par les idées philosophiques, mais non pas définie suivant la rigueur déductive et les exigences
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systématiques. Enfin, à supposer nettement établi le fait d'une filiation doctrinale, si réellement un système rationnel, de provenance humaine, entre dans la trame de l'enseignement catéchétique, encore faut-il se demander s'il entre à titre de source ou bien à titre d'instrument. En toute rigueur de termes, les systèmes rationnels sont plutôt des instruments que des sources de l'exposition théologique. Voir A. de la Barre, La vie du dogme catholique, Paris, 1898, IIe part., c. III, IV. Si l'on veut absolument dire, avec nombre de manuels de théologie fondamentale que la philosophie profane est une source de la théologie chrétienne, il convient d'y apporter les réserves logiques et les explications nécessaires.
II. NATURE DE LA SYNTHÈSE THÉOLOGIQUE DES ALEXAN- DRINS. — On ne saurait donc s'appuyer sur l'histoire de la philosophie païenne pour séculariser absolument la synthèse théologique dont Clément et Origène ont tenté l'exécution. On ne peut légitimement la considérer comme une pure réduction du divin à l'humain, une absorption de la théologie surnaturelle dans la théologie naturelle et profane.
Est-ce du moins une synthèse définie suivant une méthode rationnelle? est-ce une simple encyclopédie? Les alexandrins partageaient certainement les aspirations de leur milieu scientifique : ils visaient au savoir encyclopédique; au centre de ce savoir ils voulaient placer la croyance chrétienne. Mais ils ne possédaient encore que de vagues plans d'ensemble, et ne formulaient sur la méthode que des principes très généraux. Il est sage de ne point forcer leur pensée en cherchant à la préciser. On ne doit point leur prêter de vues systématiques et complexes, relativement à l'existence d'une méthode théologique, mais seulement constater et définir une certaine connexion qu'ils prétendent établir entre les sciences humaines et la science divine. Cette connexion se présente suivant une double forme : tantôt ils conçoivent l'encyclopédie profane comme un acheminement , un préambule à la véritable sagesse; tantôt considérant les vérités de foi comme des principes de synthèse, ils y rattachent les vérités humaines; ou bien, se servant d'une autre métaphore, c'est sur le fondement de la foi qu'ils élèvent l'édifice de la gnose. Ainsi la seconde méthode encyclopédique répond assez bien à ce que nos manuels de théologie appellent usus rationis post /idem. C'est l'intelligence de la foi telle que l'ont comprise saint Augustin, saint Cyrille d'Alexandrie, saint Anselme, etc. Voir Hurler, Theolog. gêner., Inspruck, 1880, t. i, n. 220, 657-658.
La première méthode (la science humaine envisagée comme préambule) se rapporte, plus imparfaitement, il est vrai, à nos méthodes d'apologétique contemporaines, usus rationis ante /idem.
1° Premier point de vue : Les sciences humaines sont considérées comme acheminement et comme préambule. — C'est le point de vue souvent adopté par Clément, particulièrement Slrom., 1. I, c. xx, P. G., t. vm, col. 813, de quelle façon la philosophie est utile pour atteindre la vérité divine. D'autre part, Origène conçoit l'ensemble des connaissances comme réparties suivant un triple étage : éthique (moral), naturel (physique), théorique (contemplatif) : Moralis autem disciplina ilicitur, per quant mus vivendi honestus aptalur, et institula ad virtulem lendentia prseparantur . Naturalis est ea, ubi uniuscujusque rei natura discutitur, quo nihil finira naturam geratur in vita... lnspectiva dicilur, qua supergressi visibilia, de divinis aliquid et cxlestibus contemplamur, eaque sola mente intuemur, quoimiiii corporeum supergrediuntur aspectwm. Prolog, in ('.uni. Cant., P. G., t. xin, p. 75. Sur cette conception encyclopédique, remarquable par le point de vue tout à la fois dogmatique el moral qui la domine, voir Capitaine, De Origeni» elhica, Munster, 18(J8, p. 12, 13.
En somme, cette méthode, dans la pensée d'Origène comme dans celle de Clément, est une méthode ascendante qui part du visible et du créé pour monter vers l'invisible et l'incréé. Nous la retrouvons dans une idée familière à saint Thomas comme à son maître Albert le Grand. Nous sommes conduits comme par la main, aisément et naturellement, du visible à l'invisible, manuductio. Voir particulièrement saint Thomas, Opusc. LXIII, q. ii, a. 3. Utrum in scienlia /idei, quse est de Deo, liceat rationibus phijsicis uti"?... Cum in imperfcctis inveniatur aliqua imitatio pcrfectorum quamvis imperfecla, in his quse per naturalem rationem cognoscuntur, sunt quœdam similitudines corum quse per fidem tradita sunt. Sicut autem sacra doctrina fundatur super lumen fidei, ita philosopliia super lumen rationis. Unde impossibile est quod ea quse sunt philosophise, sint contraria iis quse sunt (idei, sed de/iciunt ab eis ; continent tamen quasdam similitudines eorum et quœdam ad ea prseambula sicut natura prseambula est ad graliam. Opéra, Parme, 1865, t. xvii, p. 362. La môme idée d'une encyclopédie, où les sciences humaines jouent le rôle d'introductrices et fournissent le préambule naturel de la science sacrée, est reprise un peu plus loin par le docteur angélique, ibid., ad 7um. Scientise quse liabent ordincm ad invicem, hoc modo se habent quod una potest uli principiis alterius... Unde metaphysica quse est omnibus superior, utitur his quse in aliis scienliis sunt prubata : et similiter theologia, cum omnes alise scientise sint ei quasi f'amulantes et prseambulse in via generationis, quant ris sint dignitate posteriores, potest uti principiis omnium aliarum. Voir la même idée dans Albert le Grand, Opéra omnia, Paris, 1896, t. xn, p. 2, où les sciences profanes sont considérées comme gradus et manuducliones ad specidationem divinam. Enfin, cette idée est fondamentale chez saint Bonaventure et chez les écrivains de l'école de Saint-Victor.
Il est évident que chez tous ces écrivains, cette notion d'une encyclopédie préambule de la foi, manuductio, ne saurait se confondre avec les préambules, entendus au sens de l'apologétique moderne. Ce dernier point de vue, quand il est mentionné, par exemple chez saint Thomas, est soigneusement distingué des autres. In sacra doctrina, philosopliia possumus tripliciter uti. Primo ad demonstrandum ea quse sunt prseambula, fidei... Secundo ad noti/icandum per aliquas similitudines ea quse sunt fidei, sicut Augustinus in libris de Trinitate utitur multis simililudinibus ex doctrinis philosophicis sumplis ad manifestandumTrinilatem : tertio, ad rcsistendum his quse contra fidem dicuntur, sive oslendendo esse falsa, sive ostendendo non esse necessaria... Loc. cit.
L'idée de la manuduction est très nettement exprimée par Clément. Nous la trouvons sous la même forme que dans le passage cité de l'opuscule de saint Thomas : les sciences humaines précèdent la foi dans un certain ordre d'acquisition : quasi famulantes et prseambulse m via generationis. Tel est le sens de la fameuse allégorie d'Agar, que Philon avait déjà sans doute vulgarisée dans l'école judéo-alexandrine, et qui devint classique dans l'école chrétienne. Agar est la science humaine; Sara est la science divine. Il fallait d'abord qu'Abraham eût un fils de la servante, avant d'en avoir de la maltresse : « Il est donc loisible à celui qui a reçu la culture préliminaire, TtpoiraiSeuOévTa, d'aborder la sagesse, mère el mailresse, àpyixwxiTTjv, par qui se propagera la race d'Israël. De la sorte, on voit la possibilité d'acquérir didactiquement la sagesse où parvint Abraham, en s'élèvant de la contemplation des astres à Cette loi el celle justice qui sont en Dieu. Disons donc que la culture préliminaire, Tipouaiôsiav. préparant le repos qui est dans le Christ, est un entraînement pour l'esprit, Y^ixvà;eiv tbv voOv, un stimulant de l'intelli-
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gence, <tûvetiv, qu'elle produit cet affinement spirituel, naturellement inquisiteur au moyen de la véritable philosophie : philosophie que possèdent les initiés, l'ayant trouvée, ou plutôt l'ayant reçue de la vérité même. » Strom., 1. I, c. v, P. G., t. vin, col. 723, 727.
Tel est encore un des sens — et probablement le sens primitif — de la fameuse formule Philosophia ancilla theologiee. Clément semble avoir été le premier qui l'ait vulgarisée dans le programme des études chrétiennes. Voir Petau, Theolog. dogmala, Prolegomena, c. iv, n. 4, 5.
2° Deuxième point de vue : La foi considérée comme un principe, un point de départ, un fondement. — Ce point de vue est également très fréquent chez Clément. Voir par exemple Stromates, 1. II, c. xi, P. G., t. vm, col. 984. Que la connaissance déduite de la foi est la plus certaine de toutes. Ce qui ne l'empêche pas de tenir compte des motifs de crédibilité, et d'en ébaucher la théorie, spécialement dans Stromates, 1. I, c. xx, ibid., col. 813. En quelle manière la philosophie nous aide pour atteindre la divine vérité. Au même point de vue, et sans exclure l'usage préalable de la raison, Origène affirme la certitude fondamentale de la foi; tous deux parlent d'une gnose édifiée sur la foi. Ils distinguent la foi simple, 'J/iXt) niort;, et la foi précisée, enrichie, développée au moyen des connaissances humaines. C'est en partant de la m'artç qu'on arrive à la yvdSai;. Cette conception de la gnose chrétienne, considérée comme un développement de la foi, est devenue plus tard celle de saint Anselme, de saint Augustin et des scolastiques. Voir Didiot, Logique surnaturelle subjective, Paris, 1891, p. 254 sq., théorème lx. La théologie est l'évolution vitale en même temps que scientifique de la foi , ayant à l'égard de celle-ci le rapport d'un effet à l'égard de sa cause, et le reconnaissant par une vraie subordination morale envers elle. Chez Clément, et chez d'autres anciens, spécialement saint Basile, cette théorie de la foi surnaturelle se complique d'une autre théorie, analogue et parallèle dans l'ordre naturel ; là encore, la foi, c'est-à-dire l'adhésion aux premiers principes, se trouve être le fondement de la science. C'est à cette foi, à cette adhésion aux premiers principes que plusieurs écrivains modernes veulent donner le nom de croyance. Voir les textes patristiques dans Petau, Dogmala. theolog., Prolegomena, c. vin, n. 2 ; et, en ce qui concerne spécialement Clément, dans .1. Cognât, Clément d'Alexandrie, sa doctrine et sa polémique, Paris, 1859, p. 183 sq. Voir l'explication de ce point de vue dans Kleutgen, La philosophie scolastique, trad. Sierp, Paris, t. il, p. 400. Voir l'explication du point de vue aristotélicien, aussi bien que du point de vue moderne, dans Ollé-Laprune, La certitude morale, p. 217-218, et l'usage des termes « sentiment » et « croyance », par exemple dans les écrits de Claude Bernard, dans A. de la Barre, Certitudes scientifiques, Paris, 1897, p. 36, 45.
VI. Premières ébauches d'une exposition systématique des mystères. La théologie du Verbe. — Les alexandrins furent moins heureux dans leurs tentatives d'exposition des principaux mystères. Ils ont fourni à la théodicée nombre de conceptions importantes; on doit se défier de leur terminologie, quand on aborde l'étude de la doctrine trinitaire et de la christologie. D'ailleurs, sur ces points importants une exposition générale serait insuffisante et trompeuse. Clément et Origène, les seuls maîtres que nous connaissions, ne sauraient être confondus dans un même résumé doctrinal. Il faut se borner à quelques points spéciaux les plus importants, à des indications générales, ultérieurement complétées par les monographies.
/. la théologie du verbe. — Que les plus illustres représentants de l'école catéchétique aient nettement professé la foi orthordoxe, touchant la divinité de Jésus- Christ, rien de plus incontestable. Clément est formel
sur ce point. Voir surtout l'éloge du Verbe qui termine le chapitre x du Protrepticos : « Notre purificateur etsauveur plein de douceur, le Verbe divin, manifestement et réellement Dieu, ô cpavEpwTato; ovto>; Qeôç, égal au Maître de l'univers, tû ôe<77t<5ty) tùv oXtov èÇkjwÔesç, puisqu'il était son Fils et que le Verbe était en Dieu, etc. » Voir aussi les savantes controverses de Bull, Defensio fidei Nicsenae, Pavie, 1784, t. i, p. 299, sect. n, c. v; ibid., t. il, p. 28, sect. m, c. n. On a voulu, néanmoins, s'appuyer sur d'autres passages pour trouver dans Clément des traces de subordinatianisme. Les protestants Bull et Dorner combattent absolumeut cette manière de voir. Huet l'accepte. Redepenning, protestant, recourt à une solution intermédiaire. Schwane s'exprime ainsi : « Le Fils est élevé au-dessus de toutes les choses créées et finies, et rangé dans la catégorie du divin, dans les écrits de l'alexandrin ; cependant, Clément voit dans son rapport au Père une subordination, et ne s'élève pas encore à une conception parlaite du dogme de la Trinité. » Histoire des dogmes, traduction Belet, Paris, 1886, t. i, p. 146. Ces incertitudes ne peuvent être éclaircies que par une étude consciencieuse de la question subordinatienne.
Le langage d'Origène et de ses successeurs n'offre pas moins de contradictions apparentes et de points obscurs. Bien loin de regarder le Fils de Dieu comme une créature, il l'appelle l'incréé, le premier-né de la création. Par exemple, Contra Celsum, c. ni, n. 37, P. G., t. xi, col. 1239. A la façon dont il défend la divinité du Sauveur, ibid., c. in, n. 27, 41, il est évident qu'il s'agit pour lui du point le plus important de notre foi. Et pourtant, ses explications inexactes, ou même fautives, tendent à donner au Fils un rang intermédiaire, où la divinité n'apparaît plus que comme une dérivation. Aussi, des Pères et des écrivains subséquents l'ont accusé d'athéisme. Dans sa 64e hérésie, n. 73, P. G., t. xli, col. 1197 (hérésie d'Origène), saint Épiphane le compare à un serpent venimeux. Saint Thomas dit de lui : Ariani quorum fons Origenes invenitur , posuerunt Filium alium a Pâtre esse in diversitate substantiœ. Sunu iheol., K q. xxxiv, a. 1.
Toutefois, pour la saine interprétation d'un grand nombre de passages, il ne faut pas perdre de vue la position d'Origène en face des hérésies de Sabellius et de Bérylle, par conséquent la nécessité où il se trouvait d'insister sur la personnalité distincte du Verbe, d'exagérer les rapports d'origine, exagération qui prenait la forme du subordinatianisme.
La même remarque s'applique évidemment aux alexandrins postérieurs. Il faut constamment se souvenir de la diffusion du sabellianisme vers le milieu du ine siècle, de sa pénétration dans la Haute-Lybie, dans la Pentapole, et particulièrement dans le diocèse d'Alexandrie. Le plus illustre des successeurs d'Origène, l'évêque Denys, dans son écrit à Armodius et à Euphano,r (maintenant perdu), entreprit d'affirmer avec force et clarté la personnalité distincte et éternelle du Verbe incarné. Mais il tomba dans l'exagération coutumière à ses contemporains. Il n'était guère possible alors de choisir ses expressions assez exactes pour rejeter directement et explicitement toutes les hérésies imaginables. Ce que saint Basile, dans le siècle suivant, écrivait touchant Denys d'Alexandrie, on peut l'entendre plus ou moins de plusieurs apologistes antérieurs au concile de Nicée : « Nous n'admirons pas tout ce que ce grand homme a écrit; il y a au contraire certains points que nous rejetons. Car le premier il a répandu, autant que nous pouvons le savoir, pour ainsi dire les semences de la doctrine anoméenne qui se propage maintenant. La faute en est, selon moi, non pas à des vues erronées, où ;rovr,p!a Yv<i|jt.7"|Ç, mais à un zèle excessif dans la polémique anti-sabellienne. Lorsqu'un jardinier veut redresser une plante, il la fait pencher du coté opposé.
ALEXANDRIE (ÉCOLE CHRÉTIENNE D') — ALEXEIEV
Nous remarquons en lui quelque chose de semblable. Dans sa vive attaque contre l'impiété lybienne, il n'a point remarqué qu'un zèle outré le faisait eNCéder en sens inverse. » Epist., ix, P. G., t. xxxn, col. 267.
Ce passage est remarquable quand on connaît les doctrines et les tendances de saint Basile, son antipathie pour les excès de l'allégorisme alexandrin, sa défiance envers l'intrusion de la philosophie grecque dans les écrits des théologiens contemporains. Cependant sans articuler à la charge de l'évêque Denys l'un ou l'autre de ces griefs, il se borne à lui reprocher un zèle excessif dans la résistance à Sabellius.