V. Oblet
ASÉITÉ, aseitas, aO-rouTÉa, ens a se: mode d'exister par soi-même, sans l'intervention d'aucune cause. — I. Sa véritable nature. IL Historique du mot. III. Erreurs d'Aétius et d'Eunomius. IV. Est-elle attribut primaire?
I. Sa vi:;p.itable nature. — L'aséité, entendue dans son sens étymologique, éveille l'idée d'une certaine autonomie d'être et d'agir, avec exclusion de tout concours étranger. On la rencontre à la hase des questions d'origine. Lorsque l'esprit humain, emporté par son irrésistible appétit de savoir, se met à rechercher la provede toutes choses, à vérifier leurs titres à l'existence, a leur poser, dirait Leibnitz, la question déraison suffisante, il se trouve amené, en dernière analyse, à l'une ou l'autre de ces hypothèses: 1. Ne devoir à d'autre qu'à soi son droit d'exister; en puiser l'affirmation dans le fond même de son essence; être à soi toute sa raison ; se légitimer par cela seul qu'on se pose; en un mot, s'appeler l'être nécessaire, justifier son être par son être même et pouvoir dire, sans note d'arrogance et detémériti p iree que je suis; — 2° Se reconnaître,
a tous égards, redevable de son être à une intervention ne rien posséder ou propre, avoir tout d'emprunt, tirer <in dehors toute -a raison d'être, rester inexplicable en si! renfermant en soi, être, sur toute la ligne, l'antithèse île l'être nécessaire, se voir- dans une re dépendance vis-à-vis d'autrui, n'exister enfin qu'à la condition d'être produit : cela est le propre de Vêlrecontingent ''le./, lui. l'essence, prise en elle-même, n'inclut enaucune manière le fail de sa réalisation; elle e-t, par rapport à l'existence, dans une attitude | neuf passive, dans un étal d'inertie et d'impuissance toiale. si elle \ieni à franchir cette indifférence absolue, certes pas en raison de aa nature : elle est '••. à me- perpétuelle immobilité. Ce ne m plus par l'effort de son activité: on ne peut mdition d'exister. Ce sera donc uniquement intervention, ou. comme écrivait Platon, à la commisération d'une existence antérieure qui lui est étrangère el qui lui communique, par vole lité, toul ce qu'elle possède en fait d'acte et de perfection. L'être qui n'esl pas hune nie sa
source et son principe, mais qui trouve l'un et l'autre hors de soi et au-dessus de soi, est donc un être essentiellement dépendant. Il ne commence à exister que parce qu'il a été produit. Ainsi la dépendance causale est ce qui constitue, entre l'être nécessaire el l'être contingent, leur fond d'opposition irréductible et trace la ligne de démarcation qui sépare celui qui est à soi de celui qui, en rigueur de justice, est tout entier à autrui. Il en résulte que la notion d'aséité implique avant tout, dans son contenu logique, absence de cause productrice, indépendance native, absolutisme partait. C'est sous cette forme négative, signe et reliquat de son origine abstraite, qu'elle se présente de front, in recto, à notre esprit. L'élimination d'un concours quelconque, dans le fait d'exister, est sa face principale, son coté en vue, et, par suite, le premier sens du mot aséité. Celui d'exister par soi, en vertu d'une nécessité inhérente à sa nature, n'apparaît qu'en second lieu, à l'arrière-plan du concept, in obliquo,el comme faisant suite à l'aséité proprement dite. Il donne, sous une forme positive, la raison de cette autonomie: une plénitude d'être qui se suffit à elle-même. Deux appellations distinctes correspondent, chez les néo-thomistes modernes, à celte double nuance. La première, avec son aspect négatif, s'approprie le nom d'aséité ; la seconde prend celui de perséité, de subsistance, d'aséité radicale, toutes choses éminemment positives. Billot, De Deo uno et trino, Borne, 1897, p. 81 ; Farges, L'idée de Dieu, Paris, 1894, p. 287; Ur Scheeben, La dogmatique, trad. Bélet, Paris, 1880, t. il, p. 68. Bien que réunies sous une seule dénomination, ces diverses formalités n'étaient pas totalement inconnues à la théologie qui a précédé la renaissance du thomisme. Elles commencent à se dessiner avec la controverse sur l'essence métaphysique de Dieu. Plusieurs auteurs distinguent déjà l'aseitas inadœquata, côté négatif de l'aséité, exclusion de causalité étrangère, et l'aseitas adsequata, celle-ci ajoutant à celle-là la plénitude de l'existence. Voir Lafosse, Théologiœ cursus complétas de Migne, Paris, 1839, t. vu, p. 83. Franzelin, dans son Traclalus de Deo uno, sect. III, c. I, Borne, 1876, p. 259, envisage pareillement le concept d'ens a se sous deux points de vue distincts : comme négation de causalité extrinsèque, negatio simul entis participati, puis comme affirmation de l'être absolu, et af/irmatio entis absoluti. En associant et s deux notions dans le même mot, la terminologie ancienne voulait sans doute marquer leur étroite corrélation : elle comprenait qu'elles s'expliquent et se complotent mutuellement. L'absence d'influence étrangère ne se comprend parfaitement que par la nature d'une chose qui est à elle-même sa raison d'être, non pas par une sorte de causalité réflexe, mais par l'identité de son essence avec l'existence. Exister par soi-même ne signifie pas s'être produit soi-même, « se réaliser soi-même, » suivant l'expression panthéiste de Gûnther. Kleulgen, La philosophie scolas tique, trad. Sierp, Paris, 1870, t. iv, p. 375. Ce serait une contradiction manifeste. Ce terme signifie exister en vertu d'une nécessité absolue impliquée dans le fond d'un être qui identifie en lui
essence el existence. Il \ a donc un abîme entre l'aséité ainsi comprise el celle que décrit Hegel. Ici. nous
sommes en face d'une pure potentialité, d'une abstraction poussée à ses dernières limites; là, nOUS Contemplons la réalité dans ce qu'elle a de plus vivant, de plus positif, de plus parfait. L'être pur du panthéisme idéaliste s'appelle bien, en théorie, an principe premier, un absolu sans égal, un être à soi, m.iis il ne doit ces privilèges qu'à son état d'indétermination. Il esl obligé, en pratique, de partira la conquête de sa primauté et, sans autre ressource qu'un progrès sans iin.de se tailler dans l'ordre réel un type d'existence qui cadre avec l idéal qu on a en esl fait. Au contraire, l'aséité, prise au
sens orthodoxe, donne UD être qui, des le principe, est
1JmT!I
AH. m: A.SIE ÉTAT RELIGIEUX DE L')
par essence l'être le plus di t< rminé, le plus réel <[■■ i soit possible, à qui tout changement, tout progrès, tout développe ni est strictement impossibli .
II. ÛiSTORiQui i'i BOT. - Pour traduire en langage philosophique la perfection fondamentale qui met I divin a l'abri de toute causalité, le moyen ftge nous a légué l'expression aseitat qui gagm en concision qu'elle perd en harmonie. Dès saint Anselme, Monotog., c. vi. /'. /.., i. ci mu, col. 151, elle entre- en cours dans 1rs écoles, et. peu à pen, mi la voit se substituer aux locuiiuns des Pères comme équivalent technique de périphrases oratoires telles qui- : àyhvr\tot, non engendré, S. [renée, Cont. hier., IV, xxxviii, n. 1-3, /'. G., t. vu. col. 1 165 sq. ; Kvapxoç, sans commencement, Talien, Adv. Urxc, c. iv, P. a., t. vi. col. 813; xùroYév))Toc, KÙrofurjc, àuâTwp, àn^Twp, qui existe par lui-même, Lactance, Ih nu. instit., I, vu, P. L., t. vi, col. 152 , & ûv, I même, rein- vrai, l'être franc, l'être source, opposé à ta Y£vôu.£vï, l'être participé, secondaire, dérivé, atténué, en chemin vers l'existence. S. Hilaire, De Trinilate, 1. I, n. 5-7, P. L., t. x, col. 27 sq. ; Clément d'Alexandrie, Pœd., i, 8, P. G., t. vin, col. 325; Origène, De orat., n. 24, P. G., t. xv, col. 492; S. Justin, Bialog. eut» Tryph.,3, P. G., t. vi, col. 4SI; S. Athanase, Dea: Nie. syn., 22, P. G., t. xxv, col. 453; Eusébe, Denwnst. evang., 1. IV, c. i, P. C, t. xxn, cul. 249. Toute cette riche veine de qualificatils, que nous sommes loin d'avoir épuisée, nous suggère, sur l'apologétique chrétienne d'alors, deux importantes conclusions. La première, c'est la large part qui est faite à l'agennésie, à une époque où il fallait opposer l'unité du Dieu véritable aux puériles et interminables généalogies des divinités païennes. La seconde, une constante vigilance à proscrire de la nature divine jusqu'à l'ombre d'une dépendance originelle. Voir Fils, Génération.
III. Erreurs d'Aétius et d'Eunomius. — Au iv« siècle, deux sophistes anciens, Aétius et son disciple Eunomius, essayèrent d'exploiter au profit de leur hérésie, la vogue dont jouissait universellement le terme iyévvr,To; dans la' théologie chrétienne du temps. Leurs arguties, savamment réfutées par saint Basile et saint Grégoire de Nysse, Jn Eunom., P. G., t. xi.v.col. 259 sq., se résumaient dans le syllogisme suivant : Vous tenez l'agennésie pour un attribut divin, disaient-ils aux orthodoxes. Or la simplicité de Dieu exclut toute multiplicité d'attributs. Donc, l'agennésie est le seul attribut qui convienne à la nature divine, leseuLpar conséquent, qui lui soit essentiel. En d'autres termes, Dieu est essen tiellement incapable d'être engendre. Comment, avec cela, parler d'un Dieu engendré, d'un Fils de Dieu? Son nom seul lui refuse l'honneur d'une nature ouvertement hostile a l'idée même de génération. Autre conclusion tirée des mêmes principes. Puisque nous avons de l'agennésie un concept adéquat, noire connaissance naturelle de Hieu est très claire et très parfaite; elle équivaut à une connaissance compt vhensive. C'était tout simplement supprimer l'existence des myslèn ruiner dans sa base l'ordre surnaturel. La racine de ces spécieuses erreurs, on le verra plus loin, plongeait plus dans le terrain de la dialectique que dans celui de la théologie proprement dite. Voir col. 1324-1385, 17.~-i
IV. Est-elle attriiut PRIMAIRE? — Nous ne prouverons pas ici que l'aséité est une des principales perfections divines, Cette démonstration trouvera logiquement s.i place dans celle de l'existence de Dieu, lue seule el
même preuve, un commun support, l'axiome de caiisa-
lité, lad naturellement rentrer ces deux vérités dans une thèse unique. Il serait évidemment absurde d'admettre
une e.nise première el de la taire sortir, en même temps.
d'une cause supérieure: ce serait retirer d'une main ce ■lu " n aurait donné de l'autre. Nul doute, d'ailleurs, ne
s est jamais élevé, à ce sujet, dans les théodicées; ou n v |
i que li ' • d'attribut pri
ou d physique ■!'■ Dieu. Voir ATTRIBUTS DIV1HS.
Il' in K'< ■ // Mabire, P«-