II. ATHÉISME ET ERREURS CONNEXES. Histoire
I. Inde. II. Grèce et Rome. III. Temps modernes, mouvement cartésien. IV. Mouvement baconien. V. Mouvement voltairien. VI. Mouvement kantien en Allemagne. VII. Mouvement kantien et hégélien en France.
L'athéisme scientifique est né de la réaction première de l'esprit humain contre les grossières superstitions du paganisme. Il date du jour où, s'affranchissant des cosmogonies mythiques, l'homme a tenté, par le seul effort de sa raison appliquée aux sciences de la nature. de se faire un système sur le monde, sur lui-même, sur la cause première, sur son origine, sur sa fin. C'est chez les races indo-germaniques que s'est inaugurée cette rupture entre la philosophie et la religion. En général, les Orientaux n'ont jamais cherché, sur ces problèmes, une science d'information en dehors de leurs livres sacrés. Religion et philosophie reposaient, cède à côte, dans la même page traditionnelle. Ces peuples n'ont jamais pu connaître l'athéisme à ce point de vue doctrinal. I.'Inde est la seule partie de l'Orient où la critique moderne ait découvert des traces certaines d'un développement philosophique proprement dit et les premiers vestiges d'une négation de Dieu voilée dans les hrumes d'un vague panthéisme. C'est par l'Inde que doit s'ouvrir l'histoire de l'athéisme.
I. Inde. — Les derniers travaux des savants orientalistes Ward, Colebrooke, Windischmann, Lassen, Abel Rémusat et Eugène Burnoufont réduit au nombre de quatre les systèmes philosophiques les plus en vogue chez les Indiens. Ce sont : 1° le vêedantd'; '2° le siinhln/a; 3° le vcisrshikii ; \" le nyàya. Parmi ces systèmes, les deux derniers se perdent en questions de physique et de dialectique; les deux premiers seuls s'occupent du
principe des choses, et résolvent la question dans un
sen< panthéiste, mais avec des allures différentes. Tandis que le vêedantd resie essentiellement théologique et s'inspire dans les VédflS, le siinkln/a cherche a se il, gager de 1 orthodoxie, dans la mesure du possible, et à
prendre une direction plus philosophique. Ainsi, tout accordant sur l'unité absolue de l'existence, sur la
COnSUbstantialité de la nature et de Dieu, le premier, le vêedantd, tend ouvertement a absorber la nature .n
In, n el ■' se jeti r ans extrémités du mysticisme tle isme spiritualiste. 1-e second, i une
tendance contraire, abaoi ini la natur,; past-
théisme matérialiste, qui aboutit a )., te cation eipn-sse et hardie d'un dieu, ou im ara On ne saurait cependant s'autoriseï ratifier le jugement de Barthélémy Saint-Hilsire sur la presque totalité des races jauni l • - ;■• uples bouddhiques, dit-il, peinent être, sans aucune injustû comme des peuples athées. Ceci ne veut pas dm- qu'ils professent l'athéisme et qu'ils se font gloire de ■ incrédulité avec cette jactance dont on pourrait citer plus d'un exemple parmi nous; ceci veut dire seulement que ■ leuples n'ont pas | > 1 1 - élever, dans leurs méditations b< pins hautes, jusqu'à la notion de Dieu. ► Dans Qmtrefages, op. cil . p. 35t. Faire pass* r pour athées d,-s peuples qui mettent des dieux partout dans leun gendes, qui les redoutent et les adorent, qui ont fait de la prière une institution, qui admettent le dogn la vie future et celui de la rémunération, c'est outrepasser les droits de la déduction, c est mettre sur un même rang une conception imparfaite a. tion
formelle, choses très distinctes et très diverses. Les doctrines du vêedantd et du tdnkhya ne relèvent de l'histoire de l'athéisme dans l'humanité qu'à titre de premiers types d'un système mondial, avec tendance logique à supprimer une cause distincte de l'univers et - Heure à lui.
II. Grèce et Rome. — Avec le génie grec, l'esprit humain trace les conceptions fondamentales par lesquelles peut s'expliquer l'origine des choses. Les prodiges «le science, de talent, de recherches et d'efforts dé] depuis, à cette cause, dans un cycle de vingt-cinq si n'ont pu lui faire franchir ce premier horizon. Ce l'ait si remarquable, dans les annales du savoir, peut ôt i-e contrôlé dés la première des trois randes époques qui se partagent les brillantes évolutions de la philosophie hellénique.
/. pèhioiiE AirTËSOCBATIQVB. — Dans son premier essai vers la cause de l'univers, la ] gage dans trois directions différentes où l'on saisit déjà les grandes lignes des solutions mode:
L'école ionienne, absorbée à ses débuts par l'étude des phénomènes et de la nature extérieure, se d peu à peu de cette physique, s'imprègne fortement d'un panthéisme naturaliste avec Heraclite et commence Empédocle et Leucippe à évoluer vers le matérialisme de Démocrite. L'athéisme est déjà en possession de sa formule ; éternité de la matière, unité matérielle qui elle-même SS raison d'être; deux principes coétern, |s, atomes et \ ide ; mouvement et combinaisons a l'infini de tons les mouvements possibles; monde soumis I des lois mathématiques inflexibles et sein- dans l'étau de la nécessité. Démocrite semble avoir eu conscience de l'antagonisme de son système cosmique avec la religion >t la divinité. On admet généralement qu'il nia les dieux populaires el ne se tint pas seulement i leur ég.ird,
cou le pense Cicéron. />«• natura deorvm, I. I. c. XI m,
dans une simple mobilité- d'opinion^. Si cette école alomiste et matérialiste présente, ta et l.i. dans ses écrits, quelques traits religieux, c'est inconséquence ou mode d'exposition, ou bien encore affaire de foi personnelle et non de conviction philosophique, car elle est tout entière foncièrement athée.
L'école d'Élée, avec Kénophane, commence eus combattre le polythéisme el à lui opposer l'unité d'un Dieu s.uis commencement ; mais en urgeant cette unité,
elle tombe dans le panthéisme idéaliste, l'armeiiide. -on oracle, part du concept d'être, montre que 1 être seul existe, qu'en d< hors de l'être, il n'y a rien, que tout se réduit a une , BSence unique, éternelle, immuable. I ne peut commencer o\i cesser d'être; il est dans un présent un et indivisible; la pensée elle-même n'est pas dis-
ATHÉISME ET ERREURS CONNEXES. HISTOIRE
tincte de l'être. Mais cet être unique, Parménide le conçoit étendu dans l'espace ; c'est un concept d'être physique et non métaphysique. En tout cas, sa théorie est bien un panthéisme indécis à tendance mystique.
La raison humaine, égarée dans des excès d'empirisme ou d'abstraction, ne retrouva sa voie que le jour où Anaxagore de Clazomènes vint lui dire qu'il y avait, dans la nature, une intelligence qui est la cause de l'arrangement et de l'ordre de l'univers. Ce jour-là, dit Aristote, cet homme parut avoir seul conservé sa raison au milieu de la folie et de l'ivresse de ses devanciers. Un nouveau facteur entrait en équation et devait, en se perfectionnant, donner le jour à la théodicée spiritualiste : c'était la théorie du voû;. Anaxagore y fut amené de la manière suivante : Ne trouvant pas le moyen d'expliquer par la matière, comme telle, le mouvement en général, et, à plus forte raison, le mouvement ordonné qui a produit une œuvre aussi belle; d'autre part, ne voulant pas recourir à une nécessité inexpliquée, comme le hasard, il admit l'existence d'un être incorporel, d'une forme organisatrice distincte de l'univers, d'une cause transcendante. Anaxagore dépasse le réalisme de ses prédécesseurs, sans tirer toutes les conséquences du concept d'une cause intelligente distincte de ses effets. Par exemple, il ne s'est pas posé, d'une manière réfléchie, la question de la personnalité; il a encore, ici et là, des conceptions semi-matérialistes. Mais le grand pas est fait ; la philosophie possède la donnée qui, en passant par les génies de Socrate, de Platon et d'Aristote, et, plus tard, par les docteurs chrétiens, donnera au problème des origines sa pleine lumière. Ainsi trois noms, trois principes résument les premières recherches sur la cause du monde : Démocrite, Parménide, Anaxagore ; l'éternité de la matière, l'unité abstraite, la causalité intelligente. On ne, passera pas ces limites à l'avenir, on devra forcément, dans ces questions, se placer dans l'un ou l'autre de ces moules systématiques.
La période antésocratique s'achève avec les sophistes. Bien qu'on fasse sortir de leurs écoles les premiers athées avérés, poursuivis comme tels parleurs contemporains, on ne saurait assigner à leur athéisme une base philosophique proprement dite : il était sans doute plutôt verbal et pratique. Leur principe était d'ailleurs de rejeter indistinctement toute méthode et toute idée de Système théorique. S'ils ont attaqué les cultes et les croyances religieuses, c'est parce qu'ils les rangeaient parmi les préjugés et les affirmations arbitraires. Protagoras, leur chef, fut accusé d'athéisme à cause de ses ouvrages sur les dieux et fut obligé de quitter Athènes. Cicéron n'en fait cependant qu'un sceptique doutant s'il \ nui .les dieux, ou non. De natura deorum, 1. 1, c. xi.ii. Diagoras de Mélos, au contraire, esl regardé comme le premier qui ait reçu le nom d'athée. Un entêtement d'auteur, une tendresse excessive pour une production de sun esprit l'entraîna dans l'impiété'. Il avail appelé' en justice un poète qui lui avait volé une pièce de vers. Celui ci jura qu il ne lui avait rien dérobé, et peu de temps après, publia sous son propre nom cel ouvrage, qui lui acquit une grande réputation. Diagoras conclut de tout cela qu'il n'y avail pointde providence, point de dieux, et lit des livres pour le prouver. Tout porte à croire que ses arguments étaient surtout d'ordre pratique el portaient sur îles laits analogues à celui que nous venons de raconter.
//. période socratiqub. — A côté de ces grandes
écoles, sorties du mouvement socratique, où le concept
du vous va en se développant, il est étrange de voir se
r des systèmes plus ou moins hostiles à l'idée de
Dieu
L'école cynique, mélange incohérenl de doctrine socratique, éléatique, tourne à une libre pensée, en dm
tière religieuse, qui s'approche de l'athéisme for I
dans lequel s'établit, sans aucune honte, Véculc <;//v-
naïque, non plus au nom d'une physique matérialiste, mais d'une morale sensuelle des plus grossières et des plus révoltantes.
On nomme, dans cette dernière catégorie de joyeux viveurs, les deux fameux athées, Théodore et Ephémère. Cicéron, De natura deorum, 1. I, c. xlii. Il est souvent fait mention de leur incrédulité et de leur polémique contre les dieux. Sans doute, Théodore ne faisait porter immédiatement ses négations que sur les dieux populaires, mais il n'y ajoutait pas la préoccupation de distinguer ces faux dieux du véritable. A l'école socratique se rattache encore, par Aristote, l'athéisme de Straton de Lampsaque, disciple égaré de la secte péripatéticienne, qui place dans la matière une force organisatrice, mais sans intelligence, une vie intérieure sans conscience ni sentiment, qui devait donner à tous les êtres leurs forces et leurs facultés. Cette force aveugle recevait de lui le nom de Nature, et la Nature remplaçait, à ses yeux, la puissance divine. Cicéron, De natura deorum, 1. I,
c. XIII.
///. PÉRIODE POST-SOCRATIQUE EN GRÈCE. — Elle débute par l'école d'Épicure. « Ce philosophe, dit Lucrèce, son fidèle interprète, est le premier des humains qui ait eu le courage de s'élever contre les préjugés qui aveuglaient l'univers, et de secouer le joug de la religion, qui, jusqu'à lui, avait tenu tous les hommes asservis sous son empire, et cela sans être arrèlé ni par le respect pour les dieux, ni par la crainte du tonnerre, ni par aucun autre motif. » Un tel éloge fait déjà pressentir l'orientation des idées théologiques d'Epicure. Comme toutes les autres spéculations de ce philosophe, elle a subi l'inlluence directrice de son système de morale. Diogène Laêrce, Vie des philosophes, 1. X, n. 85, 131, 13IÎ. L'éthique épicurienne, on le sait, vise à rendre heureuse la vie humaine en la délivrant des douleurs de l'âme. Or, de toutes ces douleurs morales, la plus redoutable est la crainte des dieux qui, maîtres des éléments, peuvent à chaque instant, dans un mouvement d'humeur capricieuse, enlever à l'homme la fortune, la santé', et, en tout cas, le calme parfait, cette sérénité confiante qui fait le plaisir du sage. De là, chez Épicure, cette préoccupation de détourner la croyance à la providence et à l'immortalité de l'âme. Il admet bien des dieux, mais il leur enlève toute action possible sur le monde et sur nos destinées. Leur fonction réelle, disaient les anciens, ('tait de protéger le philosophe contre la haine de la multitude. Pour ravir aux dieux leur activité et les ensevelir dans une éternelle indolence, il fallait à tout prix construire une cosmogonie dans laquelle on put se passer de leur concours. Le naturalisme de Démocrite était là pour combler cette lacune, « pour arroser les petits jardins d'Epicure, » écrit spirituellement Cicéron, op. cit., 1. 1, c. xi.ni. Seulement Épicure en retranche l'inexorable nécessité pour enlever tout prétexte à la crainte. Il imagina ce clinamen insensible, ces déclinaisons menteuses, commentitias declinationes, comme les appelle Cicéron, par lesquelles dans un temps indéterminé, l'atome s'écarte lui-même de la parallèle, d'une manière imperceptible, et peut ainsi s'avancer vers d'autres atomes, les rencontrer, rebondir pour en choquer de nouveaux qui ont aussi décliné, et former avec eux l'univers. Réduite à si peu de chose, la déclinaison paraissait quantité négligeable, une sorte d'infinitésimal dont il n'y avait pas à se soucier. Epicure déclare lui-même qu'il a plus à cœur de rendre L'homme heureux que de le tenir au courant des minuties de la science. AristOte, PhyStC., IV, 8; Lucrèce,
De natura rerwni, n, '2"2l-'2il2; Cicéron, /'c fato, xi, x\. De natura deorum, I. I, c xi.m; Ravaisson, Essai sur la métaphys. d'Aristote, Paris, 1846, t. ti, p. iH. I.es stoïciens, avec Zenon, rétablissent la croyance à
la l'in. îdence el :i un ordre éternel établi dans le monde: plu de place pour le hasard; les dogmes du Portique
ATHÉISME ET ERREURS CONNEXES. HISTOIRE
sont le contre-pied dei dogmes épicuriens. On s'attend ;i regagner les liauteurs du spiritualisme de Platon el d'Aristote, en les entendanl parler de providence, mail on se trouve surpris, en parcourant leur physique, ou mieux leur physiologie, de les voir retourner à Heraclite <>t à son panthéisme naturaliste, à ce feu artiste dont dépend, suivanl eux, la genèse du inonde. La nature leurappai s un organisme immense donl chaque
être est un mbre vivant. Toutes les âmes, toutes les
forces sortent ri une .'mie universelle, d'un esprit rie feu répandu partout el fécond, centre de tous les mouvements «lu monde, forge rie toutes les intelligences. En dépil rie ses apparences et rie ses aspirations spiritualités, la physique stoïcienne est strictement panthéiste et plus voisine rie l'athéisme qu'on ne le croirait rie prime abord. La providence enfermée dans la nature ne saurait la soustraire à ce reproche.
La philosophie grecque devait Unir, avec les Alexandrins, par où elle avait commencé, par le panthéisme, mais par un panthéisme raffiné, spiritualisé, caché dans les nuages dorés du mysticisme, laissant loin derrière lui celui des philosophes anciens. Ici encore, on part de l'unité, mais on ne s'y enferme pas comme les éléates. Au sein rie celle unité, il y a un principe de diversité, une loi d'émanation qui la fait épanouir en trinité. Le monde n'est que l'unité multipliée; il en est l'image et le produit; tout se replie vers l'unité' qui, seule, est vraiment réelle, pure, immobile, et tend à tout absorber dans son sein. Une fois de plus, on ne voit sur l'écran qu'un panthéisme spiritualiste porté', il est vrai. à sa plus haute puissance, mais toujours éloigné de l'affirmation d'un Dieu réel, vivant et distinct du monde.
IV. no.ME. — Les Romains n'ont rien innové en philosophie. Leur génie politique et militaire, leur respect pour la tradition, pour la sagesse des ancêtres, les rendaient peu propices aux pures spéculations de la pensée. La philosophie grecque ne pénètre chez eux qu'au IIe siècle avant l'ère chrétienne, et elle n'y trouve de faveur que pour les théories de la nouvelle Académie, du Portique ou d'Épicûre. Lucrèce a poétisé le culte de la matière et du plaisir. Cicéron a donné ses préférences à la nouvelle Académie. Varron, Sénèque, Épictète et Marc-Aurèle ont cultivé et mis en honneur cette morale stoïcienne si sympathique aux vertus nationales. L'histoire de l'athéisme n'a rien à signaler dans une génération de philosophes qui, de parti pris, ont écarté, dans leurs emprunts aux théories grecques, tout ce qui concerne le coté physique et cosmologique de ces doctrines, pour s'occuper uniquement de morale ou rie rhétorique. Rome resta fidèle à son polythéisme. Ce sera l'éternel honneur de la révélation chrétienne d'être venue s'interposer entre l'athéisme et le polythéisme pour faire briller au ciel de la conscience religieuse des peuples et des philosophes l'idée de son Dieu unique, personnel, créateur et providence de l'univers. L'éclat de cette lumière refoula pour longtemps dans les ténèbres les systèmes qui servaient d'appui à la superstition ou à l'incrédulité. De la sorte, on traverse pies de seize siècles sans rencontrer une négation de Dieu organisée, liée à une genèse scientifique du monde ou à un nouveau système rie morale.