‹ Dictionnaire de théologie catholique (volume 5)Chapitre 17 sur 741 · XV. XVI, XYIJ · texte numérisé non relu

XV. XVI, XYIJ

Après ces diverses conséquences de principes déjà posés, vient un traité important, divisé en trois livres : De charilate, jiistilia et justi/icatione. Le premier li\Te est comme une introduction aux deux autres, la connaissance de la charité étant nécessaire pour comprendre la justification; car la justice n'est autre chose que la charité, ou du moins, il y a entre les deux une liaison si étroite que l'une est inséparable de l'autre. Par charité, Baius entend, non le Saint-Esprit, mais l'acte même de la volonté aimant Dieu et le prochain: ipieaninii motus, quo Deiini diligimus et proxhniim, qui accidem est et qualitas. L'acte suppose-t-il en nous un principe distinct, appelé communément charité /ia6it»e!(e? Question secondaire, dont Baius se désintéresse, c. i-il, sur laquelle il laisse même planer un certain doute. C. vu. Tout acte de charité a nécessairement pour principe le Saint-Esprit ; il faut absolument rejeter la distinction philosophique d'un double amour de Dieu, dont l'un aurait pour objet Dieu béalificateur et serait l'œuvre du Saint-Esprit, tandis que l'autre aurait pour objet Dieu créateur et serait le fruit du libre arbitre. Bien plus, l'étude attentive de saint Augustin mène à cette conclusion : « Tout amour de la créature raisonnable est ou cette cupidité vicieuse par laquelle on aime le monde et que saint Jean réprouve, ou cette louable charité par laquelle on aime Dieu et qui nous vient uniquement de lui et par la médiation de Jésus-Christ. »C. iil-vi. Principe essentiel dans la doctrine de Baius ; par là s'explique pourquoi, en dehors de la charité, ce théologien ne reconnaît ni véritable obéissance à la loi, ni bonnes œuvres, ni moralité quelconque. Mais la charité a des degrés ; elle a ses commencements, qui sont les premiers désirs du bien, elle a ses progrès et sa perfection. Elle peut, dans les catéchumènes et les pénitents, précéder la rémission des péchés. C. vii-ix.

La justice parfaite se trouve dans l'accomplissement intégral de la loi ou de la charité ; Jésus-Christ seul l'a possédée ici-bas dans toute sa plénitude. Pour nous, la justice a deux parties : la rémission des péchés, qui s'obtient par les sacrements, et la nouveauté de vie, qui consiste dans la pratique des vertus ou l'obéissance intérieure et extérieure à la loi. De juslUia, c. l-ili. Cette dernière seule est proprement la justice; cependant, comme la rémission des péchés produit en partie le même effet devant Dieu, la sainte Écriture la comprend aussi sous le nom de celte \erlu. Aussi, bien que les catéchumènes et les pénitents puissent surpasser beaucoup d'enfants adoptifs par la justice des œuvres, on ne peut pas les dire justes, tant qu'ils n'ont pas reçu la rémission des péchés dans les sacrements de baptême ou de pénitence. C. iv-vii. Baius réfute longuement l'erreur des prolestants, qui font consister la justice dans la seule rémission des péchés. C. x.

La justification n'est pas autre chose qu'un continuel progrès dans la pratique des vertus et la rémission des péchés. De justi/tcalione, c. I. Dieu pourrait opérer l'œuvre de la conversion en un instant, mais il ne le fait ordinairement que pas à pas et par degrés. Il commence par frapper le cœur de la crainte de ses jugements et inspire ainsi au pécheur l'esprit de crainte servile, qui l'empêche de s'opposer aux vues providentielles avec autant de hardiesse qu'auparavant. Cet esprit de crainte est un don du Saint-Esprit ; il ne fait cependant pas partie de la justice, et sans la charité il conduit au désespoir

et à la damnation. La foi, jointe à un commencement de charité, est le vTai principe de la justice. C. ii-iv.

A ces vues sur la charité, la justice et la justification se rattachent diverses applications de détail, relatives au mérite des bonnes œuvres et à l'effet des sacrements oU des indulgences; nous les retrouverons parmi les propositions condamnées par Pie V. Ce qui précède suffit pour faire connaître, dans son ensemble, la doctrine de Baius. S'il n'a été rien dit de la prédestination, c'est que le point n'a pas été traité par ce théologien ; plus tard nous le verrons prendre parti dans la controverse entre Lessius et l'université de Louvain.

4" Genèse de la doctrine de Baius. — Quelle fut, pour notre théologien, l'idée-mére? Suivant les uns, par exemple, Tournely et Kilber, ce serait le principe, énoncé dans le livre De charitate, que tout amour de la créature raisonnable se partage entre la cupidité vicieuse et la charité méritoire. Que le principe soit capital dans la doctrine baianiste, c'est un fait ; mais il n'en est pas le fondement premier. Une question antérieure se pose : d'où vient que pour Baius il n'y a de vraie moralité que dans la charité méritoire, et méritoire de la vie éternelle'? D'autres, plus récents, ont vu à la base du système un faux dualisme et un faux mysticisme : le théologien de Louvain aurait mis d'un côté le corps et l'âme, mais l'âme principe de vie purement végétative et animale, sans volonté ni moralité; de l'autre, l'Esprit-Saint, vie de l'âme elle-même et principe de l'activité morale et religieuse de l'homme. Celui-ci, pour être complet, devait donc posséder l'Esprit et les dons de la justice primitive; ils appartenaient à son être, étaient de son essence, étaient une partie intégrante de sa nature. Kuhn, au mot Bay {Michel de), dans le Dictionnaire encijclopédique de la théologie catholique, par Wetzer et Welte, trad. Goschler, Paris, 1858. t. Ii, p. 425; F. X. Linsenmann, Michael Baius und die Gnmdlegimg des Jansenismus, in-8», Tubingue, 1867, p. 97 sq. .Mais cette interprétation dépasse incontestablement la pensée de Baius; il n'a pas considéré les dons primitifs comme appartenant à l'être même de l'homme, mais seulement comme des perfections exigées pour son état normal; le mot integritas naturx a, dans ses écrits, un tout autre sens que celui de jMrties intégrantes de la nature. De plus, il n'a pas réduit l'influence de l'âme sur le corps à la communication d'une vie purement végétative et animale ; car dans l'homme destitué du Saint-Esprit et de la justice originelle, il reconnaît une voloiilé raisonnable et même une réelle liberté dans l'oiili' i^': . -i']ii

lly a 11.1111 I ; I I 11- ce prétendu dualisme : pour

Baius, ni 1 !■ à l'égard du bien, ni la mo-

ralité n'uii! I m : jurc dans la nature; l'une et l'autre viennent du .Saint-Esprit, principe de la charité. .Mais ce n'est là qu'une conséquence d'une idée plus générale et foncière ; le vrai point de départ du théologien lovaniste se trouve dans sa conception optimiste de l'état normal de la créature raisonnable ; conception optimiste qui a pour pendant naturel, on l'a vu, sa conception pessimiste de l'état de nature tombée. En réalité, l'homme a été appelé dés le début à la « vie éternelle », à l'union parfaite avec Dieu et à la moralité d'ordre spécial qui seule est proportionnée à celte fin sublime ; Baius a vu là une destination non pas seulement de fait, mais de droit; à ses yeux, l'homme, comme créature raisonnable, avait une dignité native telle qu'il pouvait par le fait même prétendre à tout ce qui rentrait dans sa vocation effective. De là son obstination à n'admettre que la notion historique et théologique de la nature humaine, et à nier le caractère surnaturel des dons primitifs ; de là, dans son système, l'aptitude exclusive de la charité théologale à nous procurer la vie morale ou l'union avec Dieu.

Si maintenant nous faisons abstraction de ce qui peut

BAIUS

être considéré comme l'idée-maîtresse de Baius, pour envisager sa doctrine d'un point de vue purement historique, la solution nous est fournie par ce que nous savons déjà de sa méthode et de l'exclusivisme avec lequel il l'appliqua. C'est en lisant et en interprétant par luimême les écrits de saint Augustin que le docteur lovaniste s'est formé l'ensemble de ses idées; habituellement il se sert, pour les exprimer, des propres expressions de l'évêque d'Hippono. Ext. rit-urement le système se présente donc comme augustinien. Toute la question était de savoir si le disciple avait compris et bien rendu le maître ; s'il n'avait pas interprrté en dehors de leur base historique des formules susceptibles de plusieurs sens, par exemple, cette expression de jusiitia naluralis appliquée par saint Augustin et les anciens Pères aux dons de la nature innocente.

Question d'autant plus grave que sur des points de grande importa'nce, Baius était arrivé à des conclusions inconciliables avec la doctrine du concile de Trente, et que, sur d'autres points, il laissait dans l'ombre, pour ne rien dire de plus, ce que les Pères de ce concile avaient au contraire mis en relief: telle, par exemple. dans le traité de la justification, l'existence de la grâce habituelle, considérée comme principe intérieur de rénovation spirituelle et réalité distincte du Saint-Esprit et de nos propres actes. Notion difficile à retrouver dans Baius, qui sarrèle à l'acte de charité, et laisse non seulement à l'arrière-plan, mais même en question, la charité habituelle entendue d'un habiltis ou principe permanent.

Circonstance aggravante. sur plusieurs de ces points le théologien .Tupiistinion «retrouvai! en ooninct avec Luther et Calvin, nn ,lii immui- ~, i :iii|iii'. h lit beaucoup de leurs pct'^ili- lïi- ^.(11^ iImiii, il .-i -Mnvtnt m désaccord formel jm;- rii\, il hi.uiilirnl |.\i<tfnrT ilii libre arbitre et des mérites, étalilit longuement que la justice ne consiste pas dans la seule rémission des péchés, et défend l'eucharistie et les autres sacrements de l'Église catholique. Mais il n'en est plus de même, quand il nie le caractère surnaturel de l'état primitif, quand il place l'essence du péché originel dans la concupiscence et voit dans les mouvements indélibérés de la chair de vraies désobéissances à la loi, quand il soutient que l'homme tombé n'a plus de puissance pour le bien dans l'ordre moral et ne peut que pécher.

Nous retrouverons plus tard d'autres points de contact entre Baius et les novateurs, mais ce qui précède suffit pour expliquer que les théologiens traditionnels ne pouvaient rester indifférents en face des doctrines baianistes et que tôt ou tard le magistère ecclésiastique devrait nécessairement intervenir.

III. Première condamnation de Baus par saint Pie V. — Après la publication des écrits de Baius, le feu mal éteint se ralluma plus vivement; un grand nombre de propositions furent relevées et attaquées. Josse de Ravestein, appelé aussi Tiletanus, celui-là même qui avait été député au concile de Trente avec Ruard Tapper, écrivit à ce sujet à fray Lorenço de Villavicencio, de l'ordre des ermites de saint Augustin. Dans cette lettre, partie de Louvain à la date du 20 novembre 1564, il signale particul ment du mériti\

idée d'une démarche aliuliquc. Fray Lorenço répondit 1 libre, il écrivit de Bruxelles au ncer le livre de Baius etdemanuniversités d'Alcala et de Salai-espondance de Philijipe II suites ajfalres des Pays-Bas, Bruxelles, 1851, t. ii, p. xx. On sait par deux lettres postérieures, l'une du cardinal de Granvelle, l'autre de Morillon, et par une allusion de Baius dans sa lettre au cardinal Simonetta, qu'il y eut réellement censure; mais on n'a point de détails sur

ine relative au fondeprimitif et à la concu-

piscence; en li'iiii auprès de ^n "Mnp à cet .-i]'] ' ' ■:."> roi d'K^i' 1- ! I H der qu il lui ri, i.-i , manque. Gacliaid.

les propositions atteintes ni sur la nature du jugement. Il semble cependant que, dans son Augustiniamim syslenia, diss. II, c. I, Berti nous ait conservé une partie de la censure des deux universités; elle a rapport aux dons de la première création et aux mérites dans l'état d'innocence. Opus de theologicis doctrinis, in-4<>, Bassano, 1792, t. viii, p. 377.

Ravestein crut aussi le moment venu d'attirer l'attention du saint-siège, sur les nouvelles doctrines; il fit porter à Rome par le P. Godefroy, cordelier de Liège, un certain nombre de propositions. Pie IV étant mort en 1565, et saint Pie Y lui ayant succédé, le 7 janvier 1566, de nouvelles propositions furent dénoncées, en même temps que le roi d'Espagne insistait auprès du pape pour obtenir un jugement décisif. La cause fut instruite, et le 1"' octobre 1567, saint Pie V signa la bulle Ex omnibus af/!ictionibus,oii se trouvaient proscrites soixante-seize ou, suivant la division actuelle, soixante-dix-neuf propositions, « comme hérétiques, erronées, suspectes, téméraires, scandaleuses et offensives des oreilles pies, le tout respectivement. » Pour comprendre avec quelle modération on procéda en toute celte alTaire, il suffit de lire la lettre écrite, le 13 novembre de la même année, par le cardinal de Granvelle qui sii trouvait alors à Rome ; elle explique et justifie ce jugement porté sur l'acte de saint Pie V par dom Thuillier, dans une histoire, en partie inédite, de la constitution Unigenitus : « Bulle respectable par la sainteté de son auteur, par la grande réputation de l'école dans laquelle il avait été élevé et par les matières qu'elle renferme. Elle l'était encore plus, s'il était possible, par la sagesse, la prudence et la bonté qui l'avaient dictée. Baius n'était point nommé; s'il y est désigné, il l'est, comme étant d'une probité et d'une capacité reconnue. Ses ouvrages n'étaient point cités; les propositions n'étaient condamnées que respectivement, et celte condamnation était adoucie par les traits les plus marqués. Elle ne fut point imprimée, quoique ce fût l'usage ordinaire. »

Les propositions condamnées dans cette bulle feront l'objet d'une étude spéciale. Quelques remarques seulement sont nécessaires dès maintenant, pour bien saisir le développemelit historique de la controverse. La principale a trait à la fameuse clause qui suit les propositions et précède leur qualification : Quas qtiidem sententias stricto corani nobis examine ponderatas quanqiiam nonmtUx aliquo pacto sustiiieri possent in rigore et proprio verbofum sensu ab assertoribus intenta hscreticas eryoneas suspectas temerarias scandalosas et in pias aures offensionem immittentes respective... damnartius... Ainsi lit-on dans la copie de la bulle qui fut envoyée plus tard à Louvain. Voir Les Hexaples ou les six colonnes sur la constitution Unigenitus, Amsterdam, 1721, t. Il, p. 891, Écrite sans ponctuation, suivant l'usage de la chancellerie apostolique, cette phrase donnera lieu à la fameuse controverse sur la virgule ou comma pianunt. Coupée en effet, après ces mots : sustineri possent, ou après ces autres mots : sensu ab asserloribus intento, la phrase prend un sens tout à fait différent :

2' Virgule après le mot :

inlento.

Toutes ces propositions, nous les condamnons comme hérétiques, erronées, etc., bien que Mii'liiics-unes puissent d'une

1 liiiiie façon se soutenir à la 1 i-iu.ur des termes et dans le -,LU» ]jiopre des mots tel que l'ont eu en vue ceux qui les ont avancées.

Les mots in sensu ab assertoribus intento montrent que les propositions censurées ne sont point attribuées à un seul auteur. C'est ce que confirme le préambule où

!• Virgule après les mots :

suslincri possent.

Toutes ces propositions, nous les condamnons prises à In

saint Pie V exprime la douleur dont il a été saisi « en voyant plusieurs personnes d'une probité et d'une capacité d'ailleurs reconnues, répandre de vive voix ou par éci-it diverses opinions très dangereuses et très scandaleuses ».

Enfin la date de la bulle suggère à dom Thuillier une réllexion que je crois utile de lui emprunter : « Tel est, dit-il, le système condamné, ce qui est bien digne de remarque, vingt et un ans avant que le jésuite Louis Molina rendit public son livre de la Concorde où il établit le système qu'on appelle moliniste, système que lui-même donnait comme nouveau; vingt ans avant que Lessius, autre jésuite, eût été censuré par les universités de Louvain et de Douai; dix-neuf ans avant que Jansénius vint au monde, et soixante-treize ans avant que \ Augusliniis de ce prélat sortit de dessous la presse, ouvrage qui n'est, à proprement parler, qu'un commentaire de ceux de Baius. La conséquence qui sort naturellement de ces différents calculs et qui sautera aux yeux de tout homme équitable, c'est que l'on ne peut dire, sans choquer également le bon sens et la vérité, que lorsque le pape et les évêques ont condamné la doctrine de liaius et de Jansénius, ils ne l'ont fait que pour appuyer les opinions de Molina et par la sollicitation de ses partisans. Ce ridicule paradoxe a cependant été débité et l'est encore tous les jours par les défenseurs de lansénius. » Cette réllexion d'un auteur du xviii» siècle a-t-elle perdu tout son à propos ■?Qu"on lise, sur la question du baianisme, les récentes histoires du dogme faites par des auteurs protestants.

IV. Apologies de Bars. — Le cardinal de Granvelle, archevêque de Malines, avait été chargé par le pape saint Pie V de faire exécuter la bulle ; il transmit ses pouvoirs à son vicaire général, Maximilien Morillon, prévi'.t di' légliso collégiale d'Aire en Artois et depuis évéqui' lie Tournai. Le 13 novembre 1567, il lui adressa deux Ictlrcs; dans l'une, destinée à passer sous les yeux de liaius, il résumait toute la suite de l'affaire et racontait ce qui s'était fait à Rome, en insistant surtout sur les preuves de bienveillance données par le souverain pontife aux théologiens atteints par la censure ; 'in 'iiiii. 1. iii,.. il recommandait lui-même à son : I 11 les plus grands ménagements à l'é-

t I ! il I ni, depuis la mort de Hessels, survenue in n ,. nJ I. I.Miti, restait seul en cause : « Que l'on y procède, écrivait-il en propres termes, avec charité chrétienne pour rhabiller doucement la faute qu'il y a. » Morillon se conforma de tout point aux instructions du cardinal. Le 2!l il.i . ml,!,-, il réunit à Louvain les docteurs qui conipi.^. m iii ].(,.(,■ faculté, c'est-à-dire le chancelier de liinr.i-ii. i I- huit professeurs de théologie, et leur dciinia 1. 1 inn il.' la bulle Ex omnibus afflictionibus. Tous protestèrent de leur soumission à lacté pontifical, et la séance se termina par un acte signé des docteurs, y compris Baius, où ils attestaient que le vicaire général de Malines leur avait notifié la bulle. Peu après, Morillon obtint le même résultat auprès des cordeliers;dans un chapitre, réuni à Nivelle par un nouveau provincial, les gardiens et les députés des différentes maisons abjurèrent les doctrines de Baius.

Le calme ne revint pas complètement. Sur la demande des docteurs de Louvain, le vicaire général de Malines leur avait accordé un extrait des propositions censurées, mais en leur recommandant de n'en rien laisser transpirer au dehors. Pour diverses raisons, le secret fut mal gardé; grand sujet de chagrin pour Baius qui, dans une nouvelle entrevue avec le prévôt Morillon, au mois de mai suivant, donna libre cours à ses plaintes : on l'avait condamné sans lavoir entendu; on avait mal extrait les .iillcies, on lui en imputait qui n'('laiont pas les siens; on .ivhII d('cidi' des points <|ui ne devaient pas être tranch.^, au moins si légèrement, puisqu'ils étaient aupa-

ravant controverses ; on ne tenait pas compte de la doctrine de saint Augustin et de saint Prosper. Sans entrer dans une discussion de fond, le grand-vicaire ramena peu à peu le docteur ulcéré aux sentiments de filiale obéissance qu'il avait toujours professés à l'égard du souverain pontife; mais il n'osa pas parler, comme il comptait le faire, de rétractation formelle, et il partit sans être pleinement rassuré sur l'avenir.

En elfet, le 8 janvier 1569, Baius adressa au pape une apologie dont le titre seul indique suffisamment son état d'esprit : Senteutise per sanctissiiutim Dominum ni>sti'um Pium V, Roma:, calendis octobris anni 1507, damnatx : adjecta explicatione, (uni eantni, qux non tanluin verbis, sed etiam in alio sensu expressse sunt, quani in iis libeUis habentur, ex quibus significantur excerptiv : tuin qux ad aliuni sensum torquenlur quam habentlibelli;lum eliam quœ forte cuipiam nonininierito videanlur non satis fuisse discussse. Dans cet écrit, le docteur de Louvain reconnaissait comme siennes un certain nombre de propositions, une trentaine environ, mais en prétendant qu'elles contenaient la pure doctrine de l'Écriture, des saints Pères, et surtout de saint Augustin. Une lettre accompagnait l'apologie ; elle est assez caractéristique pour mériter d'être rapportée : « Il y a déjà un an, disait-il, qu'on nous a intimé un décret de Votre Sainteté en date du premier jour d'octobre de l'an 1567, et muni du sceau de plomb. Ce décret proscrit soixante-seize propositions, et nous n'avons pu encore en obtenir une copie ni ici, ni à Rome : cependant les articles censurés sont déjà répandus dans tous les Pays-Bas. Xous craignons que l'honneur de Votre Sainteté n'en souffre, non seulement à cause des calomnies manifestes que cette censure contient, mais encore parce que le langage et les sentiments des saints Pères y paraissent flétris. Elle sera un sujet de scandale pour un grand nombre de docteurs de nos contrées que la nécessité de combattre les hérétiques a infiniment plus attachés aux expressions des saintes Lettres et des Pères, qu'à celle des scolastiques. Us se persuaderont peut-être qu'en faveur de ceux qui sont accoutumés à penser et à parler comme les seolastiques, on a proscrit des sentiments contenus dans les écrits des saints Pères. Ainsi nous avons jugé à propos d'envoyer à Votre Sainteté ces propositions, et de lui exposer le sujet de nos alarmes, soumettant le tout à votre jugement; afin que, les ayant mûrement pesés, vous prononciez si nous devons regarder la censure de ces propositions comme légitime et suffisamment réfiéchie, ou comme subreptice et arrachée par les importunités de ceux qui persécutent les gens de bien, plutôt qu'obtenue pour de justes raisons. »

Baius ne se contenta pas de cette apologie; il en composa une autre, beaucoup plus courte, mais conique dans le même esprit ; il y apostille toutes les propositions censurées et les proclaiVie ou supposées, ou mal compilées, ou injustement condamnées, puisqu'elles sont il. - -.linl- r,i - !.. 16 mars, il adressa ce nouvel éciii ni > Il Ji M il I - h- ^iin.iui'tta,dontilavait fait la conniii~-.uii i ! I ni 1 1 m- nii.- lettre, tenant lieu de préface, il ririihiiii -. - ml. c (ii lits, la méthode à laquelle il s'était attaché et les raisons qui l'avaient guidé. Quand ce second envoi' parvint à Rome, le destinataire venait de mourir; l'apologie et la lettre furent remises à Sa Sainteté en personne. Ces démarches de Baius avaient fait relever la tête à ses partisans. Morillon écrivait au cardinal de Granvelle, le 20 mars ; « Aucuns cordeliers se pourvantent que notre saint père le pape serait assez incliné de rétracter les censures données contre le livret de M« Michiel le Bay. » L'illusion ne fut pas de longue durée; car, le 13 mai, saint Pie V fit adresser au théologiendeLouvainun brefoù.aprèsavdir.li' j i I ir. mi. r jugement n'avait pas été rendu saii^ n i I Isl i 'in, il parlait du nouvel examen qu'il ,i\.ii' i ' i t . ii-

cluait :« Tout considéré avec maturih , n n^ i\ .n- in^/'

que si nous n'avions point encore donné notre décret sur cette affaire, il faudrait le donner, comme en effet nous le faisons de nouveau. Ainsi nous vous imposons, et à tous les autres défenseurs desdites pi-opositions, un silence perpétuel avec défense de les avancer ou de les soutenir. »

Le cardinal de Granvelle, qui était toujours à Rome, envoya le bref à son vicaire général pour qu'il le transmit à Baius ; il ajoutait que ce docteur devait abjurer les erreurs condamnées et recevoir l'absolution des censures encourues. Cette dernière exigence venait sans doute de ce que, malgré la proliibition portée, l'auteur des propositions avait continué, en partie du moins, à les soutenir. Morillon se rendait bien compte des difficultés qu'il rencontrerait ; il écrivait le i juin à son archevêque au sujet du prévenu : « Tuut le mal estque, comme jugent par delà les .savants de lui. qu'il n'est d'érudition fondée en scholastique ni de bon jugement, et il y a longtemps que je m'aperçois de ce dernier point. » La rencontre eut lieu le 20 du même mois, et la négociation fut. l'U itïel, difficile, surtout quand Morillon pari: Jim. iVir:ni .liiHi formelle, comme condition

préalalilc .i I iIin.iImI li. - inisures. Baius « se leva et

ditquil ur II- |N,in,iii 1,1111 . ^il n'avait copie de la bulle, pour être par icelle dit, que aucunes propositions seraient soutenables in rigore et pvoprio verborum sensu ». Le grand- vicaire n'entra point dans la discussion de ce moyen de défense ; il se content;! d'alléguer son mandat et de rappeler le théologien c:itholic|in' à l'obéissance due au saint-siège. Second('' par le cnv >l Sainte-Gudule, il réussit enfin à faire abjurer toiiti-, |. propositions contenues dans la bulle, suivant le décret, censure et intention de Sa Sainteté. L'acte de cette soumission fut dressé et envoyé à Rome, mais sans porter la signature de Baius, Morillon n'ayant pas osé l'exiger de ce docteur dans l'état de trouble où il le voyait. Quelques mois plus tard, le P. Julien du Chesne, provincial des cordeliers, prit des mesures énergiques pour bannir définitivement de «on ordre les nouveautés. Par un décret, reniln j \i\. Il" \r I -r |,i, nibre, il enjoignit

aux gardiens .1,,— inMn Inu - r .muaut.'S, de lire

les proposition- .1 l.- (.n-mr- ,l,,iit elles étaient flétries, de les faire abjm.i .i linilc ioix par chaque religieux, et d'obliger ceux-ei ,, |.i -nu ih -■ que dans l'espace de vingt-quatre heures IN Inr. i.iii ni tuus les écrits de Baius qu'ils auraient chez eu\ ou ailleurs et qu'ils ne diraient désormais rien en faveur des articles censurés ou de ceux qui les avaient avancés. Mesures qui furent suivies d'un heureux succès.

A Louvain, la paix n'était pas définitive. Josse de Ravestein mourut le 7 février 1570; Baius devint doyen de la faculté, n'ayant plus guère pour collègues que d'anciens élèves. Mais il avait aussi des adversaires qui ne se faisaient pas faute de l'attaquer, soit dans leurs prédications de carême, comme le P. Godefroy de Liège, soit dans lei4rs thèses de classe, comme Cunerus Pétri. Ce fut ce dernier docteur qui, fait évêque de Leeuwarden, dans la Frise, publia l'année suivante (1571) un commentaire sur les propositions condamnées, pour montrer que toutes avaient été légitimement censurées. Bellarmin avait aussi commencé à réfuter la doctrine de Baius, mais avec beaucoup de ménagements. Devenu, après la fin de ses études et son ordination en 1570, professeur de théologie au collège des jésuites à Louvain, le grand controversiste profitait des occasions qui se présentaient dans son cours, où il expliquait la Somme de saint Thomas, pour signaler et relever l'erreur ; tout en suivant Baius sur son propre terrain, la doctrine des Pères et de saint Augustin en particulier, il ne le nommait jamais et ne le mettait pas directement en cause. Ces détails sont donnés par un manuscrit conservé à la Bibliothèque royale de Bruxelles, sous la cote 3309 et intitulé Disquisitio histovica de cerliludine et staUli-

tate censurse apostolicse trium summorum Pontificum PU V, Gregorii XIII et TJrbani VIII, adversus assertiones theologicas Micliaelis Bay ; ils sont pleinement confirmés par l'autobiographie de Bellarmin, publiée par DoUinger, Die Selbstbiographie des Cardinals Bellarmins, in-8», Bonn, 1887, p. 33. Ils réduisent à leur juste valeur certains récits fantaisistes, empruntés à Melchior Leydecker par dom Gerberon et copiés ensuite par d'autres auteurs, protestants ou même catholiques.

Baius s'était soumis extérieurement, mais son cœur restait ulcéré et son esprit prévenu. Il y avait en lui lutte intime et douloureuse entre le respect pour l'autorité du saint-siège, dont il désirait ne pas se départir, et l'attachement à ses propres idées qui, dans son jugement, s'identifiaient avec la véritable doctrine de saint Augustin. De là, des incertitudes et des variations qui donnaient prise aux défiances et à de nouvelles accusations. Dans les premiers mois de 1570, les évêques d'Ypres, de Bois-le-Duc et de Gand l'engagèrent à s'expliquer publiquement. Il le fit en deux séances, les 17 et 19 avril, et voici romment il débuta : « Je vais vous déclarer ce i|ii" I u |ii-']ii ici tenu caché. 'Vous savez que, depuis c'iivii'ii ili ii\ Jiis, il est venu de Rome une bulle qui coiiil^ihiiM- un c.ilain nombre d'articles, dont quelques-uns sont faux et justement censurés, d'autres mal entendus ou mal extraits, d'autres enfin seulement odieux, parce qu'ils ne sont pas exprimés dans le langage de l'école, bien que conçus dans des termes dont les I'. lis se sont parfois servis. » La suite n'était que le il'M liippement de ces idées; en particulier, Baius déclai.iil qu il y avait environ quarante des articles qui lui étaient .•lr"ingeis, KxfWralUi arl'niiloriitii aPio Vdamnatoritm ..'I' ii<-.<^ M ,, /mrlr j;,ih, l.,u,n,ii in scholis theo-

logoru NI f<i, hi . \".iir, I il,. iiMiiiii iiiin de ce document,

V Histoire rrcle^,.:si„i„r .Ir n.M.r\, Paris, 1779, t. XXXV, p. lisq.

Par cette déclaration, le docteur de Louvain revenait à la position qu'il avait prise dans les apologies adressées au pape saint Pie V et au cardinal Simonetta. Saisi d'une plainte formelle, le duc d'Albe, gouverneur des Pays- Bas, jugea que les ménagements n'étaient plus de saison ; il écrivit aux évêques de Flandre, réunis à Matines en concile provincial, et leur enjoignit de faire publier authentiquement à Louvain la bulle de Pie V et d'obliger les docteurs et les professeurs de la faculté de théologie à y souscrire. Les évêques députèrent Morillon pour l'exécution de ces ordres. Arrivé à Louvain, le prévôt notifia sa commission aux docteurs assemblés le

16 novembre et fit une seconde fois lire la bulle. Tous les docteurs protestèrent de leur soumission; acte en fut dressé par le greffier. Toutefois le délégué n'obtint pas alors la souscription désirée. L'année suivante, sur de nouvelles instances du pape et du duc d'Albe, les docteurs, réunis en assemblée plénière, décidèrent, le

17 avril, que les soixante-seize propositions seraient tenues pour condamnées, que tous les membres de la faculté s'abstiendraient de les enseigner et que tous les livres où elles se trouveraient soutenues seraient ôtés aux étudiants. Les livres de Jean Hessels furent expurgés, notamment son Catéchisme, publié à cette époque pir Henri Gravius; ce qui déplut fort à Baius. 'Voir Berti, Augustinianum si/stema, diss. I, c. i, § 7, op. cit., t. viii, p. 835. Enfin, sur une nouvelle injonction du gouverneur des Pays-Bas, les docteurs se rassemblèrent de nouveau le 29 août et dressèrent un acte des plus formels pour assurer la soumission demandée ; Baius devait attester qu'il recevait avec respect la bulle de Pie V. qu'il la regardait comme dûment et suffisamment publii'c'. qu'il l'tail résolu de s'y soumettre sans aucune resliiotion, et que si .^a Sainteté souhaitait de lui quelque chose de plus, il obéirait au premier ordre. Quatre docteurs furent députés pour porter cet acte à Baius, qui l'approuva et de lui-même y souscrivit.

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