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de la guerre entre Charles-Quint et François \", le déterminèrent à passer par Genève; dans les derniers jours de juillet 1536, il entrait dans cette ville sur les destinées de laquelle il allait exercer, sans s'y être attendu, une si prodigieuse influence.

III. Premier séjour de Calvin a Genève, 1536-1538. — Genève ! Calvin ! ces deux noms sont si étroitement liés l'un à l'autre qu'il semble que la cité libre et protestante, dont le rôle a été si considérable en Europe depuis le xvie siècle, soit tout entière l'œuvre de Calvin. Et cependant, Genève était libre avant Calvin ; Genève avait embrassé la Réforme avant Calvin ; ce n'est pas le protestantisme qui a donné la liberté à Genève; pas plus qu'en nul autre lieu, la Réforme ne s'est établie à Genève pour des causes purement, ni même surtout religieuses; là comme partout, les circonstances politiques ont tenu une place principale; le désir de secouer le joug du duc de Savoie, puis celui de son prince-évêque, l'alliance, puis la violente intervention des Bernois, ont amené peu à peu les Genevois à accepter la réforme religieuse que Guillaume Farel leur prêcha clandestinement dès 1532, publiquement en 1534. On ne peut nier d'ailleurs que le désordre et la démoralisation de Genève — y compris son clergé — dans la première partie du xvp siècle, n'aient fait sentir vivement le besoin d'une réforme. Le 29 novembre 1535, les conseils de Genève avaient décrété l'abolition de la messe et, le 21 mai 153G, les citoyens réunis en conseil général avaient ratifié ce vote et di'claré vouloir vivre sous la loi évangélique : » Tout était on apparence consommé dans Genève, dit Mignet, dans son célèbre mémoire sur V Établissement de la Réforme à Genève, lorsque parut sur ce théâtre, où venaient de s'accomplir plusieurs révolutions, un acteur qui devait y en opérer une nouvelle, et s'illustrer lui-même en rendant Genève la capitale d'une grande opinion. Cet acteur fut Calvin. >)

Calvin a raconté lui-même, dans sa Préface au commentaire des Psaumes, cette scène solennelle, récemment contestée, mais à tort, qui se passa dans l'hôtellerie de Genève où il s'était arrêté pour une nuit avant de poursuivre rapidement sa course jusqu'à Bàle. « Peu de temps auparavant, dit-il, par les soins de l'excellent Farel et de Pierre "Viret, le papisme avait été vaincu; mais la ville était encore en désordre et en proie à de méchantes et funestes factions. » Farel, averti par du Tillet, accourt trouver Calvin et le supplie de rester à Genève pour l'aider ; slatim ad me retinendum obnixe nervos omnes intendit. Et, comme Calvin résiste, Farel appelle sur sa tête la malédiction divine : Ubi se vidit rogando nihil proficere, usque ad exsecrationeni descendit ut Deus olio meo malediceret, si me a ferendis subsidiis in tanta necessitale subducerem.

Calvin fut vaincu, régla ses affaires à Bàle, et, vers la fin d'août, commença d'exercer les fonctions de prédicateur et professeur de théologie, en donnant dans la cathédrale de Saint-Pierre des leçons sur l'Écriture.

11 était à peine entré en fonctions que commençaient les luttes qui devaient, à travers diverses vicissitudes, durer plus de vingt ans à Genève, avant que l'autorité de Calvin et son système eussent enfin triomphé de tous les obstacles. La cause de ces luttes, Calvin l'indique en quelques mots : « Nous ne pensons pas que nos fonctions soient renfermées dans des limites si étroites que, une fois le sermon prêché, notre tâche soit finie et que nous n'ayons plus qu'à nous reposer. » Opéra, t. v, p. 319. Ce qu'il veut, c'est une réforme complète de Genève, réforme qui atteindra les institutions ecclésiastiques et les institutions politiques, la doctrine religieuse et les mœurs privées; au fond, ce qu'il tend à établir, c'est un régime théocratique; il lui faudra longtemps pour le réaliser, mais enfin il le réalisera, ou à peu près, dans les neuf dernières années de sa vie, de 1355 à 1564. On s'est souvent élevé, non seu-

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Iciiient parmi les libres-penseurs, mais parmi les catholi(iucs, contre une pareille conception; tout subordonner à la doctrine et à la morale, ce n'est contraire ni à l'esprit du christianisme, ni à celui de l'Église catholique; que les catholiques reprochent à Calvin d'avoir mis ce principe au service d'une fausse doctrine, ils ont raison; mais ont-ils le droit de s'élever contre le prin- •cipe même?

Dès les premières leçons de Calvin, les murmures éclatèrent. Il était chargé, disait-on, d'expliquer l'Écriture : de quel droit se mettait-il à censurer les mœurs et à jouer le rôle de confesseur et de pénitencier de la •cité?

Pour arriver au but que se proposait 1p r.'foniKilonr, il fallait d'abord déterminer avec préci^Hin Ir^ it-I.-; disciplinaires et les croyances de la nom. Ilr I ^li-r. !,.■ 10 novembre 1536, les articuli de reginmu' /•.'<(/. m. i' étaient lus et examinés par le Conseil : leur rédacteur était Calvin. Les articles s'occupent avant tout de la cène et des conditions requises pour y participer : « Pour •ceste cause, nostre Seigneur a mise en son Esglise la ■correction et discipline d'excommunication, par laquelle il az vouUu que ceux qui seroyent de vie désordonnée et indigne d'ung crestien, et qui mespriseroyent, après avoyr esté admonestez de venir à amendement et se réduire à la droicte voye, fussent déjectéz du corps de l'Esglise et, quasi comme membre pourris, couppez jus- <iues à ce qu'ils revinssent à résipiscence, recognoyssent leur faulte et paovreté. » Des personnes seront dési- :gnées dans chaque quartier de la ville pour avoir l'œil sur la vie de chacun et dénoncer ceux dont la conduite serait repréhensible. Le 16 janvier 1537, les articles étaient définitivement adoptés par les deux Conseils.

C'est au commencement de 1537 que parut, en français, le premier Catéchisme calviniste, réimprimé en 1878 : « Ce catéchisme, dit M. A. Rilliet, est, vu la brièveté et la netteté de l'exposition, la source où l'on peut le plus souvent puiser, sous une forme authentique, la connaissance de ce grand système religieux. C'est, pour ainsi dire, le calvinisme en raccourci. » Le premier catéchisme de Calvin était un bref résumé de •l'Institution chrétienne; l'auteur le publia l'année suivante, 1538, en latin, et en donna, en 15il, une nouvelle édition française, par questions et réponses, plus à la portée des enfants.

Les articles avaient décidé que les Genevois auraient à faire une profession de foi. Le Catéchisme fut donc suivi par un autre document rédigé par Farel ou par Calvin — la question n'est pas dirimée — et intitulé : « Confession de la foy laquelle tous bourgeois et habitants de Genève et subjectz du pays doyvent jurer de garder et tenir, extraicte de l'Instruction dont on use en l'Église de la dite ville. » A Genève, dit M. Doumergue, t. II, p. 237, « non seulement ceux qui n'ont pas la foi de l'Église n'en sont pas légitimement membres et devront être laissés en dehors : mais c'est le Conseil qui approuvera la confession de foi, qui commandera et recueillera les adhésions, c'est le secrétaire du Conseil qui montera dans la chaire de Saint-Pierre pour réclamer le serment, et les citoyens qui ne voudront pas le prêter seront punis par l'exil. » — « Pour produire une œuvre aussi exceptionnelle que la Genève nécessaire à la Réformation, ajoute le même auteur, p. 246, il fallait des moyens héroïques. »

Ainsi deux laïques, Farel et Calvin, sans autre mission que celle qu'ils s'attribuent à eux-mêmes, dictent à Oenève ce qu'elle doit croire et ce qu'elle doit pratiquer ; ils requièrent de chaque Genevois une adhésion personnelle, sous peine de bannissement; et Genève s'incline; après quelques protestations du parti de la liberté, des Eidgcnots, qui contribuèrent à retarder de plusieurs mois l'exécution de l'article relatif à la confession de foi, le 27 juillet 1537, « sur une grosse admonition » de

Farel et de Calvin, le Conseil décida d'en finir. Le 29, les << prêcheurs » enlèvent le vote du Conseil des Deux- Cents. Les dizeniers sont appelés à rendre compte de leur croyance ; tous ceux qui ne feraient pas de réponse suffisante seraient révoqués ; les autres devraient exhorter les gens de leur dizaine à suivre les commandements de Dieu, avec comniination de les dénoncer, s'ils ne se soumettent, et les amener à Saint-Pierre, dizaine par dizaine, pour déclarer s'ils veulent observer la confession. Les magistrats et une partie des habitants prêtent serment sans tarder. Mais l'opposition continue à agir : les abstentions sont nombreuses. Le 12 et le 15 novembre, le Conseil, puis le Conseil des Deux- Cents signifient aux récalcitrants que « s'ils ne veulent pas jurer la réformation, ils aient à vider la ville et aillent demeurer autre part, où ils vivront à leur plaisir ». Abandonnés par les Bernois, ils cèdent à peu d'exceptions près, au commencement de janvier 1538. Alors Farel et Calvin émettent de nouvelles exigences ; à la question de la confession de foi, ils font succéder celle de l'exconiniunication. De cette excommunication, c'est-à-dire de l'exclusion de la cène, les ministres entendent être juges; à eux, la surveillance de la vie

priv

et

conséquences qui

en découlent. Cette

sainte discipline de l'excommunication va devenir la cheville ouvrière du système de Calvin. Avec elle, il est le maître; sans elle, il est réduit à l'impuissance. Aussi, livre-t-il à ce propos le combat décisif. Le Conseil des Deux-Cents décide d'abord {4 janvier) « qu'on ne refusera la cène à personne, même aux contrariants à l'union » ; le 3 et le 4 février 1538, les élections amènent au pouvoir quatre syndics et un grand nombre de conseillers du parti de la liberté ; alors commence une campagne du Conseil contre la prétention des prédicateurs de juger dans leurs sermons les actes du gouvernement et la conduite des particuliers; puis les difficultés se doublent d'un confiit avec Berne, qui se croyait le droit d'exercer sur Genève une sorte de patronage spirituel. Déjà, en 1537, l'accusation A'arianisme portée par Caroli, premier pasteur de Lausanne, contre Farel et Calvin, la violente et grossière dispute qui s'ensuivii entre les^novateurs, avaient rendu quelque peu suspecte aux Bernois la foi des prédicants français de Genève; maintenant, ils incriminaient les innovations liturgiques de Farel et de Calvin. Ainsi Genève communiait avec du pain ordinaire, Berne avec du pain azyme ; Genève avait ôté les fonts baptismaux des églises, Berne les avait conservés; Genève ne reconnaissait que le dimanche, Berne avait gardé plusieurs fêtes. Les Bernois réclamèrent la conformité. Le Conseil de Genève décida l'adoption des cérémonies bernoises. Calvin, pour défendre l'indépendance de l'Église et celle de son Église, réclama la réunion d'un grand synode. Berne avait convoqué un synode à Lausanne pour le 31 mars, mais les prédicateurs genevois n'y devaient être admis que s'ils avaient au préalable « accordé de se conformer aux usages bernois touchant les cérémonies ». Farel et Calvin allèrent au synode et n'y parlèrent pas ; les sessions closes, ils entrèrent en pourparlers et demandèrent l'ajournement jusqu'au prochain synode de Zurich. Berne refusa et notifia le 15 avril sa décision au Conseil de Genève; l'approche de la fêle de Pâques, qui tombait le 21 avril, rendait la crise imminente.

Le 19, le Conseil fit demander à Farel et à Calvin s'ils voulaient se conformer au cérémonial de Berne, c'est-àdire distribuer la cène avec du pain sans levain. Ils déclarèrent que non. Le jour de Pâques, ils prêchent malgré la défense, Farel à Saint-Gervais et Calvin à Saint-Pierre ; ils refusent de distribuer la cène. Des troubles éclatent. Le 22 avril, le Conseil des Deux-Cents, le 23, le Conseil général prononcent le bannissement de Couraud, de Farel et de Calvin ; le Conseil général avait

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ajouté immédiat. Calvin sortit de Genève le jour même ou le lendemain.

Après un court séjour à Berne pour expliquer à leur point de vue ce qui s'était passé, Farel et Calvin se rendirent à Zurich ; et le synode de cette ville décida qu'il interviendrait auprès du Conseil de Berne pour qu'à son tour celui-ci s'entendit avec celui de Genève. Cette démarche eut lieu; mais, malgré les efforts des députés bernois qui essayèrent de faire rentrer dans la ville Calvin et Farel, le Conseil général confirma la sentence d'exil rendue le mois précédent.

Le courage et l'intransigeance dont il faisait preuve à Genève, Calvin l'exigeait de ses coreligionnaires de France persécutés. Quelques-uns d'entre eux croyaient pouvoir par prudence assister aux cérémonies papistes ; des prêtres, comme Gérard Roussel, qui avaient « connu l'Évangile », conservaient ou acceptaient des dignités ecclésiastiques. Calvin les traite les uns et les autres de nicoclémites, et leur adresse ces deux lettrestraités, de 1537, en latin : De fugiendis impioimm illicitis sacris et De papisticis sacerdotiis vel administrandis vel abjiciendis.

IV. Calvin .k Strasbourg, 1538-1541. — Farel et Calvin se rendirent à Bâle; Calvin y séjourna deux mois et demi; puis il alla à Strasbourg, où l'appelaient Bucer, Capiton et Sturni. Le Conseil de la ville l'autorisa à donner des leçons publiques sur l'Écriture sainte, puis à organiser en .Église les réfugiés français, au nombre d'environ 1500, que la persécution avait jetés dans Strasbourg. Il en fut le premier pasteur.

Calvin n'oubliait pas d'ailleurs son Église de Genève, comme en témoigne sa lettre du 1" octobre 1538 : A mes bien aimés frères en N.-S. gui sont les reliques de la dissipation de l'Église de Genève, où il exhorte les Genevois demeurés fidèles à persévérer malgré les efforts des mécliants. Après son départ, les Conseils de Genève s'étaient empressés d'établir le rite bernois et avaient profité de leur victoire pour administrer plus que jamais, sans ou contre les ministres, les affaires de l'Église. C'est par l'autorité et par la force qu'eux aussi entreprenaient d'implanter la réforme religieuse telle qu'ils l'entendaient. Cependant, les catholiques cachés, un peu moins opprimés, reprenaient quelque espérance, d'autant qu'ils se sentaient soutenus par les partisans de la liberté. C'est cet état d'esprit qui détermina la fameuse démarche du cardinal âadolet, sa lettre aux Genevois du 18 mars 1539. Calvin y opposa une fort longue réponse, en date du \" septembre, où, malgré trop de vivacités et d'aUriqn. = pn -r.nrii.lles, il traita avec une grande richesse il ■! - m ^ théologiques et une forte éloqueiui juestions

agitées entre la Réforme et le citln In.i- , i - ite lettre

ne pouvait que grandir encore l'iuiporliuice de Calvin dans le camp réformé. Aussi fut-il député par l'Église de Strasbourg à la conférence de Fi-ancfort, en 1539, aux colloques de Haguenau en 15i0, de Worms et de Ratisbonne en 1541. C'est alors qu'il entra en contact avec les hommes et les choses de l'Allemagne, avec Mélanch- Ihon en particulier (Calvin et Luther ne se sont jamais vus) et qu'il s'initia au mouvement général de la Réforme. Il est inutile de faire remarquer l'importance de ce fait, au moment où Calvin allait être rappelé à Genève et en faire cette fois, comme on l'a dit, la Rome du protestantisme.

Calvin ne devait pas rentrer seul à Genève ; il s'était marié au mois de septembre 1540. Son mariage n'est pas un scandale comme celui d'autres réformateurs, de Luther et de Bucer par exemple, puisqu'en le contractant Calvin ne violait aucun engagement sacré. Sa femme, Idelette de Bure, veuve d'un anabaptiste de Strasbourg, que Calvin avait converti, parait avoir été une fort honnête personne; Calvin eut la douleur de la perdre au bout de neuf ans (1549); il n'avait eu

d'elle qu'un fils qui vécut seulement quelques jours.

Cependant le parti au pouvoir à Genève avait sacrifié en partie aux Bernois l'indépendance politique de la ville comme son indépendance religieuse; aussi plusieurs membres du parti national revinrent-ils à Calvin; des divisions se produisirent parmi ses adversaires ; l'anarchie où tomlia Genève acheva leur défaite. Les élections du comuiencoment de 1540 furent favorables aux amis des uiinislres bannis. A partir du mois de septembre, ils négocièrent le retour de Calvin; celui-ci ne céda qu'au bout d'un an (août 1541) à leurs appels réitérés. Le 13 septembre 1541, les registres du Conseil nous apprennent que « Maistre Jehan Calvin est arrivé de Strasbourg ».

V. Calvin a Genève de 1541 a 1555; organisation DE l'Église et de la cité ; luttes politiques et religieuses; triomphe de Calvin. — Au moment où Calvin rentrait à Genève, ses idées étaient nettement arrêtées; âgé de 32 ans, malgré des infirmités prématurées, il se sentait l'avenir devant lui; il avait compris qu'après tant de révolutions Genève accepterait une sorte de despotisme, pourvu qu'il ne rappelât en rien celui des autorités contre lesquelles elle avait lutté; il sentait que, par réaction contre les mœurs faciles de l'époque précédente, on accepterait aussi que ce despotisme eût des allures puritaines; avec cela, il pouvait constituer la cité modèle du protestantisme, non pas sans se heurter encore à de très grandes résistances, mais, de ces résistances, il triomphera.

La première de toutes les œuvres pour lui devait être, en rentrant à Genève, de procéder à la constitution de la nouvelle Église. Il n'y perdit pas de temps; il était rentré le 10 septembre 1541 ; le 13, il demandait que l'on rédigeât par écrit les ordonnances destinées à régler l'organisation de l'Église réformée de Genève et à assurer la pratique de la vie chrétienne de la part des habitants de la république. Le 16, cette proposition était adoptée par le grand et le petit Conseils et il était convenu que six membres du Conseil s'entendraient avec les ministres ou seigneurs prédicants pour rédiger Il les ordonnances sur l'ordre de l'Église, avec un mode de vivre, afin de savoir comment un chacun se devra» conduire selon Dieu et justice ». Le 20 novembre, le travail était achevé et sanctionné.

Il II y a, dit l'ordonnance, quatre ordres ou espèces de charges que N.-S. a institués pour le gouvernement ordinaire de son Église, assavoir les pasteurs, puis les docteurs, après les anciens, quartement les diacres. » L'ordonnance détermine les fonctions de ces quatre ordres et spécifie l'appel <i au magistrat » pour mettre fin aux controverses doctrinales.

A côté, en dehors, et peut-être faudrait-il dire audessus de ces fonctions régulières, Calvin établit une institution qui porte plus spécialement encore l'empreinte de son esprit, et qui était destinée à tenir une grande place dans la société religieuse inaugurée à Genève ; c'est le Consistoire.

Le Consistoire, qui n'est plus aujourd'hui que le corps administratif de l'Église, était, sous Calvin, le gardien des ordonnances et particulièrement un tribunal des mœurs. Composé de six pasteurs et des douze anciens, il s'assemblait chaque semaine ; il mandait à sa barre les pécheurs publics; quant aux fautes cachées « que nul n'amène son prochain au Consistoire » avant d'avoir tâché, selon l'ordre de Jésus-Christ, de « l'amener en secret à repentance ». Sera excommunié, c'est-à-dire exclu de la cène, quiconque refusera de se reconnaître coupable et de s'amender ; seront bannis ceux que l'excommunication n'aura pu vaincre; chaque année, en compagnie d'un ministre, les anciens devaient aller dans les familles exiger des formulaires de foi; des délateurs subalternes, gardiens de ville ou gardiens de campagne, devaient prendre note des péchés

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coiiiinis contre Dieu ou contre le procliain pour les ifi'noncer à l'autorité; les peines prononcées par le Consistoire étaient la réprimande, des amendes, dont une partie servait à payer les membres du Consistoire, la censure, en certains cas le renvoi devant le Conseil (|ui pouvait condamner à un emprisonnement d"une courte durée. Les membres du Consistoire étaient obligés par serment de dénoncer les faits venus à leur connaissance, de sorte qu'ils cumulaient souvent le rôle de délateurs et celui de juges.

Ce n'était pas du reste une sinécure que d'être membre de ce tribunal : en une seule année, plus de deux cents affaires intentées pour blasphèmes, calomnies, paroles libertines, attentats aux mœurs, outrages à Calvin, offenses aux ministres, propos contre les exiles français, furent portées devant le Conseil à l'instigation du Consistoire. On juge aisément ce qu'avec de tels procédés purent devenir dans une petite ville — et Genève alors n'était qu'une petite ville de vingt mille âmes — la liberté et la sécurité de la vie privée.

La publication des ordonnances de 15il et la formation du Consistoire furent bientôt suivies d'un code de lois, formé en partie des anciens usages de la cité et d'un grand nombre d'édits nouveaux, pour la rédaction desquels Calvin trouva un précieux concours dans Colladon, jurisconsulte du Berry, venu à Genève pour embrasser la Réforme, qui se montra l'impitoyable interprète des pensées de Calvin. C'est de celte législation de 1543 qu'un des historiens réformés les plus franchement admirateurs de la personne et de l'œuvre de Calvin, Paul Henry, ne craint pas de dire que « ces lois n'ont pas été écrites seulement avec du sang comme les lois de Dracon, mais avec un fer rouge ». La peine de mort y est prononcée contre l'idolâtre, contre le blasphémateur, contre le fUs qui frappe ou maudit son père, contre l'adultère, contre l'hérétique. La torture occupe une grande place dans la procédure.

C'est cette législation que tant d'auteurs protestants, et entre autres Bungener dans sa Vie de Calvin, p. 253, appellent « l'instrument de la régénération de Genève ». Kncore une fois n'y contredisons pas — tout en ajoutant q ii'elle a eu pour résultat, et c'était fatal, un singulier développement de l'hypocrisie — mais alors pourquoi les mêmes écrivains s'indignent-ils quand des États catholiques usèrent de moyens analogues pour découvrir et réprimer l'hérésie protestante"? En fin de compte, le régime de Calvin n'est qu'un régime inquisitorial permanent et perfectionné.

Il s'agissait maintenant de faire fonctionner l'instrument, comme dit encore M. Bungener, ce qui exigeait beaucoup de courage et de persévérance. Calvin ne manqua ni de l'un ni de l'autre.

Les premiers temps qui suivirent son retour furent relativement paisibles ; mais le parti des liberlins, comme les appelait le réformateur, ne devait pas tarder à se réveiller et à s'agiter, fort du mécontentement qu'excitait chez les vieux Genevois l'inquisition du Consistoire : « Si je voulais, dit Calvin, dans son autobiographie, raconter tous les combats que j'ai soutenus, le récit en serait bien long. Mais quelle douce consolation pour moi de voir que David m'a montré le chemin ! C'est mon guide et mon modèle. Les Philistins avaient fait à ce saint roi une guerre cruelle : mais la méchanceté de ses ennemis domestiques ,i\,iii plu- mirllement déchiré son cœur. Et moi aus-i. j ii > i- ,i--:iilli de toutes parts,, et sans relâche, par <l. - luii. - mi.slines et extérieures. Satan avait conçu le projet de ren\erser cette Église; je fus obligé de le combattre corps à corps et jusqu'au sang, moi faible, inaguerri et timide. Pendant cinq ans, je fus sur la brèche pour le salut de la discipline et des mœurs. Les méchants étaient forts et puissants, et ils avaient réussi à corrompre et à séduire une partie du peuple. A ces êtres pervers qu'importait la saine doctrine ? Ils

DICT. DE THÉOL. CATHOL

n'aspiraient qu'à la domination; ils ne travaillaient qu'à la conquête d'une liberté factieuse. Les uns leur servaient d'auxiliaires, mus par le besoin et par la faim; les autres poussés par la honteuse passion d'un intérêt terrestre : tous marchaient en aveugles aux Ilots de leurs caprices et décidés à se jeter avec nous dans l'abîme, plutôt que de courber la tête sous le joug de la discipline. .le crois que toutes les armes forgées dans le royaume de Satan ont été par eux essayées et mises en usage, projets infâmes qui devaient tourner à la ruine de nos ennemis. » Pour justifier ses inexorables rigueurs contre les libertins, Calvin les a souvent accusés de toutes sortes à'hérésies. Cela est vrai pour un certain nombre, encore que la plupart n'aient jamais formulé d'une manière bien précise leurs doctrines. Mais beaucoup étaient très sincèrement les adversaires du régime établi par Calvin, de l'inlluence de plus en plus grande des réfugiés étrangers, de ces étrangers qui, à peine échappés aux recherches et aux poursuites, se faisaient les pourvoyeurs les plus convaincus du Consistoire inquisitorial et les plus ardents soutiens de Calvin contre les vrais Genevois.

La lutte éclata en 1546 à l'occasion d'une femme, Benoîte Ameaux, mandée en consistoire « à cause de plusieurs propos énormes », qui sentaient l'anabaptisme, puis de la grande amende honorable inlligée à Pierre Ameaux, qui s'était exprimé en termes un peu vifs sur Calvin. Celui-ci, dans la circonstance, se montra impitoyable et fit plier le Conseil devant ses exigences. Quelques libertins, peu de jours après, ayant troublé un sermon de Calvin, une potence fut dressée sur la place Saint-Gervais. Puis vint le tour de deux des familles les plus anciennes de la bourgeoisie genevoise, humiliées et condamnées dans la personne de François Favre, d'Ami Perrin et de sa femme laquelle fut mise en prison pour avoir donné un bal à l'occasion d'une noce. La même année 1547, le sang coule. .Jacques Gruet, ami, paraît-il, d'Etienne Dolet, fut mis à mort comme impie et traître, après avoir été longtemps et cruellement torturé ; l'occasion avait été un billet injurieux contre Calvin trouvé dans la chaire de Saint-Pierre. Deux mois auparavant, le 16 mai 1547, Calvin avait obtenu du Conseil la confirmation et la promulgation définitive des ordonnances ecclésiastiques. En 1549, Raoul Monnet fut condamné à mort pour avoir travesti dans d'ignobles gravures certaines scènes de la Bible. En 1551, le médecin Jérôme Bolsec, après un procès qui fit grand bruit et un long séjour en prison, fut banni pour avoir soutenu que la doctrine de la prédestination, telle que l'enseignait Calvin, était contraire à l'Écriture. Redevenu catholique, Bolsec devait se venger de Calvin par une biographie haineuse et, sur certains points; calomnieuse. En 1553 enfin, Michel Servet fut arrêté, jugé et brûlé. L'importance du personnage et l'originalité de son système, les circonstances qui entourèrent sa condamnation, la question du droit de mettre à mort l'hérétique posée à son occasion devant l'Europe réformée, tout contribua à donner à l'affaire de Servet un singulier retentissement. Voir Servet. On sait quel acharnement Calvin déploya contre Servet ; dès 1546, il avait déclaré que, si Servet venait à Genève, il ne souffrirait pas qu'il en sortit vivant; il le dénonça et le fit arrêter en France (avril 1553) par l'inquisiteur Mathieu Ory et le cardinal de Tournon ; puis, Servet s'étant échappé et étant venu à Genève, il le fit appréhender ; l'accusateur (qui devait se constituer prisonnier en même temps que l'accusé) fut un secrétaire de Calvin, Nicolas de La Fontaine ; l'avoué de l'accusateur fut son ami intime, le légiste Colladon; Calvin lui-même conduisit tout le procès ; les Églises suisses ayant été consultées, il leur écrivit pour les exciter; enfin, après avoir obtenu la condamnation et l'exécution de Servet, il essaya de déshonorer sa mort. L'impression fut fâcheuse, sinon sur les théologiens qui approuvèrent Calvin, du moins chez un certain nombre de laïques protestants. C'est

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