II. EXISrEXCE D'IW'E cause EIFlCtEXlE. — NoUS
sommes donc en possession des deux causes dont l'union et le concours constituent l'être intime des natures corporelles. Est-ce tout? Non. Le passage d'une nature à une autre ne se fait pas tout seul, et les deux causes que nous venons de découvrir ne suffisent pas à l'expliquer. La matière première, indifférente à être eau ou vin, ne peut se déterminer à être l'un ou l'autre, encore moins à cesser d'être l'un pour devenir l'autre ; ce serait la négation de son indiflérence. La forme substantielle de l'eau ne peut acheminer celle-ci à devenir du vin, ce serait se combattre et se nier elle-même; elle est dans la matière pour la déterminer à être de l'eau, non pour la porter au contraire. La forme substantielle du vin, qui n'est pas encore, ne peut produire le changement d'eau en vin : ce qui n'existe pas ne peut se donner l'être. Puisque le passage de l'eau au vin ne peut s'expliquer, ni par la matière qui est indifférente, ni par la forme substantielle de l'eau qui est hostile à ce changement où elle périt, ni par la forme substantielle encore inexistante du vin, il faut chercher au dehors un principe de ce changement, une force existante qui le provoque et le réalise, ce principe c'est la cause efficiente, c'est l'agent; dans le miracle de Cana, c'est la toute-puissance du Christ. Et cette nécessité d'un agent se retrouve dans tous les changements substantiels. Ceux-ci supposent
donc toujours au dehors et au-dessus d'eux une force agissante, une cause efficiente.
III. EXisTE.ycE D'vxE c.iVSE EXEMPiMHË. — La cause efficiente doit toujours être proportionnée aux effets qu'elle engendre. Il y a une corrélation nécessaire entre le produit et son principe, entre le fait et la force qui le crée. Qu'une grosse pierre pèse lourdement sur le sol, cet eflet a sa cause suffisante dans la nature et le poids même de la pierre et il n'y a pas à chercher d'explication ailleurs. Que cette pierre vienne à tomber du sommet d'une montagne et, dans sa chute, en heurte une autre qui la fasse voler en éclats, c'est l'effet du hasard, c'est-à-dire de la rencontre de deux choses qui existaient et agissaient séparément et indépendamment l'une de l'autre, et qui étant venues à se croiser, l'ont engendré. On appelle donc hasard la rencontre- de plusieurs causes indépendantes i|iii, . m -ih.imI rljacune leur route, viennent à se combiiiii lu I i iiicontre se produit un choc et arrive un i . i i i l appelé
effet du hasard. Il s'explique p>i li ' linii-ion des
actions et réactions des causes concurrentes, il est toujours exceptionnel et rare. Mais si, au lieu d'avoir des éclats informes d'un bloc de pierre, je trouve au pied de la montagne des morceaux réguliers d'un marbre poli et géométriquement taillé, je dirai que la cause de cette forme ne peut être cherchée ni dans la nature, ni dans les propriétés de cette pierre, ni dans sa rencontre avec d'autres roches ; l'effet serait disproportionné à la cause; il n'y aurait plus l'équation nécessaire entre le principe et le résultat; la cause serait inférieure à l'effet sorti d'elle, ce qui est inadmissible. Il faut donc chercher en dehors de la pierre et du hasard une cause adéquate. Elle sera dans l'action d'un ouvrier intelligent qui aura taillé la pierre suivant une idée préconçue. Si, au lieu d'être taillée en simple cube régulier, la pierre est façonnée en une superbe statue très expressive, il me faudra à plus forte raison chercher, en dehors du hasaVd, l'explication de sa forme artistique et de son symbolisme émouvant. Les instruments eux-mêmes ne suffiront pas à m'en rendre compte. Ici je découvrirai l'action de la scie, là celle du ciseau, ailleurs celle du polissoir, mais ni la scie, ni le ciseau, ni le polissoir ne justifient l'ensemble, il faut au-dessus d'eux une idée qui les inspire, les combine et les guide. Ceci revient à dire que, quand, dans un effet, il y a une régularité parfaite, une coïncidence constante, quand entre la multiplicité des phénomènes il y a un ordre certain, il faut chercher non seulement la cause des faits, mais encore celle de leur régularité, de leur constance, de leur symétrie. Or cette cause est nécessairement l'idée, la pensée. .\ la source de toute multiplicité harmonique et ordonnée, il y a une intelligence, une idée, on l'appelle cause exemplaire. Elle est exemplaire puisqu'elle est le type, l'exemple dont l'agent s'inspire et sur lequel il modèle son œuvre.
Or celte cause exemplaire existe de par le monde, car non seulement l'univers a un ordre admirable et dans son ensemble, manifesté par cette loi de l'attraction universelle qui soumet depuis les astres jusqu'aux atomes, et dans la forte harmonie de ses applications constantes, mais encore la nature a imposé à chaque règne un ordre intime et merveilleux. « Rien de plus délicat (que les cristaux), de plus harmonieux, de plus coquet. Une géométrie sévère, en donnant aux angles une constance invariable pour les mêmes espèces, trace les facettes et en arrête les contours, mais elle le fait toujours avec un goût exquis. Les artistes les plus renommés pourraient, là comme ailleurs, s'instruire à l'école de la nature. Ces cristaux groupés entre eux par sa main invisible, dessinent des étoiles, des croix, des fleurs, des arborescences d'une élégance merveilleuse; tandis que chacun d'eux, pris à part, possède une physionomie spéciale, indice de sa constitution intime, comme les traits du visage chez une personne sont un signe certain de son caractère
CAUSE
particulier. » Ortolan, Vie et matière, c. m, § 3. Paris, 1898, p. 39. S'il s'agit des vivants, il nous suflira d'invoquer la célèbre loi des corrélations organiques formulée par Cuvier en ces termes : « Tout être organisé forme un ensemble, un système clos, dont les parties se correspondent mutuellemeni et concourent à une même action définitive par une ré:\(tion r.cipiMiiin'. ji et Cuvier l'expliquait ainsi : « Jamais nu. .lui ti, nichante et propre à découper la chair nr .o, ai^i.im tlms la même espèce avec un pied enveloppe de corne qui ne peut que soutenir l'animal, et avec lequel il ne peut saisir sa proie. De là la règle que tout animal à sabot est herbivore et les règles encore plus détaillées qui ne sont que des corollaires de la première, que des sabots aux pieds indiquent des dents molaires à couronnes plates, un canal alimentaire très long, un estomac ample ou multiplié et un grand nombre de rapports du même genre. » Cuvier, Leçons cVanalomie cmiiparée. 1"- leçon, a. i. t. I. cité par Janet, Les causes /iimli's. 1. I. e. i. Paris, 1876, p. 64. Et Cuvier ailleurs dit encore : « .\iiisi 1rs inlt'slins sont on rapport avec les mâchoires, les iiLirlnniv- ,i\f r 1rs ^i Hlrs.
les griffes avec les dents, avec Ir- .M^uir- .1 ..incMimi.
et l'organe de l'intelligence. - /;.><.„,,., ,s/i, irs f, ■militions (/» globe, cité par P. Janel, ilml. Ci. AUhie Lduanis. Zoologie. Paris, 1855. p. 278. L'existence de cet ordre particulier à chaque élre, et de cet ordre général du monde appelle à sa source l'existence des idées, c'est-àdire de la cause exemplaire.