V. L'ÉVIDENCE EST LE CRITÉRIUM DES VÉRITÉS D'ORDRE
IDÉAL. — 1» Nous allons voir qu'un seul critérium renferme toujours toutes les conditions requises pour aider au contrôle de la vérité et fonder la certitude, et que ce critérium est l'évidence. Kt d'abord, la certitude, comme le jugement dont elle est la qualité, peut porter sur deux catégories de vérités : celles d'ordre idéal et celles d'ordre réel. Les vérités ou jugements d'ordre idéal affirment l'union intime et nécessaire du sujet et de l'attribut, indépendamment de leur réalité physique, par exemple « l'être contingent exige une cause » ; ce jugement affirme la relation de l'idée d'« être contingent » avec l'idée de « cause » ; les vérités ou jugements d'ordre réel affirment que, dans le monde extérieur, se trouve réalisé le contenu du sujet. Nous disons c le contenu du sujet », et cela suffit, parce que le jugement d'ordre idéal ayant affirmé la connexion de l'attribut et du sujet, toute attestation de la réalité du sujet entraîne fatalement l'attestation de la réalité de l'attribut. Or, dans les deux ordres, l'évidence est le signe prédestiné et essentiel qui entraine la certitude.
2» En effet, je suppose que mon esprit porte avec certitude un jugement de l'ordre idéal, par exemple « deux et deux font quatre ». — 1. Si je consulte ma conscience, elle me dira nettement que, quelle que soit ma part dans cette affirmation, je n'y suis pas exclusivement actif, il y a de la passivité dans cette connaissance. Je ne dis pas que « deux et deux font quatre », parce que je suis ainsi construit intellectuellement, disposé subjectivement et provisoirement, ou parce que je le veux, je sens que deux et deux font quatre indépendamment de moi. Cette vérité me domine, s'impose à moi au lieu de jaillir de moi; si je la prononce, c'est vaincu par elle et parce que je la vois; c'est son évidence qui ravit mon assentiment. — 2. Si, au lieu de consulter ma conscience, je raisonne, mon raisonnement aboutit à la même conclusion. Soit la vérité
CERTITUDE
d'ordre idéal : « Les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits, « ou cette autre : « Tout être contingent exige une cause. » Primitivement, ces propositions ne me disaient rien. L'n jour, on a essayé de me les expliquer ; j'ai constaté que je commençais à y croire, finalement je les ai acceptées sans hésitation et avec certitude. Quel est le pourquoi de ces états successifs de mon esprit? Je suis resté le même fondamentalement, la nature de mon esprit est demeurée identique; mais il y a eu objectivement quelque chose de changé. On m'a démontré, c'esl-à-dire montré ces vérités, elles me sont apparues en pleine lumière, avec évidence et, à mesure que croissait la lumière, grandissait aussi mon assentiment, jusqu'à ce que sa certitude ait jailli de l'évidence entière. Mon assentiment ne tient donc pas à la seule activité du sujet, et même il n'est donné par celle-ci qu'en proportion avec la clarté de l'objet. — 3. Allons plus loin et tirons de la théorie même du doute, de l'iTto/ri des sceptiques, la preuve de notre thèse. Pourquoi les sceptiques, après avoir, comme tout le monde, eu leurs certitudes naturelles et spontanées, revenant ensuite sur elles, croient-ils devoir leur refuser leur consentement primitif, pour se tenir dans l'état de suspension de jugement ou de doute? Qu'y a-t-il de changé en eux, et dans leur nature intellectuelle? Rien. Mais ils veulent suspendre leur assentiment, parce qu'ils refusent à l'objet Yévidence suffisante. La vérité n'est pas assez manifeste à leurs yeux pour qu'ils y adhèrent avec certitude. Du témoignage de la conscience, des preuves de la raison, et de l'aveu du scepticisme, l'évidence est donc le signe intrinsèque, objectif, universel, immédiat qui fonde la certitude; sans elle pas de certitude sage; dès qu'elle apparaît, la certitude est autorisée, elle devient même l'état nécessaire du jugement.