X. Le Bachelet
II. BENOIT XII, constitution Benedictus Deus émise par lui le 29 janvier 1336. — L'explication de ce document important comprendra six points: I. Texte de la définition. II. Occasion de la définition; serinons du pape Jean XXIL III. Développement de la controverse; Jean XXII el l'université de Paris. IV. Enquête el rétractation de .Iran XXII. V. La définition, sa portée et les attaques dont elle a été l'objet. VI. Justification sommaire ilu domine défini.
I. Texte de la définition. - Denzinger, Enchiriiiiiu/, document lxvii.
Hac in perpetuum valltura Par la présente constitution
''"O titutione aui toritat apo- qui d tel i jamais m vi-
'' : i ■' à ecun- gueur, el de notre autorité apo-
,|||MI '■"" i I"'1 ord no tolique a a dé a cequi
i. nem anima incl n m uil : D'aprè la dispi
i mnium, qui de hoc mundo ru rali de Dieu, le ame idetous
nnte Domlni nostrlJesu Christ! le ainl qui ont quitté ce monde
avant la passion de N'otre-Seigneur Jésus-Christ ; et de même celles des saints apôtres, martyrs, confesseurs, vierges et autres fidèles morts après avoir reçu le saint baptême du Christ, qui n'ont rien eu à expier à leur mort, ou qui à l'avenir n'auront rien à expier à leur mort ; celles aussi qui ont eu ou auront à se purifier, lorsque après leur mort elles auront achevé de le faire; de même encore les âmes des enfants régénérés par le même baptême du Christ ou encore à baptiser, quand ils l'auront été, s'ils viennent à mourir avant l'âge de discrétion ;toutes,aussitôt après leur mort et l'expiation susdite pour celles qui avaient besoin de cette expiation, même avant la résurrection de leur corps et le jugement général, et cela depuis l'ascension de Jésus- Christ notre Sauveur, sont et seront au ciel, au royaume des cieux et au céleste paradis avec le Christ, admises dans la société des anges ; et depuis la mort et la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, elles ont vu, voient et verront la divine essence d'une vision intuitive et même raciale, sans aucune créature dont la vue s'interpose, mais immédiatement, grâce à la divine essence qui se maniteste ellemême à nu, clairement et ouvertement. Kn outre, par le l'ait même de cette vision, les âmes de ceux qui sont déjà morts, jouissent de la divine essence, et par le fait même de cette vision et de cette jouissance elles sont vraiment bienheureuses et possèdent la vie et le repos éternel; de même en ser fit-il des âmes de ceux qui, mourant dans la suite, verront la divine essence et en jouiront avant le jugement général. De plus, cette vision et cette jouissance de la divine essence font cesser dans ces âmes les actes de foi et d'espérance, en tant que foi et espérance s'entendent des vertus théoliigiquos au sens propre. En outre, depuis le moment où elles ont commencé ou auront commencé d::ns ces aines, cette même vision intuitive el faciale el cette même jouissance ont duré et dureront, sans interruption et sans lin, jusqu'au jugement deunier et dès lors à jamais.
Nousdéliiiissiiiisencoreceiiui suit: d'après la disposition gé-
nérale de i »ieu, los âmes de ceux qui meurent coupables de péché mi irtel actuel, descendent aussiloi après leur morl en enfer.pour y subir les peines infei ne néanmoins au jour du jugement tous les hommes comparaîtront
avec leurs corpi devant le tribun,il du Christ, pour rendre compte de leurs acte | ci onnets, afin que chacun itri ■■ mpensé en son coi | uh anl qu'il
aura fait le biei le mal.
n. Occasion de la définition; sermons de Jean xxil. — Dans le préambule de sa constitution, Renolt Ml
passionem decessernnt, nec non sanctorum apostolorum, martyrum, confessorum, virginum et aliorum lidelium delunctorum post sacrum ab eis Christi baptisma susceptum, in quibus nihil purgabile fuit, quando decesserunt, nec erit, quando décèdent etiam in futurum, vol si tune fuerit aut erit aliquid purgabile in eisdem, cum post mortem suamfuerint purgatae; ac quod animoe puerorum eodem Christi baptismate renatorum et baptizandorum, cum tuerint baptizati, ante usum liberi arbitrii decedentium, rnox post mortem suam et purgationem praetatam in illis, qui purgatione hujusmodi indigebant, etiam ante resumptionem suorum corporum et judicium générale post ascensionem Salvatoris nostri Jesu Christi in caelum tuerunt, sunt et erunt in caelo, caelorum regno et paradiso coelesti cum Christo, sanctorum angelorum consortio aggregatae, ac post Domini nostri Jesu Christi passionem et mortem viderunt et vident divinam essentiam visione intuitiva et etiam faciali, nulla mediante creatura in ratione objecti visi se hahente, sed divina essentia immédiate se nude, clare et aperte eis ostendente, quodque sic videntes eadem divina essentia perfruuntur, neenon quod ex tali visione et fruitione eorum animœ, qui jam decesserunt, sont vere beatae et habent vitam et requiem aeternam, et etiam illorum, qui postea décèdent, eamdem divinam videbunt essentiam, ipsaque perfruentnr ante judicium générale; ac quod visio hujusmodi divinae essentiae ejusque fruitio aclus fidei et spei in eis évacuant, prout fides et spes proprise théologies sunt virtutes; quodque postquam inchoata fuerit vel erit talis intuitiva ac facialis Visio et fruitic in îisdem, eadem visio et fruitio sine aliqua inlercisione seu evacuatione prœdictte visionis et fruitionis continuata extitit et continuabitur usque ad finale judicium et ex tune usque in sempiternum.
Diffinlmus însuper, quod
secundum Dei ordinatii m
communem anlmae decedentium in actuali peccato mortali inox posl mortem suam ad interna descendunt, ubi pœnis inlernalibus cruciantur, et quod niiiiioiiiiiius in die judicii omnes hommes ante tribunal Christi cum suis corpi ribus comparebunt, reddituri de fa- <■' i^' propriis rationem, ul referai unusquieque propria corporis proul gessil sive bonuui sive in.iiinii.
BENOIT XII
rappelait que sous le pontificat de son prédécesseur, il s'était élevé une discussion parmi les théologiens au sujet de la vision dont jouissent après la mort les âmes des justes complètement pures ou purifiées : voient-elles la divine essence avant la résurrection des corps et le jugement général? Tel fut, en effet, le point premier et principal du débat; il se compliqua ensuite de questions connexes. Dans ses notes sur la vie de Jean XXII, op. cit., p. 787, Baluze rattache l'origine de cette controverse à un récit qui eut cours en Provence vers l'an 1325; on racontait qu'une dame avait été tourmentée pendant plusieurs mois par l'âme de son mari défunt, puis, soulagée par les prières faites en sa faveur, l'âme avait enfin annoncé qu'elle montait au ciel pour y jouir du repos éternel avec les anges et les saints. Quoi qu'il en soit de la connexion entre ce tait et l'origine de la controverse, ce fut bien vers cette époque que Jean XXII porta son attention sur le problème de la vision béatifique. Dans le cours de son pontificat, il avait eu plus d'une lois l'occasion de se prononcer sur l'état des âmes après la mort. En 1318, il avait présenté au roi d'Arménie la profession de foi que l'empereur Michel Paléologue avait souscrite en 1274 au IIe concile œcuménique de Lyon ; profession de foi où il est dit que les âmes des justes parfaitement pures ou purifiées sont immédiatement reçues au ciel, mox in cselum recipi, et que les âmes souillées de péché mortel ou môme du seul péché originel, descendent en enfer, pour y être punies toutefois de peines diverses, mox in infernum desccndcre, pomis tamen disparibus puniendas. Raynaldi, op. cit., an. 1318, n. 10, t. v, p. 82. En 1326, Jean XXII avait réprouvé une opinion des nestoriens et des jacobites, suivant laquelle les âmes des saints ne seraient pas dans le paradis avant le jugement général, mais resteraient jusqu'à cette époque on ne sait où, dans un état de repos exempt de souffrance. lbid., an. 1326, n. 28, t. v, p. 331. Le pape était même allé plus loin dans les bulles de canonisation de saint Thomas de Hereford en 1320, de saint Thomas d'Aquin en 1323, et surtout de saint Louis de Toulouse en 1317; il avait montré ce jeune saint entrant au ciel dans son innocence, pour contempler son Dieu dans la joie et à découvert, ad Deuni snum contemplandum in gaudio, facie revclata, § 18. Magnum bullarium romanum, in-fol., Luxembourg, 1727, t. i, p. 192.
Mais en 1331, dans un sermon prêché à Notre-Damedes-Dons, le jour de la Toussaint, sur ce texte : Mémento te operum patrum vestrorum, etc., Jean XXII développa cette idée notablement différente : avant la venue du Christ, les âmes des justes reposaient dans le sein d'Abraham; depuis sa mort et son ascension, elles sont au ciel, où elles reposent et reposeront jusqu'au jugement dernier sous l'autel dont parle saint Jean dans l'Apocalypse, VI, 9. L'orateur interprétait ensuite cet autel de l'humanité de Jésus-Christ et concluait : « Ainsi donc, avant le jour du jugement les saints sont sous l'autel, c'est-à-dire sous la protection et la consolation de l'humanité du Christ, mais après le jour du jugement, Jésus-Christ les fera monter sur l'autel, en les élevant à la vision de la divinité même. » Ne convientil pas, du reste, que l'âme n'entre en possession de la joie parfaite, la joie de son Seigneur, qu'au moment où, réunie à son corps, elle sera elle-même parfaite en sa nature? Sermo in die omnium sanctorum factùs per dominum Johannem papam XXII, A. D. 1331, dans un manuscrit du xive siècle conservé à la bibliothèque de l'université de Cambridge, ms. Ii, m, 10, fol. 3 sq. Extraits du même sermon dans Nicolas le Mineur, Chronicon de iis omnibus quse circa quœstioncm tempore Joannis XXII ortam de paupertate Christi et apostolorum cjus gesta et fada sunt. Biblioth. nation, de Paris, fonds latin, ms. 5154, fol. 255 sq.
Le troisième dimanche de l'Avent, Jean XXII reprit
le même thème et le développa dans un sermon sur ce texte : Gaudete in Domino semper; sermon qu'il fit transcrire et distribuer à qui voulut l'avoir. On le trouve intégralement reproduit dans le manuscrit de Cambridge : Sermo secundus ejusdem domini Johannis papse in tertio, dominica de adventu de eadem materia, fol. 3 b. Rien de plus net que l'idée mère de ce discours. Suivant la doctrine de saint Augustin, Serm., il, inPs. xr, n. 13, P. L., t. xxxvn, col. 1170, la vision béatifique est toute notre récompense, tota merces nostra visio est; à ce titre elle est due à l'ouvrier, c'est-à-dire qu'elle n'est due, dans le cas présent, ni à l'âme seule, ni au corps seul, mais à l'homme tout entier, à la personne qui a travaillé et mérité, aciiones enim sunt suppositorum ; et comme cette personne ne sera reconstituée qu'après la résurrection des corps, alors seulement commencera cette bienheureuse vision. Telle est, du reste, la doctrine qui se dégage des paraboles évangéliques, comme des enseignements du Sauveur et des apôtres; ce n'est qu'à la fin du jour, image du temps présent, que les ouvriers de la vigne reçoivent leur salaire; ce n'est qu'à la fin du monde que le bon grain et l'ivraie sont définitivement séparés; ce n'est qu'après le jugement dernier que le Christ invite les bénis de son Père à posséder le royaume, et que l'Écriture nous les montre entrant dans la vie éternelle, Matth., xxv, 34, 46; c'est en ce jour de l'apparition glorieuse du Christ, cuni appavucrit , que nous deviendrons semblables à lui en le voyant tel qu'il est, I Joa., ni, 2; c'est en ce même jour que saint Paul compte recevoir de Dieu la couronne de justice, quam reddel mihi Donùnus in illa die, II Tim., iv, 8; aussi le grand apôtre montre-t-il les saints de l'Ancien Testament attendant jusqu'à la fin du monde la récompense que tous les hommes recevront ensemble. Heb., xi, 39 sq.
Après l'Écriture, Jean XXII invoquait des Pères, surtout saint Bernard et saint Augustin. Quand il entendait de l'humanité du Christ l'autel de l'Apocalypse, quand il distinguait entre la vision de cette même humanité possédée déjà par les saints au ciel et la vision de la divinité, différée pour eux jusqu'au temps de la résurrection, l'abbé de Clairvaux était son guide. Serm., iv, in festo omnium sanctorum , n. 2, P. L.,t. clxxxiii, col. 472. Dans saint Augustin, le pape relevait avec prédilection une dizaine de passages, où ce docteur semble réserver la vision intuitive au temps de la résurrection et rejeter après le jugement général la vie éternelle, entendue avec saint Jean, xvn, 3, de la connaissance de Dieu le Père et de son Fils : par exemple, Enarrat. in Ps. Xliii, n. 5 : illa visio facie ad jacicm liberalis in resurrectione servatur, P. L., t. XXXVI, col. 485; De Trinitate, 1. 1, c. xm, n. 28, 31 : et ipsafiet, cum tradet regnum Deoet Patri...El sicul ibunt illi in ambustionem seternam, sic justi in vitam scternam. Quid est autem vita seterna, nisi ut cognoscant te, etc. P. L., t. xlh, col. 843, 844. Aux textes de ce genre s'en ajoutaient d'autres, où l'évêque d'Hippone parait n'attribuer aux âmes saintes avant la résurrection qu'un bonheur imparfait, un état de repos et de télicité dont elles jouissent dans des demeures mystérieuses, abditis receplaculis, appelées indifféremment par ce Père sein d'Abraham, paradis ou ciel, mais qu'il n'identifie point avec le royaume de Dieu, où sont les anges, ni avec la vie éternelle et la pleine béatitude que possèdent déjà ces purs esprits et que nous posséderons plus tard : par exemple, Enchiridhm, c. liv, lv, LXIII, P. L., I. XL, col. 258, 261; De Genesi ad litteram, 1. XII, c. xxxn, xxxiv, xxxv, P. L., t. xxxiv, col. 480, 482 sq.; De civitate Dei, 1. XII, c. ix, P. L., t. xli, col. 357 ; Enarrat. in Ps. xxxvi, n. 10 : post vitam istam par vam nondum eris ubi erunt sancti, quibus dicilur : Venite, benedicti, etc., P. L., t. xxxvi, col. 361 ; in Ps. xxxvir, n. 28: bi ipso fine [sœculi) accepturi sumus salutcm sempiter-
BENOIT XII
nam, ut contemplantes gloriam Dei, et cjus faciem intuentes, eum laudemus m selernum, ibid., col. 412; Serai., ccxxxx, c. v, où la vie que possèdent maintenant les martyrs, est appelée paria particula promissionis, imo solalium dilationis, P. L., t. xxxvm, col. 1283; Rat racial., 1. I, c. XIV, n. 2 : de sanctis hominibus jam defunclis, utrum ipsi saltem dicendi jam in illa possessions (beatitudinis) consisterc, merito quxrilur. P. L., t. xxxii, col. G(J6.
A ses deux principales autorités, Jean XXII en ajoutait quelques autres : S. Fulgence, cité faussement sous lr nom d'Augustin, De fide ad Petrum, c. xliii, P. L., t. xl, col. 777; Cussiodore, In Ps. ci, 17 : videbitur in majeslate sua, quando hsedos segregat ab agnis ; In Ps. xxiv, 12: ad hue prsemia illa suspensa sunt, quœ nec oculus ridit, etc., P. L., t. lxx, col. 713, 180; S. Jean Damascène, De fide orthodoxa, 1. IV, c. xxvn : anibo (l'âme et le corps) simul aut prsemiis aut pœnis af/icientur... Judicium post resurrectionem, ac merces operum, P. G., t. xciv, col. 1219, 1227; S. Bède, Explanatio Apocalypsis, vi, 11, P. L., t. xcm, col. 148; Hugues de Saint-Victor, De sacra/mentis christianse fidei, part. XVIII, c. xiv, xvi, P. L., t. clxxvi, col. 612, 61 i. Tous ces textes, très inégaux du reste sous le rapport de la clarté et de la valeur probante, tendaient à confirmer cette assertion fondamentale : Avant la résurrection des corps, les âmes séparées ne possèdent ni la vie éternelle, ni la béatitude proprement dite, ni par conséquent la vision béatitîque.
De cette doctrine découlait une conséquence que Jean XXII insinua dans son second sermon, et qu'il développa peu après, le 5 janvier 1332, veille de l'Epiphanie, en prêchant sur ce texte : Toile puerum et matrem ejus. Ce troisième discours n'est connu que par les extraits qu'en ont donnés Nicolas le Mineur, op. cit., fol. 255b, et Occam, Compendium errorum Johanuis papse XXII , c. vil, imprimé à la suite du Dialogus magistri Guillcnni de Oekam docloris famosissimi,L^on, 1494. Voici, d'après ces auteurs, comment le pape exprima la conséquence dont il s'agit : « Dieu, ai-je dit, n'est pas plus prompt à damner qu'à rétribuer ou à récompenser; il ne damnera pas les méchants tant qu'il n'aura pas récompensé les bons. Mais nous avons vu qu'avant le jour du jugement, les bienheureux n'iront pas à la vie éternelle; de même- donc, avant le jour du jugement, les méchants n'iront pas au supplice éternel, à l'enfer où il y aura des pleurs et des grincements de dents. » L'orateur appliquait ensuite cette doctrine aux démons, mais d'une façon encore plus absolue, grâce à ce raisonnement : «Ils ne pourraient pas nous tenter, s'ils étaient placés dans l'enfer. Il ne faut donc pas dire qu'ils sont en enler, mais bien dans cet air ténébreux, d'où il leur est loisible de nous tenter. » Tels sont les principaux sermons de Jean XXII sur l'état des âmes après la mort. Dans la suite il ne revint qu'en passant sur ce sujet dans ses prédications. Ainsi, en 1332, partant, le jour de la Purification sur ce texte : Slalim veniet ad templum sanctum suum, il énonça cette idée : Le Christ léguera jusqu'au jour du jugement, puis il cessera de régner comme homme, ce qui est imparfait cessant à ce moment, quia tune cessabit quod ex parte est; alors les élus verront face à face le Dieu un etlrine. Enfin, le 5 mai 1334, en la fête de l'Ascension, le pape émit de nouveau les mêmes idées en développant ce thème : Astrndii iler pandens anle eos. Nicolas le Mineur, i>ji. cit., lui. :ii»-2, 304.
Il est facile île voir par ce qui précède en quoi consistait exactement l'opinion de .ban XXII, mal présentée souvent par des ailleurs qui ne l'ont pas jugée pièces en main, ou défigurée par d'autres qui voulaient y trouver une arme contre 1 infaillibilité pontificale. Il ne s'agissait nullement de mettre en question l'immortalité de famé, comme l'a prétendu Calvin, ni de révoquer en
doute que lésâmes humaines, une fois séparées de leurscorps, sont immédiatement jugées et reçoivent un commencement de récompense au ciel ou de châtiment en enfer. Aussi Jean XXII n'a jamais fait appel, en faveur de son opinion, à ces anciens Pères, comme saint Justin, saint Irénée, Tertullien, Lactance et autres, qui, sous l'intluence des idées millénaristes, différaient le jugement des âmes ou leur entrée au ciel jusqu'à la fin du monde. Dans son second sermon, il a répété par deux fois et avec insistance, que les âmes pariaitement pures ou purifiées vont immédiatement au ciel : Ego id concedo, et hoc idem concedit B. Bernardus, quod ad patriam evolant prolinus, hoc est ad ceelum ; mais, ajoutait-il, il ne s'ensuit pas qu'elles voient la divinité lace à face, leur vue s'arrête à l'humanité du Christ, sed non sequitur propter hoc quod vident divinitaleni visione faciali, sed humanitatem Ch>isti lantum, loc. cit., fol. 5b. Qu'on apprécie dès lors la valeur historique de cetteaffirmation, avancée par M. Lea dans son Histoire de l'Inquisition aumoyen âge, trad. par S. Reinach, Paris, 1902, t. m, p. 713: i> En octobre 1326, Jean XXII reconnut une hérésie, qu'il convenait d'extirper parmi les Grecs, dans le fait de croire que les saints n'entreront pas au paradis avant le jour du jugement; mais, peu après, il changea d'opinion : son orgueilleuse confiance en son savoir théologique et en son érudition ne lui laissa pas de repos tant qu'il n'eût pas contraint la chrétienté à changer d'avis en même temps que lui. » Jean XXII ne changea nullement d'avis sur ce point, pas plus qu'il ne se mit en contradiction avec la profession de foi, qu'il avait imposée au roi d'Arménie; car ce qu'il avait affirmé dans ces documents dogmatiques, c'était, pour les âmes justes, non la vision intuitive de Dieu, mais l'entrée immédiate au ciel, mox in cselum recipi, et pour les âmes pécheresses, la descente immédiate en enfer, mox in infernum descendere. Seul, ce dernier point pourrait faire quelque difficulté, à cause du sermon prononcé le 5 janvier 1332. Mais, pour comprendre exactement la pensée du pontife, il importe de se rappeler le parallélisme qu'il établit dans ce discours entre les bons et les méchants, sous le rapport de la récompense et du châtiment. Les deux ternies de ce parallélisme sont la vie éternelle et le supplice éternel; la vie éternelle étant pour les bons la vision béatitîque, le supplice éternel étant pour les méchants la peine du feu, suivant ces paroles : Ite, maledicti, in igneni œternum. Par conséquent, ce que Jean XX11 différait jusqu'au jour du jugement pour les pécheurs, ce n'était pas la descente immédiate dans l'enfer, ni tout châtiment, mais seulement ce qu'il regardait comme constituant proprement le supplice éternel. Aussi, dans la préface de son traité De statu animarum, Benoit XII lait-il dire aux partisans de cette opinion : « Bien que ces âmes soient dans un état de souffrance, elles ne seront cependant placées dans le feu de l'enfer, qu'après avoir repris leur corps au jour de la résurrection générale, alors qu'elles entendront cette sentence de la bouche du Christ leur juge: Discedite a me, maledicti, in iyuem œtemum. » Raynaldi, op. cit., ann. 1335, n. 13, t. VI, p. 28. Cf. Villani, 1. X, c. ccxxvn, dans Muratori, op. cit., t. xm, p. 739.
Ajoutons, et le point est important, que Jean XXII s'est posé dans ses sermons, non pas en pape qui parle ex cathedra, mais en docteur privé qui émet son opinion, luutc opinionem, et qui, tout en cherchant à la prouver, la reconnaît discutable. Dans son second discours, on lit ces paroles, loc. cit., fol. 10 : Dico euni Augustino, quod si decipior hic, qui melius sapit corrigat me. Michi aliud mm videtur nisi ostenderetur determinatio eçclesie contraria vel auctoritates sacre scripiure qum hoc clarius dicerenl quam dicant supradicta. Aussi, en face des franciscains schismatiques qui avaient intérêt à grossir les choses, le théologien
BENOIT XII
allemand Ulrich observait-il judicieusement que, si le pape eût voulu définir la question, ou donner son sentiment pour une vérité dogmatique, il n'aurait point tissu ses discours de citations, de syllogismes et de subtilités scolastiques. Raynaldi, op. cit., an. 1331, n. 45, t. v, p. 524. Rien de plus propre à confirmer cette vérité et tout à la fois a préciser la position prise par Jean XXII, qu'une page du manuscrit de Cambridge, fol. 95b, où le débat est brièvement résumé. Voici les assertions qu'on reprochait au pape d'avoir énoncées, lsla sunt aux opportun lu r domino : 1" Avant le jour du jugement, les âmes des saints voient seulement l'humanité du Christ, et c'est en elle seule que se trouve leur repos. 2° Avant le jour du jugement, les âmes saintes ne voient Dieu que d'une façon abstractive, comme dans un miroir, visio spéculons. 3° L'objet propre de cette vision n'est pas la divinité même, mais son image. 4° Avant le jour du jugement, l'àme n'est ni récompensée ni punie, car ce n'est pas elle, mais la personne qui a mérité. 5° La béatitude céleste ne peut pas recevoir d'accroissement après le jugement dernier, comme si d'abord moins parfaite dans l'âme séparée, elle devenait plus parfaite dans le composé bumain. 6° Dans cette prière de la messe : Mémento etiam, Domine, famulorum famularunique tuarum, etc., l'Église prie pour la délivrance des âmes saintes. — Suivent les répliques de Jean XXII, Responsiones domini : 1° J'ai dit et prouvé que les âmes séparées ne voient pas l'essence divine face à face, visione faciali, et j'ai prouvé par les Pères qu'elles reposent sous l'humanité du Christ. 2° J'ai prouvé par de nombreux témoignages, empruntés à l'Ecriture et aux Pères, que toute vision dans les âmes saintes est abstractive, specularem. 3° J'ai dit et prouvé que dans cette sorte de connaissance on ne voit pas la divinité de cette vision que l'Apôtre appelle faciale. 4° J'ai dit qu'avant le jour du jugement l'àme ne reçoit pas la récompense qui constitue la vie éternelle, non prsemiatur prsemio illo quod est seterna vita; qu'en tout le reste elle ne soit pas récompensée, je ne l'ai point dit, j'ai même affirmé nettement et prouvé le contraire. 5° Il est vrai que la béatitude qui consiste dans la vision intuitive ne peut pas être plus parfaite dans l'âme après la résurrection du corps, puisque auparavant l'âme ne jouit pas de cette béatitude, mais seulement de celle qui vient de la connaissance abstractive, capable assurément d'augmentation et de diminution. 6° La prière en question semble bien supposer ce que j'ai avancé, puisque, d'après sa teneur, les âmes appartiennent à l'Église militante jusqu'au jour du jugement.
III. Développement de la controverse; Jean XXII et l'université de Paris. — Les sermons d'Avignon ne passèrent pas inaperçus; beaucoup s'en émurent et s'en scandalisèrent, <juod midlos scandalizaverat, dit le continuateur de la Clironique de Guillaume de Nangis, à l'année 1333. Dom d'Achery, Spicilegium, in-fol., Paris, 1723, t. m, p. 96. Le pape n'ignorait pas l'effet produit, on le voit par cette pbrase de son discours du 2 février 1332 : « Il en est qui murmurent de ce que nous tenons cette opinion, je le sais bien; mais je ne puis pas faire autrement, et ego dico quod non possum aliter facere. » Nicolas le Mineur, op. cit., fol. 304. Il avait dit auparavant, dans son troisième sermon : « On prétend, il est vrai, que cette opinion est nouvelle et qu'il faut l'abandonner. Aussi voulons-nous montrer «que cette opinion n'est pas nouvelle. » Ibid., fol. 255. C'est dans le même dessein qu'il composa, en 1333, un petit traité, HUellum, commençant ainsi : Queritur ittrum anime sanclorum ab omnibus peccatis purgate videant divinam essenliatn. Il parle plusieurs fois de ce travail dans sa correspondance et demande, soit à l'archevêque de Rouen, Pierre Roger, plus tard Clément VI, soit au franciscain Gautier de Dijon, confesseur de la reine, de
faire connaître et d'expliquer ses raisons et ses autorités au roi et à la reine de France. Deniile, Cltartularium, n. 974, 976, 978, 979. Si l'on en croit Villani, op. cit., 1. X, c. ccxxviii, ceux qui lui apportaient des nouveaux textes en faveur de son opinion, recevaient en récompense quelque bénéfice, li faceva gratta d'alcuno bencficio. Les camps se tranchèrent, et si le pape rallia à sa cause le général des franciscains, Gérard Eudes, avec un certain nombre de ses religieux, il eut contre lui tout l'ordre des frères prêcheurs. Diverses circonstances donnèrent bientôt à la controverse un grand retentissement.
Le dimanche 3 janvier de l'an 1333, en l'octave de la Saint-Jean, un dominicain anglais, Thomas Walleis, prêcha devant le clergé dans l'église de son ordre à Avignon. Après une attaque voilée contre les franciscains au sujet de leurs théories sur la pauvreté religieuse, il affirma fortement la doctrine de la vision béatifique immédiate et réfuta huit arguments apportés en faveur de l'opinion contraire, en y joignant la preuve que Jean XXII prétendait tirer du Mémento des morts. A la fin de son discours, faisant allusion à ceux qui se ralliaient à l'opinion du pape pour les avantages temporels qu'ils en espéraient, il exprima ce souhait oratoire : « Que l'excommunication et la malédiction de Dieu descendent sur la tète de celui qui, mû par. un tel motif, nie la vérité qu'il croit! » Manuscrit de Cambridge, fol. 52b. Imprécation qui, dans la pensée de l'orateur, ne se rapportait nullement au pape, mais constituait une sorte de riposte contre le franciscain qui avait prêché auparavant. Voir, en les confrontant, ces deux ouvrages : Quétif et Echard, Scriplores ordinis prsedicatorum , in-fol., Paris, 1719, t. i, p. 599 sq.; Denifle, Chartularium, p. 415 sq. Six jours après, sur l'ordre de l'inquisiteur d'Avignon, Guillaume de Monte Rotondo, franciscain, Thomas Walleis fut arrêté et jeté en prison, où il subit, au début, un rude traitement. Cette arrestation fit grand bruit, car on l'attribua de tous côtés à l'attaque du prédicateur dominicain contre l'opinion du pape. Le roi de France, Philippe de Valois, en écrivit à Jean XXII; mais celui-ci répondit, le 28 février, que Thomas Walleis n'était pas inculpé pour avoir attribué la vision béatifique aux âmes des saints, mais pour avoir avancé dans son discours plusieurs propositions erronées ou suspectes d'hérésie. En même temps, le pape écrivait à la reine de France, Jeanne de Rourgogne, pour la mettre en garde contre les rapports malveillants. Denifle, loc. cit., pour ces deux lettres et plusieurs autres relatives au même objet. Les actes du procès institué contre le prédicateur dominicain se trouvent dans le manuscrit de Cambridge, fol. 531'; ils justifient l'affirmation de Jean XXII. Thomas Walleis est accusé d'avoir avancé ou détendu ces propositions : la résurrection et le jugement se font en un seul et même instant, in eodem instant i temporis; les corps ressuscites doivent leur gloire au rejaillissement de la béatitude de l'âme; la vision de Dieu et la béatitude correspondante sont la fin naturelle de l'âme; sans la vision intuitive les âmes des saints seraient dans un repos violent; à proprement parler, ce n'est pas saint Pierre, mais son âme qui sera au ciel; l'âme de sainte Lucie voit Dieu aussi clairement et aussi parfaitement que l'âme du Christ. L'inculpé composa dans sa prison une sorte de lettre ou petit traité De instanlibus etmomentis, où il essayait d'expliquer plusieurs de ces assertions; mais cette apologie devint l'occasion de nouveaux griefs. Parmi les juges, le cardinal Jacques Fournier tenait le premier rang; le procès fut long, et Thomas Walleis n'était pas encore sorti de prison en 1338, alors que Denoit XII avait solennellement réprouvé l'opinion du délai de la vision béatifique. Deniile, op. cit., p. 416, 418, 424. D'où il suit que Thomas Walleis ne fut pas poursuivi pour le seul fait d'avoir prêché contre l'opi-.
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nion de Jean XXII, et que sur ce point, comme sur plusieurs autres, il est nécessaire de contrôler les gloses des chroniqueurs, même de ceux qui furent contemporains des événements.
A l'emprisonnement de Thomas Walleîs s'ajouta bientôt une autre cause de surexcitation. Dans le louable dessein de faire élucider la question qu'il avait soulevée, Jean XXII provoquait de toute part les recherches des évoques et des maîtres en théologie. De là diverses études ou commenlaria sous lorme de lettres ou de petits traités, dont quelques-uns seront indiqués à la lin de cet article. Parmi ces auteurs se signala le célèbre Guillaume Durand de Saint-Pourçain, évêque de Meaux; dans un Tractatus de statu animamm sanctarum postquam rcsolulœ sunt a corpore, il invoqua contre l'opinion nouvelle de bons arguments : le dogme de la descente du Christ aux limbes, d'où il délivra les âmes des anciens Pères; les paroles du Christ au bon larron, Luc, xxm, 43; l'exemple du mauvais riche, Luc, XVI, 22; la doctrine de saint Paul, Phil., i, 23; II Cor., v, 1 sq.; celle de saint Jean, Apoc, VI, II, et datée sunt Mis singulse stolœ albse; l'autorité de quelques Pères, comme saint Grégoire, Dialog., I. IV, c. xxv, xxvm; les prières liturgiques et le sentiment commun de l'Église; diverses raisons théologiques. Raynaldi, an. 1333, n. 49 sq., t. v,. p. 570 sq. L'opuscule était vivant et remarquable à plus d'un titre; mais le Doclor resolutissimus avait présenté quelques-uns de ses arguments sous une forme contestable ou les avait accompagnés d'assertions incidentes qui rencontrèrent une vive opposition, même parmi les défenseurs de la vision béatitique immédiate. Ainsi, d'après lui, les saints de l'Ancien Testament détenus aux limbes n'y souffraient pas d'autre peine que la privation de la vision béatilique; Jésus-Christ n'a pu délivrer leurs âmes qu'en leur accordant la claire vision de l'essence divine; dans l'hypothèse où l'Ame de saint Paul n'aurait pas au ciel la claire vision de Dieu, il ne lui serait pas plus avantageux d'être avec le Christ que de vivre ici-bas; l'âme séparée, étant esprit, ne peut recevoir de joie des choses corporelles; les anges ne souhaitent pas contempler l'humanité du Christ; aussitôt après la mort, Dieu récompense ou punit l'àme dans toute la mesure du possible, etc. Ces affirmations et quelques autres furent réunies en onze articles, auxquels le cardinal Jacques l'ournier opposa ses Quœsliones undecim, réfutation modérée dont Raynaldi a donné des extraits. Ibid., n. 59 sq., t. v, p. 575 sq. Il y était établi, entre autres choses, que les esprits angéliques et les âmes séparées voient les choses corporelles par l'entendement, et qu'elles peuvent en recevoir de la joie; qu'elles sont perfectionnées, éclairées, remplies de grâce par l'humanité de Jésus-Christ; qu'elles la voient intuitivement et non par la loi; que cette vue est un bien inestimable, mais qu'il est vrai néanmoins que saint Paul, en tormant le désir de voir Jésus-Christ, portait directement sa pensée vers la divinité. De son côté, Jean XXII lit soumettre les onze articles à une commission de seize membres, cardinaux, évoques ou docteurs, présents à la cour pontificale; au mois de septembre II!:;:'., ions les articles furent censurés. Denifle, op. cit., p. 418 sq. L'affaire n'eut pas de conséquences pratiques pour I évêque de Meaux, grâce surlout à l'attitude que les circonstances Qrenl prendre au roi de France et à l'université de Paris.
Sur ces entrefaites, Jean XXII envoya comme nonces en Angleterre deux religieux, le dominicain Arnaud de Saint-Michel, son pénitencier, el le général dis franciscains, Gérard Eudes. Denifle, op. cit., p. 125 sq. Rallié aux idées du pape, ce dernier s'avisa di' profiter
d'un séjour forcé a Paris pour taire de la propagande ;
il exposa devant un immense auditoire L'opinion favorable au délai de la vision béatilique. Grand lui l'émoi; niagnum murmur inter scholares audilum est, dit le
continuateur de Guillaume de Nangis, loc. cit. L'irritation lut d'autant plus vive qu'on soupçonnait le pape d'avoir dissimulé, sous le couvert d'une mission diplomatique, le dessein d'accréditer à Paris la nouvelle doctrine. Philippe VI se montra fort impressionné par toute cette affaire; Eudes ayant sollicité une audience pour se disculper, il ne voulut l'entendre qu'en présence de dix maîtres en théologie, dont quatre franciscains. Tous se prononcèrent vivement contre l'opinion du délai, et le roi reprit sévèrement Gérard, le menaçant même, s'il ne se rétractait, de le faire brûler comme hérétique et lauteur d'hérésie. Villani, op. cit., 1. X, c. ccxxvm. Plus tard, des auteurs gallicans, comme Pierre d'Ailly, Jean de Launoy et beaucoup d'autres, ont prêté au roi Philippe à l'égard du pape une violence de langage qui ne se trouve pas dans les documents primitifs.
Cependant, Jean XXII avait appris ce qui s'était passé à Paris; il se hâta d'envoyer au roi, le 18 novembre de la même année 1333, une lettre pleine de modération et de dignité. Tout en louant son zèle pour l'intégrité de la foi, il l'exhortait à ne pas user de menaces ni de châtiments contre ceux qui soutiendraient le délai de la vision intuitive, mais à laisser les théologiens discuter librement sur cette matière, jusqu'à ce qu'il plût au siège apostolique de trancher le débat. Une phrase est particulièrement à noter, celle où le pape justifiait sa propre conduite : « Comme plusieurs lois dans ses écrits, saint Augustin a parlé de celte question en hésitant, et qu'il semble y avoir eu variété d'opinions sur ce point, non seulement chez ce Père, mais chez beaucoup d'autres docteurs, nous avons cru, dans l'intérêt même de la vérité, devoir traiter ce sujet dans nos sermons, sans rien dire de notre fond, mais en alléguant des textes de l'Écriture et des Pères, surlout de ceux dont l'Eglise a sanctionné les écrits. Beaucoup de cardinaux et d'autres personnages ont prêché, devant nous et ailleurs, le pour et le contre sur celle question; plusieurs fois même, on l'a discutée à notre cour en présence de prélats et de théologiens, tout cela pour mieux parvenir à la pleine connaissance de la vérité. » Denifle, op. cit., p. 426.
Mais le roi avait déjà convoqué une assemblée solennelle ; elle se tint au château de Vincennes, le 19 décembre ou quatrième dimanche de l'A vent, en présence des princes, évéques, abbés et principaux magistrats qui se trouvaient à Paris. (In avait fait appel aux plus célèbres docteurs de la faculté de théologie; ils étaient vingt, sans compter Pierre de la Palu, patriarche de Jérusalem, Pierre Roger, archevêque de Rouen, el le chancelier, Guillaume Bernard. Trois franciscains étaient au nombre des docteurs, et parmi eux le célèbre Nicolas de Lyre. Deux questions furent posées : 1° Les âmes saintes qui sont au ciel voient-elles l'essence divine l'ace à face avant la résurrection des corps et le jugement général? 2° La vision qu'elles ont maintenant de l'essence divine cessera-t-elle au jour du jugement dernier, pour faire place à une autre'? Les docteurs lurent unanimes pour résoudre la première question d'une façon affirmative, et la seconde d'une façon négative. Quelques-uns opinèrent seulement que la vision dont jouissent maintenant les .'unes saintes deviendrait plus parfaite au jour du jugement dernier. Le général des franciscains, qui étail présent, souscrivit à la décision. Dans une autre réunion, tenue aux Mathurins, le 26 décembre, on rédigea un acte authentique du jugement; il lut signé, le 2 janvier, par les mêmes docteurs
et par six antres qui n'avaient pas assisté à la première
assemblée. Dans une lettre destinée au pape, on lisait
cette phrase : « Ouanl à celle question, OÙ Votre Sainteté a montré tant de savoir et de subtilité, en rassemblant pour l'une des parties des autorités plus nombreuses et plus fortes qu'aucun docteur m' nous parait en avoir apporté jusqu'ici, le tOUl cependant, nous
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a-t-on dit, sous forme d'exposition, sans déterminer ni même affirmer ou soutenir fermement quoi que ce soit, nous supplions vivement Votre Béatitude, en toute humilité et respect, de daigner la trancher, en confirmant par une définition la vérité du sentiment dans lequel a toujours été entretenue la piété du peuple chrétien que vous gouvernez. » Denillc, op. cit., p. 429 sq. En transmettant ces actes à la cour pontificale, le roi de France joignait ses propres instances aux désirs de ses théologiens.
IV. Enquête et rétractation de Jean XXII. — Le pape n'avait pas attendu la déclaration de l'université de Paris pour s'engager dans la voie qu'on lui conseillait; car les franciscains schismatiques, qui s'étaient réfugiés à la cour de Louis de Bavière, continuaient à tirer parti des sermons d'Avignon, pour accuser publiquement d'hérésie leur grand adversaire et en appeler à un concile œcuménique. Voir Occam, Opus nonaginta dierum, c. ccxxiv, et Michel de Cezena, Litterae deprecatorise ad vegem Romanorum et principes Alemannise, c. XII ; deux ouvrages insérés par le protestant Goldast dans sa Monarchia S. Romani imperii, in-fol., Francfort, 1614, t. il, p. 1233, 13G0. Le 28 décembre 1333, Jean XXII réunit en consistoire les cardinaux et autres prélats, les docteurs en théologie et les auditeurs du palais apostolique ; après avoir déclaré son intention d'examiner à fond la controverse relative à l'état des âmes séparées, il fit commencer la lecture des autorités qu'il avait recueillies pour ou contre la vision béatifique immédiate. Cette lecture dura cinq jours, a festo innocentuin usque ad epyplianiam, dit Henri de Diessenhoven, op. cit., p. 18. Le procès-verbal de ces consistoires, rapporté dans le Chartularium universitatis parisiensis, p. 434, n'entre pas dans le détail des arguments présentés par Jean XXII et ses partisans; mais nous sommes renseignés sur ce point par Occam ; dans la seconde partie de son Bialogus, réimprimé par Goldast, lue. cit., p. 7i0 sq., il reproduit pour les réfuter, les arguments de Jean XXII d'abord, puis ceux de ses partisans, rationes Johannitarum. Dans ces derniers, rien d'important qui ne nous soit déjà connu; remarquons seulement qu'ils tiraient cette conséquence légitime de leur opinion : le temps de la foi durera pour tous les saints jusqu'au jour du jugement, et qu'ils se débarrassaient des citations opposées en y dénonçant de pieuses exagérations, intelligcndœ secundum locutionem devoti affectus. L'argumentation du pape se ramène à quelques cheis de preuve. La claire vision de l'essence divine étant incompatible avec l'espérance ne peut par là même se trouver dans les âmes séparées, en qui reste l'espérance. Job, xix, 25; Apoc, vi, 10 sq. Cette claire vision devrait être pour les âmes le terme suprême de la glorification; elle ne peut pas l'être, puisque, au jour du jugement, Dieu exaltera les saints. I Pet., v, 6. Qui \oit Dieu clairement, voit tout; ce qui n'est pas vrai des âmes saintes, comme le montre saint Augustin, De cura pro mortuis gerenda, c. xv, P. L., t. XL, col. 605. Enfin, et surtout, c'est à la personne humaine que la claire vision a été promise comme récompense; c'est au jour du jugement général que se rapporte la réalisation de cette promesse; sinon, à quoi bon ce jugement?
En présentant ces raisons, Jean XXII ne voulait aucunement préjuger la question; voici, en effet, la déclaration solennelle qu'il fit ensuite et qui fut insérée dans le procès-verbal : « De peur qu'on ne puisse mal interpréter nos sentiments, et prétendre que nous avons pensé ou pensons quelque chose de contraire à la sainte Ecriture ou à la foi orthodoxe, nous disons et nous protestons expressément que, dans la controverse relative à la vision des âmes, tout ce que nous avons dit, allégué ou proposé dans nos sermons et nos comérences, nous l'avons dit, allégué et proposé en entendant ne rien déterminer, décider ou croire qui fût en aucune façon
opposé à la sainte Ecriture ou contraire à la foi orthodoxe, mais seulement tenir et croire ce qui peut et pouvait être conforme à la sainte Écriture et à la foi catholique. Que si par hasard il se trouvait dans ces sermons ou conférences des idées qui fussent ou parussent tant soit peu en opposition avec la sainte Ecriture et la foi orthodoxe, nous disons et affirmons qu'il n'était pas dans notre intention d'agir ainsi, et nous révoquons le tout expressément, renonçant à tenir ces points et à les défendre pour l'avenir comme pour le présent. » Le pape ajouta même que son plus vif désir était de voir nettement établir la doctrine de la vision immédiate, nec credimus quod aliquis hodie tantum daret quantum nos vellemw dédisse, quod pars affirmativa, ut premittitur, per Scripturam sacrant vel sanctorum dicta Ma sacre Scripture non obviantia probaretur. Il conclut enfin, en enjoignant sous peine d'excommunication aux prélats et aux théologiens de s'occuper sérieusement de la question et de lui faire connaître ensuite leur sentiment. En outre, le 10 mars suivant, il adressa au roi de France une lettre d'explication où, en particulier, il protestait en conscience contre l'arrière-pensée qu'on lui avait prêtés au sujet de la mission diplomatique de Gérard Eudes. Deuxjours après, il écrivait à l'archevêque de Rouen pour lui donner avis de l'injonction qu'il avait faite aux cardinaux, évêques et docteurs, d'étudier la question de la vision béatilique et de lui communiquer leur jugement. Denifle, op. cit., p. 437 sq.
Les esprits se calmèrent en France; mais il n'en fut pas de même en Allemagne. Les fraticelles y continuaient leur campagne contre le pontife qui les avait condamnés; ils envenimaient toutes ses démarches, et jusqu'à sa dernière protestation qu'ils traitaient de palinodie feinte et frivole, revocatio ficta et frivola. Occam déclarait magistralement que le pape devait faire une rétractation pure et simple, sans déguisement, en ces termes ou d'autres équivalents : J'abjure l'hérésie que j'ai approuvée et enseignée, en affirmant que les âmes des saints n'ont pas au ciel la claire vision de Dieu. Dialogus, part. II, tr. I, c. x, Lyon, 1494, fol. 171. Aigri par l'échec de ses tentatives de réconciliation avec le saint-siège, Louis de Bavière appuyait ces agissements schismatiques; on décida qu'un concile se réunirait sous le patronage de l'empereur, pour déposer Jacques de Cahors. L'un des franciscains révoltés, Bonagratia de Bergame, rédigea les convocations en insistant sur l'hérésie papale. Nicolas le Mineur, op. cit., fol. 303b ; Raynaldi, an. 1334, n. 31 sq., t. vi, p. 14. Mais Jean XXII mourut sur ces entrefaites, le 4 décembre. La veille, sentant sa fin approcher, il avait mandé tous les cardinaux et leur avait lait donner lecture d'un acte officiel qu'il se proposait de publier sous forme de bulle. Ce passage en faisait le fond : « Voici comment nous déclarons le sentiment que nous avons actuellement et que nous avons eu sur cette matière, en union avec la sainte Église catholique. Nous, confessons et croyons que les âmes séparées des corps et pleinement purifiées sont au ciel, dans le royaume des cieux, au paradis, et avec Jésus-Christ en la compagnie des anges, et que, suivant la loi commune, elles voient Dieu et l'essence divine face à face et clairement, autant que le comporte l'état et la condition de l'âme séparée. Si d'une façon quelconque nous avons dit autre chose ou nous sommes exprimé autrement sur cette matière, nous l'avons fait en restant attaché à la foi catholique, in habitu fidei catholicte, et en parlant par manière d'exposition et de discussion; c'est là ce que nous affirmons, et c'est en ce sens que tout doit se prendre. » Puis, le pape mourant soumettait au jugement de l'Église et de ses successeurs ce qu'il avait dit et écrit sur ce point ou tout autre. Denille, op. cit., p. 441.
L'authenticité de cet acte solennel est indiscutable j
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Benoît XII l'a officiellement sanctionné en publiant la J m lie (lue la mort de son prédécesseur avait seule empêchée. Du reste, amis et ennemis de Jean XXII conviennent du fait. Raynaldi, ann. 1334, n. 38, t. vi, p. 16. Mais on glosa sur les intentions, et les révoltés ne se firent pas faute de mettre en doute la sincérité, ou de nier la valeur de cette rétractation. Il fallait bien qu'ils pussent dire : mortuus est pertinax hœrelicus. Michel de Cezena, Appellatio a consli tutione Quia vir rcprobus, dans Baluze, Miscellanea, édit. Mansi, t. m, p. 350 sq. Mais quelle justice attendre de ces fanatiques! Jean XXII avait réellement incliné pendant plusieurs années vers l'opinion défavorable à la vision béatifique immédiate, sans toutefois lui donner jamais une adhésion ferme. Plus tard, les discussions qu'il souleva, la lecture des nombreux travaux que firent, sur son ordre, les évêques et les théologiens, les attaques même de ses adversaires jurés l'amenèrent peu à peu à réformer sa première impression. C'est à tort, du reste, qu'on a prononcé le mot d'hérésie, puisque, au moment de la controverse, le point en litige n'avait pas encore été sanctionné par l'Église, ni par une définition formelle, ni par une croyance de fait suffisamment claire et universelle. A tort aussi, qu'on a prêté à Jean XXII bien des actes qui lui sont étrangers, par exemple, une pression exercée sur l'université de Paris pour faire écarter des grades théologiques quiconque ne jurerait pas de défendre et de tenir à jamais l'opinion du délai de la vision. Assertion fausse, dont Adrien VI, encore simple théologien, s'est fait malencontreusement l'écho. Qumstiones in IV Sententiarum, in-fol., Paris, 1516, De sacramento con/irmatwnis, fol. 23.
V. La définition; sa portée et les attaques dont elle A été l'objet. — Le successeur de Jean XXII avait été très intimement mêlé à la controverse dont nous avons vu l'origine et le développement. Juge dans l'affaire de Thomas VValleis, consulté par le pape- au sujet de l'ouvrage incriminé de Guillaume Durand, il avait condamné leurs erreurs ou relevé leurs conceptions moins heureuses, mais en partageant leur doctrine sur la vision béatifique immédiate. Aussi l'une de ses premières préoccupations comme souverain pontife fut de terminer la controverse. Dès le 2 février 1335, cinq semaines après son exaltation, il affirma publiquement dans un sermon que les âmes saintes voient clairement l'essence divine. Deux jours plus tard, il tint un consistoire où il convoqua ceux qui avaient prêché l'opinion contraire, et leur fit exposer leurs raisons. Le 17 mars, il publia le projet de bulle, où son prédécesseur avait, avant de mourir, affirmé sa croyance à la vision béatifique des âmes entrées au ciel. Enfin, il désigna, pour examiner avec lui cette question, une vingtaine de théologiens, parmi lesquels on distinguait Pierre de la Palu avec un autre dominicain, et Gérard Eudes avec cinq religieux de son ordre. Denifle, op. cit., p. 441, 453. Pour s'occuper plus librement de cette grande affaire, il se retira, le 4 juillet, à son château du Pont-de- Sorgues, prés d'Avignon.
Là, Benoît XII fit réviser avec le plus grand soin le traité De statu animarum ante générale judicium qu'il avait composé au temps de son cardinalat, ouvrage considérable el divisé en si\ livres, dont Raynaldi donne de longs extraits, an. L335, n. 9 sq. ; an. 1336, n. 4 sq., t. vi, p. 27 sq., ô:t sq. Après une préface où se trouvent de précieux renseignements sur l'objet et la marche de la controverse, l'auteur parlait des points unanimement admis, à savoir l'entrée immédiate des âmes justes dans le royaume des ci. n\ ri le paradis, la possession du repos éternel et la vision de Jésus-Chrisl dans sa gloire, poni' démontrer aux adversaires qu'ils devaient
logiquement conclure a la jouissance parées âmes de la
\ision béatifique, et à l'exclusion en elles de la foi el de 1 1 . pi rance propre me ni dites, l.es preuves étaient tirées de
la sainte Écriture : Luc, xxm, 43; Joa., XVII, 24; Heb., IX, 17 sq.; x, 19 sq.; I Cor., xm, 8 sq.; II Cor., V, 6 sq.; Phil., i, 23; des saints Pères et des docteurs, Ainbroise, Augustin, Grégoire, Bède, Bernard, Thomas d'Aquin, Bonaventure et quelques autres; des offices dont l'Église fait usage aux fêtes des bienheureux. Le IP livre avait pour objet d'établir que les âmes des hommes morts en état de péché mortel commis par eux sont dès maintenant dans l'enfer, et qu'elles y sont tourmentées par le feu de l'enfer non moins qu'un certain nombre de démons. Dans le IIIe livre, Jacques Fournier établissait qu'après le jugement général la béatitude des âmes croîtra, comme leur connaissance, et que pareillement il y aura pour les méchants accroissement de supplice. Dans le livre suivant, il répondait aux difficultés proposées par les adversaires, et renversait une à une les autorités dont ils se servaient. Dans le Ve, il combattait les raisons de ceux qui prétendaient qu'actuellement il n'y a pas de démons en enfer. Dans le dernier livre, enfin, il réfutait l'opinion soutenant le délai des peines de l'enfer, et complétait ce qu'il avait déjà dit sur ce sujet dans le IIe livre. Plus tard, quand il se décida à publier cet ouvrage, Benoit XII déclara que, sauf les points définis dans la constitution Benediclus Deus, on devait y voir non des oracles pontificaux, mais l'œuvre d'un théologien.
Le pape resta près de quatre mois au château du Pont-de-Sorgues. Celte longue étude et ce rigoureux examen l'avaient confirmé dans sa résolution de trancher le débat. Le 29 janvier 1336, il procéda à la définition, in sollemni missarum celebritate satis cmrentonialiter, dit la seconde des vies de Benoît XII, éditées par Baluze, op. cit., p. 217. La portée de cette définition est maintenant facile à déterminer. La controverse avait roulé sur deux questions principales : l'état précis des âmes justes, et celui des âmes pécheresses séparées du corps. Mais, comme l'indique Benoit XII dans la préface de son grand traité et dans le préambule même de sa constitution, à ces questions principales s'en étaient rattachées d'autres, soit logiquement, soit incidemment. On peut ainsi, dans la controverse relative aux âmes justes, distinguer cinq points : 1° Depuis la mort et l'ascension du Sauveur, les âmes pures ou complètement purifiées voient-elles l'essence divine clairement et face à face, avant le jugement dernier et la résurrection des corps? 2° Cette vision et la jouissance qui l'accompagne constituent-elles, pour les âmes des justes, la vraie béatitude, la vie et le repos éternels? 3° La foi et l'espérance, en tant que vertus théologales, subsistentelles en ces âmes ? 4° La vision que possèdent maintenant les bienheureux au ciel, cessera-t-elle après le jugement dernier, pour faire place à une autre vision d'un ordre supérieur? 5° Cette vision, sans cesser, deviendrat-elle au moins plus parfaite? De ces questions, quatre ont été résolues par la constitution Bénédictin; Deus, la première et la seconde dans le sens aflîrmatit, la troisième et la quatrième dans le sens négatif. Mais la cinquième n'a pas été tranchée; elle reste sujet de libre discussion parmi les théologiens catholiques. Le plus grand nombre n'admet pas d'accroissement, sous le rapport de l'intensité, dans la béatitude essentielle ou la vision béatifique. Suarez, De ultimo fine honiinis, disp. XIII, sect. Il, n. 4. Les autres sont d'un avis contraire, et Benoit XII soutenait personnellement ce second sentiment. Moins nombreuses étaient les questions engagées dans la controverse relative à l'état des damnés; elles se réduisaient aux trois suivantes: 1° Avant le jugement dernier, les âmes pécheresses vontelles en enfer, non dans un sens quelconque, mais pour y subir dès maintenant les peines infernales, el notamment la peine du feu? 2" Les damnés souffrirontils davantage en leurs âmes après la résurrection des corps? 3° Où sont lès démons? Y ena-t-ildéjà en enfer,
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ou habitent-ils tous jusqu'au jugement dernier les régions aériennes? De ces questions la première seule a été définie par Benoit XII, sans toutefois que le châtiment subi par les âmes damnées soit exprimé autrement que par le terme générique de peines inlernales, ad inferna descendunt ubi pœnis infernalibus cruciantur. Enfin, comme par une sorte de réplique à l'une des principales objections fuites contre la récompense ou la punition immédiate des âmes, la constitution Benediclus Deus maintenait, dans une dernière phrase, la comparution finale de tous les hommes ressuscites devant le tribunal du Christ, « pour rendre compte de leurs actes personnels, afin que chacun soit récompensé en son corps suivant qu'il aura lait le bien ou le mal. » La définition du 29 janvier 1336 ne rencontra pas de résistance dans l'Église latine. « Le dogme fut reçu si complètement, constate M. Lea, op. cit., t. m, p. 717, qu'il figura dans les formulaires de l'Inquisition, au nombre des points sur lesquels on interrogeait les gens soupçonnés d'hérésie. » Voir, entre autres, Eymeric, Dircctorium inquisitorum, part. II, q. vm, Rome, 1685, p. 267. Il n'en lut pas de même pour l'Église orientale. Dans le Libellus ad Armenos, dont il sera question à l'article suivant, figurent deux accusations relatives à ce point de doctrine. On signale des erreurs introduites, vers la même époque, par Nicéphore Calliste dans les livres liturgiques de l'Église grecque, celle-ci, par exemple, dans le Synaxarium, Venise, 1870, p. 18 : « Il faut savoir que les âmes des justes habitent maintenant dans des endroits déterminés, et de même celles des pécheurs, mais séparément : les premières, dans la joie de l'espérance; les autres, dans la tristesse que cause l'attente des tourments. Car les saints n'ont pas encore reçu les biens promis, suivant la parole de l'Apôtre : Deo pro nobis melius aliquid providente, ut non sine nobis consummarentur. Heb., xi, 40. » Nilles, Kalendarium manuale utriusque Ecclesiœ, 2e édit., Inspruck, 1897, t. il, p. 23. Même doctrine dans l'archevêque Siméon de Thessalonique, mort en 1426 : Dialog. adversus omnes heereses, c. xxm ; Responsiones ad nonnulla queesita episcopi, q. iv, P. G., t. clv, col. 116 sq., 8ii sq. Par là s'explique que la question ait été traitée au concile de Florence, dans les discussions qui eurent lieu entre les évêques et les théologiens des deux Églises. Labbe-Coleti, Sacrosancta concilia, Venise, 1732, t. xvill, p. 26 sq. L'accord se fit cependant, et le décret d'union du 6 juillet 1439 reproduit la définition de Benoit XII, en ajoutant au sujet des âmes bienheureuses « qu'elles voient clairement le Dieu un et trine, tel qu'il est, mais d'une manière plus ou moins parfaite selon la diversité de leurs mérites ». Denzinger, Enchiridiun, n. 588. Après la nouvelle rupture, Marc d'Éphèse revint aux vues de Nicéphore Calliste, comme le prouve la protession de foi que réiute Grégoire Mamma, Apologiacontra Ephesii confessïonem,P. G.,t.CLX,col. 186. C'est aussi ce que paraissent affirmer ou supposer la seconde contession de Gennade et la confession dite orthodoxe; mais la confession de Dosithée, au synode de Jérusalem de 1672, attribue aux âmes qui sont au ciel la claire vision de la Trinité. Kimmel, Monunwnta fidei Ecclesiee orientalis, in-8°, Iéna, 1850, p. 20, 129 sq., 435. Au début du xixe siècle, un théologien russe, plus tard évêque, l'archimandrite Sylvestre, distingue nettement entre la béatitude réservée à toute la personne humaine, et celle qui est due à l'âme séparée, et qui comprend la vision intuitive. Compendium theologiee classicum... doctrines orthodoxes consonum, c. lvii, 2e édit., Moscou, 1805, p. 576 sq. Par là, il est facile de juger à quelle tradition s'est rattaché le patriarche de Constantinople, ou quelle équivoque il s'est permise, quand, le 12 octobre 1895, il a compté parmi les innovations latines « la doctrine de l'entière récompense des justes avant la commune résurrection et le dernier
jugement ». Lettre encyclique patriarcale et synodale, trad. franc., Constantinople, 1895, p. 10.
En dehors de l'Église grecque, le dogme défini par Benoit XII a été attaqué par les chefs du protestantisme, Luther, et surtout Calvin qui montre les âmes fidèles « recueillies en repos, où elles attendent avec joye la truition de la gloire promise », tandis que les réprouvés « sont enchaînez comme mal-faicteurs,jusques à ce qu'ils soyent trainez à la punition qui leur est apprestée ». Institution de la religion chrétienne, 1. III, c. xxv, n. 6, Genève, 1562, p. 625. A la suite de leurs chefs, beaucoup de luthériens et de calvinistes ont partagé plus ou moins, et sous des formes très diverses, les mêmes idées. Voir L. Atzberger, Geschichte der christlichen Eschatologie inrterhalb der vornicanischen Zeit, in-8°, Frihourg-en-Brisgau, 1896, p. 79, note 2. Qu'il suffise, pour exemple, de citer l'ouvrage du docteur anglican Thomas Burnet : Traclatus de statu mortuorum etresurgenlium, in-8°, Londres, 1726. Auc. m, cet auteur ne prétend pas seulement que la doctrine de la vision béatifique immédiate n'est conforme ni aux saintes Écritures ni à la foi des premiers chrétiens; il rejette aussi le dogme de l'entrée des âmes au ciel ou de leur descente en enfer avant le jour du jugement; toutes vont si; "A6r)v, lieu d'attente analogue aux limbes, où la conscience de leur bon ou de leur mauvais état fait goûter aux âmes un avant-goùt soit de leur béatitude, soit de leur damnation future.
Ainsi comprise, la controverse dépasse de beaucoup l'objet propre et spécifique de la constitution Benedictus Deus. Elle a pourtant amené un résultat dont il faut tenir compte ici, celui d'élargir le champ de bataille. Outre les textes scripturaires et les autorités patristiques assez restreintes que Jean XXII'et ses partisans invoquaient, on a dès lors opposé au dogme catholique deux catégories de témoignages. D'abord, ceux des Pères anténicéens qui diffèrent jusqu'après la résurrection soit le jugement des âmes, soit leur entrée au ciel, soit leur récompense. S. Justin, Dialog. cum Tryjihone, 5, 80, P. G., t. vi, col. 488, 666; cf. Pseudo-Justin, Queestiones et responsiones ad orlhodoxos, lx, lxxv, lxxvi, ibid., col. 1302, 1316 sq. ; S. Irénée, Cont. Jtser., 1. V, c. xxxi, n. 2, P. G., t. vu, col. 1209 sq. ; Tertullien, Adversus Marcioneni, 1. IV, c. xxxiv; De anima, c. lv; De resurrectione carnis, c. xliii, P. L., t. n, col. 444, 742 sq., 856; S. Hippolyte, De causa universi, P. G., t. x, col. 796 sq.; Origène, Homil., vu, in Levit., n. 2 : nondum enim receperunt leetitiam suani, ne apostoli quideni, P. G., t. XII, col. 480; S. Victorin de Pettau, Scltolia in Apocalypsim, vi, 9, P. L., t. v, col. 329 sq.; Lactance, Divin, institut., 1. VII, c. xxi, P. L., t. vi, col. 802 sq.; S. Aphraate, Démonstrations, vi, n. 14, 18; vm, n. 20 sq., théorie du sommeil des âmes, Palrol. syriaca de R. Grafiin, Paris, 1894, t. i, col. 294, 307 sq., 398, 402 sq.
Viennent ensuite les textes des grands docteurs de l'Église qui paraissent incompatibles avec l'hypothèse de la vision béatifique accordée dès maintenant à toutes les âmes justes. Chez les latins, en dehors des saints Augustin et Bernard, déjà cités : S. Hilaire, Tract, in Ps. cxx, n. 16 : in sinu intérim Abrahse collocali, etc.; in Ps. cxxxvm, n. 22 : humanee ista lex necessitatis est, ut consepultis corporibus ad inferos animée descendant, P. L., t. ix, col. 660, 804; S. Ambroise, De bono mortis, c. x, n. 46, 47 : dum exspectatur plenitudo temporis, exspectant animée remunerationem débitant; c. xi, n. 48 : incipiunl intelligere requiem suant et futuram sui gloriam preeridere, P. L., t. xiv, col. 560 sq.; cf. DeCain et Abel, 1. II, c. il, n. 9, ibid., col. 344. — Chez les grecs, en plus de saint Jean Damascène : S. Cyrille de Jérusalem, Cat., xvm, n. 4, P. G-, t. xxxiii, col. 1022; S. Jean Chrysostome, Homil., xxvili, in epist. ad Heb., n. 1 : exspectantes (Abraham
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et Patthis) qitando tu fueris ronstmimatus, ut tune possint accipert mer cèdent; Homil., xxxix. in epist. 1 ad Corinth., n. 2 : absque carne non accipiet (anima) bona Ma ineffabilia, sicut neque punietur, P. G., t. LUI, col. 371 ; t. lxi, col. 336; S. Cyrille d'Alexandrie, Adversus anthropomorphitas, c. xvi : neque operis alicitjus retrïbutionem aliqui consecuti sunt, P. G., t. r.xxvi, col. 1105. Mêmes idées, autant ou même plus accentuées, chez un certain nombre d'auteurs du Ve au xnc siècle : Théodoret, In epist. ad Heb., xi, 39-40; User et . fabul. compendium, I. V, c. xx, P. G., t. lxxxii, col. 770; t. i.xxxiii, col. 518; Pseudo-Alhanase, Quœslioncs ad Antiochum ducem, xx, xxi, P. G., t. xxviii, col. GIO; André et Aréthas de Césarée en Cappadoce, Comment, in Apocalypsim, c. xvn, P. G., t. evi, col. 272, 51)0; Œcumenius, Comment, in epist. ad Heb., c. xvi, P. G., t. exix, col. 422 sq. ; Théophylaete, Enarrat. in evangel. Lucpr, xxiii, 43; Exposit. in epist. ad Heb., xi, 40, P. G., t. cxxiii, col. 1104 sq.; t. cxxv, col. 366; Euthymius, Comment, in Lucam, c. lxxxi, P. G., t. cxxix, col. 1092.
VI. Justification du dogme défini par Benoit XII. — Par son objet total, la constitution Benedictus Dens touche à de graves questions eschatologiques, dont le plein développement ressort à d'autres articles de ce diclionnaire. Voir Ciel, Enfer, Jugement, Limbes, Purgatoire. Son objet propre et spécifique se restreint à cette double affirmation : les âmes justes jouissent au ciel de la vision intuitive; les âmes pécheresses sont déjà soumises aux peines infernales. Par là, Benoit XII a précisé et fixé le sens de cette formule plus générale, contenue depuis longtemps dans la croyance explicite de l'Église relativement aux âmes S'parées de leurs corps: mox in cœlum ascendunt, mox ad inferna descendunt ; il a tranché ce problème : ces âmes, que vont-elles faire au ciel, et que vont-elles faire en enfer? Cette définition se justifie par l'Écriture et par la tradition; non toutefois que celle-ci soit indépendante de celle-là, car elle la suppose et sert plutôt à en déterminer le sens exact.
1° Preuves scriptural res. — Au temps de Jean XXII, on se préoccupait peu de distinguer entre l'assertion générale qui a pour objet l'existence de la vision béatilique et l'alternative du ciel ou de l'enfer, pour les âmes séparées, et l'assertion spéciale qui porte sur la jouissance de la vision béatifîque ou l'endurance des peines infernales avant la résurrection des corps et le jugement dernier. Pourtant la distinction est nécessaire. L'existence de la vision béatifîque et la promesse qui nous en a été faite sont explicitement contenues dans la sainte Ecriture : Matth., xvm, 20; Apoc, XXII, 4 sq.; I Cor., xm, 12 sq. : videmus nunc per spéculum et in senigmate, Unie autem facie ad faciem; I Joa., m, 2 sq. : scimus quoniam cum apparuerit, similes ci erimus, quoniam videbimus mou sicuti est. Mais dans ces passages el an Ires du même genre, l'époque reste indéterminée : tune, cum apparuerit. D'autres textes n'énoncent, directement et par eux seuls, que la fixation du sort des âmes aussitôt après la mort, et la rétribution faite alors d'après les mérites ou les démérites, par exemple, Eccli., XI, 27 sq. Dans le Nouveau Testament, rien n'est changé pour les impies: le mauvais riche mourant et enseveli de suite en enfer où il brûle, Luc, xvi, 22, 2i, reste l'image du sort réserve' aux âmes de ceux qui meurent en étal île péché mortel. Il en va tout autrement pour les justes; leurs âmes ne descendent plus, comme autrefois, dans les limbes, car depuis la
mort et l'ascension du Sauveur, le ciel est ouvert aux
âmes pures; en y entrant le premier, JéSUS nous a frayé'
le chemin. Heb., ix, 17 sq.; x, 19 si). Doctrine fondamentale à laquelle se raitai he immédiatement le dogme primitif de la descente de Notre-Seigneur aux enfers, et de son rôle libérateur à l'égard des âmes saintes qui s'y
trouvaient détenues depuis le commencement du monde : Eccli., xxiv, 45; Zach., ix, M ; Eph., îv, 8 : ascendens in altum captivam duxit captivitatem. Aussi saint Paul désirait-il mourir, pour être avec le Christ. Phil., i, 23.
.Mais, une fois au ciel, lésâmes saintes y jouissentelles de la vision béatifîque? Beaucoup, et parmi eux Benoît XII, ont invoqué les paroles dites par Jésus- Christ au bon larron : Ilodie mecum eris in paradiso. Luc, XXIII, 43. Il ne peut s'agir du paradis terrestre, mais il s'agit du paradis spirituel : Aujourd'hui même vous jouirez avec moi de la béatitude, de cette joie souveraine qui est l'apanage de mon royaume. S. Augustin, Tract., CXI, in Joa., n. 2: lalronis anima a pristinis facinoribus absoluta, et illius minière jam beata, P. L., t. xxxv, col. 1860; J. Knabenbauer, Comment, in evang. seeundum Lucam, Paris, 1896, p. 619 sq. Interprétation sérieuse, mais qui n'a pas pour elle l'unanimité des Pères et des commentateurs. Saint Paul, dans sa seconde épitre aux Corinthiens, donne l'argument péremptoire. Après avoir dit, au début du c. v, que, si cette demeure terrestre où nous habitons se dissout, Dieu nous donnera une autre demeure qui ne sera point faite de main d'homme, une demeure éternelle dans les cieux, l'Apôtre s'abandonne à des sentiments d'ardent désir et de ferme espérance, f. 6 sq. : Audentes igitur semper, scieutes quoniam dum sumus in corpore, peregrinamur a Domino (per fidem enim ambulamus, et non per speciem) : audemus autem et bonam voluntalem habemus magis peregriuari a corpore, et présentes esse ad Dominum. Voici donc ce que Paul sait : tant qu'il demeure en son corps mortel, il est comme un exilé, loin du Seigneur. Et la raison, donnée incidemment, il est vrai, mais donnée clairement, c'est qu'icibas nous marchons à la lumière de la foi; nous n'atteignons pas le Seigneur par la vue, qui suppose la présence de l'objet. Pour l'atteindre de la sorte, il faut cesser ce pèlerinage terrestre : finialur via, et veuiamus ad palriam;non potest videri tempore fidei, viilebitur lempore speciei. Nunc enim per fidem ambulamus, tune per speciem. S. Augustin, Serm., XXVIII, c v, P. L., t. xxxvin, col. 180. Et voilà pourquoi Paul préférerait quitter son corps; pourquoi, comparant ailleurs ces deux alternatives : d'une part, demeurer en cette vie pour le bien des fidèles; d'autre part, mourir et être avec le Christ, dissolvi et esse cum Christo, il proclame ce second terme de beaucoup le meilleur, multo magis melius. Phil., i, 23. Son espérance avait réellement pour objet, non pas seulement l'entrée au ciel, mais la possession, la vision de Jésus-Christ, son Seigneur.Xoir S. Thomas, Sum. llieol., la II*, q. iv, a. 5; Petau, De Deo, 1. VIII, c. xm, n. 6 : illustra Itic locus, et ad quœstionem noslram imprimis accommoda tus; Benoit Justiniani, In omnes B. Pauli apost. epistulas explanalio, in-fol., Lyon, 1612-1613, t. il, p. 240 sq.
Par là se trouve complétée la doctrine de saint Paul sur la vision intuitive, qu'il avait décrite, I Cor., XIII, 12 : videmus nunc per spéculum et in œnigmate, tune autem facie ad faciem, etc. Entre la vie présente et celle où la vision faciale a lieu, l'opposition est marquée par ces termes : nunc et tune. Toute la question était de savoir quand cesse la vie de maintenant, et quand commence la vie d'alors : aussitôt après la mort, ou seulement au jour du jugement dernier? Dans sa seconde épitre, l'Apôtre tranche l'équivoque. Le nunc oppose la vie présente comme temps du pèlerinage terrestre au lune de la vie future el immortelle, dont le commencement clôt ce pèlerinage : Ergo cum viderimus eum sicuti est, jam transict peregrinatio nostra, s. Augustin, loc. cit., col. 181. Alors, par le fait même de la vision, cessent la foi et l'espérance théologales. I Cor., xm, 10, 17; Boni., vin, 24. Et cette vision mettant l'âme dans la jouissance immédiate île ce qui faisait auparavant l'objet de sa foi et de son espérance, est
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vraiment pour elle le rassasiement, l'entrée clans la joie du Seigneur, les noces royales et le grand festin, le paradis céleste promis au vainqueur. Ps. xvi, 15; Matth., xxv, 10, 21; Luc, xiv, 16; Apoc, n, 7.
Mais comment concilier ces conclusions avec les textes de la sainte Écriture où la vie éternelle, le royaume du ciel, la couronne de gloire, la réalisation des promesses, la vision même de Dieu apparaissent en connexion avec le jugement dernier? — Première réponse : 11 faudrait d'abord prouver que, dans les témoignages allégués ou en conséquence de ces témoignages, la relation de coexistence entre le jugement dernier et tous ces autres objets doit s'entendre dans un sens exclusif? Sans doute, il n'y a pas là de distinction entre jugement et jugement, entre récompense et récompense, mais une distinction de ce genre n'est nullement nécessaire; le jugement particulier et le jugement général ne sont, moralement parlant, qu'un seul jugement total, dont le second est au premier comme une promulgation et une consommation. Mais ce second jugement, parce que public et universel, est pour ainsi dire le jugement officiel et définitif; alors cessera, non seulement pour tel ou tel homme, mais pour tout le genre humain, cette vie d'épreuve, ce stade du mérite et du démérite, où les bons restent confondus avec les mauvais ; alors se fera l'entière et suprême séparation, suivie pour tous sans exception de la vie ou de la mort éternelle. Les paraboles de la zizanie, des poissons jetés pèle-mèle dans le filet, et autres semblables, ne peuvent pas avoir d'autre sens pour quiconque admet que le sort des âmes est fixé, aussitôt après la mort, entre ces deux termes définitifs : le ciel ou l'enfer. — Deuxième réponse : La récompense ou la couronne qui nous a été promise n'est pas quelque chose de simple et d'indivisible; elle renferme deux parts : celle de l'âme et celle du corps. A ce titre, il est vrai de dire que notre récompense se rapporte au jugement dernier; en ce jour seulement le salaire sera complètement soldé. Bien plus, parce que nous nous composons, comme personnes humaines, d'un corps et d'une âme, alors seulement nous serons couronnés ou châtiés; alors seulement nous entendrons ces paroles : Venite benedicti ; ou ces autres : Iïecedite a me maledicti ; alors seulement nous entrerons dans la joie de Notre-Seigneur; ou nous irons à la mort éternelle, à l'enter où il y aura des pleurs et des grincements de dents. C'est là, et c'est là uniquement ce que signifient la grande scène finale du jugement et les textes similaires. Aussi voyons-nous par le manuscrit de Cambridge, fol. 95b, que les défenseurs de la vision béatifique répondirent d'abord à Jean XXII : que prouvent tous ces textes, si ce n'est que l'homme tout entier ne verra pas Dieu avant le jour du jugement? Primum est, quod dieunl euni non probasse per auctoritates suas, nisi quod tolus homo non videbit deitatem ante diern judicii.
Les textes spéciaux, que les partisans du délai de la vision objectaient, se résolvent par les mêmes principes. Quand saint Paul dit des saints de l'ancienne loi qu'ils sont morts sans avoir revu la récompense promise, Deo pro nobis rnelius aliijuid providente, ut non sine nobis consummarentur, Heb., xi, 40, la réponse commune et la meilleure consiste à mettre l'accent sur le mot consummarentur ; la béatitude complète qjj consommée qui comprend, outre la vision béatifique propre à l'âme, la gloire du corps et ses conséquences, n'aura lieu, en effet, pour tous qu'après la résurrection générale, et en même temps. I Cor., XV, 23; I Thess., IV, ii sq. Aux arguments tirés de la vision de l'Apocalypse, VI, 9sq. et des passages semblables, Benoit XII ne craignit pas de répondre dans son grand traité, 1. IV, c. x : Levia sunt, cum verba, prophetica quidem, stjmbolica sint, ex quibus nihil poteat elici. En effet, de ce que saint Jean nous montre les aines des martyrs au ciel, placées
sous un autel, et invitées à patienter encore jusqu'à ce que le nombre des élus soit au complet, il ne s'ensuit pas que l'objet de leurs désirs soit la vision béatifique; il s'agit seulement de la manifestation de la justice divine et de la consommation du royaume de Dieu qui se fera au jour du grand jugement. Dans les mots : et daim sunt Mis singulse stolse albse, beaucoup de commentateurs voient même le symbole de la gloire essentielle dont les âmes des bienheureux jouissent maintenant au ciel, en attendant la résurrection de leurs corps. Voir, par exemple, S. Grégoire, Dialogi, 1. IV, c. xxv, P. L., t. lxxvii, col. 357; Bossuet, L'Apocalypse, c. vi, explication des versets 9, 10, 11, in-8°, Paris, 1689, p. 112 sq.
2° Preuves de tradition. — Ici, comme pour la sainte Écriture, la distinction est à faire entre la doctrine générale qui place au ciel les âmes saintes, et la doctrine plus précise qui leur attribue la vision béatifique. On ne trouve pas dès le début la même clarté ni la même richesse de documents sur ce double objet; comme dans beaucoup d'autres dogmes, il y a eu passage et progrès du général au particulier, de l'implicite à l'explicite. Aussi distinguerons-nous trois périodes : la période anténicéenne; la période postnicéenne jusqu'au schisme grec; la période postérieure au schisme.
1. Période anténicéenne. — Dans son ouvrage déjà cité sur l'histoire de l'eschatologie chrétienne avant le concile de Nicée, le Dr At/.berger fait et développe l'observation suivante, p. 84 sq. : Dans son ensemble, l'eschatologie chrétienne se présente à nous sous la forme d'une prophétie mystérieuse; elle ne peut donc nous être connue qu'à la manière d'une prophétie, et c'est de cette manière seulement que, surtout dans l'époque qui suivit l'âge apostolique, on l'a conçue et l'on s'en est servi. De quelque côté que l'on regardât l'avenir, on voyait, par delà le salut des individus, le salut de l'humanité. Sous cet angle la distinction chronologique s'efface; on ne saisit plus ni les distances ni les espaces qui séparent les phases diverses de l'économie divine, mais l'esprit s'arrête uniquement sur le lien logique et abstrait des états individuels, sur leur valeur idéale et sur leur signification dans la marche de la créature vers son but final. Pour qui conçoit les choses de cette façon il importe peu, évidemment, de savoir si le bonheur des justes a un rapport plus ou moins étroit avec la première et la seconde venue du Christ; celui-là ne s'arrêtera point davantage à décrire l'état des âmes entre ces deux venues. Bemarque utile, et dont l'auteur se sert ensuite pour résoudre plusieurs questions, pour expliquer, par exemple, comment les Pères postapostoliques ont pu, sans contradiction, faire dépendre la béatitude tantôt de la première et tantôt de la seconde venue du Christ. Cette solution, toutefois, ne peut être universelle; à elle seule, l'existence du millénarisme nous avertit que, dans cette première période, on ne peut pas chercher un consentement unanime des Pères, même sur la question générale de l'entrée immédiate au ciel. Nulle nécessité de faire des prodiges d'interprétation pour plier à cette doctrine des textes comme ceux de Justin, d'Irénée, d'Hippolyte, de Tertullien, de Victorin, de Lactance ou d'Aphraate. En reculant la béatitude jusqu'après la résurrection des corps, ces écrivains étaient dans la logique de leur erreur, que ce soit l'erreur millénariste ou celle du sommeil des âmes ou de leur réclusion dans l'Hadès. Voir Diss., III, de Irensei doctrina, a. 10, P. G., t. vu, col. 379 sq.; Prssfatio in Aphraaten, c. m, n. 15, Pair, syr., t. I, p. i.vi sq.
A l'opposé se présente une conception tout autre, de filiation vraiment évangélique et apostolique, et de plus réellement indépendante en elle-même des idées purement subjectives que les premières générations chrétiennes purent avoir sur l'apparition prochaine de l'An-
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téchrist et la seconde venue du Christ; car ces idées subjectives ne sont nullement incompatibles avec ce qui fait le fond de celle conception commune, la croyance à l'entrée immédiate des âmes pures dans le royaume du Christ. Dans sa I" épitre aux Corinthiens, c. v, saint Clément nous montre les apôtres Pierre et Paul passés, le premier au lieu de la gloire qui lui était dû, i\; tov ùipeO.<5|x,Evov tôitov t?: SôÇïjî, le second au lieu saint, Et; -ôv Syiov rôuov. Funk, Paires apostolici, 2° édit., Tubingue, 1901, t. i, p. 105 sq. Même langage dans saint Polycarpe,au sujet de saint Ignace d'Antioche et autres martyrs; il nonsies fait aussi contempler dans le lieu qui leur était du, mais en ajoutant : auprès du Seigneur, r.-xyj. tû Kupiû>, dont ils ont partagé la passion. Ad Phil., ix, 2, ibid., p. 306. Et de fait, on le voit par son épitre aux Romains, v, 3, Ignace vole à la mort pour posséder Jésus-Christ, îva. T/)<7o0 Xpurroû imz&x<û. Ibid., p. 258. A son tour, saint Polycarpe nous est représenté dans son Martyrium, xvn, 1, comme couronné de la couronne de l'immortalité et sûrement en possession de la récompense, Èaisçaviouivov te tov Tr,: aç8apTc'a; (rrlçavov y.ai ppaêeïov àvavTt'ppv;TC;v àirevrjveYuivov. Ibid., p. 33i. Désir ci espoir familiers aux premiers martyrs, comme l'attestent leurs actes : jouissance de la vie éternelle avec le roi éternel; obtention des promesses faites par le Christ: entrée dans le royaume céleste et la société des anges; acquisition de la couronne immareescible et de la joie suprême, tout cela est style courant dans ce qu'on a justement appelé la théologie des martyrs, llurter, Sanclorum Patrum opusada selecta, Inspruck, 1871, t. xiii, p. 39 sq.; Atzberger, op. cit., p. 163 sq., 619 sq. (théologie des catacombes). Cette croyance à la vie bienheureuse des martyrs avec le Christ était si fortement ancrée dans l'esprit des chrétiens, que même les partisans du délai de la béatitude ont fait exception pour les martyrs, par exemple S. Irénée, Cont. Itœr., 1. III, c. xvi, n. 4; 1. IV, c. xxxiii, n. 9, P. G., t. vil, col. 92't, 1078; Tertullien, De resurreclione carnis, c. xliii : nemo enim peregrinalus a corpore, statim immoratur pênes Dominum, nisi ex prxrogativa martyrii. P. L., t. n, col. 856.
Rien n'autorise cet exclusivisme. D'après saint Clément, ceux qui par la grâce de Dieu ont été consommés dans la charité, obtiennent la demeure des justes, ïyovavi ■/ûpov eJTeSàiv. 1 Cor., L, 3, loc. cil., p. 164. Dans la tour du Pasteur d'Hermas apparaissent couronnés ceux qui ont lutté contre le démon et qui l'ont vaincu; c'està-dire, non seulement les martyrs, mais les saints et les justes, ceux qui ont gardé la pureté du cœur et observé les divins commandements. Simil., VIII, 3, 6; ix, 27, 3, op. cit., p. 563, 625. Pour Athénagore, ceux qui meurent purs de tout péché passent à la vie qui fait l'objet de noire attente. Légat., n. 12, P. G., t. vi, col. 913. Saint Grégoire le Thaumaturge nous montre le second Adam descendant aux limbes pour délivrer les âmes qui s'y trouvaient retenues; désormais l'accès du ciel est libre. Sermo in omîtes sanctos, donné pour authentique par Mingarelli, /'. G., t. x, col. 1202 sq. Ailleurs, il montre saint Etienne passant de la mort à la vie du monde supérieur et couronné de l'éclat trois fois saint de la gloire divine. Sermo panegyricus in Stephanum, n. 2, publié par le cardinal Pitra, Analecta sacra, t. iv, p. 163. Saint Méthode de Tyr affirme nettement, en s'appuyanl sur les paroles de Notre-Seigneur, Luc, XVI, 19, qu'à la fin de cette vie passagère nos âmes auront auprès de Dieu la demeure qui leur est propre avant la résurrection. De resurrectione, P. G., t. xvm, col. 311. Sur quelques autres passages du même Père, voir Atzberger, "/<• cit., p. 762 sq. Ainsi se trouve affirmée et maintenue, dans la période anténicéenno, l'entrée Immédiate au Ciel des .'unes saintes; doctrine qui a pour pendant celle de la descente des âmes pécheresses en enfer. Origène donne, en effet, comme un point
indiscutable de la doctrine ecclésiastique que, quand l'âme quitte ce monde, elle est traitée selon ses mérites : ou elle reçoit l'héritage de la vie éternelle et de la béatitude, ou elle est livrée au feu éternel et aux supplices qui l'accompagnent. De princip., 1. I, préambule, n. 5, P. G., t. XI, col. 118.
Mais quelle est au juste la situation des âmes au ciel? Les Pères anténicéens ne répondent pas tous à cette question; chez plusieurs cependant, les saints nous apparaissent comme jouissant déjà de Dieu et béatifiés dans leurs âmes. Quand saint Ignace d'Antioche vole à la mort pour être avec le Christ, ce n'est pas à l'humanité du Sauveur qu'il borne ses aspirations; c'est Dieu qu'il désire, tôv to-j 0eo3 Ûi/.ovra, Dieu que la dent des fauves lui permettra d'atteindre, St' cT.v s<mv 0sov èTctTU/eiv; c'est la pure lumière qu'il veut contempler, atpsTÉ [/.s y.aOapbv çàiç Xaëeïv. Ad Boni., IV, 1; VI, 2, lue. cil., p. 256, 260. Clément d'Alexandrie ne parle pas seulement de la vraie vie et de la gloire que les martyrs reçoivent après leur mort, ni du repos éternel et de la lélicité dont jouissent après leur départ de cette vie ceux qui ont été consommés dans la charité, Slrom., 1. IV, c. vu, xvm ; 1. V, c. xiv, P. G., t. vm, col. 1255, 1322; t. ix, col. 182; il ne nous montre pas seulement la mort du juste comme un retour dans sa vraie demeure, tîjç eîç oîxov àvaxoixtSr,?, ibid., 1. V, c. XI, P. G., t. IX, col. 488; il voit encore dans la vision intuitive le terme où parviennent ceux qui ont le cœur pur, quand ils auront acquis la dernière perfection ou se seront pleinement purifiés, ibid., 1. V, c. i; 1. VII, c. x, P. G., t. ix, col. 18, 480 sq. ; il associe avec notre départ de ce monde l'accomplissement de la promesse contenue dans les paroles : Quod actdus non vidit, quoi! auris non audivit, etc. Pœdag., 1. I, c. vu, /'. G., t. ix, col. 29i. Origène lui-même, malgré sa théorie de la béatitude progressive et la façon personnelle dont il explique la purification des âmes, n'en affirme pas moins qu'une fois pleinement purifiée, l'âme vit au ciel dans la société de Jésus-Christ, fils de Dieu. De princip., 1. II, c. XI, n. 6, P. G., t. xi, col. 216. Ailleurs, il suppose expressément la vision de Dieu dans les âmes des saints. De oratione, n. 11, P. G., t. xi, col. 4i9. S'il dit également, comme on l'objecte, que personne, sans en excepter les apôtres, n'est encore en possession de sa joie, le contexte prouve à l'évidence qu'il ne s'agit pas simplement de la joie de l'âme bienheureuse, mais de la joie complète et consommée, plena Uvlitia, perfecta Ixtitia, qui n'aura lieu qu'après l'entrée au ciel de tous les élus. Homil., vil, in Lev., n. 2, P. G., t. XII, col. 480 sq. Saint Cyprien surtout nous dépeint en divers endroits tous les vrais disciples du Christ vivant et régnant avec leur chef, couronnés déjà et glorifiés, De murlalilale, c. xxvi ; Epist. ad Fortunalum , c. XII, P. L., t. iv, col. 601 sq., 674; passant de la mort même à l'immortalité, au paradis, au royaume des deux, pour y jouir d'un bonheur éternel en la présence de Dieu, Liber ad Demctrianum, c. xx, xxv, ibid., col. 559, 563 sq.; enfin, ne fermant les yeux aux choses de ce monde que pour les rouvrir aussitôt, et voir Dieu et le Christ. Epist. ad Fortunaluni, c. xm, ibid., col. 676.
2. Période poslnicéenne, jusqu'au schisme grec. — Depuis la moitié du iv« siècle jusqu'à la fin du IXe, les témoignages favorables au dogme défini par Benoit XII se multiplient, mais il importe toujours de distinguer entre ce que ce dogme a de spécifique el la doctrine plus générale du passage immédiat, soit des âmes pures au ciel, soit des âmes pécheresses à l'enfer. Sous ce rapport, il est même nécessaire de partager les témoignages
en trois groupes, ceux qui ne dépassent pas la doctrine générale concernant l'état des âmes après la mort; ceux, plus spéciaux, qui; sans exprimer la possession immédiate de la béatitude céleste, la contiennent cependant implicitement ; ceux enfin qui sont explicites.
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a) Témoignages généraux. — Le nombre en est considérable, comme on peut le voir par un ouvrage remarquable que Muratori composa contre le livre de l'anglican Burnel, sous ce titre : De 2wadiso regnique cselestis gloria non exspectata corporum resurrectione juslis a Beo conlata, in-4°, Vérone, 1738. Qu'il suffise de signaler deux points de doctrine, d'une importance et d'une portée plus grandes. Souvent les Pères témoignent de leur croyance en parlant de la descente de Jésus-Christ aux enfers, et de son ascension au ciel en compagnie des unies qu'il avait délivrées ; après saint Paul, ils voient là une preuve que le ciel n'est plus terme comme autrefois. « Dieu a ouvert les portes du ciel, et par Notre-Seigneur il a rendu la voie libre, pour que nous puissions y monter. » S. Athanase, Epist. lieortast., v, n. 3, P. G., t. xxvi, col. 1380. & Ceux que le diable tenait captifs sous une servitude de mort, le Christ à son tour les captiva, mais pour les rendre à la vie et les placer à notre tète dans les cieux. » S. Jérôme, Inepist. ad Eph.,iv,8, P. L.,t. xxx, col. 832. « Avant Jésus-Christ la mort conduisait aux enfers, sîç tôv a3ï|V, maintenant elle nous envoie vers le Christ, Ttpb; xôv Xpi?-ôv 7rapa7ré[ji7r=t. » S. Jean Chrysostome, Homil. de sanclis niartyribus Bernice et Prosdoce, n. 3, P. G., t. l, col. 633. Cf. Pseudo-Athanase, <Juœstiones ad Antiochum, q. xix, P. G., t. xxvm, col. 610; S. Grégoire de Nazianze, Oral., xxxix, n. 20, P. G., t. xxxvi, col. 102; Rufin, Comment, in symbol. apost., n. 31, P. L., t. xxi, col. 367; S. Pierre Chrysologue, Serm., lxvi, P. L., t. lu, col. 388 sq.; Gennade, Be eccles. dogmat., c. lxxviii, P. L., t. lviii, col. 998; Priinasius d'Adrumette, Comment, in epist. ad Heb., îx, 8, P. L., t. lxviii, col. 740; S. Grégoire, Moral., 1. IV, c. xxix ; 1. XII, c. ix, xliii, P. L., t. xevi, col. 666, 992, 1038; S. Julien de Tolède, Prognosticon, 1. II, c. xn, P. L., t. xevi, col. 480; S. Jean Damascène, Be jide orthodoxa, 1. III, c. xxix, P. G., t. xciv, col. 1102.
Nouvelle preuve, et plus complète, dans la doctrine des Pères sur les deux termes de la destinée des âmes aussitôt après la mort : l'entrée au ciel ou la descente en enfer. Émise ou supposée très fréquemment, cette doctrine est particulièrement frappante dans les passages où les deux termes sont mis en opposition et pleinement affirmés. Exemples : S. Hilaire, Tract, in Ps. n, n. 48, P. L., t. ix, col. 290; S. Éphrem, Necrosima, lv, lix, Opéra syriace, Rome, 1743, t. m, p. 320, 325; S. Augustin, Serm., cclxxx, c. v, P. L., t. xxxvm, col. 1283; S. Jean Chrysostome, Homil., lu, inMatth., n. 3, P. G., t. lviii, col. 522; Cassien, Collât. ,1, c. xiv, P. L., t. xlix, col. 500 sq.; Gennade, loc. cit.; S. Grégoire, Bialog., 1. IV, c. xxv, xxvm, P. L., t. lxxvii, col. 357, 365; S. Dorothée, Expositiones et doctrines diversœ, xn, n. 2, 3, P. G., t. lxxxviii, col. 1751 ; S. Isidore de Séville, Sentenliœ, 1. III, c. lxii, n. 5 sq., P. L., t. lxxxii, col. 737 sq.; S. Julien de Tolède, loc. cit., c. xin. Un peut juger de la certitude attribuée à cette doctrine dans l'Église latine au vme siècle, par le traité anonyme Utrum animse de humanis corporibus exeuntes mox deducantur ad gloriam vel ad pœnam, an expectent diem judicii sine gloria et pœna, P. L., t. xevi, col. 1379 sq. ; l'auteur établit par l'Écriture et les Pères l'entrée des âmes au ciel ou en enfer avant le jugement dernier, et traite l'assertion opposée de méchante hérésie, pravsv hsêreseos dogma. Au début même du IXe siècle, Alcuin signale aussi, dans une lettre au patriarche d'Aquilée Paulin, certains doutes clandestins, inquibusdam clancida dubitalio, relativement à l'entrée des âmes saintes dans le royaume céleste avant le jour du jugement; c'est là une atteinte portée à la croyance universelle, une erreur perfide qu'il engage Paulin à réprimer sans retard. Epist., cxiii, P. L., t. c, col. 342.
b) lémoignagcs implicites en faveur de la vision
béatifique immédiate. — Si le pape Jean XXII, tout en reconnaissant que les âmes saintes sont au ciel, hésitait à leur attribuer dès maintenant la vision béatifique, c'est que, d'après la foi catholique, cette vision forme l'élément principal et essentiel de la béatitude suprême, de la vie éternelle, du royaume préparé pour les élus de toute éternité, de la couronne de gloire et des biens inénarrables qui leur ont été promis; croyant la possession de tous ces avantages réservée au jour du jugement, le pontife devait nécessairement différer la vision béatifique. Mais l'argument se retourne contre son auteur; car nombreux sont les témoignagnes des Pères grecs ou latins qui, du ive au IXe siècle, nous présentent les saints non seulement reçus au ciel et vivant avec le Christ, mais couronnés déjà, récompensés, jouissant des biens ineffables que Dieu a réservés aux élus, glorifiés enfin et béatifiés dans leurs âmes. Deux sortes d'écrits, les éloges funèbres ou panégyriques des saints et leurs biographies, fournissent surtout les éléments de cette preuve,
Eusèbe se représente l'âme de Constantin souverainement heureuse auprès de Dieu, entourée comme d'un vêtement de lumière éblouissante, en possession de la couronne immarcescible, de la vie immortelle et de la bienheureuse éternité. Vita Conslantini, 1. 1, c. n, P. G., t. xx, col. 912 sq. Saint Arnbroise voit saint Pierre au ciel parmi les chœurs des anges, In Luc, 1. X, n. 92, P. L., t. xv, col. 1827; il nous y fait voir les empereurs Valentinien et Théodose, couronnés l'un et l'autre, jouissant de la vie et de la félicité éternelles, de l'héritage promis, de la vraie gloire, du royaume et de la béatitude suprême, de la récompense divine. Be obitu V alenliniani , n. 70, 77; Be obitu Tlwodosii, n. 28, 31, 32, P. L., t. xvi, col. 1379, 1381, 1394 sq. Saint Basile célèbre les martyrs transférés à la vie bienheureuse, ornés de la couronne de justice. Homil., xvm, xix, P. G., t. xxxi, col. 505, 525. Saint Éphrem, dans ses Necrosima ou canons funèbres, épuise en quelque sorte tous les termes, pour exprimer la félicité des âmes saintes au ciel ; rerues dans ce bienheureux royaume, elles sont enchâssées comme autant de perles précieuses dans le diadème du Christ roi ; elles vivent dans la plénitude d'une joie sans fin; elles habitent cette sublime demeure où tous les biens rassemblés concourent à rendre heureux ; pour récompense de leurs travaux, elles ont obtenu la couronne de gloire, le royaume éternel, la béatitude du céleste paradis; agrégées aux chœurs des anges, elles jouissent avec eux de la joie qui ne change point. Can., vu, ix, x, xlix, lui, lxxxiii, Opéra syriace, t. m, p. 234, 237, 240, 303, 311, 357. Saint Jérôme, pour consoler Marcella de la mort de sa fille. Léa, la lui montre reçue parmi les chœurs des anges, plongée dans l'éternelle félicité et disant : Tout ce dont nous avions entendu parler, nous l'avons vu dans la demeure de notre Dieu. Epist., xxm, n. 3, P. L., t. xxn, col. 426. Aussi, quelle indignation dans le rude docteur, quand il parle de cette sorte de réclusion où Vigilantius plaçait les âmes jusqu'au jour du jugement! Contra Vigilatitium , n.6, P. L., t. xxm, col. 344. Même doctrine dans saint Augustin : les saints, reçus en triomphe par les anges, entrent en possession des divines promesses; ils sont bienheureux, beati sunt; ils jouissent dès maintenant dans leurs âmes de la vie éternelle, du suprême repos, ut habeat intérim secundum spiritum vitam œternam in requie. Serm., cclxxx, n. 4; cccxxvin, n. 6; Tract., XXVI, in Joa., n. 16, P. L., t. xxxvm, col. 1283, 1453; t. xxxv, col. 1614.
Les témoignages de ce genre vont se multipliant dans les temps qui suivent. Muratori, op. cit., c. xxn, xxm. La béatitude promise, les récompenses et les joies éternelles, la gloire céleste, la couronne et le prix du vainqueur, la participation au festin des anges, telles sont les prérogatives des âmes bienheureuses qui forment
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désormais comme une sorte de lieu commun dans les discours dus orateurs ou sous la pi unit des hagiographes. Voir, par exemple : S. Cyrille d'Alexandrie, Expositio in Joannis evangelium, 1. XI, c. ix, xn, P. G., t. lxxiv, col. 531, 567; S. Pierre Chrysologue, Serm., xxii, i.xvi, cxix. cxxix, clxxiv, P. L., t. lu, col. 263, 388, 526, 555, ."><).">; S. Isidore de Péluse, Epist., 1. II, epist. cli ; 1. V, epist. cccxcvi, P. G., t. lxxviii, col. CO'k 1564; la Vita S. Hilarii Arelat., c. xxin : sine dubio seternorum compas ef/icitur gaudiorum, P. L., t. L, col. 1243 sq.; Primasius, Comment, in epist. ad Heb.,\i, 39 : nunc vero quiescunt in anima, in beatiludine regni ceelestis, ineflabili Laetitia pcrfruentes, P. L., t. lxviii, col. 774. L'Église latine consacre en quelque sorte cette doctrine par l'oraison liturgique de saint Grégoire : Deus, qui animée famuli tui Gregorii seterme beatitudinis prœmia contulisti. Dans l'Église grecque, le Menologium, édité au Xe siècle sur l'ordre de l'empereur Basile Porphyrogénète, n'est qu'un écho fidèle des âges qui ont précédé, dans toutes ces phrases linales où l'état des âmes saintes au ciel est si glorieusement céléhré. Au 3 septembre : Beatum optatum<iue finem accepit, incorruptibilis titee coronam adeptus. Au 18 janvier : Ad Dominum migravit, vitam recipiens œlernam. Au 28 février : Ad Deum, quem amaverat, Isuta migravit, seternorum bonorum fruitionem recipiens. Au 6 juillet : Ad Deum, quem optaverat, migravit, paratum sibi regnnm accipiens. Au 10 juillet : Cvnsummati sunt, accipientes paratum sibi ante mundi constitutionem a Christo imniorlale regnum. Au 17 août : Victoria relata, victorise recipientes coronam, caelorum regnum sunt consecuti. P. G., t. cxvu, col. 28, 206. 332, 526, 534, 590. Cf. pseudo-Denys, De ecclesiastica Iticrarcltia, c. vu, 1, 2, P. G., t. ni, col. 55't sq. Toutes ces autorités forment, contre Jean XXII, un argument ad hominem péremptoire et, dans leur ensemble, unelorte preuve, sous forme implicite, de la croyance que ce pape hésitait à admettre. Petau, De Deo, 1. VII, c. xm, n. 7.
c) Témoignages explicites. — J'entends par là les textes qui attribuent aux âmes vivant au ciel la vue de Dieu, soit en termes formels, soit en termes équivalents. Ou en rencontre, du IVe au IXe siècle, dans presque tous les grands docteurs de l'Occident et de l'Orient. Analysant dans son livre De bono mortis, c. xi, les diverses usinières dont l'âme est heureuse après cette vie, saint Ambroise signale particulièrement la vue de Dieu : Ergo quia justi liane remunerationem liabent, ut videant faciem Dei, et lumen illud qnod illuminât omnes hommes. P. L., t. xiv, col. 562. Tout l'ensemble du passage prouve qu'il s'agit bien des âmes justes avant la résurrection. Voir YAdmonilio, ibid., col. 535 sq. Du reste, les applications de cette doctrine ne manquent pas dans les œuvres du docteur milanais : l'âme de Valentinien vil à la clarté du jour éternel, illuminée qu'elle est par le soleil de justice, nunc lumen a sole justitise mutuata, clarum diem ducis; Théodose est plongé dans de mystérieuses contemplations et comme perdu en Dieu, in intelligibili secreto totus intentus atque adhsercns Deo; Ascholius, devenu citoyen de la céleste Jérusalem, en contemple I étendue immense, les richesses merveilleuses et l,i lumière qui, sans soleil, brille perpétuellement, lumen sine suie perpetuum : « Tous ces biens lui étaient connus depuis longtemps, mais il les voit mainii, ml face .i face, i I il - écrie : Ce dont on nous avait parlé, nous le voyons dans la demeure du Dieu des vertus, Ps, xi. vil 9. i De obitu Valentiniani, n. 64; De obi tu Theodosii, n. 29; Epist., xv, n. i, /'. L., t. xvi, col, 1378, 1394, 956. Parmi les biens ineffables du paradis que sainl Éphrem décrit si souvent et si pompeusement, que désire-t-il avanl tout pour lui-même el | ■
ceux donl il fail l'éloge funèbre? La vue béatifiante de JéSUS-Christ, lils du rui des cieux; la jouissance de
cette illumination et de cette clarté céleste qui est l'apanage de l'éternelle félicité : lltic obsecro, E'di régis, tuo me beari aspectu jubeto... Tuum, Domine, famulum oeterna felicitate donatum, caelesli ctiam claritate illustra. Necrosima, can. ix, xxxv, Opéra syriace, t. ni, p. 237, 292. Que d'antres passages pourraient être invoqués dans les œuvres du grand docteur syrien! Cf. Carmina Nisibena, édit. Bickell, in-8°, Leipzig, 1866, prolegom., p. 24 sq.
Non moins explicites sont les docteurs grecs de la même époque. Dans les éloges funèbres de son frère Césaire, de sa sa>ur Gorgonie, des saints Cyprien et Basile, Grégoire de Nazian/.e célèbre en termes magnifiques cette pure et pleine illumination de la souveraine Trinité, qui tout entière et sans voile se livre aux âmes bienheureuses, et les inonde de toute la splendeur de la divinité. Orat., vu, n. 17, 21; vm, n. 23; xxiv, n. 19; xliii, n. 82, P. G., t. xxxv, col. 776, 782, 816, 1192 sq. ; t. xxxvi, col. 605. Saint Grégoire de Nysse console l'empereur Théodose de la perte de sa fille Pulchérie, en lui rappelant combien plus heureuse et plus glorieuse elle est au ciel : « Ses yeux se sont termes pour vous, mais ils se sont ouverts à la lumière éternelle... Oh! qu'ils sont beaux ces yeux qui contemplent Dieu! » Orat. in funere Pulc/ieriœ, P. G., t. xlvi, col. 870. Cf. Vita atque encomium S. Ephrsem, ibid., col. 848 sq. Saint Jean Chrysostome commente ainsi le mori lucrum de saint Paul : « Pourquoi ? parce qu'alors je connaîtrai mieux Jésus-Christ, et que je serai avec lui... Les justes, ici ou là-bas, sont avec le Boi; mais là-bas, combien plus intimement et de plus près ! non plus à l'aide d'images, non plus par la foi, mais foc*, u face, comme dit l'Apôtre. » Homil., ni, in epist. ad P/iiL, n. 3, P. G., t. lxii, col. 202 sq. Il suffit de rapprocher plusieurs passages du grand orateur, pour comprendre qu'il s'agit de la vision intuitive, connaissance toute claire et toute parfaite, dont l'objet est Dieu lui-même. Homil., xxxiv, in epist. 1 ad Cor., n. 2 : visionem dicens clarissimani et perfectissimam cognitionem ; Homil., x, in epist. 11 ad Cor., n. 2 : prsesentiam ad Deum ; Homil., xxxu, in epist. ad Rom., n. 3 : quod Deum vicleat, P. G., t. lxi, col. 288, 469; t. lx, col. 679. Aussi, ce qui l'emporte incomparablement sur tout le reste au ciel, c'est la présence du divin Boi : « Ici-bas personne ne l'a vu. Mais ceux qui sont là-haut, le voient perpétuellement, dans la mesure de leurs forces; ils le voient non pas seulement présent, mais rehaussant tous ceux qui l'entourent de l'éclat de sa propre gloire. » Homil. in B.Pkilogonium, n. 1 ; cf. Ad Theodorum lapsum, 1. I, n. 11, P. G., t. XLVin, col. 749 sq. ; cf. col. 292.
Saint Jérôme ne conçoit pas autrement le bonheur des âmes parties pour le ciel : « En compagnie de Jésus- Christ, dit-il de Bonose, il voit la gloire de Dieu, videt gloriam Dei. » Et de Léa : « Elle suit le Christ, en répétant : Tout ce dont nous avons entendu parler, nous l'avons vu dans la demeure de notre Dieu. » Epist., ni, n. 4; xxiii, n. 3, P. L., t. xxn, col. 334, 426. Cf. Comment, in epist. 11 ad Cor., v, 6 sq., P. L., t. xxx, col. 784. Pour saint Augustin, on le sait déjà, la patrie céleste est au terme du pèlerinage terrestre : finiatur via, et eeniamus ad patriam ; le temps de la vision succède alors au temps de la loi : non potest videri tempore /idei, videbitur tempore speciei. Nuncenim per /idem ambulamus, tune per speciem. Dans cette vraie patrie, il nous montre tous les justes el les saints, qui jouissent du Verbe de Dieu sans avoir besoin de lecture ni de lettres, car ils voient tout en Dieu : Ibionmes justi et sancti, qui fruuntur Verbo Dei sine lectione, sine litteris; quod enim nobis per paginas script uni est, pev fiieiem Dei tilt eeniitnt. In l's.t \i\. n. 6, /'. L.,
t. xxwii, col, 1602, < >n trouvera de plus amples développements dans l'art iele Al GUSTIN, I. I. col. 2446. Saint
Grégoire le Grand ne se contente pas d'affirmer, comme
BENOIT XII
un point de doctrine indiscutable, la présence au ciel des âmes saintes et la béatitude dont elles y jouissent; il leur attribue la claire vision de Dieu, sur laquelle il fonde leur science suréminente : Quia enim illic omnes communi claritate Deurn conspiciunt, quiet est quod ibi nesciant,ubi scientem omnia sciunt? Dialogi, 1. IV, c. xxxni ; Moral., 1. XII, c. xxi, P. L., t. lxxvii, col. 376 ; t. lxxv, col. 999. Saint Bédé présente la vision intuitive de l'essence divine comme impossible à obtenir en cette vie, dum adhuc constituli in corpore, peregrinamur a Domino, mais en même temps comme l'objet de notre espérance pour la vie future, comme le terme qui répond au Cupio dissolvi et peut se réaliser avant le temps de la résurrection. Exposit. in /am epist. Joa., m, 5; tlomil,, xi, in vigilia Pentecostes, P. L., t. xcm, col. 109; t. xciv, col. 192 sq. A remarquer, parmi les œuvres apocryphes du même docteur, le Liber aliquot quœstionum, q. xn, P. L., t. xcm, col. 465.
A ces docteurs, particulièrement recommandables par leur autorité ou le caractère officiel dont l'Église les a revêtus, s'ajoutent, pour les continuer en quelque sorte ou pour confirmer la permanence de la même doctrine, beaucoup d'autres écrivains ecclésiastiques qu'il serait trop long de rapporter ici; quelques exemples suffiront. Au Ve siècle, un évêque de Constantine, Honorât, adresse à un chrétien exilé pour sa foi une lettre d'encouragement; parmi les considérations qu'il lui propose, on lit celle-ci : Mors aperit tibi régna cselorum... Christum mox tua anima videbit. Epist. consolatoria, P. L., t. L, col. 568. Julien Pomère, parlant de la vie future qu'il fait commencer avec la mort, l'appelle l'a vie contemplative par excellence, parce qu'on y voit Dieu, in futura vita, quse ob hoc appcllatur contemplativa, videndus est Deus. De vita contemplativa, 1. I, c. i, n. 1 sq.; c. vi, n. 2, P. L., t. lix, col. 419, 424. Au vne siècle, saint Julien de Tolède nous offre, dans son Prognosticon, tout un chapitre intitulé : Quod post depositionem corporis hujus statim videatur a sanctis spiritibus Deus, 1. II, c. xxx, P. L., t. xevi, col. 495. Au siècle suivant, Candide, moine de Fulda, traite sous forme épistolaire ce problème singulier : Num Christus corporis oculis Deum videre potuerit; à cette occasion, il met entre le Christ et les autres hommes cette différence, que l'âme du Sauveur a joui de la vision intuitive, dès le premier instant de son existence, tandis que les autres n'en jouissent qu'à la fin. Epist., n. 7, P. L., t. evi, col. 106. Haymon, évêque d'Halberstadt, admire les saints qui vivent avec leur créateur et trouvent dans la vision de sa volonté la règle de leurs propres désirs : vident voluntalem illius,et ideo ab ipso accipiunt,quod eum velle faccre noverunt, et de ipso bibunt quod ab ipso siliunt. Exposilio in Apoc, VI, 10, P. L., t. cxvn, col. 1030.
L'Orient ne reste pas en arrière. Au vie siècle appartient un panégyrique des martyrs, lu en partie au IIe concile œcuménique de Nicée; Constantin, diacre de Constantinople, y célèbre longuement tous ces saints qui, mêlés aux chœurs des anges, jouissent maintenant au ciel de la récompense promise, de la couronne de justice, de la gloire, de la vie éternelle, et dont l'un des plus glorieux privilèges est de faire participer leurs frères à cette splendeur qu'ils puisent à la source même de la vérité, èx to-j tt,ç vor^r^ itrjyr]; àuauyào-|j.aToç. Lau\ dalio... martyrum, n. 36, 40 sq., P. G., t. Lxxxvm, col. 519, 526 sq. Dans l'éloge funèbre d'Eutychius, le prêtre Eustrate nous montre ce saint patriarche de Constantinople soupirant après son départ de ce monde et répétant les paroles du Psalmiste : Quando veniam et apparebo an'.e faciem luam "? A son tour, il demande d'être reçu à sa mort dans les demeures éternelles des justes, pour y connaître clairement et d'une manière plus parfaite qu'ici-bas les mystères de la sainte, consubstantielle et coéternelle Trinité, ci; àv xai èv aùxat;
PICT. DE TI1ÉOL. CATIIOL.
SioàÇac yihx; xa6xp<Sv te xai re),st<5Tspov toc nepl tv); àyfa; xai ÔLiooucriou xa\ cruvaïSiou Tp;â3o;. Encomium S. Eutychii, c. x, n. 91, 102, P. G., t. lxxxvi, col. 2378, 2390. Idéesqui se retrouvent dans un écrit polémique du même auteur contre la fausse doctrine du sommeil des âmes, Aôyoç avaTpETTTixb; itpôç to'j; XéyovTa; lxy) èvÉpyeïv toc; tiôv àvôpcoirov <î/'j/à; \i.s.ia. tyjv Sidc^svEiv iaurùv <Tto|j.âTcov. Voir Léon Allatius, De utriusque Ecclesise occidentales atquc ori/'ulalis perpétua in dogmate de purgatorio consensione, Rome, 1655, p. 319-580. Au vu0 siècle, André de Crète nous fait voir au ciel les saints Tile et Nicolas, le premier transporté de joie dans son âme en lace de la divine Trinité, 0scîi xi] TptâSi Ttspr/opeijcov lv 7rvs-jp.aTi, le second immédiatement présent à Dieu, parfaite et adorable Trinité, xiÔapài; irpocreûpeuiov 0e<i>, frj xt'/.ûy. xai ■n:po<TxuvT]T7j TpiâSi, vu par Dieu et le voyant autant qu'il est possible, ©sôv 8<rov èpixtôv ôpcov xai ôpcôjj.Evo;. Orat., xvi, xvm, P. G., t. xcvn, col. 1170, 1202, 1206. L'auteur de la Vie de Barlaam et de Joasaph, longtemps attribuée à saint Jean Damascène, décrit ainsi la mort de Joasaph : « Il s'en va en paix vers le Dieu de paix, le Seigneur qui avait été l'objet continuel de ses désirs, et parait en présence du Seigneur sans intermédiaire et sans voile, xai tcô irpocrioirio Kupt'ou à(J.Éo-(oç xai xaOapùc. ÈjiçavîÇetat; il reçoit la couronne de gloire qui lui avait été' préparée, il obtient ce don ineffable de voir le Christ, d'être avec le Christ et de se réjouir perpétuellement à l'aspect de sa beauté. » Vita Barlaam. et Joasaph, c.xl, P. G., t. xevi, col. 1238. A la mort de saint Théodore le Studite en 812, Naucratius console ses lils en leur parlant de son pouvoir d'intercession, d'autant plus grand désormais qu'étant avec Dieu face à face, vûv Sa ■Kpôatù- ■rcov 7rpbç TtptWtoTcov, il s'emploie à son service d'une façon plus relevée et plus pure. Enctjclica de obilu S. Theodori Studitœ, P. G., t. xcix, col. 1833. Contemporain de Photius, Nicétas David, évêque en Paphlagonie, exprime à plusieurs reprises la même doctrine dans ses discours sur les apôtres, les martyrs ou les confesseurs ; l'âme de sainte Thècle lui apparaît aux cieux « comme déifiée, et jouissant de l'unique beauté désirable et aimable, non plus par la foi seule, mais par la vision, non plus comme dans un miroir et d'une manière obscure, mais face à face ». Orat., xvi, P. G., t. cv, col. 332. L'historien de saint Joseph l'Hymnographe, le diacre Jean, parle dans les mêmes termes de son héros, n. 36, P. G., ibid., col. 976.
Tout cet ensemble de témoignages donne le droit de conclure, pour les siècles postnicéens jusqu'au temps de Photius, à l'existence, en Orient comme en Occident, d'une croyance ferme non seulement à l'entrée immédiate au ciel des âmes saintes, mais à la possession actuelle par ces mêmes âmes de la vision intuitive de Dieu, élément principal de la béatitude dont ulles jouissent. Mais ne peut-on pas infirmer la valeur de la preuve par des autorités contraires?
d) Témoignages opposés. — On connaît par l'exposé historique de la controverse quelles ont été, pour la période qui nous occupe, les autorités invoquées contre la doctrine définie par Benoit XII. Ce sont, en réalité, les plus importantes; non pas celles qui viennent d'auteurs secondaires, comme Cassiodore, André de Césarée et le Pseudo-Athanase, mais celles qui sont prises de docteurs attitrés, comme les saints Hilaire, Cyrille de Jérusalem, Ambroise, Augustin, Chrysostome, Cyrille d'Alexandrie et Jean Damascène. Une discussion détaillée de tous ces témoignages n'est pas possible; elle relève, pour les cas principaux, de l'article spécial qui concerne chaque docteur. Parfois l'examen attentif du texte et du contexte fait disparaître toute difficulté en I montrant que tel ou tel témoignage est complètement j en dehors de la question. Ainsi, quand saint Hilaire parle de cette loi qui pèse sur tous les hommes, ut consepultis corporibus ad inferos animas descendant, In