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BENOIT XII

Ps. rxxxrin, n. 22, il commente ces paroles du roi David : Si descendero in infernum, adcs. L'assertion s'entend du temps où le ciel était encore terme aux âmes, suivant la juste remarque du cardinal Bellarmin, De beatitudine, 1. I, c. v. Quand saint Ambroise dit de l'âme séparée du corps : Adhuc tamen fuluri judicii ambiguo suspenditur, DeCain et Abel,\. II, c. Il, n. 9, il ne songe pas à attribuer à l'âme l'ignorance de sa propre destinée jusqu'au jugement dernier, interprétation contredite par la doctrine générale de ce Père dans ce mê:ne livre, par exemple c. ix, n. 31; c. x, n. 36, P.L., t. xiv, col. 336, 358. Il s'agit donc, soit de l'incertitude où se trouvent les âmes au sortir du corps, mais avant le jugement particulier, comme le pense Muratori, op. cit., p. 117, soit de l'incertitude où elles restent par rapport à l'époque du jugement général, comme le suppose l'éditeur de saint Ambroise, dans une note du livre De bono mortis, P. L., t. xiv, col. 501.

D'autres fois, l'intelligence du texte demande qu'on se mette au vrai point de vue de l'auteur. Quand saint Jean Chrysostome dit, dans sa xxixc homélie sur la Ire épitre aux Corinthiens, que sans la chair, l'âme ne recevra pas les biens célestes, pas plus qu'elle ne sera punie, il ne prétend nullement poser une assertion de fait, comme si les âmes justes qui meurent maintenant n'avaient rien à attendre avant la résurrection des corps; la proposition, hypothétique, tend à faire comprendre, sous une forme oratoire, cette pensée de l'Apôtre : Si in liac vila tant uni in Christo speranles sunius, miserabiliores sunius omnibus hominibus. L'argumentation revient à ceci : Si les corps ne ressuscitent pas, les aines n'ont rien à attendre là-haut, le fondement sur lequel repose l'espérance des biens célestes croulant du même coup; car les promesses faites ne regardent pas moins le corps que l'âme, ut accipiat unusquisque quœ per corpus gessit. II Cor., v, 10. Si donc le corps ne reçoit pas sa part en ressuscitant, l'âme n'a plus de titre à la sienne; bornons nos espérances à cette vie terrestre. Ce raisonnement mène à cette unique conclusion : l'âme et le corps doivent se retrouver dans la récompense; compagnons dans la peine et le mérite, ils doivent l'être dans la gloire. Cf. Homil., x, in epist. 11 ad Cor., n. 3, P. G., t. lxi, col. 470. Telle est l'idée qui revient dans les écrits de Théodoret, Hœret. fabul. conipendium, 1. V, c. xx, et de saint Jean Damascène, De fide orthodoxa, 1. IV, c. xxvn. La simultanéité de rétribution qu'ils attribuent à l'âme et au corps, à'|j.cpco «ij.a, ne doit pas se prendre dans un sens absolu, comme s'il devait y avoir coexistence de tout point, mais dans un sens relatif et moral : ensemble ils ont mérité, ensemble ils seront récompensés; quoi qu'il en soit du temps où commencera pour chacun d'eux la jouissance des biens promis.

A la considération précédente se rattache une distinction de grande importance. Autre est la béatitude considérée dans son élément principal ou la vision intuitive, autre est celte môme béatitude considérée dans tout ce qui peut concourir à son épanouissement total et à sa perfection définitive; ou, pour employer les termes classiques, autre est la béatitude essentielle, autre la béatitude consommée. Cette dernière comprenant pour l'homme la glorification non seulement de l'âme, mais du corps, il est manifeste qu'elle ne peut pas exister avant la résurrection et le jugement dernier, puisque alors seulement l'homme sera récompensé dans toute sa personne et publiquement couronné. Par conséquent, on ne peut pas invoquer, comme autant d'arguments décisifs contre la doctrine de la vision béatilique immédiate, les textes où les Pères se ((intentent de dire que l<s saints attendent ou n'ont pas encore reçu la récompense qui leur est due (S. Ambroise, S. Jean Chrysostome, Théodore!), (|ue Itieu n'a pas encore fait la rétribution des bonnes et des mauvaises actions, ou

qu'il ne l'a pas faite pleinement et parfaitement (les deux Cyrille), que la béatitude parfaite n'est pas donnée aux âmes aussitôt après la mort (Cassiodore), et que leurs joies sont encore différées (S. Bédé). Il faudrait montrer que, dans la pensée de ces Pères, il s'agit non pas seulement de la béatitude consommée, mais de la béatitude essentielle elle-même; ce qui exclurait toute jouissance de la vision intuitive avant le jugement dernier. L'opposition n'est qu'apparente chez saint Hilaire et saint Augustin, quand ils semblent remettre à ce grand jour l'entrée des hommes dans le royaume de Dieu ou la vie éternelle. Saint Hilaire distingue le royaume de Dieu, où les hommes n'entreront qu'après la résurrection, du royaume du Christ ou repos éternel, dont les âmes bienheureuses sont déjà en possession. Voir la préface générale de ses œuvres, VI, P. L., t. IX, col. 95 sq. Saint Augustin a suivi sur ce point le docteur gaulois; pour lui, le royaume de Dieu n'existera vraiment pour les hommes qu'au moment où, glorifiés dans toute leur nature, ils seront devenus semblables aux anges et, comme eux, posséderont sans restriction la vie éternelle. Scrm., xvin, c. iv, n. 4 : Rcgnum cœlorum, regnum sempiternum, societatem cum angelis, œternam vitam, ubi nullus orilur, neque morilur, hoc percipite, P. L., t. xxxvill, col. 130; Tract., LXVIII, in Joa., n. 2 : Hoc regnum Dei, regnumque cœlorum adhuc sedifîcatur, adhuc fabricatur, adhuc paratur, adhuc congregatur. P. L., t. xxxv, col. 1815. Mais rien de tout cela n'exclut pour les âmes bienheureuses la jouissance préalable de Dieu. Le grand docteur africain semble, il est vrai, aller plus loin dans la première série des textes que Jean XXII invoquait, ceux où la vision intuitive est mise constamment en rapport avec la sentence finale : Venite, benedicti. Une seconde distinction préparera la solution de cette difficulté.

Autre chose est de dire que les âmes saintes jouissent au ciel de la vision intuitive, autre chose est d'affirmer que cette vision est dès maintenant parfaite en son genre ou dans ses effets béatifiques et que, par suite, elle ne recevra pas d'accroissement substantiel après la résurrection et le jugement final. Ce second point soulève un problème que Benoit XII, à dessein, s'est abstenu de trancher. Mais il faut en tenir compte quand il s'agit de saint Augustin; car ce docteur inclinait à penser que les âmes des bienheureux n'auront la vision intuitive dans toute sa plénitude qu'après la résurrection. A la différence des purs esprits que rien n'empêche de se porter vers Dieu, les âmes séparées seraient comme appesanties et retardées dans leur élan par l'attrait naturel qui les reporte vers leurs corps et leur fait désirer le jour de la résurrection. Les textes ont été cités, et la question discutée à l'article Augustin, t. I, col. 24i7. Cf. Bellarmin, op. cit., c. v, § Nota secundo. C'est dans cette doctrine et dans la signification restreinte donnée par l'évèque d'IIippone aux termes regnum Dei, vita œterna, qu'il faut chercher la véritable interprétation de cette série de textes où il rattache la vision intuitive à la résurrection des corps où à la sentence du jugement dernier. Dans ces passages, une antithèse est habituellement posée, non pas entre l'état d'un seul et même homme avant ou après la résurrection, mais entre les deux groupes qui se partageront l'humanité entière au jour du grand jugement. Tous verront alors Jésus-Christ, mais ils ne le verront pas de la même manière. Il y aura une vision commune à tous, et une vision exclusivement réservée aux élus. La première sera celle du Christ homme, mais apparaissant dans toute sa majesté de roi et déjuge; la seconde sera celle du Christ Dieu : Tune plane vulebitur Ma forma Dei, quœ non potv.it videri abiniguis, i/uorum visioni forma servi c.rhibciidaeral. Tract., XIX, in Joa., n. 18, P. L., t. xxxv, col. 1555. De là ces paroles de VEnarratio in l's. xi.vi, n. 5, citées par

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Jean XXII à titre d'objection : Illa visiofacic ad faclcm lideratis in resurreclione servatur. Dans celte phrase, l'accent porte sur le mot liberalis; cette vision béatifiante sera le privilège des élus. Cependant saint Augustin semble bien, dans quelques textes, réserver au jour du jugement cette vision facie ad faciem. Ce qu'il entend alors, ce n'est pas la vision intuitive dans un degré quelconque, mais la jouissance de cette vision dans toute sa plénitude et avec tous les effets béatifiques qui peuvent en découler; c'est ce degré suprême de béatitude où l'homme glorifié dans toute sa nature, dans son corps comme dans son âme, sera devenu semblable aux anges et pourra, comme eux, s'unir à la vérité et à l'amour infinis de toute l'intensité de ses puissances intellectuelles et aflectives ; c'est pour l'homme entier la vie éternelle dans toute sa splendeur et l'entrée absolue dans la joie de son Seigneur. Une phrase du Serai., xxvi, n. 5, marque bien ces deux étapes de notre béatitude : Ergo cum viderimus eum sicuti est, jam transiet peregrinatio nostra; poste A vero, gaudebimus gaudio angclorum. P. L., t. xxxviu, col. 181. Ainsi, la vision intuitive à la fin de notre pèlerinage terrestre, première étape; deuxième, qui viendra plus tard, la participation au plein bonheur des anges. Alors nous verrons Dieu face à face, et comme eux; Cum vero sequales angelis Dei fuerimus (Luc.,xx, 36), tune quemadmodum E7" ipsi videbinws facie ad faciem. Enchiridion, c. lxiii, P. L.,X. xl, col. 261.

La solution complète de tous les témoignages objectés par Jean XXII appelle une troisième considération ou distinction. Autre est la question de savoir si les âmes saintes entrent aussitôt après la mort en possession de la vision béatifique; autre celle de savoir, ou du moins de déterminer exactement en quel lieu elles sont reçues. Car on peut prendre le ciel dans une acception métaphorique, pour signifier l'état de béatitude des âmes saintes, et on peut le prendre dans une acception littérale, pour désigner un lieu proprement dit et nettement déterminé. La première acception n'emporte pas l'autre; ainsi les saints anges, envoyés en mission sur la terre, n'en continuent pas moins de jouir de la vision béatifique, et l'âme sainte du Sauveur a joui de la même vision pendant sa vie terrestre. Que les âmes des saints soient au ciel, entendu de l'état de béatitude surnaturelle, c'est une vérité immédiatement contenue dans le dogme défini par Benoît XII; mais que le ciel des âmes séparées doive être considéré comme un lieu proprement dit, et qu'est ce lieu, c'est une question plus philosophique que théologique et qui reste en dehors du dogme. Aussi est-il assez indifférent, sous le rapport doctrinal, que les Pères se servent, en parlant des âmes séparées, du mot ciel, ou de ces autres : repos éternel, sein d'Abraham, paradis, etc.; car, depuis la mort et l'ascension du Sauveur, ces termes ne s'opposent pas en eux-mêmes et, sauf de très rares exceptions, ils ne s'opposent pas non plus chez les Pères. Voir S. Julien de Tolède, Prognosticon, 1. II, c. ni : Quid signijicet sinus Abrahse, in quo beatorum animée recipiuntur. P. L., t. xevi, col. 476; Muratori, op. cit., c. xii, xiv, xvi. Pour ce qui est de saint Augustin en particulier, les témoignages invoqués se rapportent à la question du lieu des âmes, et non pas précisément à celle de leur état béatifique; par exemple, De Genesi ad litteram, 1. XII, c. xxxii sq.; Queeslionum Evangeliorum, 1. II, c. xxxvni, P. L., t. xxxiv, col. 480 sq. ; t. xxxv, col. 1350 sq. Dans ces passages et autres semblables, le grand docteur cherche et souvent hésite, parce qu'il ne trouve rien de précis dans la sainte Écriture sur ce lieu des âmes. Peu importe qu'il parle tantôt de demeures cachées, tantôt du sein d'Abraham, tantôt du paradis ou du ciel, sous cette réserve toutefois : si tamen non aliquid unum est diversis nominibus appellatum, ubi sunt animée beatorum. De Gen. ad litt., 1. XII, c. xxxiv, n. 65, P. L.,

t. xxxiv, col. 483. Peu importe qu'il n'identifie point ces termes avec celui de royaume de Dieu, où les anges se trouvent et jouissent de la vie éternelle dans toute sa plénitude; car il ne s'ensuit pas qu'il refuse aux âmes séparées toute vision et toute jouissance de Dieu. « Quelque part que soit le paradis, tout bienheureux s'y trouve et il s'y trouve en compagnie de celui qui est partout. » Epist., clxxxvii, c. m, n. 7, P. L., t. xxxm, col. 835. Aussi nous montre-t il son ami Nébridius dans le sein d'Abraham, quidquid illud est quod illo signiftcaiitr sinu, et là se désaltérant à la source même de la divinité, buvant à longs traits la vérité, dans un bonheur sans fin : spirituale os ad fvnleni tuum (ponit}, et bibit, quantum potest, sapientiam pro aviditate sua, sine fine feli.r, Confess., 1. IX, c. in, n. 6, P.L., t. xxxn, col. 765; passage qui suggère au cardinal Bellarmin, op. cit., c. v, cette réllexion : Ecce hic asseril visionem et fruilionem, et tamen ambigit de loco. Les mêmes remarques valent pour saint Ambroise, De bonomortis c. x, n. 46, quand il parle des animarum prompt uaria ; expression empruntée, comme l'ensemble du passage, au IVe livre d'Esdras, vu, 32.

Au demeurant, il est très peu de témoignages patristiques, du IVe siècle au IXe, qui soient en opposition claire et formelle avec le dogme défini par Benoit XII. Pourtant il y a des voix discordantes, même en dehors des nestoriens et autres partisans du sommeil des âmes. A la fin du ve siècle, Énée de Gaza concède que, sans le corps, l'âme ne peut ressentir aucune douleur. Theophraslus, P. G., t. lxxxv, col. 975. Vers la même époque, André, évêque de Césarée en Cappadoce, reproduit au IXe siècle par Aréthas, l'un de ses successeurs, semble borner la joie de Pâme séparée à Y espérance des biens éternels, jointe à un paisible repos dans le sein d'Abraham. Comment, in Apoc, c. XVII, P. G., t. CVI, col. 272, 596. Au vi6 siècle, Cassiodore émet en Occident des idées analogues dans son livre De anima, c. xii, P. L., t. lxx, col. 1301. L'auteur des Quœstiones ad Anliochum ducem place les âmes des justes dans le paradis, et celles des pécheurs dans l'enfer,- mais en différant leur entrée dans le royaume et dans la géhenne; elles restent dans l'ai tente soit des biens soit des supplices éternels, joyeuses ou tristes suivant le sort qui leur est réservé. Q. xix, xx, xxi, xxm, P. G., t. xxviri, col. 610, 618. Idées dont l'écho se retrouvera chez les Grecs dans la période postérieure au schisme.

Accordons enfin que, dans les passages objectés par Jean XXII ou les adversaires de la constitution Benedictus Deus, les Pères n'ont pas toujours suffisamment distingué les diverses faces du problème, ni parlé avec toute la netteté et la fermeté désirables. La question ne se posait pas pour eux, comme elle s'est posée plus tard, en ces termes précis : Les âmes entrées au ciel voienlelles Dieu, oui ou non, avant la résurrection général ? Plusieurs ont simplement exposé les données eschatologiques de l'Évangile; aussi leur pensée, comme celle des Pères plus anciens, ne s'arrête guère aux individus, mais se fixe sur l'humanité arrivée au terme de son économie terrestre. Sous cet aspect, tout converge au jour du grand jugement : la reddition des comptes, la sentence, le couronnement et la distribution des récompenses, l'entrée dans le royaume, la glorification suprême. Pour le plus grand nombre de ces Pères, la doctrine se complète ailleurs, lorsqu'ils attribuent en termes formels ou équivalents la béatitude et la vision intuitive aux âmes parvenues au ciel. Pour quelques autres, par exemple saint Cyrille de Jérusalem, Théodoret et saint Jean Damascène dans ses écrits certains, la doctrine ne se complète pas; on reste en face de textes généraux, dont la portée indécise ne permet guère de formuler un jugement certain.

3. Période postérieure au schisme grec. — Jusqu'ici, point de divergence sensible entre l'Occident et l'Orient;

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après la séparation des deux Églises, In situation change, non pas immédiatement ni complètement, mais à la longue et en partie. Il importe donc d'étudier à part la marche de la croyance chez les Latins et chez les Grecs.

o) En Occident. — Nulle hésitation désormais sur ce que nous avons appelé la question générale du passage immédiat des .'mies pures au ciel, et de la descente des âmes pécheresses en enfer. C'est un point acquis, dont l'affirmation se retrouve surtout, nette et catégorique, quand les auteurs de cette époque parlent des trois réceptacles des âmes au sortir de cette vie : le ciel pour les perfecti ou valde boni, l'enfer pour les impii ou valde malt, le purgatoire pour les purgandi ou mediocriter boni. Voir S. Pierre Damien, Serm., lix, P. L., t. cxliv, col. 837 sq.; S. Anselme, Méditât., v, P. L., t. clviii, col. 73i sq.; Honoré d'Autun, Elucidarium, 1. III. c. i sq., P. L., t. CL.xxii, col. 1157 sq.; Hugues de Saint-Victor, De sacramentis christianas fidei, part. XVI, c. m, iv, P. L., t. clxxvi, col. 584, 586; S. Bernard, Serm., xi.ii, de diversis, n. 5, P. L., t. clxxxiii, col. 6G3; Errnangaud, Contra Itsereticos, c. xvn, P. L., t. cciv, col. 1268; Pierre Lombard, Sent., 1. IV, dist. XLV; Albert le Grand, In IV Sent., 1. IV, dist. XLV, XLVI; S. Bonaventure, In IV Sent., 1. IV, dist.XLV, a.i, q. n; S. Thomas d'Aquin, Sum. theol., supplem., q. LXix,a. 2; Contragentes, 1. IV, c.xci, Quod animas, statim posl separationem acorpore, pœnamvel prasmium consequunlur. Dans le premier endroit, l'Ange de l'École conclut que l'assertion contraire doit être tenue pour hérétique. Clément IV ne fit donc que confirmer et sanctionner la croyance existante en insérant cette doctrine dans la formule de foi qu'il proposa, en 1267, à l'empereur Michel Paléologue et que celui-ci souscrivit et présenta, en 1274, au pape Grégoire X, dans le IIe concile œcuménique de Lyon. Denzinger, Enchiridion, n. 387.

L'état de la question ne change réellement pas, si nous passons à l'affirmation plus précise de l'obtention de la vision béatilique ou de l'endurance des peines infernales avant la résurrection des corps. Les mêmes auteurs, et d'autres encore, fournissent des témoignages précis. Saint Pierre Chrysologue nous dépeint saint Vital dans la société des anges et des bienheureux : citm lus omnibus stola indutus glorias ineffabili exsultatione tripudiat, et in conspeclu œterni Régis melodum Alléluia jucundissima suavitate décantât. Serm., xvn, P. L., t. CXLIV, col. 586. Dans la méditation déjà citée, saint Anselme représente l'âme juste placée par son ange devant le trône de la gloire divine, et l'âme pécheresse poussée par les démons aux supplices infernaux; ailleurs, il dit des âmes pures : corporibus solutsejam assislunt conspeclui glorias Condiloris. Uom il.,i, in Eccli., xxiv, 11, P. L., t. clviii, col. 594. Honoré d'Autun fait entrer l'ârne sainte au paradis, ubi ipsa divinitas, gualis est, facie ad faciem contuetur, loc.cit. Hugues de Saint- Victor, dans l'endroit objecté par Jean XXII, parle, il est vrai, de la vision béatifique et du jugement dernier comme saint Augustin ; mais, pour se convaincre que cette manière de parler n'exclut nullement la préexistence de la vision béatifique dans les âmes séparées, on n'a qu'à lire ce qu'il dit auparavant, part. XVI : Omnes ergo qui in Domino moriuntur beati sunt, quia posl meritum virtutis, perveniunt ad prasmium beatitudinis, c. i; de perfeele bonis (lithium non est i/uin egredienles statim ad gaudia transeant, c. iv; qui jam in gaudio Donnai sut cl. in abscondilo faciei ejus, veri Iwminis illuslralione luslanlur, c. xi, P. L., t. clxxvi, col. 580, 587, 596.

Sami Bernard est des plus affirmatifs en maint endroit. Serm., lxxxvii, de diversis, n. 4 : corpore eau ii, et in civlum translati, jam bibere dicuntur eadem qua prias comederanl, qttiu juin /icr spreieni conlempluiiliir mite labure, qua prias per (idem crediderant, dum in

corpore positi peregrinarenUtr a Domino, P. L., t. clxxxiii, col. 705; Liber de diligendo Deo, c. xi, n. 30 : Qttitl autem jam solutas corporibus (animas)? Immersas ex toto credimus immenso Mo pelago seterni luminis, et luminosse seternitatis, P. L., t. clxxxii, col. 993; Serm., n, in nalali S. Victoris, n. 4 : rere nunc revelata facie spéculai ur gloriam Dei, P. L., t. clxxxiii, col. 375; Epis t., ccclxxiv, in transitu beati Malachise, n. 2 : nec jam in fide ambulas, sed in specie régnas, P. L., t. clxxxii, col. 579. Autres textes du même genre dans Muratori, op. cit., c. xix, p. 201 sq. Donc, quoi qu'il en soit du passage obscur et difficile qui a tant impressionne'' Jean XXII, la doctrine générale du docteur cistercien est indubitable, et elle se retrouve équivalemment dans ses fameux sermons pour la Toussaint. 11 y célèbre en termes magnifiques la félicité dont jouissent au ciel les âmes saintes, Serm. ,u, n. 6; Dieu leur a donné la première robe, le bonheur et le repos éternel, stola cium prima ipsa est, quant diximus, félicitas et requies animarum. Serm., m, n. 1, P. i.., t. clxxxiii, col. 467, 469. Mais leur joie n'est pas complète, parce qu'elles n'ont pas encore reçu la seconde robe, c'est-à-dire l'immortalité et la gloire du corps, condition préalable de la béatitude consommée et de l'entrée dans le royaume de Dieu. Quand elles auront reçu ce complément, elles cesseront d'être sous l'autel, sous l'humanité du Christ, dans un état de glorification imparfaite et cachée ; elles paraîtront au grand jour dans un état de glorification totale et extérieure qui est propre aux élus du royaume divin. Serm., il, n. 8; Serm., ni, n. 1, ibid., col. 468. En tout ceci, saint Bernard s'inspire manifestement de saint Augustin; les explications données au sujet du maître aideront à comprendre le disciple, elles aideront surtout à obtenir l'intelligence de cette phrase du Serm., rv, n. 2, la plus délicate de toutes : Quonam igitur modo super altare dixerim exallandos cos, qui nunc sub altare quiescunt? Visione utique et contemplations, non prœlatione. La preuve qui suit immédiatement, est tirée de saint Augustin : Ostendet enim nobis Filius, ut pollicitus est, semetipsum (Joa.,Xiv,24), nonin formaservi, sed in forma Dei. Et tout le passage se termine par cette assertion : Transiens quippe ministrabit nobis, novas utique, et usque ad tempus illud penitus inexpertas delicias manifestas suas contemplationis. Cette filiation augustinienne des idées ne donne-t-elle pas le droit d'entendre par cette vision et cette contemplation que Bernard réserve aux saints ressuscites, non pas la substance même, mais la plénitude de la vision intuitive, considérée non seulement dans ses effets béatifiques, mais en elle-même, dans sa propre perfection? Car le docteur cistercien soutient avec son illustre guide que l'âme séparée du corps ne peut pas parvenir à la plénitude de la vision béatifique. Serm., ni, n. 2; Serm., lxxxviii, de diversis, n. 4; Liber de diligendo Deo, c. xi, n. 30, 32, P. L., t. clxxxiii, col. 470, 705; t. clxxxii, col. 993 sq. Aussi Benoit XII répondait-il dans son grand traité, 1. II, c. xi : Uernardus vcro,licet afftrmcl animas post judicium diviuœ essentite visione potiluras, non tamen negat quin etiam ouïe eadem perfruantur. Voir dans Migne, la note G9,P.L.,l. clxxxiii, col. 465; Bellarmin, op. cit., c. v.

Les témoignages continuent à la lin du xn° siècle et au commencement du XIII». Pierre Lombard, Sent., 1. IV, dist. XLV, sanctis qui Deo assistunt petitiones nostrm innotescunt /v Vbrbo Dbj; Hugues de Rouen, Dialogi, 1. V, interrog., xxn, xxin, /'. /... t. cxcil, col. 1214 sq.; Hugo Eterianus, Liber de anima corpore exuta, c. xi, xv, /'. /... t. ccn, col. 192, 201 ; Philippe de Harveng, Comment, in Cantica, I. Il, c. xxv, /'. /.., t. ccin, col. 213; Maître Bandin, Sent.. I. III, dist. XXV, sancti non dicuntur modo credere vel sperare futuram resurreclionem, quia eam perfectissime is VBRBO Dei in-

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telligunt, P. L., t. cxcn, col. 1083; Pierre de Poitiers, Sent., 1. V, c. xxi, dit des âmes pleinement purifiées : Statim absque mora Dei vlsione fruuntur. P. L., t. ccxi, col. 1273. La croyance à la vision béatifique des âmes entrées au ciel était devenue si générale et si ferme, que dans une censure portée, le 13 janvier 1241, par l'évêque de Paris Guillaume, le chancelier de l'université et les maîtres de la faculté de théologie, on lit dans la réfutation du premier article : Firmiter credimus et asserimus, quod Deus in sua essentiel vel substantiel videbitur ab angelis et omnibus sanclis ET videtur ab animabus gloriftcatis. Denifie, Chartularium, t. I, p. 170. C'était l'époque des grands docteurs scolastiques du XIIIe siècle, Alexandre de Ilalés, Albert le Grand, saint Bonaventure et saint Thomas ; cette décision n'est qu'un écho de leur enseignement. Le docteur angélique se demande, Sum. theoi., Ia II*, q. IV, a. 5 : Utrum ad bealitudinem honùnis requiralur corpus; la réponse est négative en ce qui concerne la béatitude essentielle : Manifestum est quod animée sandorum separatx a corporibus ambulant fer speciem, Dei essentiam videntes, in quo est vera bcatitudo. Même doctrine dans Contra gentes, 1. IV, c. xci : Statim igilur cum anima sancta a corpore separatur, Deum par speciem videt; quod est ultima beatitudo ; et dans Vpusc, II, ou Declaratio quorumdam articidorwm contra Grœcos, etc., c. ix : Non ergo sanctarum animarum differtur gloria, quse in Dei visione consistit, tisque ad diem judicii, quo corpora résument.

11 fallait citer ces textes, pour permettre au lecteur d'apprécier cette stupéfiante affirmation de M. Lea, €p. cit., t. m, p. 711 : « Thomas d'Aquin discute cette question avec une abondance qui en montre à la lois

I importance et la difficulté ; mais son audace se borne à établir que les bienheureux, apri-s la résurrection, verront Dieu face à face. » Et, quand on lit ces autres lignes à la page suivante : « La dernière étape fut franchie peu après, semble-t-il, par le célèbre théologien dominicain, maître Dietrich de Fribourg, lequel écrivit un traité pour prouver que les bienheureux sont immédiatement admis à la vision béatifique, » on se demande dans quelles sources l'auteur a étudié la question; depuis des siècles l'étape n'était plus à franchir. Le traité de maître Dietrich ou Théodoric n'avait pas pour objet de prouver l'existence de la vision béatifique, mais d'en discuter le mode : De principio ex parte nostri, quo immédiate beali uniuntur Deo in illa gloriosa et beati/ica visione, W. Preger, Vorarbeiten zu einer Geschichto der deutschen Mystik im 13 und i4 Jahrhundert, dans Zeilsclirift fur die historische Théologie, •Gotha, 1869, p. 41 sq. La croyance à la vision béatifique immédiate, sans être dans les professions de foi comme

II doctrine de l'entrée au ciel ou de la descente en enfer, n'en était pas moins alors croyance commune dans l'Église latine; par là s'expliquent rétonnement et l'émoi que causèrent les doutes soulevés par Jean XXII et ses partisans.

b) En Orient. — Les difficultés survenues au temps de Photius entre les deux grandes branches de la chrétienté ne portèrent pas sur la nature de la béatitude dont jouissent les âmes séparées, moins encore sur la question plus générale de l'entrée des âmes saintesvau ciel ou de la descente des âmes pécheresses en enfer. Pourtant, même sur ce dernier point, il y eut des ombres en Orient. Vers le milieu du Xe siècle, l'évêque syrien Moïse Bar* Kepha place les âmes des justes dans le paradis terrestre, en attendant le jour de la résurrection et du jugement. De paradiso, part. I, c. vu, x, xvin, P. G., t. exi, col. 491, 46i, 500. Cette opinion eut des partisans, car elle est réfutée, au commencement du siècle suivant, par Philippe le Solitaire dans sa Dioptra, ou règle de la vérité chrétienne, 1. IV, c. XVII, P. G., t. cxxvn, col. 806 sq. Un écrit polémique, com-

posé à Constantinople dans le couvent des dominicains, en 1252, attribue aux Grecs cette erreur, entre plusieurs autres : Les âmes des justes n'entrent pas dans le paradis, et les âmes des réprouvés ne vont pas en enfer avant le jour du jugement. Tractatits contra errores Grœcorum, P. G., t. cxl, col. 511. Vers la même époque, saint Thomas d'Aquin signale la même erreur. Contra gentes, 1. IV, c. xci, mais en l'attribuant seulement à quelques Grecs, error quorumdam Grœcorum. Et c'est justice; car il est impossible de voir là une erreur générale. La doctrine contraire était vraiment la doctrine commune en Orient comme en Occident; les citations qui ont été faites du Menologium suffiraient à établir ce point, en dehors de tout autre témoignage. L'empereur Michel Paléologue n'eut point de difficulté au sujet de la clause ; Mox in cselum recipi, mox in infernum descendere. Ce point de doctrine se retrouve dans des documents officiels de l'Église grecque qui sont de date plus récente, comme la Con/essio //a, S. Gennadii, n. 12, et la Confessio orthodoxa, part. I, q. lxvii, lxviii. Monumenta fidei orientalis, p. 20, 137 sq.

Mais, quand il s'agit de déterminer la nature de la béatitude dont les âmes jouissent maintenant au ciel, ou celle des peines qu'elles souffrent maintenant en enter, il n'y a plus dans l'Église grecque la même fermeté ni la même unanimité. Des conceptions analogues à celle de Jean XXII apparaissent dans un certain nombre d'auteurs. Telle parait être, en réalité, l'opinion visée dans le Tractalus contra errores Grœcorum, car ce dont on accuse proprement les Grecs, c'est d'affirmer « que les âmes des détunts ne jouissent pas des joies du paradis et ne sont soumises ni aux supplices de l'enfer ni au feu du purgatoire » avant le jour du jugement universel et le prononcé de la sentence finale. P. G., t. cxl, col. 487, à rapprocher de col. 470 sq. Les défenseurs de cette opinion s'appuyaient, dit-on dans cet écrit, sur l'autorité d'André de Césarée et sur la doctrine de saint Paul, Heb., xi, 39, ibid., col. 511. Une autre circonstance put contribuer au développement de cette erreur: en expliquant ce passage de saint Paul ou les paroles dites par Notre-Seigneur au bon larron, Luc, xxiii, 43, les commentateurs grecs du Xe et du XIe siècle s'étaient servis de termes ambigus. Ainsi, le non acceperunt repromissionem de l'apôtre est commenté en ces termes par Œcuménius : « Ils n'ont pas encore reçu les biens promis aux justes, tôiv èuïiyyeX- [xsvcov aYa6û>v ; ils attendent la récompense, xâGovrai àyépatrroi. » P. G., t. cxix, col. 442 sq. Théophylacte dit : « Pour qu'ils ne nous parussent pas supérieurs, s'ils étaient couronnés les premiers, Dieu a réglé que les couronnes seraient distribuées en même temps, é'va ttSiti y.cupàv (opedî râiv CTScpàvo-v. » P. G., t. CXXV, col. 366. Euthymius distingue entre le paradis, que Jésus-Christ accorde au bon larron comme arrhes du royaume, et le royaume lui-même, qu'il fait consister dans la jouissance des biens ineffables que l'œil n'a point vus; « car nul juste n'a encore reçu la promesse, tïjv ÈiraYyêAi'av, suivant la doctrine du grand Paul. » Comment, in Lucam, c. lxxxi, P. G., t. cxxix, col. 1092.

Ces textes, les deux premiers surtout, peuvent assurément s'entendre, non de la vision béatifique, mais de la récompense parfaite ou de la béatitude consommée ; car Œcuménius explique ainsi les mots : Ne sine nobis consummarentur : « C'est-à-dire pour qu'ils ne parvinssent pas avant nous au terme des biens, tô Trépaç twv àyaûtov, »et Théophylacte obt-erve avec saint Jean Chrysostome que l'apôtre n'a pas dit : ut non coronarentur, mais bien : ut non consummarentur ; ce qui suggère encore l'idée de terme, de perfectionnement, xb ôè-réXeiov tôte knolr^oy-zoa. Voir la dissertation de Bernard de Bubeis sur Théophylacte, c. cxxi, n. 83, P. G., t. cxxn, col. 99 sq. Malgré tout, l'ambiguité des termes pouvait devenir le principe ou l'occasion d'une interprétation

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défavorable à la jouissance immédiate de la vision béatilique. Et telle est, en ell'et, l'interprétation qui se maintint parmi les Grecs; on la retrouve, attaquée, d ans un écrit du dominicain Manuel Calécas, patriarcbe de Constantinople au milieu du xiv siècle. Contra Grxcorum errores, 1. IV, § De domiientibus, P. G., t. CLIT, col. 225 sq. Mais ni alors, ni plus tard à l'époque du concile de Florence, cette opinion ne peut s'appeler l'opinion commune de l'Église orientale. Muratori le démontre par un grand nombre de témoignages, dont beaucoup sont aussi formels que possible, op. cit., c. xxv.

Une preuve domine toutes les autres par sa netteté et sa portée, celle que les défenseurs du dogme défini par Benoit XII et inséré dans le décret d'union au concile de Florence, tirent des livres liturgiques de l'Église orientale. Preuve richement développée dans la Defensio quinque capitum qnse in sancta et œcumenica Florentina synodo continentur, P. G., t. eux, col. 1286 sq. Peu importe que cette apologie soit de l'évêque Joseph de Méthone (Joannes Plusiadcnus), ibid., col. 1107, ou du patriarche de Constantinople Grégoire Mamma, comme semblerait l'indiquer un passage de son Apologia contra Ephesii Confessionem, P. G., t. clx, col. 187 sq. Dans la longue série de textes que présente cette apologie remarquable, ce n'est pas seulement la présence des âmes justes au ciel, ni la possession du royaume et de la couronne, ni les joies ineffables et la félicité suprême qui sont constamment affirmées; c'est aussi la jouissance de la vision béatifique, exprimée dans des termes de ce genre : « 0 Basile notre Père, souvenezvous de nous, vous qui êtes avec la Trinité consubstantielle, .uapEUTOJî r?j Tpiâot tïj Ô|aoouo'co>... Et maintenant, Antoine, le miroir est brisé'; vous voyez la sainte Trinité clairement, immédiatement, y.aâapw:, à^éaua;... Maintenant, ô grand Paul, vous voyez le Christ non plus d'une manière obscure et comme dans un miroir; mais vous le voyez face à face, et il vous dévoile dans toute sa plénitude la gloire de la divinité, re^etav <rot tyjv SôSjxvàTroy.a- '/.•jutwv t?,ç ÛEa>c7£ioç. » Et ainsi dans beaucoup d'autres textes.

Une remarque du même auteur servira tout à la fois de résumé aux pages qui précèdent et de réponse à la vague accusation portée contre l'Église latine dans la Lettre encyclique patriarcale et synodale de 1895. « Il y a un point qui en fait hésiter beaucoup et qui leur fait croire à un désaccord entre les docteurs : ils les entendent dire tantôt que les saints sont récompensés complètement, TE),£t'(oi;, tantôt qu'ils ne le sont qu'incomplètement, où te).e:(o;. Voici l'explication : ils disent que les saints sont récompensés complètement ou incomplètement, suivant qu'ils parlent des âmes seules ou de tout l'homme. Comment, en effet, tout l'homme pourrait-il être récompensé avant la commune résurrection? Ainsi donc, à ne regarder que les âmes, les saints sont parfaitement récompensés; mais à regarder le composé humain, ils nelesont qu'imparfaitement. Le corps, élément matériel, n'a pas sa récompense, tant qu'il n'est pas ressuscité!; lame, immortelle, a sa pleine récompense. Mais parce que l'homme se compose d'un corps et d'une âme, ayant pris part ensemble au combat, nous dirons que l'homme n'a pas reçu sa pleine récompense; ce n'est qu'en prenant la partie pour le tout et en jugeant des choses d'après la partie la plus noble, que nous attribuons aux saints la parfaite récompense. » P. G., t. eux, col. 1298 sq. Cf. Pitzipios, L'Église orientale, in-8", Home, 1855, part. I, c. ix; M. Malatakis, l\cponse à la lettre patriarcale et synodale de l'Église de Constantinople sur les divergences qui divisent les deux Églises, c. vin, Constantinople, 18(J0, p. 68 sq.

3° Conclusion. — Le dogme défini par Benoit XII n'a donc pas seulement de solides racines dans la sainte Écriture; il en a encore, et de profondes, dans la tra-

dition orthodoxe de l'Occident et de l'Orient. A lui seul, indépendamment de la sanction du suprême magistère, l'argument de tradition suflirait-il pour trancher le problème? On peut se le demander, pour deux raisons. D'abord, les voix discordantes ou les témoignages ambigus ont presque toujours, avant la définition, empêché l'existence ou la certitude d'un consentement même moralement universel. Surtout, la conviction des docteurs, comme la croyance du peuple chrétien, s'appuie en dernière analyse sur les textes de la sainte Ecriture, dont l'ensemble constitue une preuve décisive : le Scienles quoniam dum sumus in corpore, peregrinamur a Domino ; le Desiderium Italiens dissolvi et esse cum Chris to, le Mori lucrum, le Videmus nunc per spéculum et in œnigmate, tuncautem facic ad facicm. Mais la tradition réagissait en quelque sorte sur la valeur probante de ces textes, en les interprétant pratiquement. Du moment qu'il admettait l'entrée immédiate des âmes saintes au ciel, Jean XXII ne pouvait échapper à la force combinée du double argument, qu'en recourant à la distinction entre la possession ou la vue du Christ homme, et celle du Christ Dieu. Mais cette distinction était sans fondement solide dans l'Écriture et dans la tradition, pour ne rien dire de plus. En elle-même, elle était illogique; car les saints Livres, et après eux les Pères dans leurs écrits et l'Église dans sa liturgie, célébraient les saints reçus dans les tabernacles éternels, vivant heureux avec le Christ et en présence du Seigneur, vêtus de robes blanches et debout devant le trône de Dieu. Quelle inconséquence, que de leur accorder dans le Christ la vue de l'homme et de leur différer celle du Dieu, quand Jésus lui-même avait promis de faire venir les saints là où il serait, et de leur montrer la gloire dont son Père l'avait revêtu avant la création du monde, Joa., XIV, 3; xvn, 24! Quelle inconséquence, que de leur refuser au ciel ce qui a fait ici-bas l'objet principal de leur espérance, quand le ciel est proprement la demeure de Dieu, l'endroit où il manifeste sa gloire! Benoît XII avait raison de partir de ce fait acquis déjà à la foi, que les âmes saintes sont au ciel avec le Christ, pour conclure à la vision immédiate de Dieu : Quod animée sanctorum, ex eo quod sunt cum Christ o in cselo, habent Dci visionem. Tract., I, c. XXI. La preuve, sans valeur dans l'ordre spéculatif, est, au contraire, efiicace dans l'ordre concret et historique.

Les raisons et les convenances théologiques étaient avec la croyance traditionnelle. Car la passion et la mort du Christ, en même temps qu'elles nous ont ouvert le ciel, nous ont permis de mériter ici-bas la vision béatifique; et cette vision est un acte spirituel, qui ne requiert en aucune façon le concours d'un organe corporel. Si donc l'âme pure ou purifiée entre au ciel, pourquoi la vision béatifique lui serait-elle différée? Dieu lui-même n'a-t-il pas fait aux hommes cette recommandation : Vous ne retiendrez pas jusqu'au lendemain le salaire du mercenaire, Lev., xix, 13? Peu importe ici l'axiome métaphysique : Aclioncs sunt suppositorum ; cet axiome prouve simplement que {'homme a mérité, comme principe d'action. Mais quand il s'agit de déterminer le sujet immédiat de la récompense, il faut considérer ce que l'homme a mérité et pour qui; car il mérite et pour son âme et pour son corps, les biens spirituels pour son âme, les biens sensibles pour son corps. L'âme parvenue au ciel, au terme de l'épreuve, peut recevoir la part qui lui revient; mais quand l'homme ressuscitera, celte part deviendra ('gaiement la sienne, puisque c'est l'homme qui alors jouira dans son âme, comme il jouira dans son corps. La possession immédiate de la vision béatifique n'enlève nullement sa raison d'être au jugement dernier; il conserve, pour parler avec l'un des théologiens qui écrivirent sur la question à l'époque de la controverse, quatre effets propres : séparation générale des bons et des méchants;

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manifestation solennelle de la justice divine; pleine consommation de la gloire pour les élus; pleine consommation du châtiment pour les réprouvés. Raynaldi, an. 1331, n. 43, t. v, p. 523.

Les arguments de Jean XXII et de ses partisans contenaient la plupart du temps des équivoques ou des suppositions arbitraires; sauf une propension exagérée à voir partout dans ses adversaires des propositions hérétiques ou sentant l'hérésie, Occam les a parfaitement réfutés dans la seconde partie de son Dialogus. La controverse suscitée par Jean XXII n'en eut pas moins son côté profitable; outre qu'une vérité importante fut définitivement fixée, il fallut donner aux preuves plus de précision et résoudre bon nombre d'objections. La croyance catholique sortit du débat plus nette, et en même temps mieux justifiée.

I. Sur la controverse au temps de Jean XXII. — 1° Documents primitifs, signalés au cours de ce travail : les sermons de Jean XXII conservés à labibliotheque.de l'université de Cambridge ; les extraits des autres sermons que rapportent Nicolas le Mineur, Occam, Michet de Cezena, Baluze et l'archevêque de Trêves Baudoin, Bibliuth. Vatican., cod. 4009, fol. 180 sq.; la précieuse collection de pièces et de renseignements réunis sous le titre de Documenta quœ lilem de visione beatifica illustrant, dans le Cliartularium universitatis Parisiensis, t. n a, n. 970-

2° Chroniques contemporaines ou rapprochées des événements: J. Villani, op. cit. ; le continuateur de Guillaume de Nangis, op. cit.; Henri de Rebdorf, Henri de Diessenhofen et Henri de Herford, op. cit.; Gualv. de la Flamma, Opusculum de rébus gestis ab Azone, Lucliiuo et Johanne Vicecomitibus, dans Muratori, Rerum italicarum scriptores, t. XII, col. 1006, avec note de l'éditeur; Les grandes chroniques de France, publiées par M. Paulin Paris, Paris, 1837, t. v, p. 347, 351 sq., 496 sq. ; Paul Lange, Chronicon Citizense, dans Pistorius, Rerum germanicarum scriptores, 3" édit. par Struvius, in-fol., Ratisbonne, 1726, t. i, p. 1207, 1210; Gobelin Persona, CosmoArium, astas VI, c. lxxi, in-fol., Francfort, 1599, p. 246.

3° Études postérieures : les histoires ecclésiastiques de Raynaldi, de Bzovius et de H. de Sponde, aux années 1331, 1333 et 1334; Wadding, Annales minorum, an. 1331, n. 5, 1333, n. 10, in-fol., Lyon, 1636. t. m; J. Palazzi, Gesta pontifteum romanorum, Venise, 1688, t. m, p. 240 sq. ; Noël Alexandre, Hist. eccl., sœc. xm, xiv, diss. XI, a. 2, in-fol., Lucques, 1734, p. 543 sq. ; Berthier, Histoire de l'Église gallicane, Paris, 1745, 1. XXXVIII, t. xm, p. 190 sq.; J.-B. Christophe, op. cit., t. il, p. 26 sq., 53; V. Verlaque, Jean XXI 1. Sa vie et ses œuvres d'après des documents inédits, c. VI, in-8% Paris, 1883, p. 158 sq. ; c. vu, p. 214 sq. Dans un esprit gallican qui exagère les choses, J. de Launoy, Epist., 1. I, epist. i, v; 1. III, epist. I, v, vu; 1. IV, epist. vi, Opéra omnia, Cologne, 1731, t. v a, p. 10 sq., 43 sq., 263, 268, 361, 366, 382 sq., 393, 536. L'objection tirée contre l'infaillibilité papale de la conduite de Jean XXII, et les réponses faites à cette objection ne rentrent pas dans l'objet du présent article.

II. Sun la constitution Benedictus Deuset la question dogmatique qui EN est l'objet. — 1" Traités composés sous Jean XXII à l'occasion de la controverse : Durand de Saint-Pourçain, Tractatus de animarum sanctarum postquam resolutœ sunt a corpore, Biblioth. Vatic, n. 4006, p. 285; Benoit XII, De statu animarum ante générale judicium, et Quxstioncs undecim ejusdemargumenti, ibid. ; Ulrich, théologien allemand, ouvrage en quatre livres sur la vision béatifique, et dédié à Jean XXII, ibid., n. 4005, p. 136; Jean Lutterell, chancelier d'Oxford, Epistola de visione faciali, Biblioth. de l'université de Cambridge, ms. Ii. m. 10, fol. 91'; Armand de Bellevue, maitre du sacré palais, Epistola de beatifica visione, ibid., fol. 95; Nicolas de Lyre, Tractatus de visione divins; essentiœ ab animabus sanctis a corpore separatis, Biblioth. nation, de Paris, fonds latin, ms. 3359.

2* Théologiens postérieurs : Alphonse de Castro, Adversus omnes hsereses, 1. III, au mot Beatiludo, in-12, Lyon, 1555, p. 260 sq. ; Sixte de Sienne, Bibliotheca sancta, 1. V, annot. lxiv, clxix; 1. VI, annot. cclxiv, cccxlv, in-fol., Lyon, 1575, p. 22, 63, 225, 254; Barthélémy de Médina, Expositio in I"° II', q. iv, a. 5, in-fol., Venise, 1590, p. 56 sq. ; S. W., catholique romain, A vindication of the doctrine contained in Pope Benedict XII, his Bull, and in the gênerai Council of Florence, under Eugenius the IIH, concerning the state of departed soûls, in-8", Paris, 1659; Bellarmin, Controv., t. n, De sanctorum beatitu-

dine, 1. I, c. i sq. ; Suarez, De fine hominis, disp. XIII, Opéra omnia, édit. André, Paris, 1856, t. IV, p. 133 sq. ; Petau, De Deo, 1. VII, c. xm sq.; Coccius, Thésaurus catholicus, 1. VI, a. 2, in-fol., Cologne, 1619, t. i; Tournely, De Deo, q. xiv, a.l ; Muratori, De paradiso, etc., Vérone, 1738, le principal ouvrage sur la question; Billuart, Tractatus de ullimo fine, diss. II, a. 3, avec la Digressio historica, à la fin du traité; Lafosse, De Deo, q. iv, a. 2, § 1, dans le Cursus theolugiw de Migne, t. vu, col. 178 sq.; Perrone, Prxlectiones theologicœ, in-8°, Turin, 1866, t. v, De Deo creatore, part. III, c. VI, prop. IV, n. 702 sq. ; B. Jungmann, Tractatus de novissimis, c. i, a. 9, 2° édit., Ratisbonne, 1874; J. Bautz, Dur Himmel, in-8% Mayence, 1881; Die Hblle, ibid., 1882; J. Katschthaler, Theologia dogmatica catholica specialis, in-8% Ratisbonne, 1888, t. iv, sect. i; F. Stentrup, Prœlectiones dogmatiese de Verbo incarnato, part. II, th. cxlv, in-8°, Inspruck, 1889 ; H. Hurter, Theologiœ dogmatiese compendium, 8' édit., Inspruck, 1893, th. cclxviii, t. m, p. 558 sq.

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