‹ Dictionnaire de théologie (volume 2)Chapitre 111 sur 114 · FIN DU TOMK SECOND · texte numérisé non relu

FIN DU TOMK SECOND

»a»4'>-«<»<<»ct»<»a<ô»w«»»#»»»o.«»»««-».'ox..»»»To.o.o,o.».<.»o»«»>..»>«»>»«8»»«8<»»»«a

NOTE PREMIÈRE. — chronologie. ( Page i. )

Voyez les articles Chine , Egyptiens,

NOTE II. — clercs, clergé. ( Pag. 27.)

Les anciens privilèges de la noblesse et du clergé sont abolis.

NOTE III. — conception immaculée de la sainte vierge. ( Pag. 62. )

Pie V, Grégoire XIII et Urbain VIII ont condamné cette proposition de Baïus : « Per- » sonne , excepté Jésus - Christ , n'est exempt du péché originel. Ainsi la bienheureuse » Vierge est morte à cause du péché d'Adam qu'elle avoit contracté , et toutes ses affiic- » tions pendant sa vie ont été des châtiments , ou du péché actuel , ou du péché ori- » ginel. » Nemo prœter Christum est absque peccato originali ; hinc beata Virgo mortua est propler peccatum ex Adam contractum , omnesque ejus afflictiones in hdc vità> sicut si aliorum justorum, fuerunt ultiones peccati actualis vel originalis. Prop. 73.

NOTE IV. — concile. (Pag. 67.)

Le concile de Constance est-il œcuménique dans les quatrième et cinquième sessions? Plusieurs en doutent par la raison que les trois obédiences de Grégoire XII, de Jean XXIII et de Benoit XIII ne paroissent pas encore réunies dans ce concile , et que les trois convocations au nom de ces trois papes, que ce concile même avoit jugées nécessaires pour ôter les doutes sur sa propre légitimité , n'avoient pas eu lieu. Les décrets contenus dans les quatrième et cinquième sessions ont-ils été continués par Martin V. On en doute aussi , parce que ce pontife , dans sa bulle de conformation , ne parle que de la condamnation des erreurs de Wiclef , de Jean Hus et de Jérôme de Prague. Pour tout le reste , il se contente de dire qu'il approuve toutes les choses qui ont été faites conciliariter. Enlin, il est controversé si ces décrets doivent s'entendre pour le temps du schisme, et lorsqu'on ne sait pas quel est le véritable pape , comme c'étoit alors le cas de ces trois prétendants, ou si on doit aussi les entendre des autres cas où le pape est certain et reconnu par tous les catholiques.

NOTE V. —confession. ( Pag. 81.)

Le même docteur , dans l'homélie 2 sur le psaume 37 , s'exprime ainsi : « Voyez ce » qu'enseigne la divine Ecriture, qu'il ne faut point couver intérieurement ses péchés. » Car , ainsi que ceux dont l'estomac se trouve surchargé pesamment d'un aliment in- » digeste , d'humeurs et de phlegmes , s'ils viennent à les vomir , sont soulagés à l'in- » stant : de même le pécheur qui cache et retient en lui-même ses fautes ( celles-ci sont- » elles secrètes) , en est intérieurement pressé et suffoqué, comme par l'humeur et le » phlegme du péché : mais qu'il devienne son propre accusateur , qu'il dénonce et con- » fesse son état ; il vomit aussitôt , avec le péché , la cause de sa maladie interne. Seu- » lement , soyez circonspect : examinez ; voyez à qui vous devez confesser votre péché ; » connoissez d'avance le médecin auquel vous devez exposer votre langueur : qu'il » sache, par compassion et condoléance, se faire infirme avec les infirmes , pleurer avec » ceux qui pleurent. » 11 enseigne la même doctrine dans son Homélie 17 sur saint Luc t « Si nous découvrons nos péchés , dit-il, non-seulement à Dieu , mais à ceux aussi qui » peuvent porter remède à nos plaies et à nos iniquités , nos péchés seront effacés par » celui qui dit : Voilà que j'ai dissipé les iniquités comme un nuage, et les péchés comme » une ombre. »

Saint Cypricn , dans son livre de Lapsis, reconnoit de la manière la plus expresse la nécessité de confesser ses péchés : « Combien la foi , dit-il , n'est-elle pas plus vive et » la conscience plus timorée dans ceux qui , sans avoir poussé le crime jusqu'à sacri- » fier, ou à recevoir du magistrat une fausse et indigne attestation de l'avoir fait, mais » pour en avoir eu la pensée uniquement, sont venus avec simplicité et douleur le con- » fesser aux prêtres de Dieu , leur ont ouvert leur conscience , en ont déposé le fardeau » à leurs pieds ,et sollicité un remède salutaire à leurs plaies , quoique plus légères et » plus modiques, lis savent qu'il est écrit : On ne se joue pas du Seigneur ; car avec lui » les ruses , les tromperies ne sont point de mise : et celui-là pèche plus grièvement »qui, pensant de Dieu comme d'un homme, s'imagine échapper à la punition du » crime, parce que son crime n'a point éclaté. Sans doute ils ont moins péché ceux » qui n'ont point envisagé les idoles, ceux qui , sous les yeux d'une multitude insul- » tante , n'ont point profané la sainte majesté de la foi , n'ont point souillé leurs mains » par de funestes sacrifices , et leur bouche par des mets exécrables. Leur crime a été » moindre , voilà ce qu'ils ont gagné ; mais leur conscience n'en est pas pour cela inno- » cente... Qu'ils aillent donc tous se confesser, tandis qu'ils vivent et respirent encore, » tandis que leur confession peut être admise , et que la satisfaction , l'absolution don- » née par le prêtre, peuvent encore être agréables à Dieu. »

Saint Athanase, sur le Lévitique : « Examinons dans notre conscience si nos liens » sont dissous ; que s'ils ne l'étoient pas encore , livrez-vous aux disciples de Jésus qui » sont à vos côtés et prêts à vous délier en vertu de la puissance qu'ils ont reçue du » Sauveur : Tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel , etc. »

Saint Basile, dans les règles qu'il a données, quœst. 229, dit, « que l'on doit garder » pour la confession des péchés la même mesure que l'on suit pour les maladies du » corps. Ainsi, ajoute-t-il, comme nous ne découvrons pas les maladies de notre corps

• à tout le monde , ni aux premiers venus, mais uniquement à ceux qui savent les gué- » rir : de même la confession des péchés ne peut se faire qu'à ceux qui peuvent les » guérir.... 11 faut nécessairement , dit-il, règl. 28S, découvrir ses péchés à ceux qui ont » reçu la dispensation des mystères de Dieu. »

Saint Pacien , dans son Exhortation à la Pénitence , parle ainsi aux fidèles : « Que » faites- vous, vous qui trompez le prêtre, vous qui ['égarez par l'ignorance dans la- » quelle vous le laissez, ou le jetez dans l'embarras de juger, en ne lui donnant pas » une pleine connoissar.ee de vous-mêmes ?.... Je vous conjure donc, mes frères, par ce » Dieu à qui rien n'échappe, cessez de me cacher votre conscience ulcérée, je vous le » demande à cause du danger où vous m'exposez. Les malades qui ont de la prudence » ne rougissent pas de se montrer au médecin , lors même qu'il doit porter »e fer ou » le feu aux parties les plus cachées. »

Saint Grégoire de Nysse , dans sa Lettre à Vcvéque de Mitylène : « Ainsi que dans le » traitement des maladies corporelles, la médecine n'a qu'un but , la guérison de celui » qui souffre , mais une grande variété dans l'application des remèdes (car suivant la » variété des maladies, les remèdes et le régime doivent être propres et convenables à » chacun); de même dans les maladies de l'àme, les affections étant très- variées, la » guérison doit l'être aussi, puisqu'il faut appliquer les remèdes suivant les alfections. »

Dans son Discours sur la femme pécheresse : « Prenez un prêtre comme un père, faites- » en le confident de vos peines , l'associé de votre affliction. Montrez-lui hardiment ce » qui est recelé dans votre âme. Découvrez-lui les secrets de votre conscience, comme » les blessures cachées se découvrent au médecin. Lui , à son tour, prendra le soin de » votre honneur et de votre santé. »

Saint Ambroise , au second livre sur la Pénitence , c. 8 , exhortant le? pécheurs à ne pas différer leur conversion jusqu'à la mort : « Nous devons, dit-il , nous abstenir dès à

• présent de tous les vices , parce que nous ignorons si nous pourrons alors nous con- » fesser à Dieu et au prêtre. » Réfutant dans le même livre , c. 2, les prétextes de ceux qui refusent de s'approcher du sacré tribunal de la pénitence , il s'exprime comme il suit : « Nuls ne font une plus grande injure au ciel que ceux qui veulent abroger sea » ordonnances, et annuler la commission qu'il a donnée. Car Notre-Seigneur ayant dit s » A quiconque vous remettrez les péchés, ils leur seront remis ; à quiconque vous les » retiendrez , ils leur seront retenus; lequel des deux l'honore davantage , celui qui obéit » à son ordre ou celui qui lui résiste ? Mais l'Eglise se montre obéissante, soit qu'elle lie, » soit qu'elle relâche les léchés. »

Au rapport de saint Paulin , qui a écrit la vie de saint Ambroise, « lorsque ce grand » évéque entendoit la confession d'un pécheur, il pleuroit jusqu'à le faire pleurer aussi. j» Il semMoit à ceux qui étoient tombés être tombé lui-même. Il ne parloit des crimes • qu'on lui avoit avoués qu'à Dieu seul dont il intercédoit la clémence. »

Saint Jean Chrysostome , Homélie 2 sur la Genèse : « Si le pécheur veut se hâter de » faire la confession de ses crimes, s'il veut découvrir l'ulcère à un médecin qui le » traite sans se permettre de reproches, s'il veut en accepter les remèdes, ne parler » qu'à lui seul , à l'insu de tout autre , mais lui avouer exactement tous ses péchés , il » parviendra facilement à les guérir , car la confession des péchés commis en est l'a- » bolilion. »

Saint Jérôme sur le chapitre dixième de l'Ecclésiast. : « Si le serpent infernal avoit » porte à quelqu'un une morsure cachée , si , à l'écart et sans témoin , il lui avoit in- » sinué le venin du péché , et que le malheureux infecté s'obstinât à n'en point parler, » à ne point faire pénitence , à ne pas découvrir sa blessure à son frère et à son maître, » le maître , qui possède les paroles de la guérison , ne lui sera pas plus de ressource » que le médecin au malade qui rougit de s'ouvrir à lui. Car ce qu'elle ignore, la mé- » decine ne le guérit pas. Quod enim ignorât, medicina non curât. »

Saint Augustin , Homélie sur le psaume G6 : « Soyez donc triste avant la confession, » mais réjouissez-vous après : car vous serez guéri. Le venin s'étoit amassé dans votre » conscience ; l'apostume s'étoit gonflé , vous mettoit à la torture , et ne vous laissoit » aucun repos. Le médecin vient y apposer le baume des paroles, ou quelquefois y » porter un feu salutaire ; il ouvre, il ampute; reconnoissez sa main bienfaisante. Con- « fessez - vous , et que par votre confession sorte et découle tout ce qui s'y étoit accu- » mule de pourriture. Alors soyez joyeux et content : le reste sera d'une guérison fa- » cile. »

Le même docteur , parlant du pécheur en général , lui adresse les instructions suivantes : « Qu'il aille se présenter au pontife, car à lui est confiée l'administration des » clefs ; qu'il en reçoive le mode convenable de satisfaction , qu'il fasse ce qu'il faut pour » recouvrer 3e salut et servir d'exemple aux autres ; que si son péché lui a causé un i> grand dommage et beaucoup de scandale aux autres ,si le pontife estime expédient » pour l'édification «le l'Eglise que ce péché devienne connu , non-seulement de plu- » sieurs , mais encore de tout le peuple , qu'il ne s'y refuse point, qu'il ne résiste pas, » et que par honte il n'aille point ajouter une tumeur funeste à une plaie déjà mor- » telle. »

« Faites pénitence , dit-il dans son sermon 392, comme elle se fait dans l'Eglise, afin m que l'Eglise prie pour vous. Que personne ne se dise : Je la fais intérieurement et

» devant Dieu ; qu'il me pardonne, il sait que je la fais dans mon cœur Eh quoi !

»> C'est donc en vain que les clefs en ont été données à l'Eglise! Ce seroit frustrer

» l'Evangile; ce seroit frustrer les paroles de Jésus -Christ. »

Saint Léon , dans sa lettre 136, c. 2 : « Tandis qu'il suffit , dit-il, d'indiquer aux seuls » prêtres , et par une confession secrète, les délits des consciences. Car , quelque louable »> que paroisse cette plénitude de foi qui, en vue de Dieu, ne craint pas de rougir de- » vant les hommes , cependant comme tous les péchés ne sont point de nature à ce que » les pénitents ne puissent avoir aucune frayeur de les manifester, qu'on renonce à » cette blâmable pratique , de crainte que plusieurs ne s'éloignent des remèdes de la » pénitence, détournés soit par la honte, soit par la peur de publier devant leurs » ennemis des actions qui pourroient être frappées par les lois civiles. 11 sullit d'une « confession faite d'abord à Dieu, ensuite au prêtre qui intercède pour les péchés du pé- » nitent. Par là plusieurs seront attirés à la pénitence, lorsque les consciences ne se- ■■» ront plus ouvertes devant le public. »

NOTE VI. — constance. ( Pag. 109. )

Voyez la note sur l'article Concile.

NOTE VII. — CRÉATEUR, CRÉATION. ( Pag. 146.)

^oyez l'article Dieu.

NOTE VIII. — création, créateur. ( Pag. Mil. )

Il en est de même au jugement de M. Bergier, des dogmes essentiels de la spiritualité et de l'immortalité de l'àme. Voyez Ame. C'est aussi la doctrine de saint Justin. Voyez Certitude.

Ce n'est que lorsqu'on est instruit par la révélation , qu'on peut sentir et démontrer l'existence d'un Dieu créateur; or , voici comment les philosophes chrétiens ont coutume de procéder pour la démonstration du dogme de la création.

1. Il existe quelque chose. L'on ne doit et l'on ne peut exiger aucune preuve de cette proposition : les athées en conviennent avec nous.

Un être ne peut exister à moins qu'il n'ait une raison suffisante de son existence. Ce principe est d'une évidence telle qu'il seroit ridicule d'entreprendre de le prouver. Ce seroit d'ailleurs une peine inutile, car il n'est contesté par personne.

La raison suffisante de l'existence peut être de deux genres , ou la propre nature de l'être , ou une cause extérieure. Tout être existe , ou par soi-même ou par autrui. Ce principe est encore reconnu vrai par nos adversaires.

L'Etre qui existe par soi -même, en vertu de sa propre nature, existe nécessairement ; il ne peut pas ne point exister. Cette vérité est encore évidente et reconnue. Puisque l'existence fait partie de l'essence de cet être , il ne peut pas ne pas l'avoir. On l'appelle en conséquence l'Etre nécessaire.

Au contraire, l'être qui doit son existence à une cause étrangère, n'existe que dépendamment de cette cause , et autant qu'il a été produit par elle. Son existence n'est pas une chose en soi nécessaire , puisqu'il a été un temps où il ne l'avoit pas. On le conçoit non existant : il pourroit donc l'être. Nous le nommons en conséquence l'être contingent.

11 est important de distinguer deux sortes de nécessité , l'une antécédente et absolue, l'autre conséquente et hypothétique. La première tient à la nature même et à l'essence de la chose. Ce qui est nécessaire de cette manière est aussi essentiel. Il implique contradiction que cela ne soit pas ; parce qu'il répugne qu'un être soit sans son essence. On appelle cette nécessité antécédente , non qu'elle précède réellement la chose , mais parce que nous la concevons comme le principe d';; la chose. On l'appelle absolue, parce que dans aucun cas, dans aucune supposition , elle ne peut pas ne pas être. L'hypothèse que l'on voudroit imaginer de sa non-existence renfermeroit une contradiction , présenteroit l'être et le non être. C'est ainsi, par exemple, que sont nécessaires les axiomes de la géométrie. 11 est nécessaire d'une nécessité absolue que tous les points de la circonférence d'un cercle soient à une égale distance du centre : on ne peut pas concevoir un cercle en excluant cette propriété essentielle. La nécessité conséquente ou hypothétique est , comme le mot l'annonce , celle qui résulte d'une supposition quelconque. L'hypothèse posée, la conséquence s'ensuit nécessairement: mais sans cette hypothèse la chose auroit pu n'être pas. 11 est nécessaire qu'elle soit d'après la supposition , il n'étoit pas nécessaire qu'elle fût avant la supposition. Par exemple, tous les événements passés ne peuvent pas ne pas avoir existé : puisqu'on les suppose passés, il est nécessaire qu'ils aient eu lieu ; mais il n'étoit pas nécessaire qu'ils existassent. 11 est maintenant nécessaire que Louis XIV ait vécu ; ce n'étoit pas en soi une chose nécessaire qu'il vécût. De même, dans l'ordre physique, le mouvement d'un ctrps est l'effet nécessaire de l'impulsion qu'il a reçue. 11 est impossible que telle impulsion donnée à tel corps dans telle direction , ne produise pas un tel mouvement; mais on sent que ce n'est là qu'une nécessité hypothétique , qu'une nécessité résultante de la supposition que l'impulsion a été donnée. Tout elfet suppose une cause : il peut y avoir entre l'elfet et la cause une relation nécessaire; mais une nécessité de simple relation n'est pas absolue. La nécessité d'un effet ne peut être que le résultat de l'existence et de l'opération de sa cause. J»i j'ouvre la main , le corps que je tiens tombe nécessairement à terre ; mais sa chute n'est nécessaire que d'après l'hypothèse de l'ouverture de ma main. Un cil'et nécessaire d'une nécessité absolue est une contradiction dans les termes. On s'exprimeroit même plus exactement en disant que l'elfet est nécessité , qu'en le disant nécessaire. Il résulte de là que les choses nécessaires d'une nécessité seulement hypothétique , sont en soi absolument contingentes ; on les conçoit très -bien non existantes • il n'y a point de conliadiction à ce qu'elles n'eussent pas été.

II. Il existe -un Etre nécessaire. 11 implique contradiction que la totalité des êtres existants soit contingente ; dans ce cas elle existeroit et ne pourroit pas exister. Elle existeroit , c'est l'hypothèse : elle ne pourroit pas exister ; car n'ayant pas l'existence par sa nature , elle n'auroit pu la recevoir d'autrui , puisque hors de la collection des êtres , il n'y a aucun êlre. Elle n'auroit donc ni un principe interne, ni une cause externe de son existence. Elle n'auroit aucune raison suffisante pour exister. Il faut ou nier qu'il existe aucun être , ou avouer qu'il y a quelque être existant par sa propre nature.

L'être contingent est par sa nature indifférent à l'existence et à la non-existence. Il n'existera jamais, s'il n'y est déterminé par une cause hors de lui. Dans l'hypothèse de tous les êtres contingents , il ne s'en trouvera aucun qui les détermine à exister ; si donc il n'y a pas un Etre nécessaire , rien n'existera.

Ainsi tel est notre premier concept , telle est la notion primitive que la raison nous présente de Dieu , et de laquelle elle fait découler toutes les autres idées qu'elle nous en donne. C'est aussi celle que Dieu donnoit à Moïse de lui-même. Je suis celui quisuis. Tu diras aux enfants d'Israël : Celui qui est, m'a envoyé' vers vous. Dieu est celui qui est , et qui ne peut pas ne pas être; à qui l'être appartient en propre , et non pas en concession ; qui jouit de l'existence par la vertu de sa nature , et qui ne l'a reçue d'aucune cause; qui la possède essentiellement, et qu'on ne peut pas concevoir non existant.

Cette vérité, qu'il existe un Etre nécessaire, est généralement reconnue par les athées ; car ils prétendent que la matière existe nécessairement.

Cependant quelques-uns ont imaginé un expédient : c'est de supposer une succession infinie d'êtres indifférents à exister, d'êtres contingents, qui se sont produits les uns les autres, sans qu'on puisse jamais arriver au premier de ces êtres produits.

Mais cette supposition est évidemment absurde. Aucun de ces êtres produits n'existe par nature; donc aucun n'a, dans sa nature , un principe d'existence : chacun d'eux a donc en soi-même îe néant de ce principe. Qu'on multiplie jusqu'à l'infini les néants de principe d'existence , on ne formera jamais un degré de ce principe ; car tous les néants imaginables des néants infinis d'un principe réel n'en peuvent pas produire un seul degré; donc cette collection infinie d'êtres produits ne peut pas se donner l'existence.

Achevons de mettre ce raisonnement dans le plus grand jour , par quelques comparaisons.

Qu'on multiplie à l'infini les zéros , ils ne donneront jamais ïa plus petite valeur : des zéros infinis ne valent pas plus qu'un zéro.

Qu'on multiplie à l'infini les aveugles , ils ne formeront pas le moindre degré de puissance de voir : une multitude infinie d'aveugles ne peut pas plus voir qu'un seul; parce que l'aveuglement étant le néant de la puissance devoir, une infinité d'aveuglements ne seront que des néants infinis de puissance de voir, qui ne donneront jamais aucun degré de cette puissance.

D'une multitude infinie de morts on ne verra point sortir la vie. Des flambeaux éteints, en quelque nombre qu'on les suppose , ne donneront point de lumière. En multipliant les pauvres , on n'ôte pas la pauvreté , mais on l'augmente.

D'ailleurs, on nous donne comme infinie cette chaîne de générations, de productions ; cependant elle ne l'est point. Si elle se termine ou finit au moment présent, elle n'est donc pas infinie ; si elle augmente , elle l'est encore moins; il est absurde que l'infini actuel puisse augmenter. On peut commencer actuellement une chaîne successive , infinie en puissance , qui ne sera jamais terminée , qui n'existera jamais toute entière ; mais une chaîne successive , actuellement infinie et actuellement terminée , est une contradiction.

Ou mille ans avant nous elle étoit déjà infinie , ou elle ne l'étoit pas. Si elle l'étoit, mille ans de plus ne l'tfnt pas rendue plus longue; il est absurde que l'infini actuel puisse devenir plus grand. Si elle ne l'étoit pas , mille ans sont une durée : il est absurde que deux quantités bornées , ajoutées l'un à l'autre, produisent une quanlité infinie.

Tous les êtres étant produits , il n'en est aucun duquel on ne puisse demander : Quelle est sa cause? En remontant à l'infini, loin de résoudre la question , l'on donne lieu de la renouveler à l'infini. En descendant la chaîne , tous les êtres sont cause de ceux qui suivent; mais en remontant, ce ne sont plus que les effets de ceux qui précèdent : s'il n'y a point de première cause, ce sera une chaîne infinie d'effets sans cause.

Concluons donc qu'il est un Etre absolument nécessaire , un Etre qui existe par soi snême, en vertu de sa propre nature.

III. L'Etre nécessaire est nécessairement tout ce qu'il est, et tout ce qu'il peut être.

On ne parle point des opérations libres de l'Etre nécessaire, des actes de sa volonté, îl s'agit uniquement de ses attributs : or ils sont tous en lui d'une nécessité absolue, -de même que son existence. Dans les êtres contingents, il est tout simple qu'il y ait des propriétés accidentelles; ceux même de leurs attributs qui leur sont essentiels, ne •sont nécessaires que d'une nécessité hypothétique, c'est-à-dire d'une nécessité qui suppose l'existence contingente d'un sujet ; mais l'Etre nécessaire d'une nécessité absolue a son essence d'une nécessité absolue. Elle ne dépend pas d'une hypothèse , puisque l'existence de cet Etre est nécessaire absolument , et n'est la suite d'aucune hypothèse, il n'a pas pu exister sans son essence, et puisqu'il ne peut pas ne pas exister , il ne peut pas ne pas avoir cette essence.

Or, toutes les propriétés de l'Etre nécessaire lui sont essentielles ; il ne peut pas en avoir qui soient accidentelles : car de qui tiendroit-il des modifications purement accidentelles? Seroit-ce de sa nature? Alors elles ne soroient pas accidentelles : ce qu'un être possède en vertu de sa nature lui est essentiel. Seroit-ce d'une cause extérieure ? Mais <juclle seroit cette cause contingente, qui auroit le pouvoir d'ajouter des modes accidentels à l'Etre nécessaire? Non , ce n'est que de sa nature que l'Etre nécessaire peut avoir ses modifications. Les modifications d'un être ne sont pas des êtres à part , ayant une existence personnelle, elles ne sont autre chose que l'être lui-même modifié de telle façon. Celles de l'Etre nécessaire sont donc l'Etre nécessaire lui-même ; elles sont donc nécessaires. En un mot , il répugne qu'un être soit nécessaire dans sa propriété d'cxîster,et contingent dans son mode d'exister; qu'il existe nécessairement, et cependant d'une manière contingente.

IV. L'Etre nécessaire est éternel. L'éternité est la conséquence immédiate de la nécessité d'exister ; aséilé et éternité sont presque deux termes identiques. Aussi tous ceux qui ont reconnu l'existence de la Divinité , même parmi les païens, ont en même temps professé son éternité. Et les athées qui veulent que la matière existe nécessairement, prétendent aussi qu'elle existe éternellement.

En effet , si l'Etre nécessaire a eu un commencement, d'où l'a-t-il eu ? De lui-même? Mais aucune chose ne peut se donner à elle-même l'existence. 11 faudroit qu'elle existât avant d'exister. De quelque autre ? Mais alors il seroit contingent ; il ne seroit plus l'Etre nécessaire.

S'il pouvoit y avoir un temps , soit dans le passé , soit dans le futur , où l'Etre nécessaire n'existât pas, il seroit nécessaire et il ne le seroit pas. 111e seroit, c'est l'hypothèse : il ne le seroit pas , puisqu'il pourroit ne pas exister.

V. L'Etre nécessaire est immuable. L'immutabilité de l'Etre nécessaire , c'est-à-dire sa propriété de ne jamais changer , de rester toujours le même, est la conséquence immédiate de ce que nous avons établi jusqu'ici. Nous avons montré qu'il est nécessairement ce qu'il est : il ne peut donc pas devenir autre qu'il est. Nous avons établi que toutes ses propriétés lui sont essentielles : or, aucun être ne peut changer d'essence ; ce qui lui est essentiel lui est tellement inhérent , qu'il ne peut pas ne pas l'avoir. L'Etre contingent qui peut être détruit ne peut pas, tandis q:j'il subsiste, perdre son essence. L'essence de l'Etre nécessaire est indestructible , comme son existence.

Tout changement provient d'une cause externe ou interne. Il seroit déraisonnable de prétendre que des êtres contingents eussent sur l'Etre nécessaire la puissance de changer de nature. 11 répugne également que la nécessité d'exister soit un principe de variation.

VI. L'Etre nécessaire est infiniment parfait. Quand nous disons que l'Etre nécessaire est infiniment parfait, nous n'entendons pas qu'il possède absolument toutes les perfections imaginables; il y en a qui, par leur nature, sont mêlées d'imperfections : on sent bien que ce n'est pas de celles-là qu'il peut être ici question. 11 y auroit contradiction dans les termes à dire qu'un être parfait jusqu'à l'infini renferme des imperfections. 11 y a aussi des perfections qui sont opposées à d'autres et qui les excluent ; ce n'est pas encore de celles-là que je parie : il ne peut y avoir dans un même être des qualités contradictoires. J'ai dit que l'Etre nécessaire réunit toutes les perfections possibles, c'està-dire toutes celles qui sont compatibles, soit entre elles, soit avec le degré infini où •elles doivent être portées.

Pour prouver l'infinie perfection de l'Etre nécessaire , je pose d'abord en principe

qu'elle est possible dans lui. Je dis clans lui , et dans lui seul. L'èlre contingent est essenliellement fini dans ses perfections ; il ne lésa que contingemment , qu'accidentellement : ainsi , d'abord il peut les perdre , ce qui est une imperfection ; ensuite, des qualités accidentelles sont sujettes à variation , peuvent recevoir de l'augmentation , de la diminution : autre contradiction formelle avec l'infini qui n'est susceptible ni de l'un ni de l'autre. Mais si l'infinie perfection est Incompatible avec l'existence contingente , elle se concilie très-bien avec l'existence nécessaire ; les mêmes raisons ne l'excluent pas de l'Etre immuable, incapable de rien perdre et de rien acquérir. Le possible est ce qui ne répugne pas , ce qui n'implique pas contradiction , ce qui n'emporte pas l'être et le non-être : or , qu'y a-t-il de contradictoire à ce qu'un être qui existe par sa nature, ait par sa nature l'infinie perfection? Est-ce l'agrégation de toutes les perfections compatibles entre elles ? On ne peut pas le prétendre, puisque leur compatibilité fait partie de la supposition. Est-ce le souverain degré , l'exaltation de toutes ces perfections jusqu'à l'infini, qu'on voudroit mettre en contradiction avec l'existence nécessaire ? Il n'y a entre ces deux idées aucune opposition : i'aséité ne met pas , comme la contingence, une borne aux perfections. Nous concevons, dans l'Etre nécessaire, la perfection illimitée : elle est donc possible en lui.

Mais j'ajoute que, s'il peut la posséder, il la possède. L'Etre qui est nécessairement tout ce qu'il est, est aussi nécessairement tout ce qu'il peut être. Si , pouvant être infiniment parfait, il ne rétoit pas, il y auroit une contradiction manifeste. Il pourroit l'être : cela est avoué par la supposition même qui est faite. Il ne pourroit pas l'être , puisque ne l'étant pas , il seroit dans l'impossibilité de le devenir ; son immutabilité s'y opposeroit. Acquérir quelque perfection ou quelque degré de perfection , seroit subir un changement, seroit devenir autre que ce qu'il est.

II n'y a dans l'Etre nécessaire rien qui ne lui soit essentiel ; et ses perfections, et le degré de ses perfections , sont donc en lui essentiellement; elles sont donc au point qui n'est pas susceptible d'augmentation : elles sont donc infinies.

Si l'Etre nécessaire n'est pas infini en perfections , il est donc borné. Mais d'où viendroit cette limitation? Seroit-ce d'autrui ?QuelIe seroit cette cause supérieure à lui qui auroit le pouvoir de lui prescrire des bornes? Puisqu'il a essentiellement tous ses attributs, on ne peut ni l'en priver ni les modifier. On ne peut ôter l'essence d'un être , à moins de l'anéantir. Seroit-ce de l'Etre nécessaire lui-même que viendroit la limitation de ses perfections? Dans ce second cas, se seroit, ou sa volonté , ou sa nature qui poseroit la borne. Dire que c'est volontairement qu'il se met des bornes , est avancer une absurdité palpable ; et quand il le voudroit , il ne seroit pas plus en son pouvoir qu'au pouvoir d'autrui de changer , de modifier son essence. Prétendre que c'est par sa propre nature que l'Etre nécessaire est restreint dans ses perfections, d'abord ce seroit nier ce que nous venons de démontrer vrai , savoir, que l'infinie perfection est possible; ensuite ce seroit avancer que le principe d'existence le plus parfait est un principe d'imperfection , car le défaut d'une perfection , ou sa limitation, sont des imperfections réelles. La nécessité d'exister ne répugne qu'à deux choses , au néant et à la contingence. Elle est compatible avec toute perfection , avec tout degré de perfection ; elle ne peut donc pas être le principe de la limitation des perfections. Puisque l'Etre nécessaire ne peut être limité dans ses perfections ni par lui-même , ni par autrui , il ne peut donc pas l'être; il est donc illimité ; il est donc infiniment parfait.

VII. La matière n'est pas l'Etre nécessaire. Ne perdons pas de vue qu'il s'agit ici non d'une nécessité hypothétique , mais d'une nécessité d'exister absolue , essentielle, et telle qu'il y ait répugnance et contradiction dans l'idée de la non-existence. Ainsi , pour soutenir I'aséité de la matière , il faut prétendre qu'il est impossible de la concevoir non existante ; impossible même de concevoir un seul atome non existant. Or, je demande quelle contradiction il y auroit à ce que la matière n'existât pas , ou à ce qu'elle fût moins étendue qu'elle n'est , ou enfin à ce qu'il y eût dans le monde qu^ques particules de matière de moins. Je conçois la non -existence soit de la totalité, soit de quelques parties de la matière ; sa non-existence seroit donc possible : son existence n'est donc pas nécessaire.

Reprenons les propriétés que nous avons vu découler essentiellement de la nécessité d'exister , et nous nous convaincrons aisément qu'elles ne peuvent pas cire appliquées à la matière.

Nous avons vu que l'Etre nécessaire est nécessairement ce qu'il est; qu'il y auroit

contradiction entre son existence nécessaire et sa manière d'être contingente ; qu'en conséquence toutes ses propriétés lui sont essentielles. Prenez toutes les propriétés de la matière, vous n'en trouverez aucune qui ne soit contingente. L'étendue de chaque corps pourroit être plus ou moins grande, sa forme pourroit être changée, sa situation déplacée, sa pesanteur allégée ou aggravée. De toutes les manières d'être de la matière, il n'y en a aucune qui ne soit susceptible de changement, aucune qui soit nécessaire. Ainsi la matière existe d'une manière contingente : elle n'existe donc pas nécessairement.

La matière a ses propriétés, d'où elle a son existence , ou par soi-même ou par autrui. Elle ne peut pas tenir son existence de sa nature , et recevoir ses propriétés d'une volonté étrangère. Comme un être ne peut pas exister sans propriétés, le principe soit interne , soit externe , de son existence, l'est aussi de ses propriétés. Si donc la matière ne possède pas nécessairement ses propriétés , elle ne possède pas non plus nécessairement son existence; mais l'une et les autres lui viennent d'une cause étrangère. Si vous voulez que la matière ait nécessairement ses propriétés, vous devez prétendre que chaque corps a nécessairement telles propriétés, telle grandeur, telle figure , telle situation : ce qui est à chaque instant démenti par l'expérience. Nous voyons tous les corps sujets à des variations, à des vicissitudes continuelles. Ce n'est donc point de leur nature que les corps tirent leurs propriétés. Ce n'est donc point non plus de leur nature qu'ils tiennent leur existence. C'est d'une volonté étrangère qu'ils ont reçu tout ce qu'ils ont.

Une autre propriété de l'Etre nécessaire, c'est son infinie perfection. Elle est telle qu'elle ne peut ni augmenter ni diminuer. Il ne peut rien acquérir ni rien perdre. Mais peut-on dire que la matière soit infiniment parfaite? Toute matière n'est -elle pas limitée , ce qui est certainement une imperfection? Reste-t-elle toujours au même degré de perfection ? Ne voyons-nous pas , au contraire , tous les corps être dans une succession continuelle d'accroissement et de décroissement , se former, s'améliorer, se détériorer, se dissoudre? Dira-t-on que , dans ces vicissitudes, ils n'acquièrent ni ne perdent des perfections? Je suppose avec nos adversaires, sans le leur accorder, que l'homme ne soit qu'un amas de matière. Dans cette hypothèse, qui est la leur , prétendront-ils que Newton n'éloit pas un être plus parfait , lorsqu'il révéloit à l'univers les lois physiques qui le régissent, que lorsqu'il étoit dans le sein de sa mère un fœtus encore informe , ou dans le tombeau un cadavre rongé des vers? Un superbe édifice n'est-il pas plus parlait que le tas de pierres dont il fut construit , et que le monceau de ruines dans lequel il se confondra ? Le tableau de Raphaël n'a-t-il pas plus de perfection que n'en avoicnt les couleurs mises pêle-mêle sur sa palette, ou que n'en aura la poussière dans laquelle il finira par se résoudre? Les perfections dont la matière est susceptible peuvent s'acquérir ou se perdre, augmenter ou diminuer : ainsi , encore à ce titre , la matière n'est pas l'Etre nécessaire.

VIII. Le monde n'est pas l'Etre nécessaire. Le monde est la même chose que toutes ses parties ; donc si le monde existe nécessairement et par lui-même, toutes ses parties existent nécessairement et par elles-mêmes. Si les parties du monde existent nécessairement et par elles-mêmes, elles sont ce qu'elles sont nécessairement et par elles-mêmes; elles ne peuvent donc changer, parce que les natures des choses ne changent point.

Loin d'apercevoir dans toutes les parties du monde cette inaltérabilité , qui est l'apanage de l'Etre qui existe nécessairement et par lui-même, nous ne voyons dans plusieurs qu'une continuelle vicissitude. Combien de changements n'a pas éprouvés la terre par là suite des années! Les hommes, les animaux, les plantes naissent, croissent et meurent , d'autres leur succèdent qui auront le même sort. Changements , vicissitudes, altérations qui nous démontrent que ces parties ne sont pas nécessairement; puisqu'elles n'ont pas cette immobilité d'état qui caractérise l'Etre nécessaire ; changements, vicissitudes, altérations, qui, en détruisant la nécessité d'exister dans quelques -unes des parties du monde , la détruisent également dans le tout.

IX. La matière et le monde ont été créés. La matière et le monde existent : or, ils n'existent pas par eux-mêmes , ainsi qu'on vient de le prouver ; donc ils ont reçu l'existence d'un autre ; donc ils sont créés , donc il y a un Etre créateur distingué du monde et de la matière : c'est ainsi que la raison même, instruite par la révélation, démontre la crcation qui est au-dessus de la raison qu'elle ne peut comprendre.— M. Bergîcr, Traité delà vraie Religion t tom. 2, in-8° ; Bullet, L'existence de Dieu démontrée par les mer-

veilles de la nature ; le cardinal de la Luzerne , Dissertation sur l'Existence et les attributs de Dieu , première partie. Voyez aussi l'article Dieu.

NOTE IX. — culte. (Pag. 166.)

Voyez l'article Religion.

NOTE X. — culte. ( Pag. 172. )

Dieu , en unissant la matière à l'esprit, l'a associée à la religion , et d'une manière si admirable que , lorsque l'âme n'a pas la liberté de satisfaire son zèle en se servant da la parole, des mains, des prosternements , elle se sent comme privée d'une partie da culte qu'elle voudroit rendre , et de celle même qui lui donneroit le plus de consolation; mais si elle est libre, et que ce qu'elle éprouve au dedans la touche visiblement et la pénètre, alors ses regards vers le ciel, ses mains étendues, ses cantiques, ses prosternements, ses adorations diversifiées en cent manières, ses larmes que l'amour et la pénitence font également couler, soulage son cœur en suppléant à son impuissance , et il semble que c'est moins l'âme qui associe le corps à sa piété et à sa religion, que ce n'est le corps même qui se hâte de venir à son secours et de suppléer à ce que l'esprit ne sauroit faire ; en sorte que dans la fonction non-seulement la plus spirituelle, mais aussi la plus divine , c'est le corps qui tient lieu de ministre public et de prêtre , comme dans le martyre, c'est le corps qui est le témoin visible et le défenseur de la vérité contre tout ce qui l'attaque. — Extrait de l'Encyclopédie , art. Religion. Voyez Religion.

NOTE XL— déisme. ( Pag. 210.)

Luther choqué de quelques abus réels , au lieu d'y reconnoître l'inévitable effet vIjs passions humaines , s'en prend à la doctrine même. Il attaque un point en apparence peu important de la foi catholique ; foible esprit qui n'apercevoit pas la liaison vigoureuse des vérités du christianisme ! 11 n'a pas plutôt détaché un anneau de cette chaîne, que la chaîne entière lui échappe. Une erreur appelle une autre erreur. Ce n'est plus seulement quelques dogmes isolés qu'il conteste , il ébranle d'un seul coup le fondement de tous les dogmes. La tradition l'embarrasse, il rejette la tradition; l'Eglise proscrit ses maximes, il nie l'autorité de l'Eglise , et déclare qu'il n'admet d'autre règle de foi que l'Ecriture; enfin l'Ecriture elle-même le condamne, il retranche audacieusement des livres saints une Epitre apostolique toute entière (l'Epître de saint Jacques) : quand on lui demande de quel droit , il répond avec arrogance : « Moi, Martin Luther, » ainsi je le veux, ainsi je l'ordonne; que ma volonté tienne lieu de raison. » Ego , Martinus Luther , sic volo, sic jubeo; sit pro ratione voluntas. Ainsi , Martin Luther n'étoit pas seulement le fondateur , le chef de la réforme ; il en étoit encore le dieu , puisque su volonté, sans autre raison, prévaioit contre les révélations divines consignée? dans un authentique et sacré monument.

Toutefois , plusieurs de ses disciples secouent le joug de fer qu'il prétenooit leur imposer. Opposant leurs opinions à ses opinions, leur orgueil à son orgueil , ils bravent ses fureurs et morcellent son empire. De nouvelles sectes s'élèvent, se divisent aussitôt et se subdivisent à l'infini. On enseigne toute doctrine , et l'on nie toute doctrine : la confusion de l'enfer n'est pas plus grande , ni son désordre plus effrayant. Alors, désespérant d'établir la paix dans son sein , et de se soutenir par ses propres forces , la réforme appelle à son secours l'ancienne Eglise qu'elle a répudiée ; elle appelle les hérétiques de tous les siècles ; elle appelle ses nombreux enfants , et les rassemble autour d'elle avec leurs haines implacables, leurs ardentes animosités , leurs symboles contradictoires ; et de cet incohérent amas de vérités et d'erreurs, elle essaie de former une seule religion ; de cette anarchie monstrueuse de sectes qui se repoussent mutuellement, de partis irréconciliables , elle essaie de former une seule Eglise. 0 éternelle honte de la raison humaine ! Oui , voilà la vraie religion, comme les pensées inconstantes de l'homme sont les immuables pensées de Dieu ; voilà l'Eglise , comme l'empire divisé de Satan est le royaume de Jésus- Christ. Mais enfin ces idées avoient prévalu dans la réforme. Elle cédoit, en dépit d'elle-même, à l'insurmontable ascendant

de ses maximes; et offrant la paix à toutes les erreurs , tolérant tout , même la vérité , elle s'avançoit à grands pas vers l'indillerence absolue des religions , où nous allons, voir que le système des articles fondamentaux conduit inévitablement...

Le système des articles fondamentaux une fois admis , les divisions cessent . non par l'accord des doctrines , mais par leur anéantissement. La discordance des opinions, la diversité infinie des croyances , remplissent tout l'espace qui sépare la religion catholique de l'athéisme : l'unité ne se rencontre qu'à ces deux termes extrêmes ; unité de foi dans la religion catholique , parce qu'elle renferme la plénitude de la vérité; dans l'athéisme, unité d'indifférence, parce que l'athéisme n'est, au fond, que la plénitude de l'erreur.

En vain les protestants s'efforcent de se maintenir à une distance égale de ces deux termes extrêmes, la raison ne souffre pas qu'on s'arrête entre deux. Tolérer dogmatiquement une seule erreur , c'est s'engager à les tolérer toutes. Le problème à résoudre est alors celui-ci , conserver le christianisme sans exiger la foi spéciale d'aucun dogme. L'on n'a jamais pu et l'on ne pourra jamais y trouver d'autre solution que celle de Chillingworlh , qui réduit les articles fondamentaux « à une foi implicite en Jésus-Christ » et en sa parole. » ( La religion des protestants, une voie sûre au salut. Rép. à la Préf. de son advers., n. 2G. ) Mais ce symbole si court, Bossuet forçoit encore le ministre an"lois à l'abréger; et sans qu'il pût s'en défendre, il le poussoit jusqu'à la tolérance de l'athéisme. « Celte foi dont il est content , disoit l'évèque de Meaux , je crois ce que » veut Jésus-Christ, ou ce qu'enseigne son Ecriture, n'est autre chose que dire le crois » tout ce que je veux , et tout ce qu'il me plaît d'attribuer à Jésus-Christ et à Set parole , » sans exclure de cette foi aucune religion et aucune secte de celles qui reçoivent l'E- » criture sainte, pas même les juifs, puisqu'ils peuvent dire comme nous : Je crois » tout ce que Dieu veut et tout ce qu'il a fait dire du Messie par ses prophètes ; ce qui » renferme autant toute vérité, et en particulier la foi en Jésus-Christ , que la propo- » sition dont notre protestant s'est contenté. On peut encore former sur ce modèle une- »> autre foi implicite, que le mahométan et le déiste peuvent avoir comme le juif et le » chrétien : Je crois tout ce que Dieu sait ; ou si l'on veut encore pousser plus loin , et » donner jusqu'à l'athée , pour ainsi parler, une formule de foi implicite : Je crois » tout ce qui est vrai, tout ce qui est conforme à la raison , ce qui implicitement com- » prend tout , et même la foi chrétienne , puisque sans doute elle est conforme à la vé- » rite , et que notre culte , comme dit saint Paul , est raisonnable. » ( Sixième Averti aux Protest., troisième partie, n. 109. )

Baylc , quoique intéressé, comme protestant, à justifier le système des points fondamentaux, n'en portoit pas un autre jugement que Bossuet. 11 prouve (Janua cœlorum omnibus reserala , OEuvres de Bayle, tom. 2. ) que, selon les principes de Jurieu, on ne peut exclure du salut aucun hérétique , ni les juifs , ni les mahométans , ni les païens; c'est-à-dire, qu'abolissant la vérité, en tant que loi des intelligences , on proclame la liberté absolue de croyance , et l'on établit autant de religions qu'il peut monter de pensées dans l'esprit de l'homme. Car le principe d'où l'on part n'admettant point de limites, c'est en vain que l'on tàcheroit d'en imposera ses conséquences. A quelque point qu'on les arrête , le principe d'où elles sortent réclame, pour ainsi dire, contre la violence qu'on lui fait , et triomphe de la conscience même au tribunal de l'inflexible logique.

Je l'ai déjà dit, toutes les erreurs se tiennent, comme toutes les vérités se tiennent; ainsi, tolérer quelques erreurs, et n'en pas tolérer d'autres qui dérivent, c'est, dans un système religieux fondé sur le seul raisonnement, absoudre une certaine classe d'hommes à cause de leur inconséquence, et condamner une autre classe d'hommes , parce qu'ils ont mieux raisonné. On aura beau se roidir contre le bon sens , il l'emportera , et la tolérance universelle, loi générale et nécessaire de l'erreur, établira son règne sur les ruines de toutes les vérités.

En effet , partons du principe qui sert de base au protestantisme , et spécialement au système des points fondamentaux. L'Ecriture étant l'unique règle de foi, et Jésus-Chri^r n'ayant laissé sur la terre aucune autorité vivante pour interpréter l'Ecriture, chacun est obligé de l'interpréter pour soi , ou d'y chercher la religion dans laquelle il doit vivre. Son devoir se borne à croire ce qu'il lui semble que l'Ecriture enseigne clairement, et qui ne contredit point sa raison ; et comme nul homme n'a le droit de dire aux autres hommes : « J'ai plus de raison que vous , mon jugement est plus sûr que le vôtre , » il

s'ensuit que chaque homme doit s'abstenir de condamner l'interprétatîon d'autrui , et doit regarder toutes les religions comme aussi sûres , aussi bonnes que la sienne. D'ailleurs , quand on se persuaderoit qu'on a seul et infailliblement raison , comme per- 2onne n'est maître de se donner cette infaillibilité , on ne pourroit pas encore exclure du salut ceux qui % par hypothèse , se tromperoient en faisant le meilleur usage possible de la raison qu'ils ont reçue.

Par le même motif, on ne peut pas davantage exclure du salut ceux à qui la raison ne montre pas clairement que l'Ecriture est inspirée , et qui par conséquent doutent de la révélation , ou même la nient formellement , parce qu'après un mûr examen , ils s'imaginent qu'il y a contre elle des objections péremptoires. La raison , interprète et juge de l'Ecriture , étant en dernière analyse le fondement de la foi, il seroit absurde , contradictoire, impie de les obliger de croire à ce qui répugne à leur raison.

Voilà donc déjà les protestants ou les indifférents mitigés, contraints de tolérer, nonseulement toutes les sectes qui reçoivent l'Ecriture , les ariens , les sociniens, les indépendants, mais les déistes même , qui la rejettent, ou plutôt qui rejettent les interprétations humaines des protestants ; car, au fond, ils admettent l'Ecriture au même titre que ceux - ci , l'interprètent selon la même méthode , et , comme eux, ne refusent de croire que ce qui leur paroit obscur et contraire à la raison. Rousseau loue magnifiquement les livres saints ; on sait qu'il les lisoit sans cesse , et la sainteté de l'Evangile parloit , disoit-il , à son cœur. ( Emile, tom.3. ) Lord Herbert de Cherbury appelle le christianisme la plus belle des religions. ( Relig. laïci, pag. 28. ) Tous les déistes tiennent le même langage, et prétendent, en niant la révélation , comme les sociniens en niant la divinité de son auteur , mieux entendre l'Ecriture que les réformés ne l'entendent , et obéir plus fidèlement à Jésus- Christ , qui n'a prêché , suivant eux , que la religion naturelle.

L'athée se présente à son tour, et dit : Je ne reconnois, comme vous, d'autre autorité que celle de la raison; comme vous , je crois ce que je comprends clairement, et rien autre chose. Le calviniste ne comprend point la présence réelle, il la rejette, et il a raison; le socinien ne comprend pas la Trinité , il la rejette , et il a raison ; le déiste ne comprenant aucun mystère , les rejette tous, et il a raison. Or , la Divinité est à mes yeux le. plus grand, le plus impénétrable mystère. Ma raison, ne pouvant comprendre Dieu, ne sauroit l'admettre. Je réclame donc la même tolérance que le calviniste, le socinien, le déiste. Nous avons tous la même règle de foi , nous excluons tous également l'autorité; de quelle autorité donc oseroit - on me condamner? Et si je dois renoncer à ma raison , si vous me jugez coupable d'écouter ce qu'elle me dicte , renoncez donc vousmême à votre raison , qui n'est pas plus infaillible que la mienne, abjurez votre règle de foi , et déclarez nettement que tout ce que vous avez enseigné jusqu'ici , d'après cette règle, ne repose sur aucune base, et que si la vérité existe, vous êtes encore à savoir par quel moyen on peut la trouver.

À moins d'abandonner leurs maximes, les protestants ne sauroient donc refuser la tolérance à l'athée. Diront-ils qu'il use mal de sa raison , qu'il manque de bonne foi? Autant en peut-on dire du déiste, du socinien , de tous les hérétiques sans exception. Ce reproche est sans force dans la bouche des sectaires, parce qu'ils ont tous un égal droit de se l'adresser. Ce que le luthérien dit de l'athée, l'athée le dira du luthérien. Qui sera juge entre eux? la raison ? Mais c'est son jugement que l'on conteste : chacun prétend qu'elle décide en sa faveur. L'appeler pour terminer ce différend, c'est résoudre Va question par la question même, c'est clairement se moquer du sens commun. — Essai sur l'indifjc'rence, etc., t. 1, c. 6 et 7.

NOTE XII. — déluge universel. ( Pag. 216. )

Sanchoniaton phénicien , Bérose chaldéen, Abydène d'Assyrie , Plutarque , Lucien, Molon , Nicolas de Damas , Apollodore, Diodore, Pline , s'accordent unanimement sur ce point. Jérôme d'Egypte, Mnaséas, en ont aussi parlé , au rapport de Josèphe. Mais ce qu'il y a de bien remarquable, c'est que la plupart de ces auteurs font mention de l'arche, du lieu où elle s'arrêta , des pigeons que Noé lâcha à diverses reprises , d'une famille qui seule fut conservée dans cette arche, avec une couple de chaque espèce d'animaux , de la nouvelle race d'hommes qui sortit de cette tige, et de la méchanceté des hommes qui donna lieu à cette punition. Mais il ne faut pas croire que ce soient quelques hommes

ix. 36

seulement qui déposent ici pour attester cet événement ; ce sont les nations mêmes qui parlent par leur bouche, les villes et les contrées entières qu'ils avoient entendues. Les peuples américains de Cuba , de Méchoachan et de Nicaragua , conservent encore aujourd'hui la mémoire du déluge , des animaux conservés , du corbeau et de la colombe, au rapport de Joseph d'Acosta et d'Antoine Herrera, auteurs espagnols. Les habitants delà Castille d'or font aussi l'histoire de ce mémorable événement. On a montré de tout temps et on montre encore à présent, sur les montagnes Gordiées en Arménie, l'endroit où l'arche s'arrêta. Mais il n'est pas hors de propos de rapporter les principaux témoignages.

Sanchoniaton, dans les fragments qui nous en restent, dit que « du temps d'une race » de géants, race, extrêmement corrompue, Usoûs , au milieu des pluies violentes, ayant » pris un arbre, osa le premier s'exposer sur la mer, consacra ensuite des colonnes au » feu et aux vents , qu'il les adora, et leur sacrifia des animaux qu'il avoit pris. » Sanchoniaton dit immédiatement auparavant qu'Usoùs fut le premier qui se couvrit depeaux de bêtes.

On peut voir que ces pluies violentes, du temps d'une race de géants extrêmement corrompue , sont une altération du déluge envoyé pour punir les crimes d'une race appelée aussi race de géants, dans l'Ecriture. L'arbre ou bois, car en hébreu c'est le même mot , est l'arche construite par Noé.

Voici ce que dit Josèphe dans sa réponse à Appion , 1. 1 : « Bérose rapporte , confor- » mément aux plus anciennes histoires et à ce que Moïse en a écrit, la destruction du » genre humain par le déiuge , à la réserve de Noé , auteur de notre race, qui , par le » moyen de l'arche , se sauva sur les montagnes d'Arménie. » Josèphe ajoute ensuite ces paroles de Bérose : « On dit que l'on voit encore des restes de l'arche sur la mon- » tagne de Gordiées en Arménie, que quelques-uns rapportent de ce lieu des morceaux » du bitume dont elle fut enduite , et s'en servent comme d'un préservatif. »

Voici le passage d'Abydène d'Assyrie, conservé par Eusèbe, ( Prc'p. évang.,\\v. 9.) et par saint Cyrille (contre Julien, liv. 11.) : «Entre ceux qui lui succédèrent fut Xisuthrus. » Saturne lui ayant prédit que le premier du mois de désius il y auroit une pluie fort » grande, et donné ordre de cacher à Héliopolis, ville de Sippares , tout ce qu'il pourrait » ramasser d'écrits, il obéit à ce commandement, s'embarqua pour l'Arménie, et in- » continent après il vit l'effet de celte prédiction. Le troisième jour la tempête ayant » cessé , il lâcha des oiseaux pour voir s'ils pourroient découvrir quelque endroit de la » terre qui ne fût pas couvert d'eau ; mais ces oiseaux ne trouvant partout qu'une vaste » mer , et ne voyant pas où se reposer, retournèrent a Xisuthrus. 11 en laissa encore » sortir d'autres , mais avec aussi peu de succès, si ce n'est qu'ils revinrent les ailes » pleines de boue. A peine en eùt-il lâché d'autres pour la troisième fois , que les dieux » le retirèrent du monde. Le vaisseau aborda en Arménie , et les habitants du pays se- » servirent du bois dont il étoit bâti comme d'un préservatif. »

Alexandre Polyhistor , cité par saint Cyrille, dit « qu'après la mort d'Otyarthe, son fils » Xisuthrus lui succéda et régna dix-huit ans ; que de son temps il y eut un grand dé- » luge dont il s'étoil sauvé en obéissant à l'ordre que Saturne lui donna , de faire une » arebe et d'y entrer avec des animaux de toute espèce. » On remarquera que le nom de Xisuthrus , ainsi que celui de Deucalion et d'Ogygès , ont la même signification en d'autres langues , que le nom de Noé, qui signifie repos en hébreu. Eusèbe. remarque qu'Alexandre Polyhistor , qui écrivoit en grec, appelle Isaac Geios , c'est-à-dire ris, ce qui est le sens du mot Isaac. L'on remarquera encore que, suivant la tradition des Egyptiens , ce déluge de Deucalion a été universel. Diodore, liv. 1 ; Pline , liv. 3, c. 14, dit que l'Italie même n'en avoit pas été exempte. Voici les paroles de Plutarque : « On » dit que Deucalion lâcha hors de l'arche un pigeon qui ,tant qu'il revint , lui fit con- » noitre que la tempête duroit encore , et lorsqu'il ne revint plus , lui lit juger qu'elle » étoit passée. »

Lucien dit ( De Ded Syrid) que , dans une ville de Syrie, la plu? commune opinion est que « Deucalion est le fondateur du temple de Junon ; que , selon 2a tradition » des Grecs, les premiers hommes étant cruels et insolents, sans foi, sans hospitalité, • sans humanité, périrent tous par le déluge, la terre ayant poussé hors de son sein » quantité d'eaux qui grossirent les fleuves et firent déborder la nier à l'aide des piuitt, » en sorte que tout fut submergé; qu'il ne demeura que Deucalion qui s'étoil sauva » dans une arche avec sa famille et une couple de botes de chaque espèce , tant .-au- » vages que domestiques, qui le suivirent volontairement sans s'entre- manger ni lui

» faire mal ; qu'il vogua ainsi jusqu'à ce que les eaux se furent retirées; qu'il fut le » père d'une seconde race d'hommes qui remplit la place de celle que le déluge avoit » détruite , etc. »

Dans Molon , cité par Eusèbe, ( Prépar. évang., liv. 9, c. 19. ) on lit que , « immédia- » tement après le déluge , cet homme qui s'étoit sauvé en Arménie avec sa famille, en » fut chassé par les habitants du lieu ; de là il vint en cette partie de la Syrie qui est » fort montagneuse , et qui alors n'étoit pas habitée. »

Nicolas de Damas , dont les paroles sont rapportées par Josèphe , ( liv. 9G. ) dit « qu'il » y a en Arménie , dans la province de Miniade , une haute montagne nommée Baris , » où l'on dit que plusieurs se sauvèrent durant le déluge. On dit aussi qu'une arche , » dont les restes se sont conservés pendant plusieurs années , et dans laquelle un homme » s'étoit enfermé , s'arrêta sur le sommet de cette montagne. 11 y a de l'apparence que » cet homme est celui dont parle Moïse , législateur des Juifs. »

Let interprètes ehaldaïques ont rendu YArarat de Moïse par Cardu , Josèphe par Cordiées. Quinte-Curce les appelle Cordées. Strabon, Pline et Ptolémée , Gordiées.

On voit dans YEdda , que les peuples du Nord reconnoissoient un déluge universel, dont un seul homme échappa avec sa famille par le moyen d'une barque.

Je demande ce qu'il est possible d'opposer à ces témoignages. N'est-on pas terrassé à la vue de cette foule d'autorités? car je ne vois pas qu'on puisse en éluder la force par aucune raison qu'un homme sensé puisse recevoir. D'où tirons-nous ces aveux ? c'est des païens mêmes, des idolâtres , qui n'y ont vu que des points d'histoire qu'ils nous ont transmis sans aucune partialité, puisqu'ils n'avoient certainement aucun intérêt à en altérer la vérité ; et c'est néanmoins une autorité si respectable qui confirme la narration des livres saints. C'est donc inutilement que nous cherchons à mesurer les forces de la Divinité sur celles de la nature, que nous calculons pour savoir combien, dans une année, il tombe de pieds cubes d'eau sur la surface de la terre, combien l'arche pouvoit avoir de capacité pour renfermer une couple de chaque espèce d'animaux. Jamais les résultats de ces calculs ne seront capables d'affoiblir des vérités attestées par tout ce que l'antiquité a de plus respectable. Le déluge n'a pu arriver que par miracle; voilà d'abord le point fixe d'où il faut partir : or ce miracle suppose le renversement memenlané des lois de la nature. Ce n'est donc point sur des spéculations naturelles qu'il faut régler l'action qui a produit un tel événement. — Accord de la foi avec laraison, 2e nartie.

NOTE XIII. — déluge universel. (Pag. 217.)

Voici les principaux traits qui se trouvent établis dans le savant ouvrage de M. Guérin du Rocher.

1° Les Egyptiens ont pu mettre Noé à la télé de leurs rois, comme l'ont fait d'autres peuples

2° Le nom de Menés , Minas ou Menas , se forme naturellement de celui de Né, Noé , ou de mnée, qui signifie également repos.

3° Menés fut le premier homme qui régna ; comme Noé fut en effet le premier souverain après le déluge.

4° Du temps de Menés, toute l'Egypte étoit inondée excepté le nome de Thèbes ; comme la terre fut aussi submergée du temps de Noé , dont, l'arche seule , en hébreu thbe , ne le fut pas.

5° Toute l'Egypte étoit anciennement comprise sous le nom de Thèbes ; comme tout ce qui devoit repeupler la terre se trouva renfermé dans l'arche ou thbe.

6° Les Thébains disoient être les plus anciens des hommes; comme les premiers hommes furent ceux de la thbe ou de l'arche.

7° On construisit à Thèbes un grand navire de trois cents coudées ; comme la thbe ou l'arche eut aussi trois cents coudées.

8° Des colombes s'envolèrent de Thèbes ; comme Noé lit envoler plusieurs fois une colombe de la thbe ou de l'arche.

9° Les animaux se formèrent d'abord en Egypte , et surtout dans le pays de Thèbes ; comme les premiers animaux ont été ceux de la thbe.

10° Les ïlicbains se vantoient d'avoir été les premiers à compter Tannée; commo Tannée se trouve comptée à l'occasion de la thbe ou de Tarche , et du déluge.

11° Mènes apprit au peuple à offrir des sacrifices aux dieux; comme Noé en offrit au vrai Dieu.

12° Menés fut le premier législateur ; comme Noé le fut aussi après le déluge.

13° Menés fut le premier qui introduisit le luxe de la table; comme Noé fut le premier qui eut une permission expresse de se nourrir de la chair des animaux, et qui connut l'usage du vin.

14° Les Thébains se vantoient d'avoir été les premiers à connoître la vigne; comme Noé fut le premier qui la cultiva, etc. — Hist. véritable des temps fabuleux , t. I , p. 220 et suiv., édit. de Besançon , 1824.

NOTE XIV. — déluge universel. (Pag. 225.) Voyez l'article Amérique.

NOTE XV. — déluge universel. ( Pag. 226. )

Voyez les articles Chine , Egyptiens , Indiens.

NOTE XVI. — démon. ( Pag. 229. )

La notion des bons et des mauvais génies se rapporte évidemment à la distinction des bons et des mauvais anges ,qui fait partie des dogmes de la révélation primitive. Voyez l'article Ange.

NOTE XVII. — dieu. ( Pag. 2G4. )

A l'article Création , nous avons rapporté la preuve de l'existence de Dieu , tirée de il nécessité d'un Etre éternel, immuable. , infini, créateur de la matière. Ici nous nous bornerons à exposer les deux principales preuves de l'existence de Dieu , qui sont tirées , la première , du consentement unanime du genre humain ; la seconde, de l'ordre de l'univers.

Première preuve de l'existence de Dieu.

Le dogme de l'existence de Dieu est une croyance universelle et constante du genre humain : or , cette croyance universelle et constante prouve invinciblement l'existence de Dieu.

1° L'enseignement le plus universel et le plus constant qui se présente dans l'histoire des traditions humaines, c'est l'enseignement du dogme de l'existence de Dieu. Aussi loin que puisse percer l'esprit de l'homme dans les souvenirs de l'antiquité, il trouve toujours et partout cette croyance manifestée par les adorations des peuples et par les témoignages de tous les auteurs des temps les plus reculés. Sans parler de. Moïse , le plus ancien historien qui existe , et des autres écrivains hébreux , nous voyons Hérodote, le premier entre les historiens profanes , et tous ceux qui l'ont suivi, faire mention de la religion de tous les peuples dont ils parlent , quoiqu'ils remontent quelquefois jusqu'aux temps fabuleux. Il en est de même des poêles, de la plus haute antiquité, Hésiode, Homère , tous les autres, chantent la religion des peuples, et en parlent comme dune chose existante de tout temps. Il y a quelquefois des contradictions entre ces divers auteurs sur les mœurs, les lois, le gouvernement de ces peuples; il n'y en a point sur leur théisme. Aux écrivains , nous pouvons joindre les monuments qui nous restent des temps antérieurs même à l'histoire, les hiéroglyphes , les statues, les vases égyptiens, étrusques et autres, les ruines de plusieurs temples ; tous ces témoins muets attestent que l'homme de tous les siècles a eu une religion, comme il a eu un corps et une raison.

L'universalité de la tradition, concernant l'existence de Dieu, est attestée par les anciens philosophes qui avoient une vaste connoissance des opinions de tous les peuples. Platon prouve l'existence des dieux par le consentement unanime des Grecs et des Barbares. ( De Legibus, lib. 10.) H dit qu'il n'y a jamais eu personne qui , depuis la jeunesse jusqu'à la vieillesse v ait persévéré dans l'opinion qu'il n'y a point de Dieu, ilbid.)

Suivant Aristote , « tous les hommes ont une idée de Dieu , et cette notion est transmise aux hommes par une tradition qui remonte à la plus haute antiquité. » ( De mundo , cap. 5. ) Cicéron , dans ses divers écrits , proclame l'universalité de cette tradition. « Ce qui donne la plus grande autorité à la croyance des dieux , c'est , dit-il , qu'il n'est pas de nation barbare, qu'il n'est pas d'homme abruti qui n'ait cette notion dans l'esprit; plusieurs, à la vérité, ont une fausse idée des dieux, c'est une suite des préjugés el des vices de la nature; mais tous croient à l'existence d'un Etre divin et d'une nature suprême, et cette opinion n'est imposée ni par une volonté des hommes, ni par des instructions , ni par des lois impérieuses : or , en toutes choses , le consentement de toutes les nations doit être regardé comme la loi de la nature. » ( Tuscul. quœst., 1. 1.) Et ailleurs, il dit encore : « Cette croyance est commune à tous les hommes et parmi toutes les nations.... Quelle est la naiure des dieux, ils l'ignorent; mais que les dieux existent, nul ne le nie. » ( De Nat. deorum ,1. 2.) 11 trouve des expressions toujours nouvelles pour proclamer la même vérité : « Entre toutes les nations , il n'en est point qui soit tellement inhumaine , tellement de fer (ferrea) qu'elle ne sache pas qu'il doit y avoir un Dieu , bien qu'elle ne sache pas quelle est sa nature. » (De Legib.) Sénèque dit de même : « Il n'est point de nation tellement jetée hors de la civilisation et des lois humaines , qui ne croient à l'existence des dieux. (Epist. 117.) Plutarque, après avoir attribué la formation de l'univers à une intelligence suprême . ajoute que cette doctrine remonte jusqu'aux premiers temps, qu'elle n'est d'aucun auteur connu, et qu'elle a toujours été commune aux Grecs et aux Barbares. ( De Isid. et Osir. ) 11 dit ailleurs que, si l'on veut parcourir la terre , on pourra trouver des villes sans murs, sans lettres, sans lois, sans maisons , sans richesses , sans monnoies, qui ne connoissent ni les gymnases, ni les théâtres; mais une ville n'ayant point de temples et de dieux , ne faisant point usage de prières , de serments , d'oracles , n'implorant pas le bien par des sacrifices , et ne détournant pas les maux par des actes religieux, c'est ce que personne n'a jamais vu. (Adv. Col.)

Nous avons des témoignages plus démonstratifs encore dans les aveux qu'ont fait nombre d'hommes intéressés à contester cette vérité. « Lucrèce (lib. 1.) loue Epicure d'avoir été le premier à combattre la religion parmi les hommes; tous les hommes antérieurs à Epicure avoient donc une religion. Lucien , autre ennemi de toute religion, dans un de ses dialogues, introduit Timoclès religieux, disant que, s'il n'y a pas de dieux , tous les hommes sont trompés; et Damis incrédule , ne contestant pas le l'ait de celte universalité de doctrine , et niant seulement la conséquence qu'en lire son adversaire. » ( Jup. Iragœd. ) Deux écrivains, aussi éclairés que Lucrèce et Lucien , n'auroient pas avoué que le théisme est la doctrine de tout le genre humain , si ce n'eût pas été une vérité reconnue de tous les peuples et de tous les siècles ; mais , ne niant pas ce fait si contraire à leur système , ils en deviennent par là les témoins les plus irrécusables.

Sans multiplier inutilement les preuves de cette tradition universelle , ne suffit - il pas de lire dans les histoires les croyances publiques de tous les peuples de la terre ? L'universalité de ces croyances n'est pas seulement attestée par les mœurs, les cultes, les lois, les temples et les sacrifices des peuples; elle l'est encore par les écrivains de tous les temps dont les témoignages sont l'expression de la tradition universelle, bien plus encore que l'expression de leur propre croyance. En effet, tous n'entreprennent point de démontrer l'existence de la Divinité par des raisonnements philosophiques, mais on voit toujours que tous la supposent, et que , par conséquent , elle leur est connue , sinon comme une vérité démontrée, au moins comme une tradition universelle. Ainsi toutes les autorités des écrivains anciens que l'on peut recueillir y montrent qu'ils parlent de Dieu comme d'un être connu de toute la terre ; nulle part ils ne prétendent le révéler au monde , et la manière affirmative dont ils parlent de son existence ou de ses attributs fait assez entendre que leur langage s'adresse à des hommes qui en ont déjà la croyance. Par exemple , c'est attester la croyance universelle de Dieu, que de dire avec Xénophon , ( lib. 2, mem.) qu'il faut l'honorer; avec Cratès, (apud Laè'rt, 1. G. ) qu'il répand ses dons sur les hommes d'une manière inégale; avec Polybe, (Lib. 3, hist. ) qu'il protège ceux qui souffrent pour la justice; avec Caton d'Utique, (ap. Vlut.) que sa manière d'agir avec les hommes est impénétrable; avec Zenon, (ap. Valer. Max. ) que la vie criminelle d'un libertin ne sauroit lui être cachée; avec Pline, (lib. 2, ) qu'il ne peut se porter à ce qui est contraire à la raison; avec Tacite ,

566 soti-;s.

(Armai., 1. 1. ) qu'il punit les injures qu'il reçoit des hommes ; avec Simonide, (ap. Cic, de Nat. deorum. ) qu'il est d'une nature incompréhensible: avec Tite-Live, ' Hist., 1. 7. ) que dans nos calamités nous devons mettre en lui notre confiance; et ces sortes d'autorités sont infinies par leur nombre. Juvénal nous avertit de mettre nos besoins entre les mains des dieux ( Satijr. 10. ). Claudius s'écrie que rien n'échappe à leur providence. ( Liv. 1, in Ruff. ) Les dieux veulent que nous pensions toujours à la mort, dit Martial ( liv. 2. in Sext. ) , et Perse demande que nous leur offrions , non de l'or , mai: un cœur pur. (Satyr.) Libanius enfin nous parle merveilleusement des bienfaits de Dier envers les hommes , de la vengeance qu'il exerce sur les méchants , et de l'obéissanc qui est due à ses ordres. ( Tom. 1, Declam. )

Ce n'est pas seulement chez les Grecs et les Romains qu'on trouve le dogme de l'exis tence de Dieu; cette croyance s'est transmise fidèlement à toutes les nations dont les noms nous sont parvenus. Les anciens Perses , les Chaldéens et les Assyriens , les Phéniciens et les Chananéens, les Egyptiens, les Arabes, les anciens Chinois, les peuples du Nord perdus dans leurs forêts , les Germains, les Gaulois , les habitants de l'Afrique, tous les peuples qu'on aperçoit dans les vieux monuments , y apparoissent avec leurs autels et leurs dieux , avec leurs sacrifices et leurs expiations , par conséquent avec la croyance d'une divinité quelconque. ( Voijez p. 673 de ce vol., la note sur l'unité de Dieu. ) Nous trouvons la même foi parmi les peuples les plus sauvages. Il n'y a jamais eu aucun barbare, ditElien, qui n'ait respecté la Divinité, -ou qui ait révoqué en doute s'il y a des dieux, et s'ils prennent soin des choses d'ici-bas. Jamais aucun homme, soit Indien, soit Celte ou Egyptien , n'a pensé sur cette matière comme Emérus le Messénien , Diogène le Phrygien , Hippon , Diagoras , Sosias , Epicure. Ces peuples , tombés depuis des temps si reculés dans un état d'ignorance et de brutalité , ne devroient -ils pas , ce semble, avoir perdu le souvenir de toutes les traditions de la société. Et cependant la croyance de Dieu a survécu à leur profonde barbarie , et les voyageurs l'ont retrouvée dans toutes les contrées les plus ignorées de l'ancien et du nouveau monde. Le père Tachart ( Relat. du cap de Bonne-Espérance, tom. 1, c. 8 ), affirme que, dans une conférence qu'il eut avec les principaux de la nation des Hottentots, il reconnut qu'ils croyoient à l'existence d'un Dieu , et cette opinion est confirmée par M. Kolben qui , ayant passé plusieurs années au cap , s'instruisit profondément de leur religion et de leurs mœurs. Les voyageurs rapportent de même l'espèce de sacrifice et de prière que les nègres de Guinée adressoient à leurs divinités. (Relat. de Guinée, par Salmon.) Les Indiens croient à un Etre suprême , et ils rendent des honneurs et un culte particulier à des dieux subalternes. ( Relat. des miss, danois. ) Les habitants de Ceylan reconnoissoient un Dieu souverain qui avoit d'autres dieux sous ses ordres. ( M. Knox. ) Les peuples de l'Amérique , selon le récit de Joseph Acosta, (de proc. Ind. Salut., 1. 5.) avoient la croyance d'un Dieu maitre souverain de toutes choses , et parfaitement bon. Le père Lafitau, dans son livre des Mœurs des Sauvages, observe qu'ils reconnoissent un être , ou esprit suprême , quoiqu'ils le confondent avec le soleil , auquel ils donnent le titre de grand esprit, d'auteur et d'arbitre de la vie. D'autres peuples de l'Amérique avoient une idée plus parfaite de la Divinité , et Garcilasso de la Véga nous apprend qu'avant l'arrivée des Incas au Pérou, les Sauvages habitants de ces contrées croyoient qu'il existoit un Dieu suprême, auquel ils donnoient le nom de Pacha- Kamak ; qu'il iionnoit la vie à toutes les choses, qu'il conservoit le monde, qu'il étoit invisible et qu'ils ne pouvoient le connoilre. ( Nouv. Démonst. évang. de Leland , J. part, ch. 2. ) Qui comptera les voix qui s'élèvent ainsi par toute la terre pour proclamer cette universelle croyance des hommes? On la trouve partout, dans les monuments publics, dans les livres des historiens, dans les rêveries des philosophes, dans les fictions des poètes ; et ce seroit une recherche curieuse , et digne à la fois de frapper l'attention des vrais philosophes, que celle de tous les témoignages épars dans les ouvrages les plus différents par leur objet et par la pensée de leurs auteurs, en faveur de cette immortelle tradition du genre humain , qui, remontant à l'origine des sociétés , les suit dans leur développement , et ne les abandonne pas même dans leur barbarie.

2° Cette croyance générale et constante prouve invinciblement l'existence de Dieu; ce consentement universel a une autorité absolument décisive. D'abord il faut qu'un homme ait entièrement perdu la raison pour soutenir qu'il peut seul, et par ses seules lumières , contre-balancer l'autorité du genre humain. Qui oseroit substituer sa raison particulière à la raison générale, et se donner soi-même comme infaillible, tout en ré-

voquant en doute l'infaillibilité des hommes de tous les temps et de tous les pays? Si l'on suppose que le genre humain tout entier ait pu être trompé dans ses croyances, u faudra conclure rigoureusement que rien n'est certain pour l'homme ; qu'il est jeté sur la terre par je ne sais quel être malfaisant qui a voulu se jouer de son intelligence, et le livrer aux rêves et aux chimères de son esprit : alors, par conséquent , il scroit superflu de chercher à découvrir la vérité ; on n'auroit aucun moyen de s'assurer que chaque croyance n'est pas une illusion, que chaque réalité n'est pas un prestige des sens. Qui pourroit dire qu'il est certain d'une chose, si on partoit du principe qu'il est des choses où tous les hommes ont pu toujours croire l'erreur? Et lorsque l'univers tout entier se trompe, où est la raison qui oscroit affirmer qu'elle ne se trompe pas? et sur quoi se fonderoit-elle ? où seroit l'autorité de son témoignage? qui seroit contraint de la croire?

11 est reconnu de tout le monde qu'une opinion adoptée par un certain nombre de sages acquiert , par là même , un degré de probabilité. Si la majeure partie des sages y acquiesce, la probabilité devient plus grande. Elle le sera encore plus quand elle réunira le suffrage de tous. Enfin elle s'élève au plus haut degré, si elle est adoptée par tous les hommes savants et ignorants. En effet , s'il n'y avoit que les ignorants qui adhérassent à cette opinion , on pourroit dire que le suffrage des savants est supérieur à celui-là , et la ranger parmi les erreurs populaires. Si au contraire il n'y avoit dans ce sentiment que des savants , on pourroit prétendre qu'ils s'égarent dans de vaines spéculations , et que le peuple , qui suit simplement la nature, est moins sujet à se tromper que les philosophes. Mais qu'objecter à la réunion des uns et des autres , à cette unanimité de tous les hommes qui ont des préjugés , des affections, des intérêts, nonseulement divers , mais opposés? aussi la doctrine générale et constante de tous les hommes a-t-elle été regardée , par les plus beaux génies, comme une marque certaine de la vérité.

Plalon , que nous avons cité, prouve l'existence de Dieu par le consentement des Grecs et des Barbares. Cicéion proclame qu'entre toutes choses le consentement des nations doit être regardé comme la voix de la nature : Omni in re consensio omnium gentium lex nalurœ putanda est. (Tuscul., lib. l,c. 13. )

11 vaut mieux , dit Pline , croire l'universalité que le particulier ; le particulier peut se tromper et être trompé; mais personne ne trompe l'universalité , et l'universalité n'a jamais trompé personne. Meliùs omnibus quàm singulis creditur, singuli enim decipere et decipi possunt ; nemo omnes, neminemque , omnes fefellerunt. ( Panegyr. Trajani, n. 62. )

Sénèque donne le sens commun , l'universalité d'une croyance, comme l'indice certain de la vérité ; il établit l'existence de Dieu par la croyance du genre humain : Multùm dare solemus prœsumptioni omnium hominum. Âpudnos veritatis argumentum est aliquid omnibus videri. Tanquàm deos esse sic colligimus , quod omnibus de diis opinio insila sit ; nec ulla gens usquam est adeo extra leges moresque projecta , ut non aliquos deos credat. ( Epist. 117. ) Au reste , voyez ce que nous avons dit à l'article Certitude. )

Ainsi la doctrine unanime de toutes les nations et de tous les temps prouve invinciblement l'existence de Dieu.

Cette croyance , originairement fondée sur une tradition qui remonte jusqu'au premier homme , s'est soutenue et fortifiée par le spectacle admirable de l'univers. Mais indépendamment des merveilles de la nature et de toutes les raisons qui font comprendre la nécessité d'un premier principe , nous savons que Dieu est ; nous le savons , parce que la tradition nous le révèle; nous le savons avec certitude, parce qu'il est impossible que tous les hommes se trompent à la fois dans une croyance qui leur est commune , et qui subsiste constamment dans tous les temps et dans tous les lieux , avant tout raisonnement humain, et malgré la variation des opinions des hommes. Dire que cette croyance générale est un préjugé d'éducation, ce n'est point résoudre la difficulté, dit M. Bergier; il est question de savoir pourquoi l'éducation se trouve sur ce point uniforme partout, tandis qu'elle est si différente dans tout ce qui est l'ouvrage des hommes. La raison véritable, c'est que, depuis l'origine du monde, celt3 éducation vient de Dieu et qu'il en est le premier auteur. — M. Bergier, Traité de la vraie Relig., t. 2 , in-8; le cardinal de la Luzerne, Dissertation sur l'existence et les attributs de Dieu; M. Laurenlie, Introduc' tion à la philosophie, etc. «*>

Objection. On fait plusieurs objections contre la preuve tirée du consentement unanime des peuples. Nous nous bornerons à la principale. Le polythéisme, dit l'impie , a été l'erreur universelle de tous les siècles : il est impossible que le genre humain se soit trompé sur le dogme de l'existence de Dieu , comme il s'est trompé sur l'unité de la nature divine; donc c'est à tort que l'on se prévaut delà croyance générale pour établir l'existence de Dieu.

Réponse. Le polythéisme ne peut être regardé comme une doctrine universelle , dans le sens strict et rigoureux que nous entendons. Pour que la doctrine de la pluralité do dieux pût avoir aux yeux du philosophe le même caractère d'universalité que le dogme de l'existence de Dieu, il faudroit qu'elle se montrât également répandue dans tous les temps et dans tous les lieux; en sorte qu'elle se confondit avec l'origine des hommes , qu'elle se perpétuât au travers des révolutions humaines , et qu'aujourd'hui encore elle fût vivante sous nos yeux , avec son caractère toujours le même de perpétuité. Or ce n'est pasamsique se présente le polythéisme. D'abord , antérieurement au polythéisme, nous voyons partout établi le dogme de l'unité de Dieu. Le polythéisme est donc nou veau dans l'histoire des croyances; et précisément le propre de l'erreur est d'être nouvelle. Il n'est donc pas universel, dans le sens qu'il n'embrasse pas tous les temps ; et en second lieu il n'a pas été universel , puisqu'il a cessé d'être et qu'il ne vit plus que comme un souvenir dans l'histoire des nations. Enfin le polythéisme n'a pas même été universel dans le temps où il a régné sur la terre; car , comme nous le prouverons dans la note suivante , tous les peuples ont reconnu l'unité d'un Dieu preprement dit , d'un Etre éternel et maître des hommes et des dieux subalternes, lesquels n'étoient aux yeux des hommes que ses ministres. Cet Etre suprême étoit dans le fait , quoiqu'il ne le fût pas de nom , le seul Dieu des idolâtres. (Voyez , pag. 673 de ce volume , la note sur l'unité de Dieu.)

Cn ne sauroit donc, en aucune façon , dire que le polythéisme est universel, puisqu'il n'embrasse ni tous les temps, ni tous les lieux , ni tous les hommes. De plus, le polythéisme n'est pas même une croyance ; car évidemment il ne s'attache à aucun objet certain et positif, et il ne propose à la foi des hommes aucun dogme qui soit permanent et toujours le même. Le polythéisme n'est autre chose, à le bien entendre, que la liberté laissée à chaque homme d'honorer Dieu ; et par conséquent, la seule chose qui soit véritablement universelle dans le polythéisme , c'est la croyance même de Dieu. La diversité des cultes vient de la bizarrerie des superstitions ; mais aucune superstition n'est universelle : les dieux de l'Egypte ne sont pas les dieux de la Grèce; les pénates du patricien ne sont pas les pénates de l'affranchi. Chaque homme à ses dieux sauveurs, chaque ville a sa divinité, et chaque rit suppose un olympe peuplé d'habitants inconnus aux rites contraires. Bossuet avoit déjà fait cette remarque.

« Autant il y a de peuples divers , dit-il , autant a-t-on imaginé de dieux. Les pays » et les villes se. sont partagés. Les Phéniciens ignorent les dieux que l'Egypte adore, » les Scythes ne connoissent pas les divinités des Perses , ni les Perses celles dus Sy » riens, ni les Indiens celles des Arabes, ni les Arabes celles des Ethiopiens, ni les » Grecs celles des Thraces, ni ceux-ci celles des Arméniens; et ainsi des autres, dont » saint Athanase fait un grand dénombrement, pour nous faire voir que tous les peuples » conviennent dans l'idolâtrie , sans pour cela convenir des mêmes dieux. Au con- » traire, ceux qui sont en exécration aux uns sont en honneur chez les antres: » les uns immolent comme victimes ce que les autres honorent comme dieux. >> (Lettres diverses, 258, à M. Brisacier.

Pour que le polythéisme pût être regardé comme une erreur universelle, il faudroit qu'il eût offert à la fois à tous les peuples les mêmes superstitions, les mêmes dieux. 11 faudroit au moins qu'il eût consacré partout , comme un objet de foi , ce dogme invariable qu'il y a plusieurs dieux ; mais le polythéisme ne consacroit aucun dogme , et bien qu'il laissât à chacun la liberté de se faire des dieux , il ne posoit pa> cependant en principe, comme une vérité dogmatique , la pluralité des dieux. Ce qu'il posoit en principe , c'est qu'il y avoit un Dieu. C'est pourquoi , lorsqu'il s'agit de juger le crime des idolâtres, il faut distinguer la connoissance de Dieu, et l'adoration de Dieu. L'idolâtrie , à parler rigoureusement, n'est autre chose que le culte transporté du Créateur à la créature; et le crime des idolâtres, dit saint Paul, est d'avoir connu Dieu et de ne l'avoir point glorifié comme Dieu : Quia cùm cofjnovisscnt Deum , non sicut Veum glorificaverunt. ( Rom., c. 1, v. 21, 22. ) — M. Laurentie, ibid.

Preuve de l'existence de Dieu, tirée de l'ordre du monde.

Cette preuve est une démonstration si simple, si naturelle; elle saisit si vivement l'esprit, aussitôt qu'on la présente ; elle le satisfait si pleinement quand il l'approfondit, qu'il est étonnant qu'on soit obligé de la développer , et qu'il se soit rencontré des hommes qui aient entrepris de la combattre. Ils traitent de vaine déclamation tout ce que, sur une si belle matière, ont dit de plus éloquent les plus grands génies, soit du christianisme, soit même du paganisme. 11 seroit glorieux , sans doute, à la suite de ces illustres personnages, de mériter un pareil reproche. Mais ici la chose parle bien plus éloquemment que tous les hommes. Quelle voix humaine peut égaler la voix de la nature entière, criant de toutes ses parties, et proclamant la grande vérité que nous défendons ! Langage sublime! langage universel! tous les temps , tous les pays , tous les âges , toutes les conditions l'ont entendu. L'enfant et l'homme mûr, le sauvage et le citoyen policé , l'ignorant et le savant , tout homme qui ne ferme pas volontairement les yeux , comme l'athée , lit, tracée en lettres de feu dans les cieux, l'existence de leur auteur. Quant à nous, n'oublions pas que c'est à des aveugles volontaires que nous parlons ; que ce que nous leur devons esl une pure et simple démonstration. Ainsi, nous bornant à la sécheresse du raisonnement, nous nous arrêterons à deux propositions simples et claires : la première , qu'il existe dans la nature un ordre admirable, la seconde, que cet ordre n'a pu être établi que par Dieu.

I. Il existe dans la nature un ordre admirable. 11 seroit difficile de donner de l'ordre une définition précise, parce que l'idée d'ordre est simple, et plus claire que toutes celles par lesquelles on entreprendroit de l'expliquer. Il n'y a personne qui , en voyant une chose, ne sente qu'il y a de l'ordre ou du désordre. Quand on voit les diverses parties d'un tout , situées dans des places convenables , correspondre entre elles , et tendre à un même but, tout homme qui n'est pas dépourvu de raison , dira que là il y a de l'ordre. Je demanderai à l'athée lui-même, s'il ne trouve pas plus d'ordre dans la façade symétrique d'un beau palais, que dans un amas de pierres jetées confusément sur la terre; dans un concert harmonieux, que dans les cris confus d'un troupeau de divers bestiaux. Si l'ordre n'est qu'une fiction de notre esprit , s'il n'a pas , hors de nous , de réalité, le pays où il n'y a ni lois, ni gouvernement, où les hommes se dépouillent, s'assassinent impunément , où tout est dans le trouble et la confusion, est donc aussi bien ordonné que celui où des lois sages et un gouvernement ferme, assurent aux citoyens leur sûreté , leur propriété et leur liberté. Si l'ordre n'est qu'un nom , il n'y a de différence que de nom entre la vérité et l'erreur , entre la sagesse et la folie , entre la vertu et le vice.

C'est avec aussi peu de vérité que l'on avance que nous faisons consister l'ordre et le désordre dans les choses qui nous sont favorables ou contraires. Nous reconnoissons l'un et l'autre dans les choses qui sont les plus éloignées de nous , les plus indifférentes à notre bien-être. Nous le reconnoissons jusque dans celles qui nous nuisent. Je souffre dans une ville assiégée ; je ne vois pas moins que le siège se fait avec ordre et régularité.

La réalité, l'existence de l'ordre étant établie, il n'est assurément pas difficile de prouver que rien au monde ne présente un ordre plus admirable , plus parfait que le monde lui-même. Quatre choses contribuent spécialement à le rendre plus merveilleux. D'abord son étendue, c'est-à-dire la multiplicité et la variété des rapports qui le constituent; ensuite l'exactitude et la juste correspondance de ses rapports entre eux; après cela , leur constante stabilité; enfin la fécondité, la diversité, l'apparente contrariété des moyens qui l'établissent et le conservent.

En premier lieu , la multiplicité et la variété des rapports de ce monde matériel sont telles que notre e?prit ne peut s'en former l'image. En essayant d'approfondir cette idée, il s'y confond comme dans l'idée de l'infini. Il n'y a pas un atome de matière qui ne se combine avec d'autres. C'est leur réunion qui forme les corps , et leur séparation opère la dissolution , pour aller ensuite recomposer d'autres corps. Si , des éléments, nous passons aux êtres qu'ils composent , d'abord nous découvrons leur nombre immense , leur prodigieuse diversité. Depuis ces globes de feu qui roulent sur nos têtes , dont nous avons peine à calculer l'énorme grandeur , et en comparaison desquels le filobe que nous habitons , qui nous semble si vaste , est cependant si petit ; jusqu'à l'im

mcnse multitude de ces êtres microscopiques , devant lesquels un grain de sable est une montagne , quelle immense quantité de substances , ayant chacune son existence propre et individuelle ! le mot innombrable est trop foible pour l'exprimer. De tous ces êtres considérés en particulier , il n'y en a pas un seul qui ne soit formé de parties dont l'assemblage le constitue, et dans lequel il n'y ait une relation de toutes ces parties, soit entre elles , soit avec le tout. Si on considère les êtres divers sous un point de vue plus général , on découvre qu'il n'y en a aucun qui n'ait des rapports avec un grand nombre d'autres. Depuis la dernière particule de matière jusqu'à l'univers entier, c'est une chaîne d'êtres qui font successivement partie les uns des autres. Tous servent à d'autres ; tous sont suivis par d'autres ; tous sont à la fois les deux termes de la relation; tous sont le moyen et l'objet. Dans les ouvrages de l'homme, l'ordre est simple , c'està-dire que chaque chose n'a de relation qu'à une seule autre , ou du moins à un petit nombre d'autres, chaque cause ne produit que peu d'effets. Dans la nature , c'est une complication inimaginable de rapports. Il n'y a pas un être qui ne soit en relation avec une multitude d'autres, soit comme cause concomitante avec eux, soit comme effet résultant de b'ur concours. C'est une influence générale et réciproque de presque tous sur presque tous.

En second lieu , c'jlre cette immense multiplicité de rapports, nous devons spécialement admirer leur exactitude et la justesse avec laquelle tous ces êtres divers correspondent entre eux. Je n'entreprendrai point de décrire cette magnifique harmonie des êtres; ce seroit un travail infini et toujours incomplet, sur un objet qui excède visiblement la capacité de l'esprit humain. Il est impossible que , de ces relations si multipliées , si variées, souvent si éloignées de nous , quelquefois si minutieuses, le plus grand nombre n'échappe à nos recherches. Contentons- nous de quelques indications sommaires sur l'objet que nous sommes le plus à portée de connoitre sur la terre que nous habitons. Dans la marche qu'elle suit autour du soleil , elle se tient constamment à une distance proportionnée aux influences qu'elle doit en recevoir ; et lui présentant successivement ses diverses faces, elle tire de lui une variété de température nécessaire à sa fécondité. Les combinaisons variées à l'infini , du feu , de l'air , de l'eau et de la terre , forment tous les corps et les entretiennent , fournissent à chacun , dans une juste mesure , ce qui lui est nécessaire. La structure des plantes est analogue à leur manière d'être , de se développer , de s'accroître et de se reproduire. Chacun des animaux a une conformation adaptée à ses besoins ; elle varie dans eux comme leur différente manière de subsister. Jetons les yeux sur nous-mêmes , il n'est pas un de nos membres dont la construction , la correspondance des différentes parties , ne soit un prodige. La relation de nos membres entre eux, l'utilité dont ils sont les uns aux autres , leur mesure exactement calquée sur nos besoins , le résultat de leur ensemble , sont de nouveaux sujets d'admiration. Depuis les vastes parties du grand tout , jusqu'aux minutieuses parcelles des plus petits êtres , tout est proportionné, tout est à sa place, tout a ce qu'il lui faut, ni plus, ni moins , pour concourir à son but et pour l'atteindre.

En troisième lieu , la constante permanence de cet ordre si admirable , qui frappe ?ans cesse nos regards de la même manière, fait que nous n'en sommes pas très-étonnés; et cependant cette stabilité, cette perpétuité du même ordre, doivent augmenter de plus en plus notre étonnement et notre admiration. 11 faut que tous les ressorts qui font mouvoir cette immense machine , et dans son ensemble, et dans la multiplicité de ses parties , soient bien fortement constitués, bien sagement ordonnés, pour que, depuis un si grand nombre de siècles , l'ordre qu'ils établissent se maintienne toujours le mémo sans éprouver le plus léger dérangement. Nous voyons les astres suivre toujours le même cours à travers l'espace, sans jamais se rencontrer ; et les comètes, qui suivent une marche opposée , ne se trouver sur la route d'aucun autre corps. Depuis six mille ans le soleil ne cesse de verser des torrents de lumière sans s'épuiser ; la terre de faire germer de nouvelles productions , sans altérer sa fécondité ; la mer de recevoir des fleuves et des pluies sans déborder. Après un si grand nombre de siècles, l'ordre du monde, le concert de ses parties est le même qu'il étoit dans les premiers jours. Sa constante perpétuité est telle , qu'elle est le fondement de la certitude physique, et que le plus léger dérangement qui y arriveroit seroit regardé comme un miracle dont l'incrédulité rejetteroit avec mépris la possibilité.

En quatrième lieu , ce qui doit achever de donner une grave et extraordinaire idée de cet oïdïe, c'est la singularité et la contrariété apparente des moyens par lesquels il

se conserve sans interruption. Tous les éléments de la matière sont dans une continuelle opposition , et c'est leur combat qui maintient leur union. Le mouvement régulier des astres est le résultat de deux mouvements opposés. En décomposant les minéraux, on y trouve des principes contraires , et la même mine donne des substances de nature absolument opposées. L'accroissement des plantes est l'effet d'une combinaison de froid et de chaud, d'humidité et de sécheresse. Le corps des animaux, le nôtre, est un composé de fluides et de solides , les uns durs , les autres mous , et ayant une différente mesure de densité, de fluides de natures contraires, doux et amers, alcalins et acides, qui s'unissent merveilleusement sans se confondre. Tout ce que nous découvrons dans la nature est en opposition ; et tout , depuis des siècles , se tient dans le plus parfait concert. On ne voit jamais ces éléments , dont les effets sont quelquefois si prodigieux, excéder leurs limites, et venir absorber les autres : c'est de leur combat continuel que naît leur paix constante. Ce n'est pas tout : cet ordre que nous voyons dans une constante régularité est, dans plusieurs de ses parties , l'effet de continuelles variations. Voyez , sur la face de la terre , une multitude d'êtres tomber en dissolution , pour que de leur ruine il s'en forme d'autres. Les générations de minéraux, de plantes, d'animaux , disparoissent successivement , pour être immédiatement remplecées par d'autres êtres. Toutes ces parties de la nature deviennent sans cesse différentes , la nature restant toujours la même. La constante régularité de leurs mouvements, dans une prodigieuse variété, donnant des résultats toujours les mêmes et partout différents, maintient le tout dans le même état, par la continuelle succession de ses changements. C'est leur mobilité perpétuelle qui produit son immobile permanence.

Tel est donc l'ordre que nous ne pouvons nous empêcher de reconnoître dans l'univers soumis à nos observations. Incommensurable dans l'immense multiplicité des êtres qu'il comprend , impossible à suivre dans la prodigieuse variété de leurs rapports, merveilleux dans leur exacte correspondance, étonnant dans sa perpétuelle stabilité, confondant toutes nos pensées par les moyens contraires entre eux qui le maintiennent; un tel ordre, je le demande, a-t-il pu se former, pourroit-il se soutenir, s'il n'étoit l'ouvrage de la toute-puissance? Nous allons répondre à cette question.

L'ordre du monde est l'ouvrage de Dieu. L'ordre du monde est évidemment l'effet d'une cause intelligente; celte cause est évidemment Dieu.

Prenons d'abord la première de ces propositions : je dis qu'elle est d'une telle évidence, que tout ce que les athées ont pu imaginer pour obscurcir cette vérité n'a jamais fait, au jugement de tous les hommes raisonnables ,que lui donner un nouveau degré de clarté.

Les athées anciens et modernes se réunissent en un point : c'est que la disposition du monde n'a point d'auteur , que toutes les relations que nous voyons n'ont point été établies dans certaines vues, pour certaines fins, et qu'il n'y a pas de cause finale. 11 est nécessaire d'expliquer ce mot.

Comme les causes efficientes sont les seules qui produisent véritablement les effets , ce sont les seules qui , dans le sens strict , méritent le nom de causes ; cependant, dans un sens plus étendu , on a appelé causes les choses qui avoient de l'influence dans la production des effets. Ainsi on a nommé causes occasionnelles , les choses à l'occasion desquelles la cause efficiente agit ; et de même on a appelé causes finales , les fins , le but qu'elle se propose dans son opération. La cause efficiente de la construction d'une maison est l'architecte; la cause finale, l'habitation des hommes. La cause finale suppose donc une intelligence, une volonté , un but dans la cause efficiente. Les athées soutiennent tous qu'il n'y a point de cause efficiente dans l'ordre du monde, et que les diverses relations des êtres , leur concours aux mêmes effets , n'est nullement un indice de causes finales. Mais quand il s'agit d'assigner le principe de cet ordre, l'origine 4e toutes ces diverses relations , ils se divisent au moins dans les termes. Les anciens attrihuoient au hasard les phénomènes de la nature; les modernes disent que ce sont les résultats de la nécessité. 11 n'a pas été imaginé , par aucun d'eux , de troisième cause de l'ordre du monde. Ainsi , quand nous aurons montré l'absurdité de ces deux systèmes , nous les aurons tous réfutés , et il restera certain que les merveilles de la nature sont l'œuvre d'une puissance supérieure.

En premier lieu, le hasard ne peut être une raison suffisante de l'ordre du monde. Le hasard suppose un effet, et par conséquent une cause; mais il suppose une cause qui ignore l'effet qui résultera de son action , et qui n'en a pas le projet. Je jette ave«

un cornet trois dés , ce n'est point par hasard que ces dés sortent du cornet , puisque j'ai su et voulu cette sortie ; mais c'est par hasard que j'amène ratle de six, puisque j'ignorois ce que produiroit la projection des dés. Si je m'étois servi de dés pipés , il n'y auroit plus aucun hasard, parce que la combinaison auroit été prévue et arrangée pai moi. Le hasard n'est donc pas un être, il n'est autre chose que la négation de connoissance et de dessein dans une cause ; on ne peut donc pas dire qu'il est la raison suffi' santé de quoi que ce soit. Une pure négation ne peut pas être un principe d'existence* il est absurde d'imaginer que ce qui n'est pas procure l'être.

Ce système du hasard présente deux absurdités : que l'ordre du monde se soit formé, et qu'il se maintienne par hasard.

Prétendre que l'ordre du monde est le produit du hasard, c'est soutenir que cet ordre s'est formé de lui-même , qu'il existe, sans cause , sans raison de son existence; ce qui répugne dans les termes. On avance que cet ordre est dû à une cause, d'une part, douée d'une extrême puissance, de l'autre , dénuée de toute intelligence ,qui opère les choses les plus grandes sans en avoir le projet , qui produit les arrangements les plus compliqués et les plus sages sans en avoir l'idée. Quel est cet être qui possède un pouvoir immense, et qui n'a pas de volonté; qui est incompréhensiblement industrieux, sans être aucunement intelligent? Ces notions d'un seul et même être ne sont-elles pas encore des contradictions formelles ?

Dire que c'est le hasard qui maintient l'ordre du monde, est également déraisonnable. Les résultats du hasard , c'est-à-dire les choses qui se font sans connoissance et sans projet , ne se répètent jamais de la même manière : il faut de la réflexion , de l'attention ,de la volonté, pour se copier exactement, ou pour imiter parfaitement les autres. Vingt hommes traçant , sans y penser et à l'aventure, des lignes sur le sable avec leur bâton, ne produiront pas les mêmes desseins. Un joueur aura amené avec trois dés rafle de six ; qu'il reprenne vingt fois les dés , il n'amènera peut-être pas une seule fois le même nombre. On ne pourroit pas citer quatre effets du hasard qui se ressemblent avec justesse ; à plus forte raison , quand il s'agit de millions de phénomènes divers, est-il insensé de croire qu'ils se renouvellent constamment par le hasard, qui au contraire en amèneroit sans cesse de nouveaux.

En second lieu , le système des athées modernes , qui attribue à la nécessité l'admirable disposition de cet univers , est aussi contraire à la raison que celui de leurs devanciers. Il s'agit ici d'une nécessité antécédente et absolue , et non d'une nécessité hypothétique et conséquente; s'ils veulent se réduire à cette seconde espèce de nécessité , nous serons d'accord avec eux sur ce point. Les mouvements variés et réguliers qui forment l'ordre du monde , sont en effet nécessaires en ce sens; mais dès lors ils supposent une cause dont ils émanent , et qui les rend nécessaires.

Ce qui est nécessaire d'une nécessité absolue , l'est tellement, qu'il est impossible de le concevoir non existant ou existant autrement ; que l'hypothèse qu'on voudroiten faire impliqueroit contradiction, présenteroit l'être et le non-être. Mais certainement je conçois un ordre différent dans le monde ; il n'impliqueroit pas contradiction qu'il existât un univers dans lequel les astres prendroient leur cours d'occident en orient, dans lequel il y auroit quelques genres de plantes, quelques espèces d'animaux de plus ou de moins que dans celui-ci ; qui seroit,en un mot , autrement ordonné. Cette supposition ne présente nullement l'être et le non -être : il est donc clair que l'ordre du monde n'est pas nécessaire d'une nécessité absolue. Voyez la note sur l'article Créateur. D'ailleurs il n'est pas l'ouvrage du hasard ; il est donc évidemment l'œuvre d'une cause intelligente.

2° Cette cause ne peut être que Dieu. Cette proposition ne souffre point de difficulté, parce que les athées n'en disconviennent pas. Ils reconnoissent que, si l'ordre de la matière est l'effet d'une cause pensant et voulant , cette cause ne peut être autre que celle qui aura créé la matière elle-même. 11 faut que cet effet soit produit par l'Etre créateur ou par un être créé ; mais , dans ce second cas , la créature n'aura pu recevoir la puissance d'ordonner la matière que de son Créateur; ce sera donc , même dans cette hypothèse , du Créateur que viendra l'ordre du monde , non pas immédiatement , à la vérité, mais médiatement ; et cette assertion ne favorisera nullement l'athéisme. — La Luzerne , Vissert. sur l'Existence de Dieu , i,K partie.

NOTE XVIII. — dieu. ( Pag. 265. ) Voyez l'article Créateur.

NOTE XIX. — dieu. ( Pag. 267. )

Il faut observer que le nom de dieux avoit chez les anciens une signification fort étendue. On le donnoit à tous les êtres qui sembloient avoir reçu une participation plus abondante de la nature ou des perfections divines. On le trouve employé plusieurs fois en ce sens dans l'Ecriture. Les esprits célestes sont appelés dieux saints dans Daniel. L'ombre de Samuel, au Livre des Rois, dans l'Exode et dans les Psaumes, des hommes même vivants , sont aussi nommés dieux. On ne peut donc rien conclure de cette expression contre les païens, ni les blâmer toujours de l'usage qu'ils en ont fait, puisqu'il est incontestable qu'au moins plusieurs nations n'adoroient pas seulement les mauvais esprits, mais encore les bons.

Il est difficile de penser que l'on s'entende soi-même , quand on prétend que les païens attachoient à ces divers esprits la vraie notion de la Divinité. Qu'on veuille bien y réfléchir : l'unité n'entre-t-elle pas dans cette notion? Il faudroit donc dire que les hommes croyoient à la pluralité d'un Dieu unique. A-t-on une véritable idée de ce Dieu , si on ne le conçoit pas comme infini, éternel, souverainement intelligent et indépendant? Cicéron lui-même répond que non. ( De Nat. deorum , lib. 1, cap. 10, 11 et 12. ) Or, s'il y a quelque chose d'avéré, c'est que les dieux du paganisme formoient une vaste hiérarchie de puissances limitées dans leurs attributions , et subordonnées les unes aux autres. Comment donc auroit-on conçu chacune d'elles comme indépendante? Qu'est-ce que ces divinités supérieures et inférieures , si elles sont toutes égales, toutes infinies, si elles ne sont toutes qu'une seule et même divinité ? Soyons justes envers ceux mêmes dont nous déplorons le criminel aveuglement : jamais ils ne tombèrent dans ces énormes contradictions , et l'on peut justement douter qu'un renversement si prodigieux du sens humain, nous ne disons pas ait existé , mais soit possible.

Les écrivains qui parlent des divinités païennes, nous apprennent quels étoient le rang , les fonctions, la nature particulière de chacune d'elles. Si l'on excepte les fictions poétiques, ils ne disent rien que de conforme à l'idée qu'ils avoient et que nous avons nous-mêmes d'esprits de différents ordres ; et lorsqu'ils traitent des dieux, si l'on cherche dans leurs paroles la notion réelle de Dieu , loin de l'y trouver, on verra qu'elles l'excluent formellement. — M. de la Mennais , Essai sur l'indifférence, etc. t. 3. ( Voy. la note suivante. )

NOTE XX. — dieu. ( Pag. 268. )

La démonstration métaphysique de l'existence d'une première cause est aussi la preuve de son unité. Un seul être , une seule cause est nécessaire pour donner l'existence à toutes choses ; cette nécessité n'admet ni distinction , ni diversité , parce qu'elle exclut toute limitation.

De la nécessité d'être s'ensuivent toutes les perfections de la première cause , l'éternité , l'immensité , l'indépendance, l'immutabilité, etc. L'être contingent est essentiellement incapable de ces attributs. Dépendant de la cause qui lui a donné l'être, il ne possède rien par la nécessité de sa nature; il n'a d'autres qualités que celles qu'il a plu au Créateur de lui donner. Il y a donc une dilférence infinie entre l'Etre nécessaire , incréé , indépendant , et l'être contingent , créé, dépendant, borné. Le nom de Dieu ne convient qu'au premier ; le donner au second , est une profanation.

11 ne peut y avoir deux infinis semblables , encore moins deux infinis différents ; les attributs de l'un ne seroient pas ceux de l'autre ; la distinction de deux êtres emporte limitation dans l'un ou dans l'autre : deux êtres indépendants ne pourroient agir sans se gêner. Si l'on suppose qu'ils agiroient toujours de concert par la nécessité de leur nature , dès lors ils ne seroient plus libres ni indépendants.

« Tout le monde , disoit Tertullien , convient que Dieu est l'Etre souverain en » nature , en puissance , en intelligence; que s'ensuit-il de cette notion? Que rien ne « peut xui être égal ; que supposer un Etre égal à l'Etre souverain , c'est le détruire et

» l'anéantir. » (Contra Marcion., 1. 1, c. 3. ) Le philosophe quia remarqué que Tertullien posoit pour principe la question même s'est trompé. (Lettre à M. de Beaumont , p. 46.)

En second lieu , l'unité de Dieu est démontrée par les conséquences , par l'unité du dessein , et par la constance de l'ordre de l'univers. Tous les corps sont assujettis aux lois générales du mouvement , toutes les espèces d'êtres sont invariables , tous les individus de chaque espèce sont formés sur le même modèle , ont même instinct , mêmes facultés , mêmes besoins. Rien ne se dérange dans la marche de la nature; l'ordre physique et l'ordre moral persévèrent depuis la création. Sur cette co-nstance est fondée la certitude de nos jugements et de notre conduite. C'est donc une seule et même intelligence qui a formé ce vaste ensemble, et qui préside à sa conservation.

La nature est soumise à un seul législateur dont la volonté s'exécute dans les astres, sur la terre , dans l'homme et dans le plus petit animal. L'unité de dessein annonce également , et l'unité de l'intelligence qui a formé le projet, et l'unité de volonté qui l'exécute. Notre âme ne peut pas devoir son existence à une intelligence , ses sensations à une autre , son empire sur ses membres à une troisième , en supposant à ces trois intelligences la souveraine activité. Cette cause qui lit dans notre âme , qui nous procure l'obéissance de notre corps , etc., est la même dont nous nous sentons dépendants pour le fond de notre existence, et dans tout ce que nous éprouvons passivement en bien ou en mal. C'est celle dont nous éprouvons la présence et l'action dans toutes nos sensations.

C'est donc l'auteur même de notre être qui a limité à son gré nos facultés actives et passives , qui nous a rendus plus ou moins dépendants de notre propre corps et des corps extérieurs, quia établi entre eux et nous cette relation continuelle que nous éprouvons. Pour être intimement convaincus de l'unité de Dieu , il suffit de nous sentir nous-mêmes et ce qui se passe en nous. — Bergier, Traité de la vraie Religion, t. 2, édit. in-8.

II. Le dogme de l'unité de Dieu , d'un Etre éternel, indépendant, créateur, du wAl Dieu , s'est conservé chez tous les peuples. Les païens, il est vrai, adoroient soit des esprits intermédiaires , soit des hommes ; mais ils ne les confondoient point avec le Créateur, avec le souverain arbitre du monde. « L'existence d'un Dieu , dit le savant » Huet , d'une cause suprême , principe et fin de toutes choses , a été crue et ensei- » gnée si clairement et si constamment par l'antiquité toute entière, tous les peuples » la proclament avec une si parfaite unanimité , qu'il semble impossible de ne pas re- » connoître dans cet accord la voix même delà nature. » ( Alnetan. quœst., lib. 2, c. 1, p. *J7. ) On va voir qu'il n'avance rien qui ne soit appuyé sur les monuments les plus authentiques.

« Il y a un Dieu au-dessus de la fortune, et auteur de tous les biens , dit Platon ; il » est très-juste de l'honorer principalement et de le prier , comme font tous les démons » et les autres dieux. » (Epinom.)

Des dieux qui adorent un autre Dieu, qui lui adressent des prières, n'étoieril pas apparemment confondus avec ce Dieu à qui l'on devoit rendre un culte principal. Ailleurs Platon l'appelle le véritable Seigneur de ceux qui jouissent de leur bon sens. ( De legibus , lib. 4. ) « Dieu , ami des hommes , préposa sur eux des démons d'une nature » supérieure à la nôtre, qui , entretenant la paix , la pudeur , la liberté , la justice , » prévenoient les désordres et les séditions , et rendoient heureux le genre humain. » ( lbkl. )

Ces démons , si clairement distingués du Dieu suprême , étoient au nombre des divinités qu'adoroient les païens , et Platon lui-même recommande de ne pas négliger leur culle. Du reste, il suffit de parcourir quelques-uns doses ouvrages pour reconnoitre combien l'idée qu'avoient les anciens de ces êtres intermédiaires , diileroit de celle qu'iis se formoient du souverain maitre du monde.

Ce même philosophe , à qui les anciens donnèrent le surnom de divin, enseigne que l'univers ayant commencé, a nécessairement une cause , que cette cause est Dieu créateur et père de tout ce qui est bon, éternel, souverainement intelligent , le souverain monarque de tous les êtres , tout-puissant ; que le monde , qui renferme tous les êtres mortel:; et immortels , est l'image de ce Dieu inintelligible. (In lim.)

Auaxagorc enseigne qu'une intelligence divine a créé le monde et en a ordonné avec «gesse toutes les pallies. ( Diog. Laérl., in Anaxag. ) Heraclite et Archélaùs professent

la même doctrine. ( Plutarch., de Plac. philos.; Clem. Alex., Admonit. ad gentes. ) Suivant Solon « Dieu donne un heureux succès à celui qui fait le bien : Roi et Seigneur » de toutes choses et des immortels mêmes , nul ne l'égale en puissance. » ( Solon Sentent. ) Pythagore, Empédocle, Philolaùs, Ocellus, Lucanus, Timée de Locres , et tous les philosophes de l'école , reconnoissoicnt un seul Dieu éternel, immuable, qui ne peut être vu que par l'esprit, qui a tout créé et qui conserve tout par sa providence.

Aristote nous donne la même idée de la Divinité. « Seule cause et seul principe de » toutes choses, indivisible, incorporel, immuable, souverainement i>arfait et intelligent, » heureux, non par la jouissance d'aucun bien extérieur, mais par sa propre nature, Dieu » possède en lui-même une vie et une éternité perpétuelle, ainsi qu'une puissance infinie. » On lui donne différents noms, quoiqu'il soit un : on l'appelle Zsùç comme pour ex- » primer que c'est par lui que nous vivons , X/»«w?g, d'un mot qui signifie le temps, pour » marquer qu'il est de l'éternité à l'éternité. » ( Métaphysic, lib. 1 , c. 2 ; lib. 12, c. 7 j Republic., lib. 7, c. 1 ; de Mundo, c. 7. )

Thaïes dit que Dieu est le plus ancien des êtres; car il n'a point eu de commencement. (Diog. Laërt., in Thaï. ) Cicéron représente Dieu comme la raison souveraine , auteur de tout ordre et de toute justice. « Comment le concevoir , dit-il, si on ne le conçoit » éternel , comme une pure intelligence qui connoit tout et qui meut tout. » ( Tuscul. 1. 1, c. 06. ) « De même qu'un Dieu éternel donne le mouvement au monde, qui est pé- » rissable en partie , ainsi une âme immortelle meut notre corps fragile. Il peut tout , » il a tout fait, et tout lui obéit. En considérant tant de merveilles , pouvons -nous » douter qu'il n'existe une intelligence qui a créé ou qui gouverne l'univers ? » (Somn. Scipion., c. 8; Cicer., de Nat. deorum, lib. 3, et alibi. ) Suivant Quintilien , Dieu est le Père de tous les êtres, et le Créateur du monde. (Lib. 1, c. 16.) Suivant Sénèque , Dieu est un pur esprit , le maître de l'univers , le principe de toutes choses, la cause des causes. (Pensées de Sénèque.) « Quel homme est assez insensé, assez stupide, dit Maxime de » Madame, pour douter qu'il existe un Dieu suprême, éternel , père de tout ce qui est, » et qui n'a rien produit d'égal à lui-même? Nous l'invoquons sous divers noms , parce » que nous ignorons son nom propre. Nous le divisons par la pensée , et adressant des » prières , pour ainsi dire à chacune de ses parties, nous l'honorons ainsi tout entier. » (Ep. ad Aug., inter Epist. 16.) Et saint Augustin reconnnoît que le Dieu dont parle Maxime , est celui que , selon l'expression des anciens , les savants et les ignorants confessent avec une parfaite unanimité, (lbid., epist. 17.)

Frappé de cet accord , Maxime de Tyr observe que « si l'on interrogeoit tous les » hommes sur le sentiment qu'ils ont de la Divinité , on ne trouveroit pas deux opinions » différentes entre eux ; que le Scythe ne contrediroit point ce que diroit le Grec , ni le

» Grec ce qu'avanceroit l'Hyperboréen Dans les autres choses, les hommes pensent

» fort différemment les uns des autres... Mais au milieu de cette différence générale de » sentiments sur tout le reste , malgré leurs disputes éternelles , vous trouverez par tout » le monde une unanimité de suffrages en faveur de la Divinité. Partout les hommes » confessent qu'il y a un Dieu , le père et le roi de toutes choses, et plusieurs dieux » qui sont les fils du Dieu suprême , et qui partagent avec lui le gouvernement de l'u- » nivers. Voilà ce que pensent et affirment unanimement les Grecs et les Barbares, les » habitants du continent et ceux des côtes maritimes, les sages et ceux qui ne le sont » pas. » (Max. Tyr., Diss. 1. )

Dion Chrysostome pensoit comme Maxime de Tyr. « La croyance des dieux , et princi- » paiement de celui qui préside à toutes choses , est commune à tout le genre humain, » tant aux Grecs qu'aux Barbares. » ( Orat. 12. )

Ces témoignages prouvent suffisamment que la tradition de l'unité de Dieu s'est toujours conservée chez les anciens. Comme on pourroit croire que. le peuple ignoroit cette doctrine des philosophes , nous allons montrer que les poètes que tout le monde lisoit, et qui se conformoient aux croyances vulgaires, enseignoient sur ce point la même doctrine que les philosophes.

On lit dans les hymnes d'Orphée : « L'univers a été produit par Zeù?. A l'origine tout » étoit en lui , l'étendue éthérée et son élévation lumineuse, la mer , la terre, l'Océan , » l'abîme du Tartare, les tïeuves , tous les dieux et toutes les déesses immortelles, tout » ce qui est né et tout ce qui doit naître; tout étoit renfermé dans le sein du Dieu su- » préme. » ( Orph., ad Procl., in Plat. Tim. ) Orphée proclame l'unité de ce Dieu , qu'il définit presque dans les mêmes termes que saint Jean. « Zsùs est le premier et le der~

» nier, le commencement et le milieu ,de qui toutes choses tirent leur origine, et l'es- •> prit qui anime toutes choses , le chef et le roi qui les gouverne. » Quelque étonnant que soit ce passage, son authenticité ne sauroit être douteuse, puisque Aristote le cite et le commente. (Arist., de Mundo, c.7. )

Nous trouvons la même doctrine dans H'omère : un Dieu très-grand, très - glorieux , très-sage, très-redoutable, père et roi des hommes et des dieux , qui le reconnaissent pour leur souverain, et lui adressent leurs prières. Assis au-dessus d'eux , il habite le plus haut sommet de l'olympe ; ses décrets sont irrévocables , et il les cache , quand il lui plaît , aux dieux mêmes. 11 a créé la terre, le ciel, la mer, et tous les astres qui couronnent le ciel.

Après avoir parlé de dieux célestes et terrestres , nés dès le commencement , et qui engendrèrent ensuite d'autres dieux , Hésiode célèbre le Dieu suprême père des dieux et des hommes , le plus puissant , dit- il , et le plus grand des dieux. ( Theogon., sub init. ) Roi des immortels , qui le reconnoissent pour leur maître. ( In Euseb., Prœp. évang., lib. 13, c. 13. ) honoré principalement , selon Théognis , à cause de son pouvoir souverain , tout lui est soumis, il règne sur l'univers , et il connoît les pensées et le fond du cœur de chaque homme. ( Théognid. sentent., v. 709 , 721 , 305, 308 et 781. Gnomilici Poet. grœc , p. 16 et 30, éd. Bruckii. ) « Dans la vérité , dit Sophocle , il n'y a qu'un Dieu, qui a fait le ciel et la terre , et la mer azurée , et les vents impétueux. » (In Euseb., Prœp. évang., 1. 13, c. 13. )

On voit dans les poètes latins, comme dans les poètes grecs , un Dieu unique , père des dieux et des hommes, éternel, tout-puissant , qui a créé le monde et qui le gouverne par sa providence. Ovide peint le Dieu créateur, opifex rerum , démêlant le chaos à l'origine du monde. ( Metamorphos. ) Virgile l'appelle le père et le roi des dieux et des hommes : Divûm pater atque hominum rex.... 0 pater , ô hominum divûmque œterna pofestas. ( Mneid. X, v. 2 et 19. ) Le titre de Deus oplimus n'a jamais été donné par les Romains qu'au seul Jupiter , qu'ils désignoient du nom de père des hommes et des dieux : Hominum sator atque deorurn.

Quant aux peuples que les Grecs et les Romains appeloient Barbares, il n'est pas moins certain qu'ils croyoient à l'unité d'un Etre suprême.

La doctrine des Egyptiens , au sujet de l'unité de Dieu , ne peut être contestée , puisque Solon , Thaïes, Pythagore , Platon, qui ont eux-mêmes enseigné si clairement cette unité, étoient allés s'instruire en Egypte des anciennes traditions religieuses, ainsi que Plutarque nous l'apprend. ( De lsid. et Osir. ) « Selon les Egyptiens , dit Jamblique, le » premier des dieux a existé seul avant tous les êtres. Il est la source de toute intelli- » gence et de tout intelligible. 11 est le premier principe , se suffisant à soi-même , » incompréhensible ; le père de toutes les essences. » ( Jamblic, de Myst. jEgypt; Euseb., Prœp. evang., lib. 3 , c. 2. ) Les habitants de la Thébaïde, au rapport de Plutarque , ne reconnoissoient point d'autre Dieu que le Dieu éternel, qu'ils nommoient Kneph. (De lsid. et Osir. ) Anquetil du Perron a prouvé que les Perses reconnoissoient l'unité de Dieu, créateur de l'univers. C'est aussi le sentiment de Hyde. Suivant Mohsin-Pani, « la religion primitive des Perses fut une ferme croyance dans un Dieu suprême , qui a » fait le monde par sa puissance et le gouverne par sa sagesse. » ( Hist. de Perse , par <ir John Malcolm ,lom. 1. ) « Dieu , dit Zoroastre , existoit de toute éternité et étoit comme » l'infini du temps et de l'espace. 11 y avoit dans l'univers deux principes, le bon et le » mauvais: l'un se désignoit par le nom û'Hormuzd , ce qui dénotait l'agent principal » de tout ce qui étoit bien : et l'autre Arimane , le seigneur ou chef du mal. Le* agents » d'Hormuzd cherchoient à conserver les éléments, les saisons et l'espèce humaine, que » ceux d'Arimane cherchoient à détruire ; mais le principe du bien , le grand Hormuzd » étoit seul éternel, et devoit à la tin des choses prévaloir. ( Zend-Avesta , et Plutarch, de lsid. et Osirid.) II subsiste encore aujourd'hui quelques restes du magisme et de la religion de Zoroastre, parmi les Guèbrcs. Selon Chardin, dont le témoignage est confirmé par Mandeslo, « ils tiennent qu'il y a un Etre suprême qui est au-dessus des prin- » cipes et des causes ; ils l'appellent Yerd, mot qu'ils interprètent par celui de Dieu ci » d'àme éternelle. » ( Voyag. de Chardin , t. 9. ) Rien n'efface de l'esprit des peuples cette grande et consolante idée : elle brille encore au sein même de l'ignorance la plus profonde , et ne s'éteint que dans les ténèbres d'une science orgueilleuse et corrompue.

Les Chananéens adoroient le vrai Dieu, lorsqu'Abraham vint dans leur pays. Ce que la Genèse raconte de Mclchisédech roi de Salem, et d'Abimélech roi de Gérare, ne permet

pas d'en douter. Lorsqu'ils tombèrent dans le polythéisme, Phi Ion de Biblos atteste qu'ils avoient un Dteu nommé Elioun, terme qu'il rend par celui de Très-Haut.

Les Arabes pensoient comme les Chananéens. Job, les rois ses amis , Jéthro , beaupère de Moïse, reconnoissoient le vrai Dieu ; preuve certaine que telle étoit en ce temps la religion des Arabes , parmi lesquels ils vivoient. Lorsque Mahomet s'érigea en prophète, les Arabes ne reconnoissoient encore qu'un Dieu suprême, créateur et maître de l'univers; mais ils honoroient les étoiles fixes , les planètes, les anges et leurs images, comme des divinités inférieures dont ils imploroient l'intercession , les regardant c >mme des médiateurs auprès de Dieu. C'est de cette idolâtrie, de ce culte des divinités ::,férieures, que Mahomet détourna ses compatriotes , établissant chez eux le culte du Bcul vrai Dieu.

L'auteur de YEzour-Vedam enseigne également l'unité de Dieu qui a tout créé , et qui existoit seul avant tous les temps. Eternel , immuable, il est la pureté même. Il est le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs , le maître du monde , le père des hommes , et n'a ni maître, ni égal, ni père, ni naissance. Seul il possède toutes les perfections, seul il mérite notre amour et nos hommages, et quoiqu'invisible de sa nature, tout publie sa puissance et sa grandeur. (L'Ezour-Vedam , liv. 1, c. 3; liv. 3 , c. G; liv. 4, c. 3 ; liv. 6 , c. 1. ) On trouve partout la même croyance chez les Chinois. Voyez la note sur l'article Chine.

Au temps de César et de Tacite, les Gaulois ainsi que les Germains reconnoissoient, comme les Scandinaves, un Dieu suprême, éternel, invisible, auteur de tout ce qui existe, à qui tout est soumis, Regnator omnium Deus ; cœtera subjecta atque parentia. ( Tacit., De Moribus German.)

^else , dans Origène, dit que les druides des Gaulois, qu'il appelle une nation trèssage , ont les mêmes sentiments sur la Divinité que les Juifs. ( Lib. 1.) Ils reconnoissoient donc un Etre suprême et créateur du monde.

Le Dieu que les Celtibériens adoroient n'avoit point de nom : preuve certaine qu'il étoit unique; car on ne donne des noms propres que lorsqu'il faut distinguer plusieurs êtres semblables. 11 est fort croyable que ce Dieu unique étoit le vrai Dieu adoré par les Celtes, qui ayant passé en Espagne et s'étant unis avec les Ibères, avoient formé la notion des Celtibères ou Celtibériens.

VEdda, poëme islandois qui nous a transmis l'ancienne croyance des peuples du Nord, contient la même doctrine. On y lit qu'il y a un Dieu suprême , maître de l'univers , auquel tout est soumis et obéissant, qu'il est l'auteur de tout ce qui existe, l'Eternel, l'Etre vivant et terrible , le scrutateur des choses cachées , l'immuable , qu'il a une puissance infinie , une science sans bornes, une justice incorruptible. Il y est défendu de représenter la Divinité sous une forme corporelle; on n'y permet pas qu'on la renferme dans une enceinte de murailles ; on y enseigne que ce n'est que dans les bois consacrés qu'on peut la servir dignement.

L'Islande , les anciens Goths et les autres peuples septentrionaux , ont tous reconnu un Etre suprême; ce qui n'empêche pas qu'ils n'aient adoré aussi trois dieux principaux , que l'on pourroit mettre en parallèle avec autant de divinités grecques ou romaines; savoir : Thor, qui est le Jupiter des Romains; Oden ou W'oden , qui est leur Mars; et Friga , qui est leur Vénus.

Le dogme de l'unité de Dieu n'étoit point inconnu aux Américains. Ramnusio assure que tous les Américains croient l'existence d'un premier moteur, tout-puissant , éternel, invisible.

Les anciens idolâtres ont tous eu des dieux subalternes qu'ils reconnoissent pour vicaires ou lieutenants d'un Dieu suprême. Ce sentiment, moins extraordinaire que l'athéisme , a passé jusqu'aux idolâtres les plus sauvages. Les voyageurs assurent que les peuples du Canada et les autres Sauvages de l'Amérique septentrionale craignent le diable, et qu'ils reconnoissent des génies jusque dans les choses inanimées; cependant ils croient un Dieu « qui a créé toutes choses, quoiqu'ils disent qu'outre ce Dieu il y a » un fils , une mère et le soleil ; ce qui fait quatre. Dieu , disent-ils encore , est par- » dessus tout. Le fils et le soleil sont bons , mais la mère ne vaut rien et les mange; le » père n'est pas trop bon. » Les Virginiens croient aussi plusieurs dieux de diverses conditions, et les soumettent à un Dieu supérieur. Il semble que les Floridiens reconnoissent le soleil pour le Dieu suprême , en quoi leur culte se rapporteroit à celui de plusieurs gentils, qui l'ont regardé comme le plus grand et le plus puissant de tous les

il. 37

êtres. Les Zemès des Indiens de l'île Espagnole étoient soumis à un Etre éternel, immuable, infini.

Nous pourrions produire un plus grand nombre de témoignages ; mais nous craignons d'être tr«o long. Au reste il est suffisamment prouvé que tous les peuples ont reconnu un Etre suprême, éternel , indépendant , créateur et modérateur de l'univers; que les dieux subalternes, inférieurs, ne concouroient au gouvernement du monde que comme ministres ou lieutenants d'un Etre tout-puissant duquel ils dépendoient ; ce qui fait évidemment allusion au ministère des anges dont Dieu se sert dans l'administration du monde. Catholiques, protestants, philosophes, tous s'accordent sur ce point. « Je vais , » dit Beausobre, poser des principes que je ne prouverai pas à présent, parce qu'au » fond ils sont assez connus.... Ces principes sont 1° que les païens n'ont jamais confondu » leurs dieux célestes ou terrestres avec le Dieu suprême , et ne leur ont jamais attribué » l'indépendance et la souveraineté. Celte observation est non- seulement juste , elle est » importante. Elle détruit l'objection qu'un philosophe moderne a poussée pour invalider » l'argument très-solide de l'existence de Dieu , que l'on tire du consentement des » peuples. Le polythéisme , dit-on , a eu le consentement de tous les peuples. Cela est » faux dans un sens , vrai dans un autre ; mais le sens auquel cela est vrai , n'affoiblit » point l'argument en question. Si par le polythéisme on entend plusieurs dieux souve- » rains indépendants , il est faux que les peuples aient jamais cru plusieurs dieux. Ils se » sont accordés dans l'unité d'un Dieu suprême. Mais si par le polythéisme on entend » plusieurs dieux subalternes , sous un Dieu suprême et maître de tout, il est vrai qu'il

• y a eu un grand consentement des peuples là-dessus. 2° Que les païens ont bien su » qae ces dieux n'étoient que des intelligences qui tiroient leur origine du Dieu suprême,

• et qui en dépendoient comme étant ses ministres, ou que des hommes illustres par » leurs vertus et par les services qu'ils avoient rendus au genre humain , ou à leur » patrie. 3° Qu'à l'égard de ces derniers , les païens ont cru que ces grandes âmes , en » dépouillant le corps mortel dont elles étoient revêtues, n'avoient pas dépouillé l'af- » fection qu'elles avoient eue pour leur patrie , ou pour le genre humain en général. » 4° Que le Dieu suprême avoit permis à ces âmes généreuses de demeurer sur la terre , » pour y veiller au salut des peuples qui avoient été les principaux objets de leur affec- » tion. 6° Que ces saintes âmes habitoient dans les lieux où reposoient leurs cendres , » préférablement à tout autre, et qu'il falloit les honorer surtout dans ces lieux- là. » ( Hist. de Manichée et du Manichéisme , t. 2 , 1. 9 , c. 4. )

Voltaire s'exprime à cet égard d'une manière non moins formelle. « Les Romains » reconnoissent le Deus optimus , maximus ; les Grecs ont leur Zcù,-, leur Dieu suprême. » Toutes les autres divinités ne sont que des êtres intern édiaires ; on place des héros » et des empereurs au rang des dieux, c'est-à-dire des bienheureux. Mais il est sûr » que Claude , Octave , Tibère et Caligula , ne sont pas regardés comme les créateurs du » ciel et de la terre.

» En un mot , il paroit prouvé que , du temps d'Auguste , tous ceux qui avoient une «religion, reconnoissoient un Dieu supérieur, éternel, et plusieurs ordres de dieux » secondaires , dont le culte fut appelé depuis idolâtrie. » ( Dict. philos., art. Religion. ) — Voy. Hoet , Alnet. Quœst.; Bullet, Existence de Dieu , etc. ; Leland , Démonstr. évang., tom. 2 ; M. de la Mennais , Essai sur l'indifférence, etc., tom. 3; M. Laurentie , Introduction à la Philosophie.

NOTE XXI. — diocèse. (Pag. 274.)

Les partisans du schisme constitutionnel ont prétendu que la puissance politique e=* compétente pour ordonner dans l'Eglise une distribution nouvelle de métropoles , d8 diocèses et de paroisses. Cette erreur a été victorieusement réfutée par M. de la Luzerne, évéque de Langres , dont nous allons citer l'excellente Instruction pastorale sur le schisme de France.

Tout ce qui est nécessaire à l'Eglise lui appartient, puisqu'elle l'a reçu cre Jésus-Christ. Tout ce qu'elle a réglé pendant les trois premiers siècles , est aussi de son domaine , puisqu'elle n'avoit alors que ce que Jésus-Christ lui avoit donné. Peut-on douter que la division des juridictions entre les pasteurs ne soit une chose nécessaire? C'est donc à l'Eglise à la régler. Peut-on contester aussi que , dans les premiers siècles , elle seule s'ait décidé ce point? C'est donc encore à ce titre qu'il appartient à elle seule de le dé-

cider. Dira-t-on qu'il est nécessaire qu'il y ait une division entre les juridictions des pasteurs , mais qu'il n'est pas nécessaire que la division soit telle ou telle ? Ce qui est nécessaire, c'est qu'il y ait une puissance chargée de régler cette division ; et dès lors ce ne peut pas être la puissance temporelle qui la règle : car il répugneroit à la raison que Jésus-Christ eût chargé de décider, comment les pouvoirs spirituels seront distribués entre ses ministres , une puissance qui souvent ne reconnoît pas ces pouvoirs , qui même quelquefois s'efforce de les détruire. 11 ne répugneroit pas moins qu'il eût confié ce pouvoir à des puissances différentes , qui diviseroient l'Eglise , tantôt d'une manière , tantôt d'une autre, et qui lui ôteroient l'uniformité de son régime.

Le gouvernement de l'Eglise fait partie de sa discipline intérieure et nécessaire; et conséquemment c'est à elle seule qu'il appartient de le régler : or, dans toute société, la distribution des juridictions entre les magistrats , la mesure, l'étendue, les limites eu pouvoir attribué à chacun d'eux , appartient au gouvernement : les pasteurs de l'Eglise sont ses magistrats ; c'est donc la puissance spirituelle qui gouverne l'Eglise qui seule a droit de leur départir et de distribuer entre eux les juridictions, et d'assigner à chacun d'eux les limites dans lesquelles ils doivent exercer les fonctions qu'elle leur coniie.

C'est l'Eglise qui confère à ses ministres la mission et la juridiction ; il seroit absurde qu'elle eût seule le droit de leur donner ses pouvoirs spirituels , et que ce fût la puissance temporelle qui réglât la mesure de pouvoirs qu'elle donneroit à chacun d'entre eux. C'est évidemment celle qui est chargée de les donner, qui est aussi chargée de les distribuer.

Du principe que c'est 1 Eglise qui confère la mission et la juridiction , résulte encore une autre conséquence. C'est qu'en assignant des sujets à chaque pasteur, elle lui confère ces pouvoirs, comme nous l'avons montré d'après le concile de Trente; c'est donc elle qui assigne les sujets, c'est donc elle qui détermine les territoires.

Pour éclaircir encore plus la question, analysons-la. Elle peut se diviser en deux : la mission et la juridiction pastorales doivent-elles être universelles dans tous les ministres , ou partagées entre eux? Dans le cas où elles seront partagées , comment doiventelles l'être ? Que l'on nous dise à laquelle des deux puissances il appartient de statuer sur ces deux points, que l'on marque où commence dans cette matière le pouvoir civil ; on ne dira certainement pas que c'est à lui à décider la première question, à prononcer si la mission et la juridiction spirituelles seront, dans chaque ministre, générales ou limitées. Celle question ne peut pas être de l'ordre temporel, elle n'intéresse en rien la société politique ; elle est au contraire essentiellement de l'ordre spirituel , puisqu'elle consiste à savoir l'étendue de pouvoir spirituel qu'auront les ministres. Dira-t-on qu'au moins le mode de la division doit dépendre des souverains .J Mais encore qu'y a-t-il de temporel dans la manière de distribuer les pouvoirs spirituels ? Quel titre , quelle raison peut attribuer au magistrat politique le droit d'assigner aux évéques et aux prêtres les âmes qu'ils doivent instruire, les consciences qu'ils doivent diriger? Et ne résulteroitil pas, de ce que cette division seroit abandonnée au pouvoir civil , l'inconvénient que nous avons déjà relevé? Il n'y auroit point dans l'Eglise de division uniforme ; chaque -gouvernement donnant la sienne , ici l'Eglise seroit formée sur un modèle , là constituée sur un autre; et elle seroit privée de cette unité de régime si précieuse, si nécessaire à son administration.

Concluons que c'est à l'Eglise seule qu'il appartient de départir à chacun de ses pasteurs la mesure de mission et de juridiction qu'elle juge convenable, d'étendre ou de limiter plus ou moins ces pouvoirs, de les circonscrire dans les bornes raisonnables, en un mot, de fixer les territoires où ils les exerceront...

On objecte qu'un état peut admettre ou ne pas admettre une religion : il peut donc l'admettre avec des conditions. Lorsque la religion catholique fut reçue dans les Gaules, la puissance civile pouvoit lui dire : Voilà des villes pour établir vos évéques , voilà les territoires où chacun d'eux exercera son ministère. Ce que la nation pouvoit alors , elle le peut dans tous les temps; elle le peut surtout dans un moment où elle se régénère et où elle réforme tous les abus sous lesquels elle a gémi : elle a donc le droit de désigner les villes épiscopales , et de distribuer de nouveau les diocèses.

Avant de répondre directement à la difficulté, il est nécessaire d'éclaircir le principe sur lequel on la fonde. Quand on avance cette maxime, qu'on n'a pas rougi de débiter dans l'assemblée nationale , que l'état peut ne pas recevoir la religion catholique , en- «end-on que le souverain peut proscrire celte religion et en interdire l'exercice ? entend-on

580 NOTKS.

qu'il peut ne pas lui accorder de protection particulière, et ne pas on faire la religion de ses états? Dans le premier sens , la proposition est aussi fausse dans l'ordre politique, qu'impie aux yeux de la religion. Le souverain n'a pas droit d'interdire à ses peuples ce qu'une autorité d'un ordre supérieur leur enjoint : son autorité cesse , où l'obligation de lui obéir expire. Le pouvoir d'ordonner et le devoir d'obtempérer sont deux choses essentiellement corrélatives et inséparables ; et il seroit contradictoire qu'un prince eût le droit de commander ce que ses sujets doivent ne pas faire. K Si on entend le principe dans le second sens, c'est-à-dire si on énonce que le souverain peut ne pas faire de la vraie Religion une religion privilégiée , il ne prouve plus rien. Sans doute , l'état peut apposer à ces avantages qu'il accorde des conditions qui ne nuisent pas à la religion , qui n'y apportent aucun changement ; il protège l'Eglise catholique telle qu'elle est , telle que Jésus -Christ l'a fondée, avec tous les caractères et toute l'autorité que ce divin fondateur lui a donnés. S'il altère en quelque chose, par les conditions qu'il appose , cette autorité , ce n'est plus l'Eglise de Jésus-Christ qu'il protège , c'est une autre religion qu'il compose à son gré. L'état ne peut donc pas admettre l'Eglise à condition qu'il sera chargé lui-même d'investir les pasteurs de la mission et de la juridiction spirituelle , et de leur donner des sujets sur lesquels ils exercent ces pouvoirs. Cans l'hypothèse que nous examinons , l'état dit à l'Eglise naissante qu'il reçoit dans son sein et à qui il accorde des faveurs : Voilà des villes pour les sièges épiscopaux , des territoires pour l'exercice du ministère pastoral : mais l'Eglise accepte la proposition que lui fait l'état; par cette acceptation elle fonde les sièges éplôcopaux dans les villes que l'état lui a indiquées ; elle donne la juridiction et la mission sur les territoires ainsi circonscrits aux évéques qu'elle institue. La puissance spirituelle ratifie et consacre par son adhésion ce que la puissance civile a proposé ; il n'est donc pas vrai que, dans cette supposition , ce soit la puissance temporelle seule qui établisse les sièges et qui divise les diocèses.

Suivons l'hypothèse dans sa seconde branche. Ce que la nation pouvoit alors, elle le peut dans tous les temps ; mais elle ne le peut que de la même manière qu'elle le pouvoit, c'est-à-dire avec le consentement de l'Eglise. Toujours pleine d'égards et de déférence pour les souverains de la terre , l'Eglise s'est constamment prêtée à tout ce qu'ils ont désiré sur cet objet; et il y en a un grand nombre d'exemples récents parmi nous. Toutes les nouvelles érections d'évèchés , toutes les distractions de territoires ont été faites par l'Eglise sur le vœu de nos rois. Mais ce sont certainement deux choses entièrement différentes, que la puissance temporelle déclare à la puissance spirituelle les changements qu'elle désire dans la distribution des juridictions ecclésiastiques , et qu'elles se concertent pour les opérer; ou que la puissance temporelle seule , sans appeler, sans même consulter l'Eglise , bouleverse de fond en comble tout l'ordre de ses juridictions , établisse des sièges nouveaux et y attache la juridiction spirituelle ; supprime ceux qui existent depuis un grand nombre de siècles, et anéantisse la juridiction que l'Eglise y avoit attachée ; enlève des diocésains à un évéque pour les confier à un autre. En un mot, la puissance civile peut aujourd'hui ce qu'elle a pu lorsque l'Eglise fut reçue dans son sein ; mais alors elle ne pouvoit pas instituer des évéchés y leur soumettre des âmes, sans le concours de l'Eglise : elle est donc absolument incompétente pour la démarcation des diocèses cL des paroisses.

Mais , dit-on , l'état qui stipendie les ministres , est intéressé de son côté à ce que le :iombre de ses salariés ne soit pas excessif : il a donc le droit de les régler; et si ces dispositions ne cadrent pas avec celles de l'Eglise , pourra-t-il être forcé à solder des pasteurs qu'il ne juge pas nécessaires ? Est-ce là encore un droit de la puissance spirituelle?

Non, sans doute, la puissance spirituelle n'a pas le droit d'exiger que la puissance temporelle stipendie ses pasteurs ; elle ne peut pas la contraindre à en payer plus qu'elle ne veut. La rétribution des pasteurs , dans quelque forme qu'elle soit , est un jugement purement temporel, hors de la compétence de l'Eglise. Mais l'Eglise n'en a pas moins le pouvoir de juger le nombre des pasteurs nécessaires aux besoins des peuples; c'est à elle à les envoyer , et à envoyer ce qu'il faut pour que toutes les fonctions soient exercées partout , et qu'aucun fidèle ne manque des secours de la religion. Si l'état et l'Eglise ne s'accordent pas sur ce point, nous avons déjà expliqué ce qui arrivera : chacune des deux puissances restera dans ses droits et les exercera ; l'état ne stipendiera que le nombre de pa-lcurs qu'il trouvera convenable, l'Eglise, de son côté, instituera

ceux qu'elle jugera nécessaires; et ceux d'entre eux qui ne seront pas rétribués aux frais du public , seront dans le cas où étoient les apôtres et les pasteurs de la primitive Eglise; les charités des fidèles et leur travail les soutiendront. Ainsi seront conservés tous les intérêts; ainsi seront maintenus tous les droits, et la diversité de décision des deux puissances ne causera point entre elles de division.

Les schismatiques, pour établir leur système, combattoient le principe même de la division des diocèses et des paroisses. Sans doute, disoient-ils , il est de l'essence de la religion qu'elle ait pour ministres des prêtres et des évèques établis les uns au premier, les autres au second rang; mais il n'est pas également essentiel que les diocèses et les paroisses soient divisés. Quand Jésus -Christ donna la mission à ses apôtres, il la leur donna universelle et sans limites : Allez dans tout le monde, prêchez l'Evangile à toute créature. Voilà les termes dont il se servit ; il n'y a pas dans cette mission de division de territoire : c'est dans le monde entier , c'est à toute créature que chaque apôtre doit annoncer la vérité. Jésus-Christ ne leur a pas dit : Vous serez les maîtres de circoncire les lieux où vous enseignerez^.

Ce raisonnement, ou prouve trop, ou ne prouve rien. Si Jésus-Christ, envoyant ses apôtres prêcher par toute la terre, a rejeté toute division de juridiction , la distribution des territoires est contraire au précepte divin ; et, dans ce cas, de quel droit l'assemblée nationale s'est-elle permis d'en tracer une? Si , au contraire, les paroles du Sauveur n'excluent point les divisions de juridiction , que peut-on en conclure contre le droit de l'Eglise , de former ces divisions?

Examinons en lui-même ce texte dont on a tant abusé pour combattre toutes distributions de territoires , en même temps qu'on en formoitune. C'est au corps des apôtres et de leurs successeurs que Jésus-Christ adresse ces paroles : Prêchez l'Evangile à toute créature : la mission universelle qu'elles renferment est donc donnée à tout le corps. Les apôtres avoient deux manières de la remplir : ou en prenant chacun le monde entier pour objet de leur ministère , qui eût alors été universel, ou en se distribuant les différentes parties du monde, et allant annoncer l'Evangile chacun dans la partie confiée à son zèle. Le précepte du Sauveur est donc susceptible de deux sens : La mission universelle , qu'il confère au collège apostolique pour être donnée ou à chaque apôtre en particulier , ou au corps entier , pour être exercée distributivement par tous les membres. On ne peut connoître plus sûrement lequel des deux sens est le véritable , que par la manière dont les apôtres et l'Eglise l'ont entendu. D'abord personne n'a dû mieux comprendre les paroles du Sauveur que ceux à qui elles étoient adressées pour les exécuter; ensuite nous tenons , et ce principe est la base de la foi catholique, que c'est à l'Eglise à fixer le vrai sens des divines Ecritures. Or nous voyons les apôtres t après la descente du Saint-Esprit , se partager entre eux le monde ; leur chef se fixe à Rome , capitale de l'univers ; saint Jacques reste à Jérusalem , saint André porte la foi dans l'Achaïe , saint Simon dans l'Egypte, saint Jude dans l'Ethiopie, saint Thomas dans l'Inde ; et de même tous les autres vont répandre en divers lieux la lumière de la foi. C'est ainsi qu'ils remplissent la mission universelle qu'ils ont reçue : tous annoncent la vérité à toute la terre , chacun d'eux l'annonçant à une partie de l'univers..

Les évèques qu'établissent après eux les apôtres , sont attachés par eux à des lieux particuliers : saint Pierre fi\.c saint Marc à Alexandrie ; saint Paul laisse Timothée à Ephèse , et Tite en Crète. Nous voyons dans l'Apocalypse sept évèques placés dans sept villes de l'Asie mineure. Depuis ce premier moment de l'Eglise , la division des diocèses a été constamment sa loi; la tradition , sur ce point , n'éprouve ni variation , ni interruption. Tous les siècles de l'Eglise déposent contre ce principe fondamental de nos adversaires , que la mission des évèques est une mission universelle; tous attestent que jamai-È les évèques n'ont eu une telle mission, et qu'elle a, dans tous les temps , dan? tous les lieux, été attachée et restreinte aux territoires qui lui étoient assignés.

Les canons apostoliques, qui sont de l'antiquité la plus reculée, qui ne sont autre chose, selon M. Fleury , que les règles de discipline données par les apôtres , conservées longtemps par la simple tradition , et ensuite écrites ; qui jouissoient à ce litre de la plus haute considération dès le quatrième siècle, « défendent aux évèques de faire » des ordinations hors de leurs limites dans les villes et les campagnes qui ne leur sont » pas soumises, sans le consentement de ceux dont elles dépendent; et dans le cas » d'infraction, condamnent à la déposition l'évcque qui a l'ait l'ordination et ceux qui •» l'ont reçue. » ( Can. 30. )

Saint Cyprien dit expressément « qu'à chaque pasteur a été assignée une portion du » troupeau à régir. » (Ep. 65 ad Cornel. )

Le premier concile général « défend atout évêque de faire des ordinations dans le dio- » cèse d'un autre, et de rien disposer dans un diocèse étranger sans la permission du » propre évoque. » ( Conc. Nie. J, cap. 38, inter Arab. )

Le concile d'Antioche « interdit de même aux évéques d'aller dans les villes qui ne » leur sont point soumises, faire des ordinations et établir des prêtres et des diacres, » sinon avec le conseil et la volonté de l'évêque du lieu. Si quelqu'un ose y contredire, » son ordination sera nulle , et iL sera puni par le synode.. » ( Conc. Antioch. I, an» 341, can. 22. )

Le concile de Sardique renferme une semblable disposition. ( Conc. Sard., an. 437 *an. 19. )

Un concile de Carthage , tenu dans le même siècle , « défend d'usurper le territoire » voisin , et d'entrer dans le diocèse de son collègue sans sa demande. » (Can. 10.)

Le pape saint Célestin I recommande entre autres choses aux évéques de la Gaule « qu'aucun ne fasse d'usurpation au préjudice d'autrui , et que chacun soit content des » limites qui lui ont été assignées. » (Ep. 2, adepisc. Galliœ.)

Le premier concile de Constantinople , qui est le second des conciles généraux, « veut » que les évéques n'aillent pas dans les églises qui sont hors de leurs limites , et qu'ils » ne confondent et ne mêlent pas les églises. » ( Conc* Const., an. 381, can. 2. )

Le pape Boniface « défend aux métropolitains d'exercer leurs fonctions sur les terri- » toîres qui ne leur ont point été concédés, et d'étendre leur dignité au delà des limites » qui leur sont fixées. » ( Ep. ad Hilar., episc. Narbon., an. 422. )

Le troisième concile de Carthage « défend aux évéques d'usurper le troupeau d'autruf, » et d'envahir les diocèses de leurs collègues. » (Conc. Carth. 111, an. 435 , can. 20. )

Le pape Hilaire « ne veut pas que l'on confonde les droits des églises, et ne permet » pas à un métropolitain d'exercer ses pouvoirs dans la province d'un autre. » (Ep. ad Lcon. Veran. et Vilur., circa an. 4G5.)

« Jamais, dit saint Augustin, nous n'exercerons de fonctions dans un diocèse étranger, d qu'elles ne nous soient demandées ou permises par l'évêque de ce diocèse où nous » nous trouvons. » ( Ep. 34, ad Euscb. )

Le second concile d'Orléans « soumet, conformément aux anciens canons , toutes les » églises que l'on construit, à la juridiction de l'évêque dans le territoire duquel elles *> sont situées. » ( Conc. Aurel. H, an. 511, can. 17. )

Le troisième concile , tenu dans la même ville en 638 , « défend aux évéques de se • jeter sur les diocèses étrangers , pour ordonner des clercs et consacrer des autels. » Le coupable sera suspendu de la célébration des saints mystères pendant un an. » (Can. 15. )

Le second concile d'Orange « déclare que , si un évêque bâtit un église sur un dio- » cèse étranger, elle sera soumise à la juridiction de celui sur le territoire duquel elle » est située. » (Can. 10. )

Le cinquième concile d'Arles « prononce qu'un évêque ne pourra pas élever à un autre » grade le clerc d'un autre évêque , sans sa permission par écrit. » (Can. 7. )

Le concile de Chàlons- sur -Saône porte la même défense. ( Conc. Cabih, an. G50 , can. 13. )

Les capitulaires renferment une multitude de dispositions semblables. Nous nous contenterons d'en citer une. « Qu'un évêque, téméraire infracteur des canons, enflammé » d'une odieuse cupidité, n'envahisse pas les paroisses de l'évêque d'une autre ville; et » que content de ce qui lui appartient , il ne ravisse pas ce qui est à autrui. » ( Capilid. 7, cap. 410. )

Nous ne suivrons pas plus loin la chaîne de la tradition; nous passerons de suite au concile de Trente , qui a confirmé cette loi de tous les siècles de l'Eglise , « en inter- » disant à tout évêque l'exercice des fonctions épiscopales dans le diocèse d'un autre; » sinon avec la permission de Vévéque du lieu , et sur les sujets soumis à cet ordinaire » Si on y contrevient, l'évêque sera suspendu de plein droit de ses fonctions pontificales, » et ceux qu'il aura ainsi ordonnés, de celles de leur ordre. » ( Sess. 6. de réform., cap. 5. )

Nous pouvons conclure de cette multitude d'autorités , qu'il n'y a eu aucun temps dans l'Eglise où l'on ait regardé comme universelle la mission donnée aux évéques;,

qu'on g au contraire reconnu constamment et partout , depuis le temps des apôtres jusqu'à notre siècle , comme une loi positive, que la mission et la juridiction de chaque évèque sont circonscrites dans les limites du diocèse pour lequel il est consacré. Or , si cette loi a été perpétuellement en vigueur dans toute l'Eglise depuis les apôtres , il est \i contestable qu'elle émane d'eux et qu'elle fait partie des traditions apostoliques, lesquelles ne sont elles-mêmes que l'expression des préceptes recueillis par les apôtres de la bouche de leur divin maître. Les apôtres n'avoient pas encore confirmé leur glorieuse carrière, et déjà le principe de la division des juridictions et de la séparation des territoires entr*> les évêques qu'ils avoient institués, étoit reconnu : il avoit donc été établi par eux. lei est d'ailleurs le principe enseigné de tout temps dans l'Eglise catholique, qui fait partie de sa doctrine sur l'autorité de la tradition , par lequel elle a souvent confondu les erreurs qui s'élevoient dans son sein. Tout ce qui est tenu universellement et dont l'origine ancienne est ignorée , doit être attribué à la tradition apostolique. — Instruction pastorale sur le schisme de France, art. 129 et suiv.

NOTE XXÏÏ. DISCIPLINE ecclésiastique. (Pag. 279.)

Que nos évoques n'aient plus la liberté de tenir des conciles , c'est sans doute une de ces précieuses libertés de l'Eglise gallicane, tant vantées de nos jours par les ennemis de l'Eglise de Rome , la mère et la maîtresse de toutes les Eglises du monde.

NOTE XXIII. — dissentants. ( Pag. 286. )

Voyez les articles Calvinisme , Protestantisme.

NOTE XXIV. — divorce. ( Pag. 289. )

Le concile de Trente renferme , au sujet du divorce , les dispositions suivantes : Si quis dixerit Ecclesiam errare, cùm docuit et docet, juxta evangelicam et apostolicam doctri nam , propter adulterium alterius conjugum matrimonii vinculum non posse dissoivi ; et utrumque , vel etiam innocentera, qui causam adulterio non dédit , non posse . aliero conjuge vivente , aliud matrimonium contrahere ; mœcharique eum qui , dimissâ adultéra, aliam duxerit, et eam quœ , dimisso adultéra , alii nupserit ; anathema sit. (Sess. 24, can. 7. )

NOTE XXV. — doctrine. ( Pag. 299. ) Voyez l'article Apostolique.

NOTE XXVI.— dogmatique. (Pag. 500.) Alexandre VII , Clément XI.

NOTE XXVII. — dogme. ( Pag. 503. )

Voyez les Entretiens philosophiques sur la réunion des églises chrétiennes, par le baron de Starck, ministre protestant.

NOTE XXVIII. — doute. ( Pag. 520. )

Que ceux qui combattent la religion , dit Pascal , apprennent au moins ce qu'elle est avant de la combattre. Si cette religion se vantoit d'avoir une vue claire de Dieu, et de 3c posséder à découvert et sans voile , ce seroit la combattre que de dire qu'on ne voit rien dans le monde qui le montre avec cette évidence. Mais puisqu'elle dit au contraire que les hommes sont dans les ténèbres et dans l'éloignement de Dieu , qu'il s'est caché à leur connoissance , et que c'est le même nom qu'il se donne dans les Ecritures, Deus absconditus : et enfin si elle travaille également à établir ces deux choses , que Dieu a mis des marques sensibles dans l'Eglise pour se faire reconnoitre à ceux qui le chercheroient sincèrement , et qu'il les a couvertes néanmoins de telle sorte , qu'il ne sera

aperçu que de ceux, qui le cherchent de tout leur cœur ; quel avantage peuvent-ils tirer, lorsque dans la négligence où ils font profession d'être, de chercher la vérité , ils crient que rien ne la leur montre ; puisque cette obscurité où ils sont et qu'ils objectent à l'Eglise , ne fait qu'établir une des choses qu'elle soutient , sans toucher à l'autre, et confirme sa doctrine bien loin de la ruiner?

8 II faudroit , pour la combattre , qu'ils criassent qu'ils ont fait tous leurs efforts pour la chercher partout, et même dansée que l'Eglise propose pour s'en instruire, mais sans aucune satisfaction. S'ils parloient de la sorte, ils combattroient , à la vérité , une de ses prétentions; mais j'espère montrer ici qu'il n'y a point de personne raisonnable qui puisse parler de la sorte, et j'ose même dire que jamais personne ne l'a fait. On sait assez de quelle manière agissent ceux qui sont dans cet esprit. Ils croient avoir fait de grands efforts pour s'instruire , lorsqu'ils ont employé quelques heures à la lecture eul'Ecriture, et qu'ils ont interrogé quelque ecclésiastique sur les vérités de la foi. Après cela, ils se vantent d'avoir cherché sans succès dans les livres et parmi les hommes. Mais , en vérité , je ne puis m'empécher de leur dire ce que j'ai dit souvent , que cette négligence n'est pas supportable;. il ne s'agit pas ici de l'intérêt léger de quelque personne étrangère , il s'agit de nous-mêmes et de notre tout.

L'immortalité de l'âme est une chose qui nous importe si fort , et qui nous touche si profondément, qu'il faut avoir perdu tout sentiment pour être dans L'indifférence de savoir ce qu'il en est. Toutes nos actions et toutes nos pensées doivent prendre des routes si différentes, selon qu'il y aura des biens éternels à espérer, ou non , qu'il est impossible de faire une démarche avec sens et jugement, qu'en la réglant par la vue de ce point , qui doit être notre dernier objet...

La négligence de quelques hommes en une affaire où il s'agit d'eux-mêmes , ae leur éternité, de leur tout, m'irrite plus qu'elle ne m'attendrit; elle m'étonne et m'épouvante , c'est un monstre pour moi. Je ne dis pas ceci par le zèle pieux d'une dévotion spirituelle; je prétends , au contraire , que l'amour-propre , que l'intérêt humain , que la plus simple lumière de la raison nous doit donner ces sentiments. Il ne fout voir pour cela que ce que voient les personnes les moins éclairées.

11 ne faut pas avoir l'àme fort élevée pour comprendre qu'il n'y a point ici de satisfaction véritable et solide ,que tous nos plaisirs ne sont que vanité , que nos maux sont infinis , et qu'enfin la mort , qui nous menace à chaque instant , doit nous mettre dan? peu d'années, et peut-être en peu de jours, dans un état éternel de bonheur , ou de malheur, ou d'anéantissement. Entre nous, ie ciel et l'enfer, ou le néant, il n'y a donc que la vie qui est la chose du monde la plus fragile ; et le ciel n'étant pas certainement pour ceux qui doutent si leur àme est immortelle, ils n'ont à attendre que l'enfer ou le néant.

11 n'y a rien de plus réel que cela , ni de plus terrible. Faisons tant que nous voudrons les braves; voilà la fin qui attend la plus belle vie du monde.

C'est en vain qu'ils détournent leur pensée de cette éternité qui les attend , comme s'ils la pouvoient anéantir en n'y pensant point. Elle subsiste malgré eux , elle s'avance ; et la mort qui la doit ouvrir les mettra infailliblement, dans peu de temps, dans l'horrible nécessité d'être éternellement ou anéantis, ou malheureux.

Voiià un doute d'une terrible conséquence , et c'est déjà assurément un très-grand mal que d'être dans ce doute ; mais c'est au moins un devoir indispensable de chercher quand on y est. Ainsi celui qui doute et qui ne cherche pas , est tout ensemble et bien injuste , et bien malheureux. Que s'il est avec cela tranquille et satisfait, qu'il en fasse profession , et enfin qu'il en fasse vanité , et que ce soit de cet état même qu'il fasse le sujet de sa joie et de sa vanité, je n'ai point de termes pour qualifier une si extravagante créature.

Où peut -on prendre ces sentiments? Quel sujet de joie trouve-t-on à n'attendre plus que des misères sans ressource? Quel sujet de vanité , de se voir dans des obscurités impénétrables! Quelle consolation , de n'attendre jamais de consolateur !

Ce repos, dans cette ignorance, est une chose monstrueuse , et dont il faut faire sentir l'extravagance et la stupidité à ceux qui y passent leur vie, en leur représentant ce qui se passe en eux-mêmes , pour les confondre par la vue de leur folie. Car voici comment raisonnent les hommes quand ils choisissent de vivre dans cette ignorance de ce qu'ils sont , et sans en rechercher d'éclaircissement :

Je ne sais qui m'a mis au monde , ni ce que c'est que le monde , ni que moi-même.

Je suis dans une ignorance terrible de toutes choses. Je ne sais ce que c'est que mon corps, que mes sens, que mon àme; et cette partie de moi-même qui pense ce que je dis, et qui fait réflexion sur tout , et sur elle-même, ne se connoît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l'univers, qui m'enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans savoir pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu'en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m'est donné à vivre, m'est assigné à ce point plutôt qu'à un autre de toute l'éternité qui m'a précédé et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts , qui m'engloutissent comme un atome, et comme une ombre qui ne dure qu'un instant sans retour. Tout ce que je connois , c'est que je dois bientôt mourir ; mais ce que j'ignore le plus , c'est cette mort même que je ne saurois éviter.

Comme je ne sais d'où je viens, aussi ne sais-je où je vais ; je sais seulement qu'en sortent de ce monde, je tombe pour jamais, ou dans le néant , ou dans les mains d'un Dieu irrité, sans savoir à laquelle de ces deux conditions je dois être éternellement en partage. * Voilà mon état plein de misère, de foiblesse, d'obscurité. Et de tout cela , je conclus que je dois donc passer tous les jours de ma vie sans songer à ce qui me doit arriver ; et que je n'ai qu'à suivre mes inclinations sans réflexion et sans inquiétude , en faisant tout ce qu'il faut pour tomber dans le malheur éternel , au cas que ce qu'on en dit soit véritable. Peut-être que je pourrois trouver quelque éclaircissement dans mes doutes, mais je n'en veux pas prendre la peine, ni faire un pas pour le chercher; et en traitant avec mépris ceux qui se travailleroient de ce soin , je veux aller sans prévoyance et sans crainte tenter un si grand événement , et me laisser mollement conduire à la mort dans l'incertitude de l'éternité de ma condition future.

Rien n'est si important à l'homme que son état ; rien ne lui est si redoutable que l'éternité. Et ainsi , qu'il se trouve des hommes indifférents à la perte de leur être , et au péril d'une éte'rnité de misère , cela n'est pas naturel. Ils sont tout autres, à l'égard de toutes les autres choses : ils craignent jusqu'aux plus petites , ils les prévoient, ils les sentent; et ce même homme qui passe les jours et les nuits dans la rage et le désespoir pour la perte d'une charge, ou pour quelque olfense imaginaire à son honneur, est celui-là même qui sait qu'il va tout perdre par la mort , et qui demeure néanmoins sans inquiétude, sans trouble et sans émotion. Cette étrange insensibilité pour les choses les plus terribles dans un cœur si sensible aux plus légères, est une chose monstrueuse; c'est un enchantement incompréhensible , et un assoupissement, surnaturel.

Un homme , dans un cachot , ne sachant si son arrêt est donné, n'ayant plus qu'une heure pour l'apprendre; et cette heure suffisant , s'il sait qu'il est donné, pour le révoquer, il est contre la nature qu'il emploie cette heure- là non à s'informer si cet arrêt est donné , mais à jouer et à se divertir. C'est l'état où se trouvent ces personnes , avec cette différence que les maux dont ils sont menacés sont bien autres que la perte simple de Ja vie , et un supplice, passager que ce prisonnier appréhenderoit. Cependant ils courent sans souci dans le précipice, après avoir mis quelque chose devant leurs yeux pour s'empêcher de le voir, et ils se moquent de ceux qui les en avertissent.

Ainsi , non-seulement le zèle de ceux qui cherchent Dieu prouve la véritable religion ; mais aussi l'aveuglement de ceux qui ne le cherchent pas, et qui vivent dans cette horrible négligence. Il faut qu'il y ait un étrange, renversement dans la nature de l'homme pour vivre dans cet état, et encore plus pour en faire vanité. Car quand ils auroient une certitude entière , qu'ils n'auroient rien à craindre après la mort que de tomber dans le néant , ne seroit-ce pas un sujet de désespoir plutôt que de vanité? n'estce donc pas une folie incontestable, n'en étant pas assurés, de faire gloire d'être dans ce doute ?Et néanmoins il est certain que l'homme est si dénaturé, qu'il y a dans son cœur une semence de joie en cela. Ce repos brutal, entre la crainte de l'enfer et du néant , semble si beau , que non-seulement ceux qui sont véritablement dans ce doute malheureux, s'en glorifient ; mais que ceux même qui n'y sont pas , croient qu'il leur est glorieux de feindre d'y être. Car l'expérience nous fait voir que la plupart de ceux qui s'en mêlent sont de ce dernier genre , que ce sont des gens qui se contrefont, et qui ne sont pas tels qu'ils veulent paroître. Ce sont des personnes qui ont oui dire que les belles manières du monde consistent à faire ainsi l'emporté. C'est ce qu'ils appellent avcîr secoué le joug , et la plupart ne le font que pour imiter les autres.

Mais s'Hs ont encore tant soit peu de sens commun , il n'est pas difficile de leur faire entendre combien ils s'abusent en cherchant par là de l'estime. Ce n'est pas le moyen

d'en acquérir, je dis même, parmi les personnes du monde qui jugent sainement des choses , et qui savent que la seule voie d'y réussir , c'est de paroitre honnéle , fidèle , judicieux et capable de servir utilement ses amis ; parce que les hommes n'aime-nt naturellement que ce qui peut leur être utile. Or, quel avantage y a-t-il pour nous à ouïr dire à un homme qu'il a secoué le joug , qu'il ne croit pas qu'il y ait un Dieu qui veille sur ses actions, qu'il se considère comme maître de sa conduite, qu'il ne pense qu'à en rendre compte qu'à soi-même ? Pense-t-il nous avoir porté par là à avoir désormais bien de la confiance en lui, et à en attendre des consolations, des conseils et des secours dans tous les besoins de la vie ? Pense-t-il nous avoir bien réjouis, de nous dire qu'il doute si notre âme est autre chose qu'un peu de vent et de fumée, et encore de nous le dire d'un ton de voix fier et content? Est-ce donc une chose à dire gaîmentPEt n'est-ce pas une chose à dire au contraire tristement, comme la chose du monde la plus triste ?

S'ils y pensoient sérieusement, ils verroient que cela est si mal pris, si contraire au bon sens , si opposé à l'honnêteté, et si éloigné en toute manière de ce bon air qu'ils cherchent, que rien n'est plus capable de leur attirer le mépris et l'aversion des hommes, et de les faire passer pour des personnes sans esprit et sans jugement. Et en effet, si on leur fait rendre compte de leurs sentiments, et des raisons qu'ils ont de douter de la religion , ils diront des choses si foibles et si basses, qu'ils persuaderont plutôt du contraire. C'étoit ce que leur disoit un jour fort à propos une personne : Si vous continuez à discourir de la sorte , leur disoit-il, en vérité , vous me convertirez. Et il avoit raison ; car qui n'auroit horreur de se voir dans des sentiments , où l'on a pour compagnons des personnes si méprisables ?

Ainsi , ceux qui ne font que feindre ces sentiments sont bien malheureux de contraindre leur naturel pour se rendre les plus impertinents des hommes. S'ils sont fâchés dans le fond de leur cœur, de n'avoir pas plus de lumières, qu'ils ne le dissimulent point ; cette déclaration ne sera pas honteuse. 11 n'y a de honte qu'à n'en point avoir : rien ne découvre davantage une étrange foiblesse d'esprit , que de ne pas connoitre quel est le malheur d'un homme sans Dieu. Rien ne marque davantage une extrême bassesse de cœur, que de ne pas souhaiter la vérité des promesses éternelles. Rien n'est plus lâche que de faire le brave contre Dieu. Qu'ils laissent donc ces impiétés à ceux qui sont assez mal nés pour en être véritablement capables ; qu'ils soient du moins honnêtes gens, s'ils ne peuvent être encore chrétiens ; et qu'ils reconnoissent enfin qu'il n'y a que deux sortes de personnes qu'on puisse appeler raisonnables, ou ceux qui cherchent Dieu de tout leur cœur parce qu'ils leconnoissent , ou ceux qui le cherchent de tout leur cœur parce qu'ils ne le connoissent pas encore. — Pensées de Pascal, art. 2.

NOTE XXIX. — duel. ( Pag. 531. )

Gardez-vous de confondre le nom sacré de l'honneur avec ce préjugé féroce, qui met toutes les vertus à la pointe d'une épée, et n'est propre qu'à faire de braves scélérats. Que cette méthode puisse fournir , si l'on veut , un supplément à la probité ; partout où la probité règne, son supplément n'est-il pas inutile? Et que penser de celui qui s'exposo à la mort pour s'exempter d'être honnête homme?

Mais encore, en quoi consiste cet affreux préjugé? Dans l'opinion la plus extravagante et la plus barbare qui jamais entra dans l'esprit humain ; savoir , que tous les devoirs de la société sont suppléés par la bravoure; qu'un homme n'est plus fourbe, fripon, calomniateur ; qu'il est civil , humain , poli , quand il sait se battre ; que le mensonge se change en vérité , que le vol devient légitime , la perfidie honnête , l'infidélité louable t sitôt qu'on soutient tout cela le fer à la main; qu'un affront est toujours bien réparé ;;ar un coup d'épée , et qu'on n'a jamais tort avec un homme pourvu qu/on le tue. 11 y a, je l'avoue , une autre sorte d'affaire où la gentillesse se mêle à la cruauté, et où l'on ne tue les gens que par hasard ; c'est celle où l'on se bat au premier sang. Au premier gang ! grand Dieu ! et qu'en veux-tu faire de ce sang , bête féroce ? le veux-tu boire ?

Dira-t-on qu'un duel témoigne que l'on a du cœur, et que cela suffit pour effacer la honte eu le reproche de tous les autres vices? Je demanderai quel honneur peut dicter une pareille décision, et quelle raison peut la juslilier?A ce compte, si l'on vous accusoit d'avoir tué un homme , vous en iriez tuer un second pour prouver que cela n'est pas Mai. Ainsi , vertu , vice, honneur, infamie, vérité , mensonge , tout peut tirer son être de l'événement d'un combat ; une salle d'armes est le siège de toute justice : il n'y a.

d'autro droit que la force , d'autre raison que le meurtre : toute la réparation due à ceux qu'on outrage est de les tuer , et toute offense est également bien lavée dans le sang de l'offenseur ou de l'offensé. Dites, si les loups savoient raisonner, auroient -ils d'autres maximes?

Vit-on un seul appel sur la terre quand elle éloit couverte de héros? Les plus vaillants hommes de l'antiquité songèrent-ils jamais à venger leurs injures personnelles par des combats particuliers? César envoya-t-il un cartel à Caton , ou Pompée à César, pour tant d'affronts réciproques? et le plus grand capitaine de la Grèce fut-il déshonoré pour s'être laissé menacer du bâton ? D'a.utres temps, d'autres mœurs ; je le sais : mais n'y en a-t-il que de bonnes? et n'oseroit-on s'enquérir si les mœurs d'un temps sont celles qu'exige le solide honneur? Non , cet honneur n'est point variable ; il ne dépend ni des temps , ni des lieux , ni des préjugés; il ne peut ni passer, ni renaître; il a sa source éternelle dans le cœur de l'homme juste, et dans la règle inaltérable de ses devoirs. Si les peuples les plus éclairés, les plus braves, les plus vertueux de la terre , n'ont point connu le duel , je dis qu'il n'est pas une institution de l'honneur , mais une mode affreuse et barbare, cligne de sa féroce origine. Reste à savoir si , quand il s'agit de sa vie ou de celle d'autrui , l'honnête homme se règle sur la mode , et s'il n'y a pas alors plus de vrai courage à la braver qu'à la suivre? Queferoit, à votre avis, celui qui veut s'y asservir, dans le> lieux où règne un usage contraire? A Messine ou à Naples,il iroit attendre son homme au coin d'une rue et le poignarder par derrière : cela s'appelle être brave en ce pays-là ; et l'honneur n'y consiste pas à s'y faire tuer par son ennemi , mais à le tuer lui-même.

Rentrez en vous-mêmes , et considérez s'il vous est permis d'attaquer de propos délibéré la vie d'un homme , et d'exposer la vôtre pour satisfaire une barbare et dangereuse fantaisie , qui n'a nul fondement raisonnable? et si le triste souvenir du sang versé dans une pareille occasion , peut cesser de crier vengeance au fond du cœur de celui qui l'a fait couler? Connoissez-vous aucun crime égal à l'homicide volontaire? Et si Ja base de toutes les vertus est l'humanité, que penserons-nous de l'homme sanguinaire et dépravé, qui l'ose attaquer dans la vie de son semblable?

Mais quelle espèce de mérite peut-on donc trouver à braver la mort pour commettre un crime? Quand il seroit vrai qu'en refusant de se battre on se fait mépriser... et de qui encore , des gens oisifs , des méchants , qui cherchent à s'amuser des malheurs d'autrui ; voilà vraiment un grand motif pour s'entre-égorger ! quel mépris est donc le plus à craindre, celui des autres en faisant le bien, ou le sien propre en faisant le mal ? Croyezmoi, celui qui s'estime véritablement lui-même, est peu sensible à l'injuste mépris d'autrui , et ne craint que d'en être digne; car le bon et l'honnête ne dépendent point du jugement des hommes, mais de la nature des choses ; et quand tout le monde approuveroit votre prétendue bravoure , elle n'en seroit pas moins honteuse. Il est faux d'ailleurs qu'à s'abstenir d'un duel par vertu , l'on se fasse mépriser. L'homme droit , dont toute la vie est sans tache, et qui ne donna jamais aucun signe de lâcheté , refusera de souiller sa main d'un homicide, et n'en sera que plus honoré. Toujours prêt à servir la patrie , à protéger le foible , à remplir les devoirs les plus dangereux , et à défendre en toute rencontre juste et honnête , ce qui lui est cher , au prix de son sang , il met dans ses démarches cette inébranlable fermeté qu'on n'a point sans le vrai courage. Dans la sécurité de sa conscience, il marche la tête levée; il ne fuit ni ne cherche ma ennemi. On voit aisément qu'il craint moins de mourir que de mal faire, et qu'il redoute le crime , et non le péril. Si les vils préjugés s'élèvent un instant contre lui, tous les jours de son honorable vie sont autant de témoins qui les récusent , et dans une conduite si bien liée, on juge d'une action sur toutes les autres.

Savez-vous ce qui rend cette modération si pénible à un homme ordinaire? C'est la difficulté de la soutenir dignement , c'est la nécessité de ne commettre ensuite aucune action blâmable. Car si la crainte de mal faire ne le retient pas dans ce dernier cas , pourquoi icuroit-elle retenu dans l'autre , où l'on peut supposer un motif plus naturel ? On voit bien alors que ce refus ne vient pas de la vertu , mais de la lâcheté ; et l'on se moque avec raison d'un scrupule qui ne vient que dans le péril. N'avez- vous point remarqué que les hommes si ombrageux et si prompts à provoquer les autres , sont , pour la plupart, de très-malhonnétes gens , qui , de peur qu'on n'ose leur montrer ouvertement le mépris qu'on a pour eux , s'efforcent de couvrir de quelques affaires d'honneur l'infamie de leur vie entière? Sont-ce là des hommes à imiter? Mettons encore à part les militaires de profession , qui vendent leur sang à prix d'argent , qui, vou-

lant conserver leur place , calculent par leur intérêt ce qu'ils doivent à leur honneur ,

et savent , à un écu près , ce que vaut leur vie.

Laissez se battre tous ces gens-là. Rien n'est moins honorable que cet honneur doi:L ils font si grand bruit , ce n'est qu'une mode, insensée , une fausse imitation de vertu , qui se pare des pius grands crimes. L'honneur d'un homme qui pense, noblement, n'est point au pouvoir d'un autre; il est en lui-même , et non dans l'opinion du peuple : il ne se défend ni par l'épée , ni par le bouclier , mais par une vie intègre et irréprochable, et ce combat vaut bien l'autre en fait de courage. En un mot , l'homme de courage dédaigne le duel, et l'homme de bien l'abhorre.

Je regarde les duels comme le dernier degré de brutalité où les hommes puissent parvenir. Celui qui va se battre de gaîté de cœur n'est à mes yeux qu'une bête féroce, qui s'efforce d'en déchirer une autre , et s'il reste le moindre sentiment naturel dans leur àme, je trouve celui qui périt moins à plaindre que le vainqueur. Voyez ces hommes accoutumés au sang , ils ne bravent les remords qu'en étouffant la voix de la nature ; ils deviennent par degrés cruels et insensibles; ils se jouent de la vie des autres : et la punition d'avoir pu manquer d'humanité, est de la perdre enfin tout-à-fait. Que sont-ils dans cet état ? — Esprit, maximes et pensées de J. J. Rousseau.

NOTE XXX. — écriture sainte. (Pag. 505.)

Voici ce que dit le grand Dossuet au sujet des livres saints : « Les livres que les Egyptiens et les autres peuples appeloient divins, sont perdus il y a longtemps, et à peine nous en reste-t-il quelque mémoire confuse dans les histoires anciennes. Les livres sacrés des Romains , où Numa auteur de leur religion en avoit écrit les mystères , ont péri par les mains des Romains mêmes , et le sénat les fit brûler comme tendant à renverser la religion. Ces mêmes Romains ont à la fin laissé périr les livres sibyllins , si longtemps révérés parmi eux comme prophétiques, et où ils vouloienl qu'on crût qu'ils trouvoient les décrets des dieux immortels sur leur empire , sans pourtant en avoir jamais montré au public , je ne dis pas un seul volume , mais un seul oracle. Les Juifs ont été les seuls dont les Ecritures sacrées ont été d'autant plus en vénération, qu'elles ont été plus connues. De tous les peuples anciens, ils sont le seul qui ait conservé les monuments primitifs de sa religion , quoiqu'ils fussent pleins des témoignages de leur infidélité et de celle de leurs ancêtres. Et encore aujourd'hui , ce même peuple reste sur la terre pour porter à toutes les nations où il a été dispersé , avec la suite de la religion , les miracles et les prédictions qui la rendent inébranlable.

» Quand Jésus-Christ est venu , et qu'envoyé par son l'ère pour accomplir les promesses de la loi , il a confirmé sa mission et celle de ses disciples par des miracles nouveaux, ils ont été écrits avec la même exactitude. Les actes en ont été publiés à toute la terre , les circonstances des temps, des personnes et des lieux, ont rendu l'examen facile à quiconque a été soigneux de son salut. Le monde s'est informé , le monde a cru ; et si peu qu'on ait considéré les anciens monumeLts de l'Eglise , on avouera que jamais affaire n'a été jugée avec plus de réflexion et de connoissance.

» Mais dans le rapport qu'ont ensemble les livres des deux Testaments , il y a une différence à considérer : c'est que les livres de l'ancien peuple ont été composés en divers lemps. Autres sont les temps de Moïse , autres ceux de Josué et des Juges , autres ceux des Rois , autres ceux où le peuple a été tiré de l'Egypte et où il a reçu la loi , autres ceux où il a conquis la Terre promise, autres ceux où il a été rétabli par des miracles visibles. Pour convaincre l'incrédulité d'un peuple attaché aux sens, Dieu a pris une longue suite de siècles durant lesquels il a distribué ses miracles et ses prophètes , afin de renouveler souvent les témoignages sensibles par lesquels il altesloit ses vérités saintes. Dans le nouveau Testament il a suivi une autre conduite. 11 ne veut plus rien révéler de nouveau à son Eglise après Jésus-Christ. En lui est la perfection et la plénitude ; et tous les livres divins qui ont été composés dans la nouvelle alliance , l'ont été au temps des apôtres.

* • C'est-à-dire que le témoignage de Jésus-Christ , et de ceux que Jésus-Christ même a cfaigné choisir pour témoins de sa résurrection , a suffi à l'Eglise chrétienne. Tout ce qui est venu depuis l'a édifié; mais elle n'a regardé comme purement inspiré de Dieu que ce que les apôtres ont écrit , ou ce qu'ils ont confirmé par leur autorité.

» Mais dans cette différence qui se trouve entre les livres des deux Testaments, i>.eu

a toujours gardé cet ordre admirable, de l'aire écrire les choses dans le temps qu'elles étoient arrivées, ou que la mémoire en étoit récente. Ainsi, ceux qui les savoient les ont écrites ; ceux qui les savoient ont reçu les livres qui en rendoient témoignage : les uns et les autres les ont laissés à leurs descendants comme un héritage précieux ; et la pieuse postérité les a conservés.

» C'est ainsi que s'est formé le corps des Ecritures saintes, tant de l'ancien que du nouveau Testament : Ecritures qu'on a regardées dès leur origine comme véritables en tout, comme données de Dieu même , et qu'on a aussi conservées avec tant de religion, qu'on n'a pas cru pouvoir sans impiété y altérer une seule lettre.

» C'est ainsi qu'elles sont venues jusqu'à nous , toujours saintes, toujours sacrées , toujours inviolables; conservées , les unes par la tradition constante du peuple juif, et les autres par la tradition du peuple chrétien , d'autant plus certaine qu'elle a été conîlrmée par le sang et par le martyre , tant de ceux qui ont écrit ces livres divins, que de ceux qui les ont reçus.

» Saint Augustin et les autres Pères demandent sur la foi de qui nous attribuons les livres profanes à des temps et à des auteurs certains. Cbacun répond aussitôt que les livres sont distingués par les différents rapports qu'ils ont aux lois , aux coutumes , aux histoires d'un certain temps, par le style même qui porte imprimé le caractère des âges et des auteurs particuliers; plus que tout cela, par la foi publique et par une tradition constante. Toutes ces choses concourent à établir les livres divins , à en distinguer les temps, à en marquer les auteurs; et plus il y a eu de religion à les conserver dans Lc:ur entier , plus la tradition qui nous les conserve est incontestable.

s Aussi a-t-elle toujours été reconnue non-seulement par les orthodoxes, mais encore par les hérétiques , et même par les infidèles. Moïse a toujours passé dans tout l'Orient, et ensuite dans tout l'univers , pour le législateur des Juifs, et pour l'auteur des livres qu'ils lui attribuent. Les Samaritains qui les ont reçus des dix tribus séparées, les ont conservés aussi religieusement que les Juifs : leur tradition et leur histoire est constante , et il ne faut repasser que sur quelques endroits de la première partie ™>ur en voir toute la suite.

» Deux peuples si opposés n'ont pas pris l'un de l'autre ces livres divins : tous les deux les ont reçus de leur origine commune dès le temps de Salomon et de David. Des anciens caractères hébreux que les Samaritains retiennent encore , montrent assez qu'ils n'ont pas suivi Esdras qui les a changés. Ainsi le Pentateuque des Samaritains et celui des Juifs sont deux originaux complets , indépendants l'un de l'autre. La parfaite conformité qu'on y voit dans la substance du texte , justifie la bonne foi des deux peuples : ■?e sont des témoins fidèles qui conviennent sans s'être entendus, ou , pour mieux dire7 qui conviennent malgré leurs inimitiés , et que la seule tradition , immémoriale de part et d'autre , a unis dans la même pensée.

j> Ceux donc qui ont voulu dire , quoique sans aucune raison , que ces livres étant perdus, ou n'ayant jamais été , ont été ou rétablis, ou composés de nouveau , ou altérés par Esdras ; outre qu'ils sont démentis par Esdras même , le sont aussi par le Pentateuque qu'on trouve encore aujourd'hui entre les mains des Samaritains, tel que l'avoient lu , dans les premiers siècles, Eusèbe de Césarée , saint Jérôme et les autres auteurs ecclésiastiques ; tel que ces peuples l'avoient conservé dès leur origine : et une secte si foible semble ne durer si longtemps que pour rendre ce témoignage à l'antiouité de Moïse.

» Les auteurs qui ont écrit les quatre Evangiles ne reçoivent pas un témoignage moins assuré du consentement unanime des fidèles , des païens et des hérétiques. Ce grand nombre de peuples divers qui ont reçu et traduit ces livres divins aussitôt qu'ils ont été faits , conviennent tous de leur date et de leurs auteurs. Les païens n'ont pas contredit cette tradition : ni Celse, qui a attaqué ces livres sacrés presque dans l'origine du christianisme ; ni Julien l'apostat , quoiqu'il n'ait rien ignoré ni rien omis de ce qui pouvoit les décrier ; ni aucun autre païen ne les a jamais soupçonnés d'être supposés : au contraire , tous leur ont donné les mêmes auteurs que les chrétiens. Les hérétiques, quoique accablés par l'autorité de ces livres , n'osoient dire qu'ils ne fussent pas des disciples de Notre-Seigneur. 11 y a eu pourtant de ces hérétiques qui ont vu les commencements de l'Eglise, et aux yeux desquels ont été écrits les livres de l'Evangile. Ainsi la fraude , s'il y en eût pu avoir , eût été éclairée de trop près pour réussir. 11 est vrai qu'après ies apôtres, et lorsque l'Eglise étoit déjà étendue par toute la terre, Mar»

cion etManès, constamment les plus téméraires et les plus ignorants de tous les hérétiques , malgré la tradition venue des apôtres, continuée par leurs disciples et par les évoques à qui ils avoient laissé leur chaire et la conduite des peuples, et reçue unanimement par toute l'Eglise chrétienne , osèrent dire que trois Evangiles étoient supposés, et que celui de saint Luc, qu'ils préféroient aux autres, on ne sait pourquoi, puisqu'il n'étoit pas venu par une autre voie, avoit été falsifié. Mais quelles preuves en don noient-ils? dépures visions , nuls faits positifs. Ils disoient pour toute raison , qu<» ce qui étoit contraire à leurs sentiments devoit nécessairement avoir été inventé par d'autres que par les apôtres, et alléguoient pour toute preuve les opinions mêmes qu'on leur contestoit ; opinions d'ailleurs si extravagantes et si manifestement insensées , qu'on ne sait encore comment elles ont pu entrer dans l'esprit humain. Mais certainement , pour accuser la bonne foi de l'Eglise , il falloit avoir en main des originaux différents des siens, ou quelque preuve constante. Interpellés d'en produire, eux et leurs disciples , ils sont demeurés muets , et ont laissé par leur silence une preuve indubitable qu'au second siècle du christianisme , où ils écrivoient, il n'y avoit pas seulement un indice de fausseté , ni la moindre conjecture qu'on pût ooposer à la tradition de l'Eglise.

« Que dirai-je du consentement des livres de l'Ecriture, et du témoignage admirable que tous les temps du peuple de Dieu se donnent les uns aux autres? Les temps du second temple supposent ceux du premier , et nous ramènent à Salomon. La paix n'est venue que par les combats ; et les conquêtes du peuple de Dieu nous font remonter jusqu'aux juges , jusqu'à Josué et jusqu'à la sortie d'Egypte. En regardant tout un peuple sortir d'un royaume où il étoit étranger , on se souvient comment il y étoit entré. Les douze patriarches paroissent aussitôt ; et un peuple qui ne s'est jamais regardé que comme une seule famille, nous conduit naturellement à Abraham qui en est la tige. Ce peuple est- il plus sage et moins porté à l'idolâtrie après le retour de Babylone? €'étoit l'effet naturel d'un grand châtiment que ses fautes passées lui avoient attiré. Si ce peuple se glorifie d'avoir vu pendant plusieurs siècles des miracles que les autres peuples n'ont jamais vus , il peut aussi se glorifier d'avoir eu la connoissance de Dieu qu'aucun autre n'avoit. Que veut-on que signifie la circoncision , et la fête des tabernacles , et la pâque , et les autres fêtes célébrées dans la nation de temps immémorial , sinon les choses qu'on trouve marquées dans le livre de Moïse? Qu'un peuple distingué des autres par une religion et par des mœurs si particulières , qui conserve dès son origine , sur le fondement de la création , et sur la foi de la Providence, une doctrine si suivie et si élevée , une mémoire si vive d'une longue suite de faits si nécessairement enchaînés , des cérémonies si réglées et des coutumes si universelles , ait été sans une histoire qui lui marquât son origine , et sans une loi qui lui prescrivit ses coutumes pendant mille ans qu'il est demeuré en état; et qu'Esdras ait commencé à lui vouloir 'lonner tout à coup , sous le nom de Moïse, avec l'histoire de ses antiquités, la loi qui lormoit ses mœurs, quand ce peuple devenu captif a vu son ancienne monarchie renversée de fond en comble : quelle fable plus incroyable pourroit- on jamais inventer ? et peut-on y donner créance , sans joindre l'ignorance au blasphème ?

» Pour perdre une telle loi , quand on l'a une fois reçue , il faut qu'un peuple soit °xterminé, ou que, par divers changements, il en soit venu à n'avoir plus qu'une idée onl'use de son origine, de sa religion et de ses coutumes. Si ce malheur est arrivé au peuple juif, et que la loi, si connue sous Sédécias , se soit perdue soixante ans après, malgré les soins d'un Ezéchiel , d'un Jérémie , d'un Baruch, d'un Daniel , qui ont un recours perpétuel à cette loi , comme à l'unique fondement de la religion et de la police de leur peuple; si, dis-je, la loi s'est perdue malgré ces grands hommes, sans compter les autres , et dans le temps que cette loi avoit ses martyrs , comme le montrent les persécutions de Daniel et des trois enfants; si cependant , malgré tout cela , elle s'est perdue en si peu de temps , et demeure si profondément oubliée qu'il soit permis à Esdras de la rétablir à sa fantaisie, ce n'étoit pas le seul livre qu'il lui falloit fabriquer. Il lui falloit composer en même temps tous les prophètes anciens et nouveaux, c'està-dire ceux qui avoient écrit et devant et durant la captivité, ceux que le peuple avoit vu écrire , aussi bien que ceux dont il conservoit la mémoire ; et non - seulement les prophètes , mais encore les livres de Salomon , et les psaumes de David , et tous les livres d'histoire, puisqu'à peine se trouvera-t-il dans toute celte histoire un seul fait considérable, et dans tous ces autres livres un seul chapitre , qui, détaché de Moïse , tel

que nous l'avons, puisse subsister un seul moment. Tout y parle de Moïse : tout y est fondé sur Moïse : et la chose devoit être ainsi , puisque Moïse, et sa loi, et l'histoire qu'il a écrite, étoit en effet dans le peuple juif tout le fondement de la conduite publique et particulière. C'étoit en vérité à Esdras une merveilleuse entreprise , et bien nouvelle dans le monde, de faire parler en même temps avec Moïse tant d'hommes de caractères et de style différents, et chacun d'une manière uniforme et toujours semblable à elle-même; et faire accroire tout à coup à tout un peuple que ce sont là les livres anciens qu'il a toujours révérés, et les nouveaux qu'il a vu faire, comme s'il n'avoit jamais ouï parler de rien, et que la connoissance du temps présent, aussi bien que celle du temps passé , fut tout à coup abolie. Tels sont les prodiges qu'il faut croire , quand on ne veut pas croire les miracles du Tout -Puissant , ni recevoir le témoignage par lequel il est constant qu'on a dit à tout un grandpeuple qu'il les avoitvus de ses yeux. ' ' » Mais si ce peuple est revenu de Babylone dans la terre de ses pères si nouveau et si ignorant , qu'à peine se souvînt-il qu'il eût été , en sorte qu'il ait reçu sans examiner tout ce qu'Esdras aura voulu lui donner; comment donc voyons -nous dans le livre qu'Esdras a écrit , et dans celui de Néhémias son contemporain , tout ce qu'on y dit des livres divins ? Qui auroit pu les ouïr parler de la loi de Moïse en tant d'endroits, et publiquement, comme d'une chose connue de tout le monde, et que tout le monde avoit entre les mains? Eussent -ils osé régler par là les fêtes , les sacrifices , les cérémonies , la forme de l'autel rebâti , les mariages , la police , et en un mot toutes choses, en disant sans cesse que tout se faisoit « selon qu'il avoit été écrit dans la loi de Moïse serviteur de Dieu ? »

» Esdras y est nommé comme « docteur en la loi que Dieu avoit donnée à Israël, par » Moïse, » et c'est suivant celte loi , comme par la règle qu'il avoit entre ses mains , qu'Artaxerxe lui ordonne de visiter , de régler et de réformer le peuple en toutes choses. Ainsi l'on voit que les gentils mêmes connoissoient la loi de Moïse comme celle que tout le peuple et tous ses docteurs regardoient de tout temps comme leur règle. Les prêtres et les lévites sont disposés par les villes ; leurs fonctions et leur rang sont réglés « selon qu'il étoit écrit dans la loi de Moïse. » Si le peuple fait pénitence , c'est des transgressions qu'il avoit commises contre cette loi : s'il renouvelle l'alliance avec Dieu par une souscription expresse de tous les particuliers , c'est sur le fondement de la même loi , qui pour cela est « lue hautement , distinctement et intelligiblement , soir et matin durant plusieurs jours, à tout le peuple assemblé exprès, comme la loi de leurs pères; tant hommes que femmes entendant pendant la lecture, et reconnoissant les préceptes qu'on leur avoit appris dès leur enfance. Avec quel front Esdras auroit- il fait lire à tout un grand peuple, comme connu, un livre qu'il venoit de. forger ou d'accommoder à sa fantaisie, sans que personne y remarquât la moindre erreur ou le moindre changement? Toute l'histoire des siècles passés étoit répétée depuis le livre de la Genèse jusqu'au temps où l'on vivoit. Le peuple, qui souvent avoit secoué le joug de cette loi , se laisse charger de ce lourd fardeau sans peine et sans résistance, convaincu par expérience que le mépris qu'on en avoit fait avoit attiré tous les maux où on se voyoit plongé. Les usures sont réprimées selon le texte de la Ici, les propres termes en étoient cités, les mariages contractés sont cassés sans que personne réclamât. Si la loi eût été perdue , ou en tout cas oubliée , auroit-on vu tout le peuple agir naturellement en conséquence de cette loi, comme l'ayant toujours présente? Comment est -ce que tout le peuple pouvoit écouter Aggée, Zacharie et Malachie, qui prophétisoient alors , qui , comme les autres prophètes leurs prédécesseurs, ne leur préchoient que « Moïse et la loi que Dieu lui avoit donnée en Horeb : » et cela comme une chose connue et de tout temps en vigueur dans la nation ? Mais comment dit-on dans le même temps, et dans le retour du peuple, que tout ce peuple admira l'accomplissement de l'oracle de Jérémie touchant les soixante-dix ans de captivité ? Ce Jérémie , qu'Esdras venoit de forger avec tous les autres prophètes, comment a-t-il tout d'un coup trouvé créance? Par quel artifice nouveau a-l-on pu persuader à tout un peuple , et aux vieillards qui avoient vu ce prophète, qu'ils avoient toujours attendu la délivrance miraculeuse qu'il leur avoit annoncée dans ses écrits? Mais tout cela sera encore supposé : Esdras et JNeheinias n'auront point écrit l'histoire de leur temps, quelque autre l'aura fait sous leur nom, et ceux qui ont fabriqué tous les autres livres de l'ancien Testament auront été si favorisés de la postérité, que d'autres faussaires leur en auront supposé à eu*-mcmes, pour donner crëanc.3 à leur imposture.

5lr2 NOTES.

» On aura honte sans doute de tant d'extravagances; et au lieu de dire qu'Esdrasait fait tout d'un coup paroître tant de livres si distingués les uns des autres par les caractères du style et du temps, on dira qu'il y aura pu insérer les miracles et les prédictions qui les font passer pour divins : erreur plus grossière encore que la précédente, puisque ces miracles et ces prédictions sont tellement répandus dans tous ces livres , sont tellement inculqués et répétés si souvent , avec tant de tours divers et une si grande variété de fortes ligures, en un mot en font tellement tout le corps, qu'il faut n'avoir jamais seulement ouvert ces saints livres , pour ne voir pas qu'il est encore plus aisé de les refondre , pour ainsi dire , tout-à-fait , que d'y insérer les choses que les incrédules sont si fâchés d'y trouver. Et quand même on leur auroit accordé tout ce qu'ils demandent, le miraculeux et le divin est tellement le fond de ces livres, qu'il s'y retrouveroit encore malgré qu'on en eût. Qu'Esdras, si on veut , y ait ajouté après coup les prédictions des choses déjà arrivées de son temps : celles qui se sont accomplies depuis , par exemple sous Antiochus et les Machahées , et tant d'autres que l'on a vues, qui les aura ajoutées? Dieu aura peut-être donné à Esdras le don de prophétie; afin que l'imposture d'Esdras fût plus vraisemLlahle; et on aimera mieux qu'un faussaire soit prophète qu'Isaïe , ou que Jérémie, ou que Daniel : ou bien chaque siècle aura porté un faussaire heureux, que tout le peuple en aura cru , et de nouveaux imposteurs , par un zèle admirable de la religion, auront sans cesse ajouté aux livres divins , après même que le canon aura été clos, qu'ils se seront répandus avec les Juifs par toute la terre, et qu'on les aura traduits en tant de langues étrangères! N'eût-ce pas été , à force de vouloir rétablir la religion , la détruire pas les fondements? Tout un peuple laisse-t-il donc changer si facilement ce qu'il croit être divin , soit qu'il le croie par raison ou par erreur ? Quelqu'un peut-il espérer de persuader aux chrétiens , ou même aux Turcs, d'ajouter un seul chapitre ou à l'Evangile, ou à l'Alcoran? Mais peut-être que les Juifs étoient plus dociles que les autres peuples , ou qu'ils étoient moins religieux à conserver leurs saints livres. Quels monstres d'opinions se faut-il mettre dans l'esprit, quand on veut secouer le joug de l'autorité divine , et ne régler ses sentiments , non plus que ses mœurs , que par sa raison égarée ?

Les difficultés qu'on forme contre l'Ecriture sont aisées à vaincre par les hommes de bonsens et de bonne foi.

» Qu'on ne dise pas que la discussion de ces faits est embarrassante; car, quand elle le scroit, il faudrait ou s'en rapporter à l'autorité de l'EglUj et à la tradition de tant de siècles, ou pousser l'examen jusqu'au bout , et ne pas croire qu'on en fut quitte pour dire qu'il demande plus de tempsqu'on n'en veut donnera son salut. Mais au fond, sans remuer avec un travail infini les livres des deux Testaments , il ne faut que lire le livup des psaumes où sont recueillis tant d'anciens cantiques du peuple de Dieu, pour y voir, dans la plus divine poésie qui fût jamais, des monuments immortels de l'histoire de Moïse, de celle des Juges , de celle des Rois, imprimés par le chant et par la mesure dans la mémoire des hommes. Et , pour le nouveau Testament, les seules Epitres de saint Paul , si vives, si originales, si fort du temps, des affaires et des mouvements qui étoient alors, et enfin d'un caractère si marqué ; ces Epitres , dis-je, reçues par les églises auxquelles elles étoient adressées , et. de là communiquées aux autres églises , suffiroient pour convaincre les esprits bien faits que tout est sincère et original dans les Ecritures que les *\nôtres nous ont laissées.

» Aussi se soutiennent-elles les unes les autres avec une force invincible. Les Actes des apôtres ne font que continuer l'Evangile ; leurs Epitres le supposent nécessairement. Mais, afin que tout soit d'accord , et les Actes, et les Epitres, et les Evangiles, réclament partout les anciens livres des Juifs : saint Paul et les autres apôtres ne cessent d'alléguer ce que Moïse a dit , ce qu'il a écrit , ce que les prophètes ont dit et écrit après Moïse. Jésus-Christ appelle en témoignage la loi de Moïse , les prophètes et les psaumes, comme des témoins qui déposent tous de la même vérité. S'il veut expliquer ses mystères, il commence par Moïse et par les prophètes; et quand il dit aux Juifs que Moïse a écrit de lui , il pose pour fondement ce qu'il y avoit de plus constant parmi eux, et les ramené à la source même de leurs traditions.

» Voyons néanmoins ce qu'on oppose à une autorité si reconnue et au consentement de tant de siècles : car , puisque de nos jours on a bien osé publier, en toutes sortes de

langues, des livres contre l'Ecriture, il ne faut point dissimuler ce qu'on £;t pour décrier ses antiquités. Que dit-on donc pour autoriser la supposition du Pentateuque? et que peut-on objectera une tradition de trois mille ans, soutenue par sa propre force et par la suite des choses PRien de suivi, rien de positif , rien d'important : des chicanes sur des nombres, sur des lieux, ou sur des noms : et de telles observations qui , dans toute autre matière, ne passeroient tout au plus que pour de vaines curiosités incapables de donner atteinte au fond des choses, nous sont ici alléguées comme faisant la décision de l'a (faire la plus sérieuse qui fût jamais.

» Il y a , dit-on, des difficultés dans l'histoire de l'Ecriture. Il y en a, sans doute, qui n'y seroient pas si le livre étoit moins ancien , ou s'il avoit été supposé , comme on l'ose dire, par un homme habile et industrieux , ou si l'on eût été moins religieux à le donner tel qu'on le trouvoit, et qu'on eût pris la liberté d'y corriger ce qui faisoit de la peine. Il y a les difficultés que fait un long temps , lorsque les lieux ont changé de nom ou d'état, lorsque les dates sont oubliées, lorsque les généalogies ne sont plus connues, qu'il n'y a plus de remède aux fautes qu'une copie tant soit peu négligée introduit si nisément en de telles choses, ou que des faits échappés à la mémoire des hommes laissent de l'obscurité dans quelque partie de l'histoire. Mais enfin cette obscurité est-elle dans la suite même, ou dans le fond de l'affaire? Nullement : tout y est suivi; et ce qui reste d'obscur ne sert qu'à faire voir dans les livres saints une antiquité plus vénérable.

»> Mais il y a des altérations dans le texte : les anciennes versions ne s'accordent pas; l'hébreu , en divers endroits, est différent de lui-même ; et le texte des Samaritains,

utre le mot qu'on les accuse d'y avoir changé exprès en faveur de leur temple de Garizim, diffère encore en d'autres endroits de celui des Juifs. Et de là que conclura-t-on ? que les Juifs ou Esdras auront supposé le Pentateuque au retour de la captivité? C'est justement tout le contraire qu'il faudroit conclure. Les dilférences du Samaritain ne servent qu'à confirmer ce que nous avons déjà établi , que leur texte est indépendant de celui des Juifs. Loin qu'on puisse s'imaginer que ces schismatiques aient pris quelque chose des Juifs et d'Ësdras , nous avons vu , au contraire , que c'est en haine des Juifs et d'Ësdras , et en haine du premier et du second temple , qu'ils ont inventé leur chimère de Garizim. Qui ne voit donc qu'ils auroient plutôt accusé les impostures des Juifs q?î3 de les suivre ? Ces rebelles, qui ont méprisé Esdras cl tous les prophètes des Juifs, avec leur temple et Salomon qui l'avoit bâti , aussi bien que David qui en avoit désigné îe lieu , qu'ont-ils respecté dans leur Pentateuque , sinon une antiquité supérieure nonseulement à celle d'Ësdras et des prophètes , mais encore à celle de Salomon et de David , en un mot, l'antiquité de Moïse, dont les deux peuples conviennent ? Combien donc est incontestable l'autorité de Moïse et du Pentateuque , que toutes les objections ne font qu'affermir!

» Mais d'où viennent ces variétés des textes et des versions? d'où viennent-elles en effet , sinon de l'antiquité du livre même, qui a passé par les mains de tant de copistes, depuis tant de siècles que la langue dans laquelle il est écrit a cessé d'être commune?

» Mais laissons les vaines disputes , et tranchons en un mot la difficulté par le fond. Qu'on me dise s'il n'est pas constant que , de toutes les versions et de tout le texte , quel qu'il soit, il en reviendra toujours ies mêmes lois , les mêmes miracles, les mêmes prédictions , la même suite d'histoire , le même corps de doctrine, et enfin la même substance. En quoi nuisent, après cela , les diversités des textes? Que nous falloit-il davantage que ce fond inaltérable des livres sacrés; et que pouvions-nous demander de plus à îa divine Providence? Et pour ce qui est des versions, est-ce une marque de supposition ou de nouveauté , que la langue de l'Ecriture soit si ancienne qu'on en ait perdu les délicatesses , et qu'on se trouve empêché à en rendre toute l'élégance ou toute la force dans îa dernière rigueur ? N'est-ce pas plutôt une preuve de la plus grande antiquité? Et si on veut s'attacher aux petites choses, qu'on me dise si de tant d'endroits où il y a de l'embarras, on en a jamais rétabli un seul par raisonnement ou par conjecture. On a suivi la foi des exemplaires : et comme la tradition n'a jamais permis que la saine d<^~ trine pût être altérée, on a cru que les autres fautes , s'il en restoit , ne serviroient qu'à prouver qu'on "'a rien ici innové par son propre esprit.

» Mais enfin ,et voici le fort de l'objection , n'y a-t-il pas des choses ajoutées d;ms le texte de Moïse, et d'où vient qu'on trouve sa mort à la fin du livre qu'on lui attribue? Quelle merveille que ceux qui ont continué son histoire aient ajouté sa fin bienheureuse au reste de ses actions ♦ afin de faire du tout un même corps? Pour les autres additions,

il 38

voyons ce que c'est. Est-ce quelque loi nouvelle , ou quelque nouvelle cérémonie, quelque dogme, quelque miracle, quelque prédiction ! On n'y songe seulement pas : il n'y en a pas le moindre soupçon ni le moindre indice; c'eût été ajouter à l'œuvre de Dieu : la loi l'a voit défendu , et le scandale qu'on eût causé eût été horrible. Quoi donc ? on aura continué peut-être une généalogie commencée : on aura peut-être expliqué un nom de ville changé par le temps ; à l'occasion de la manne dont le peuple a élé nourri durant quarante ans, on aura marqué le temps où cessa cette nourriture céleste, et ce fait, écrit depuis dans un autre livre, sera demeuré par remarque dans celui de Moïse, comme un fait constant et public, dont tout le peuple étoit témoin ; quatre ou cinq remarques de cette nature , faites par Josué, ou par Samuel , ou par quelque autre prophète d'une pareille antiquité, parce qu'elles ne regardoient que des faits notoires, et où constamment il n'y avoit point de difficulté, auront naturellement passé dans le texte, et la même tradition nous les aura rapportées avec tout le reste : aussitôt tout sera perdu ; Esdras sera accusé, quoique le Samaritain , où ces remarques se trouvent , nous montre qu'elles ont une antiquité non-seulement au-dessus d'Esdras , mais encore au-dessus du schisme desdix tribus! N'importe; il faut que tout retombe sur Esdras. Si ces remarques venoienî de plus haut , le Pentateuque seroit encore plus ancien qu'il ne faut ; et on ne pourroii assez révérer l'antiquité d'un livre dont les notes mêmes auroient un si grand âge. Esdras aura donc tout fait; Esdras aura oublié qu'il vouloit faire parler Moïse, et lui aura fait écrire si grossièrement comme déjà arrivé ce qui s'est passé après lui. Tout un ouvrage sera convaincu de supposition parce seul endroit; l'autorité de tant de siècles et la foi publique ne lui serviront plus de rien : comme si , au contraire , on ne voyoit pas que ces remarques dont on se prévaut sont une nouvelle preuve de sincérité et de bonne foi , non-seulement dans ceux qui les ont faites, mais encore dans ceux qui les ont transcrites. A-t-on jamais jugé de l'autorité, je ne dis pas d'un livre divin , mais de quelque livre que ce soit, par des raisons si légères? Mais c'est que l'Ecriture est un livre ennemi du genre humain ; il veut obliger les hommes à soumettre leur esprit à Dieu, et à réprimer leurs passions déréglées : il faut qu'il périsse ; et , à quelque prix que ce soit, il doit être sacrifié au libertinage.

» Au reste , ne croyez pas que l'impiété s'engage sans nécessité dans toutes les absurdités que vous avez vues. Si , contre le témoignage du genre humain , et contre toutes les règles du bon sens, elle s'attache à ôter au Pentateuque et aux prophéties leurs auteurs toujours reconnus , et à leur contester leurs dates , c'est que les dates font tout en cette matière , pour deux raisons : premièrement, parce que des livres pleins de tant de faits miraculeux , qu'on y voit revêtus de leurs circonstances les plus particulières , et avancés non-seulement comme publics , mais encore comme présents , s'ils eussent pu être démentis, auroient porté avec eux leur condamnation ; et, au lieu qu'ils se soutiennent de leur propre poids, ils seroient tombés par eux-mêmes il y a longtemps : secondement , parce que leurs dates étant une fois fixées , on ne peut plus effacer la marque infaillible d'inspiration divine qu'ils portent empreinte dans le grand nombre et la longue suite des prédictions mémorables dont on les trouve remplis.

» C'est pour éviter ces miracles et ces prédictions que les impies sont' tombés dans toutes les absurdités qui vous ont surpris. Mais qu'ils ne pensent pas échapper à Dieu : il a réservé à son Ecriture une marque de divinité qui ne soutire aucune atteinte ; c'est le rapport des deux Testaments. On ne dispute pas du moins que tout l'ancien Testament ne soit écrit devant le nouveau. Il n'y a point ici de nouvel Esdras qui ait pu persuader aux Juifs d'inventer ou de falsifier leur Ecriture en faveur des chrétiens qu'ils persécutoient. 11 n'en faut pas davantage. Par le rapport des deux Testaments, on prouve que l'un et l'autre est divin : ils ont tous deux le même dessein et la même suite; l'un prépare la voie à la perfection que l'autre montre à découvert ; l'un pose le fondement, et l'autre achève l'édifice; en un mot , l'un prédit ce que l'autre fait voir accompli.

» Ainsi tous les temps sont unis ensemble, un dessein éternel de la divine Providence nous est révélé. La tradition du peuple juif et celle du peuple chrétien ne font ensemble qu'une même suite de religion , et les Ecritures des deux Testaments ne font aussi qu'un même corps et un même livre. » — Bossuet, Discours sur l'histeire universelle, seconde partie.

NOTE XXX bis. — écriture sainte. (Pag. 551.)

Malgré le peu de commerce des Juifs avec les étrangers, une multitude d'écrivains égyptiens , grecs et latins , ont connu Moïse et ses lois. On peut voir dans Josèphe,.*aint Justin , Tatien , Clément d'Alexandrie , Athénagore , Eusèbe de Césarée , etc. ce qû« aisoient du législateur des Hébreux , Manéthon , Philocorus d'Athènes , Eupolème Apollonius-Molon, Ptolémée-Ephestion , Appion d'Alexandrie, Nicolas de Damas , Alexandre Polyhisthor , Artapan , et plusieurs autres dont les ouvrages ne sont pas venus iusau'à nous. J H

Diodore de Sicile, parlant des plus célèbres législateurs de l'antiquité, fait mention de Moïse , « qui laissa aux Juifs des lois qu'il prétendoit avoir reçues du Dieu Iao » ( ïlistor., lib. 1. ) c'est-à-dire du Dieu Jéhovah , car le mot hébreu est susceptible de ces deux prononciations, et l'on voit que les basilidiens et quelques autres gnostiques avoien adopté la première, ainsi que Diodore de Sicile. Le même Diodore dit ailleurs ( fraa, ap. Phot., Biblioth. ) que Moïse étoit chef d'une colonie sortie de l'Egypte , qu'il partagea son peuple en douze tribus, qu'il défendit le culte des images , persuadé que la Divinité ne pouvoit être représentée sous une forme humaine; qu'il prescrivit aux Juifs une religion -* une manière de vivre toutes différentes de celles des autres nations.

Strabon ( lib. 16 ) parle à peu près dans les mêmes termes; il fait l'éloge de Moïse et de ses institutions»

Dans la manière dont Justin , d'après Trogue-Pompée ( lib. 36 ) et Tacite ( Histor., 1. 5 , ) , décrivent l'origine des Juifs, on reconnoit le fond de l'histoire de Moïse , à travers les fables et les calomnies qui la défigurent. Ces deux histoires s'accordent à nommer Moïse comme le fondateur et. le législateur de la nation juive.

Juvénal parle de Moïse , de la vénération que les Juifs avoient pour ses livres , de leur aversion pour les cultes étrangers, de l'observance du sabbat, de la circoncision, de l'abstinence de la chair de porc. ( Satyr. 14.)

Le rhéteur Longin connoissoit les livres de Moïse. Il cite en exemple du sublime une pensée de la Genèse. « Ainsi , dit-il , le législateur des Juifs , qui n'étoit pas un homme » ordinaire, ayant fort bien conçu la grandeur et la puissance de Dieu, l'a exprimée » dans toute sa dignité au commencement de ses lois , par ces paroles. Dieu dit que la » lumière se fasse , et la lumière se fit ; que la terre se fasse, et la terre fut faite. » ( De Sublimi, cap. 7.)

Je pourrois encore rapporter des passages non moins exprès de Pline le Naturaliste, d'Apulée , de Gallien , de Numénius le Pythagoricien , et de plusieurs autres. Mais j'er ai dit assez pour montrer que Moïse et ses écrits ont été célèbres dans l'antiquité pro fane.

Cependant , selon Voltaire ( Philos, de l'hist., chap. 28. ) , « aucun auteur grec n'a cita » Moïse avant Longin, qui vivoit sous l'empereur Aurélien : et tous avoient célébré Bac- » chus : » et comme d'ailleurs il insinue que Moïse et Bacchus ne sont qu'un même personnage , il laisse conclure à son lecteur que tout ce que les Juifs ont dit de leur législateur . est copié de l'histoire ou de la fable de Bacchus.

Il y a plus de malignité que d'érudition dans cette remarque du philosophe. 1.11 est faux que Moïse n'ait été cité par aucun auteur grec plus ancien que Longin. Diodore de Sicile et Strabon, sans parler de ceux dont les ouvrages sont perdus, ont vécu avant le règne d'Aurélien. D'ailleurs le témoignage des Latins, tels que Tacite, Justin , Juvénal, etc., a-t-il moins de poids que celui des Grecs ? 2. Il n'est pas étonnant que Bacchus ait été plus connu des Grecs que Moïse. Le premier étoit devenu une de leurs principales divinités , l'autre étoit un homme étranger à leur religion et à leur histoire. 3. Voltaire prétend établir l'identité de Moïse et de Bacchus par l'autorité des vers orphiques. Or les anciens vers , supposés sous le nom d'Orphée , ne disent point ce que leur fait dire Voltaire. 4. Quand nous admettrions avec l'illustre M. Huet , dont le philosophe parle avec autant d'indécence que de mauvaise foi , l'identité de Moïse et de Bacchus, il ne s'ensuivroit pas que l'histoire de Bacchus est plus ancienne que celle de Moïse , la liaison des faits , la perpétuité de la tradition qui les atteste , l'antiquité du livre où ils sont rapportés, montrent assez que l'histoire de Moïse est l'histoire originale. D'un autre côté, l'incertitude où nous sommes du temps et du pays où Bacchus a vécu , et les fables absurdes dont son histoire est chargée , ne nous permettent pas de le regarder comme le

type de Moïse. S'il faut absolument que l'un des deux soit un personnage imaginaire, ce que je n'ai garde d'assurer , la question sera bientôt décidée par les monuments que .Moïse nous a laissés dans la religion et les mœurs de la nation juive. — L'autorité des livres de Moïse établie, etc., par M. Duvoisin.

NOTE XXXI. — l'unité de l'église. (Pag. 376.)

L'église est une. On distingue deux sortes d'unité, l'unité de foi et l'unité de communion. L'unité de foi est la croyance commune de tous les articles de foi , sans distinction , sans exception , de toutes les vérités qui ont été révélées par Jésus-Christ , et qui sont déclarées telles par l'Eglise. L'unité de communion est la réunion de tous eeux qui professent celte foi dans une même société , avec la participation aux mêmes sacrements et aux mêmes prières , sous la conduite des pasteurs légitimes , et spécialement du pontife romain , qui est leur chef sur la terre. L'unité de communion maintient l'unité de foi ; l'union et la soumission aux pasteurs et au pape conservent l'unité de communion. Il me paroit utile de développer ces principes qui présentent tout l'admirable plan de la divine Providence dans la constitution de son Eglise.

Il n'y a et il ne peut y avoir qu'une vraie foi. En tout genre la vérité est une : tout ce qui y est opposé est erreur : et il y a un grand nombre d'erreurs, parce qu'il y a beaucoup de manières d'être opposé à la vérité. Dieu , en donnant aux hommes la vraie foi , a voulu qu'ils l'adoptassent , et qu'ils ne se livrassent pas aux erreurs ; ce n'est que pour cela qu'il la leur a révélée. Il a donc voulu établir dans tout le genre humain l'unilé de foi. Pour former et maintenir cette unité entre des hommes séparés Ips uns des autres par de grandes distances, et différant entr'eux de langage, d'usages, de mœurs, de gouvernement, etc., il a établi l'unité de communion; c'est-à-dire qu'il a fondé une société dont tous les hommes qui professeroient sa foi seroient membres , et dans laquelle ils seroient réunis par un même culte, par des prières et par des rites communs. Cette société est l'Eglise de Jésus-Christ. Comme elle est formée de la double unité de foi et de communion, il y a deux manières de cesser d'en faire partie : l'une d'abandonner la foi, et c'est l'hérésie; l'autre de se séparer de la communion de rites et de prières, et c'est le schisme.

Pour maintenir cette précieuse unité , tant de foi que de communion, entre l^nt d'hommes et de peuples divers, la sagesse suprême a institué un ministère répandu dans toutes les parties de son Eglise , et le même partout , qu'elle a chargé de prêcher et d'enseigner la foi , d'administrer les sacrements, de célébrer les saints rites, et enfin de régir l'Eglise. Elle a divisé ce ministère en divers ordres, qui forment une hiérarchie. Dans chaque lieu habité , ville , bourgade ou autre , elle a voulu qu'il y eût un ministre de l'ordre inférieur, et dans chaque région un ministre de la classe supérieure, que "on a appelé évêque , auquel sont soumis les pasteurs inférieurs , et qui communique avec les évéques des autres régions. Ainsi ce ministère forme , entre tous les catholiques répandus sur la terre , un lien d'union. Tous , étant unis à leurs pasteurs qui le sont entr'eux, le sont nécessairement les uns aux autres.

Mais ces pasteurs, qui sont eux-mêmes très-multipliés et répandus dans des contrées très-distantes, pourroient se diviser entr'eux, enseigner des doctrines diverses, former des sociétés différentes. La Providence a encore obvié à cet inconvénient , en donnant un chef au ministère ecclésiastique. Elle l'a revêtu d'une primauté d'honneur, afin qu'élevé au-dessus de toute l'Eglise, il pût être aperçu de toutes parts, et être un centre commun d'unité auquel on se rapportât de toutes parts. Elle l'a investi d'une primauté de juridiction, afin que , par son autorité, il pût ou séparer de l'unité les errants, ou y ramener les égares.

Cette hiérarchie d'ordres et de pouvoirs garantit pleinement la double unité de foi et de communion.

D'abord, l'unité de foi. 11 ne peut pas se glisser d'erreur sur un point de doctrine , dans quelque partie de l'Eglise que ce soit , qu'elle ne soit aussitôt aperçue par quelqu'un ues évéques qui , comme les sentinelles d'Israël , veillent sur le dépôt de la foi confiée à leurs soins. Découverte par l'un d'eux, elle est ou arrêtée par ses soins , ou dénoncée aux autres, etméme, s'il est nécessaire, au chef, afin que , par leurs efforts, elle soit réprimée dans sa naissance; ou que, s'ils ne peuvent y réussir, on empêche l'errant opiniâtre de diviser l'unité, en l'en retranchant lui-même. 11 n'y a plus deux

doctrines dans l'Eglise , quand celui qui apportoit une doctrine différente de celle de l'Eglise est chassé de son sein , et n'en fait plus partie.

L'unité de communion trouve aussi une assurance dans la hiérarchie. Le catholique le plus simple et le moins instruit ne peut ignorer qu'il est uni de communion avec son pasteur immédiat, celui-ci avec son évêque, l'évéque avec le souverain pontife. Ainsi , il a un garant certain qu'il fait partie de l'Eglise catholique , et qu'il est en société de prières et en communauté de sacrements avec tous les catholiques répandus sur la terre.

Comme l'unité de communion , de ministère , est établie dans les articles Evêque , Mission, Pape, Pasteurs, Schisme, etc., nous nous bornerons à rapporter quelques développements sur Vunité de doctrine.

Preuves de l'unité. I. Dans plusieurs endroits de ses Epîtres, l'apôtre saint Paul étab.it clairement cette doctrine. Je vous prie, mes frères , dit - il aux Romains , d'observer ceux qui font des dissensions et des scandales contre la doctrine que vous avez apvrise , et de vous éloigner d'eux. (C. 16, f. 17.) Nous trouvons ici l'unité de communion fondée sur l'unité de foi. L'apôtre , en recommandant aux fidèles de s'éloigner de ceux qui combattent la saine doctrine, a certainement en vue de leur interdire la communication religieuse. C'est la séparation de la communion dont il leur parle. Or , quels sont ceux de qui ils doivent se séparer? Ce sont ceux qui sont en dissension contre la doctrine que les Romains ont apprise. Mais dira-t-on que les fidèles de Rome n'avoient été instruits que des articles de foi fondamentaux , et qu'on avoit négligé de leur enseigner les autres ? On ne peut soupçonner ni les apôtres de celte omission coupable , ni les premiers Mêles de cette ignorance crasse. C'est donc , selon saint Paul, toute dissension contraire à la doctrine révélée , et non pas celles qui ne sont contraires qu'à tel ou Mel point de cette doctrine, qui entraîne la séparation de communion; et on perd .'une et l'autre unité quand, sur quelque point que ce soit , on contrarie la foi que nous ont enseignée les apôtres.

Dans sa première Epitre aux Corinthiens , saint Paul leur dit : Je vous conjure , mes frères , au nom de Notre- Seigneur Jésus - Christ, d'avoir tous un même langage , de ne point avoir parmi vous de schisme, mais d'être tous parfaits dans une même pensée et clans un même sentiment. (C. 1, y. 10.) L'apôtre montre ici clairement en quoi consiste le schisme ou la scission de l'unité , par la chose à laquelle il l'oppose : c'est à l'unité de langage , de pensée, de sentiment. Je demande à ceux qui différent entre eux sur les articles de foi qu'ils appellent non fondamentaux , s'ils croient avoir tous le même langage , la même idée , le même sentiment. D'après l'apôtre , toutes ces sectes sont dans un état de schisme manifeste, non-seulement avec l'Eglise romaine, mais entre ellesmêmes.

Il seroit bien difficile à un protestant de bonne foi de prétendre , dans ses principes, que l'erreur sur la nécessité de la circoncision , ou même , si l'on veut , des observances judaïques, fût une erreur de la première classe, une erreur fondamentale, une erreur aussi grave que celle sur les principaux mystères; que l'addition de quelques cérémonies dans le culte chrétien fût aussi importante que l'est , par exemple, l'adoration de Jésus- Christ dans l'eucharistie , sur laquelle les luthériens et les calvinistes , quoique d'avis différents, se tolèrent, et n'en communiquent pas moins ensemble. Saint Paul avoit luimême , quelques années auparavant, circoncis son disciple Timothée, par égard pour les Juifs qui savoient que Timothée étoit né d'un père païen. Cependant, après la décision du concile de Jérusalem , le même saint Paul déclare aux Calâtes que s'ils se font circoncire, Jésus-Christ ne leur sera d'aucune utilité. (C. 6, y. 2.) Il croyoit donc , ce grand docteur des nations, qu'une seule erreur sur la foi, et sur un point même qui paroît n'être pas de la plus haute importance , sufiit pour faire perdre le salut. Sa doctrine à cet égard est encore confirmée par ce qu'il ajoute très-peu après; et en continuant de parler du même sujet : Il suffit d'un peu de ferment pour corrompre toute la masse , (fbid.) ce qui signifie évidemment qu'une seule erreur doctrinale, puisque c'est de cela qu'il est question , fait perdre la vraie foi et le salut. Que devient, devant ce principe , le système des articles de foi nécessaires ou non nécessaires?

L'apôtre saint Jean établit aussi les principes catholiques sur l'unité de foi et de communion. Quiconque se retire, et ne demeure pas dans la doctrine de Jésus-Christ, ne possède point Dieu. Celui qui demeure dans la doctrine, possède le Père et le Fils. Si quelqu'un vient à vous, n'apportant pas cette doctrine , ne le recevez pas dans votre mai'

Page 1