‹ Dictionnaire de théologie (volume 2)Chapitre 33 sur 114 · G CUL · texte numérisé non relu

G CUL

modernes. Dans un siècle où le luxe est porté à son comble et ruine tous les états, on a jugé que l'économie ne seroit nulle part plus nécessaire que dans le culte divin ; on en a calculé exactement la dépense : on sait ce qu'il en coûte pour le luminaire, pour le pain bénit, pour les funérailles , pour l'entretien de la fabrique. Voilà sûrement ce qui ruine le peuple , il faut absolument retrancher le superflu. Il nous semble voir les Athéniens qui avoient condamné à mort tout citoyen qui voudroit faire employer à d'autres usages l'argent destiné pour les spectacles.

Nos sages économistes , animés du même esprit , trouvent tres-bon que les richesses soient prodiguées pour les fêtes publiques, pour les théâtres qui corrompent les mœurs , pour les amusements de toute espèce ; ils déplorent la dépense qui se fait pour les spectacles de religion , parce qu'ils instruisent les hommes , les excitent à le vertu , les consolent par l'espérance d'un bonheur à venir. Ils affectent de la compassion pour la misère du peuple ; non-seulement ils ne voudroient rien retrancher sur leurs plaisirs pour la soulager, mais ils veulent ôter au peuple le seul moyen qui lui reste de se consoler et de s'encourager dans les temples du Seigneur , par des motifs de religion. Sans doute il vaut mieux , suivant leur opinion , qu'il aille s'en distraire dans les lieux de débauche et dans les écoles du vice; aussi les at-on multipliés pour sa commodité. Mais où iront ceux qui craignent l'infection de ces lieux empestés, et qui ne veulent pas se pervertir? Laissons déraisonner les insensés ; consultons la simple lumière naturelle et l'expérience de toutes les nations.

Il est nécessaire de donner aux hommes une haute idée delà majesté divine, et de rendre son culte respectable ; on n'y parviendra pas sans le secours d'une pompe extérieure. L'homme ne peut être pris que par les sens; voilà le principe duquel il faut partir; on ne réussira point à captiver son imagination, si l'on ne met sous ses yeux les objets auxquels il attache un grand prix. A moins que

le peuple ne trouve dans la religion la même magnificence qu'il aperçoit dans les cérémonies civiles, à moins qu'il ne voie rendre à Dieu des hommages aussi pompeux que ceux que Ton rend aux puissances de la terre, quelle idée se formera-t-il de la grandeur du Maître qu'il adore? C'est la réflexion de saint Thomas. Les protestants sentent aujourd'hui les suites funestes de la nudité à laquelle ils ont réduit le culte divin : un incrédule même est convenu que le retranchement du culte en Angleterre en a banni la piété , y a fait éclore l'athéisme et l'irréligion ; le mépris de ce culte a produit le même effet parmi nous.

Quand on nous demande, avec Juvénal , à quoi sert l'or dans les temples : Dicite, pontifices, in templo quid facit aurum ? Nous répondons qu'il sert à témoigner le respect que l'on a pour Dieu , à reconnoître que tous les biens viennent de lui , et que tout doit être consacré à son service. Ceux qui refusent de contribuer à la pompe du culte divin , n'en sont pas pour cela mieux disposés à secourir les pauvres. Le peuple veut delà magnificence, parce qu'il aime la religion , elle est sa seule ressource; les incrédules réprouvent cet éclat imposant, parce qu'ils détestent la religion.

Il est convenable que , pour assister aux assemblées religieuses les jours de fête , le peuple se mette le plus proprement qu'il lui est possible, afin que cet appareil extérieur le fasse souvenir de la pureté de l'âme qu'il doit y apporter ; afin que les grands , qui dédaignent ces assemblées, aient moins de répugnance à se mêler avec le peuple ; afin que l'énorme disproportion que mettent les richesses entre les uns et les autres, disparoisse un peu devant le souverain Maître, aux yeux duquel tous les hommes sont égaux. Jacob, prêta offrir un sacrifice à la tête de sa maison, ordonna à ses gens de se laver et de changer d'habits. Gcn.y c. 35, }. 2.

Dieu commanda la même chose aux Hébreux , quand il voulut leur donner sa loi sur le mont de Sinaï. Exod., c. 19,

Fi.

f. 10. Ce signe extérieur de respect se retrouve chez toutes les nations ; toutes, sans exception , mettent dans les hommages qu'elles rendent à la Divinité le plus de pompe qu'il leur est possible.

Cependant nos philosophes prétendent justifier leur avis, a L'excès de la » magnificence du culte public , disent- » ils , excite celle des particuliers ; on » veut toujours imiter ce qu'on admire » le plus. Il n'est pas vrai que cette ma- » gnificencesoit nécessaire; les premiers » chrétiens pensoient différemment.

» Origène témoigne qu'ils faisoient peu » de cas des temples et des autels. C'est » en effet au milieu de l'univers qu'il » faut adorer celui qu'on en croit l'au- » teur. Un autel de pierres, élevé sur » une hauteur, au milieu d'un vaste » horizon , seroit plus auguste et plus » digne de la majesté suprême , que ces » édifices dans lesquels sa puissance » et sa grandeur paroissent resserrées » entre quatre colonnes. Le peuple se fa- » miliarise avec la pompe et les cérémo- » nies , d'autant plus aisément , qu'étant » pratiquées par ses semblables , elles » sont plus proches de lui, et moins pro- » près à lui imposer; bientôt l'habitude » les lui rend indifférentes. Si la synaxe » ne se célébroit qu'une fois l'année , et » qu'on se rassemblât de divers endroits » pour y assister, comme on faisoit aux » jeux olympiques , elle paroîtroit d'une » tout autre importance. C'est le sort de » toutes choses, de devenir moins véné- » râbles en devenant plus communes. »

Cette sublime doctrine étoit déjà consignée dans deux Encyclopédies ; on la retrouvera encore dans le Dictionnaire des Finances; ce seroit dommage qu'elle se perdît. Malheureusement elle est fausse dans tous les points.

Il nous paroît d'abord qu'elle renferme une contradiction. D'un côté, l'on craint que la magnificence du culte n'excite celle des particuliers ; de l'autre, on voudroit y voir autant de pompe et d'appareil que dans les jeux olympiques, afin qu'il parût plus vénérable, plus imposant, et plus capable d'exciter l'admiration. Cela ne s'accorde pas.

Mais 1° il est faux que la magnificence

du culte inspire du goût pour le luxe. Un particulier sent très-bien qu'il seroit absurde et impie de faire pour lui-même ce qu'il fait pour Dieu , et de prendre la majesté des temples pour modèles de sa demeure. Dans le temps que les rois Francs , Bourguignons, Goths et Vandales, encore très-barbares, ne connoissoient point la magnificence pour eux-mêmes , ils la trouvoient très-bien placée dans les temples du Seigneur , et ils y contribuoient ; c'est ce qui servit un peu à les civiliser. Il seroit bon de nous souvenir toujours que cette pompe du culte a conservé en Europe un reste de connoissance des arts. Voyez Arts. Dès qu'il y a du luxe et de la pompe civile chez une nation , il est impossible de la retrancher dans le culte, sans l'avilir aux yeux de la multitude. Ce n'est pas la pompe religieuse qui fait naître le goût pour le luxe; mais le luxe, une foi établi, nous force de mettre plus d'appareil dans les cérémonies de religion.

2° Il est faux que la vue du ciel et d'un vaste horizon fasse plus d'impression sur le commun des hommes qu'un temple décemment orné. Le peuple est plus accoutumé à voir le ciel et la campagne , qu'à voir des cérémonies pompeuses; il ne médite ni sur la marche des astres, ni sur la magnificence de la nature. Le sacrifice offert au ciel une fois l'année sur une montagne par l'empereur de la Chine, à la tète des grands de l'empire, est sans doute imposant; cependant il n'a pas empêché le peuple, les grands, et l'empereur lui-même, de tomber dans le polythéisme, et d'adorer des idoles dans les pagodes. C'est un fait devenu incontestable. Les Perses et les Chananéens offroient aussi des sacrifices sur les montagnes ; ils n'en adoroicnt pas moins des marmousets sous des tentes. Aussi Dieu défendit ces sacrifices aux Israélites; il voulut qu'on lui dressât un tabernacle , et ensuite un temple. Montesquieu observe très-bien que tous les peuples qui n'ont pas de temples sont sauvages et barbares. A quoi sert de raisonner contre des faits?

3° Il est faux que les premiers chrétiens aient pensé comme nos philosophes. Ils ne pouvoient avoir des temples, lorsqu'ils étoient forcés de se cacher pour célébrer les saints mystères; mais ils bâtirent des églises dès que cela leur fut permis, et elles furent démolies pendant la persécution de Dioclétien. Il y en avoft certainement du temps d'Origène. Voyez la Note des Editeurs, 1. 8, contra Cels., n. 17.

Jamais les chrétiens n'ont tenu leurs assemblées en pleine compagne.

4° Enfin il est faux que le culte extérieur soit devenu indifférent au peuple; le contraire est prouvé par la foule rassemblée dans nos églises les jours de fête, au grand regret des incrédules.

Dans les campagnes , où le peuple a encore plus de piété que dans les villes, aucun particulier ne manque d'assister aux offices divins , lorsqu'il le peut ; souvent même il assiste à la messe les jours ouvriers. Il ne pourroit pas avoir cette consolation, si elle se edébrot aussi rarement que les jeux olympiques.

IV. Que doit-on nommer culte superstitieux, faux, indu ou superflu ? Rien de plus commun dans les écrits des hérétiques et des incrédules que le nom de superstition; mais nous ne savons pas encore précisément ce qu'ils entendent par là.

Les théologiens appellent superstitieux tout culte que Dieu a défendu , ou qu'il n'a ni ordonné ni approuvé; il doit être censé tel , lorsque l'Eglise ne l'a ni approuvé , ni commandé , à plus forte raison lorsqu'elle l'a défendu; parce que Dieu a donné à son Eglise l'autorité d'enseigner aux fidèles la vraie doctrine, tant sur le culte, que sur le dogme et sur la morale : nous avons fait voir la liaison nécessaire de ces trois parties de la religion. Jésus-Christ , qui a promis d'être avec son Eglise jusqu'à la (in des siècles, de lui donner pour toujours le Sain'-Esprit , pour lui enseigner toute vérité, ne peut pas permettre qu'elle ordonne ou approuve un culte faux , absurde ou pernicieux. Les protestants, qui soutiennent qu'elle l'a fait, et qu'elle le fait encore depuis

quinze cents ans, accusent indirectement Jésus-Christ d'avoir manqué à ses promesses.

Vainement on nous dit que, pour distinguer ce qui est ou n'est pas superstition, il faut consulter la raison. Si nous interrogions la raison des incrédules, la plupart décideroient que tout cuKe quelconque est superstitieux , qu'il n'y a point de Dieu, ou que s'il y en a un , il n'exige de nous aucun culte. Les fondateurs des différentes sectes protestantes ont suivi, sans doute, les lumières de leur raison, et il n'y en a pas deux auxquels elle ait dicté le même culte. Si on rassembloit les sectateurs des différentes religions du monde , diacun d'eux jugeroit que le culte auquel il est accoutumé est le plus raisonnable de tous , de même que chaque peuple prétend que ses mœurs , ses lois, ses usages sont les meilleurs. Quand un philosophe nous ordonne de con- | sulter la raison , il entend sa raison propre et personnelle , et il suppose toujours modestement qu'il est le plus raisonnable de tous les hommes.

Faut-il s'en tenir à l'Ecriture sainte, h ce que Jésus-Christ a fait ou ordonné, à ce que les apôtres ont prescrit ou pratiqué? Les réformateurs ont fait profession de suivre cette règle , et le résultai n'a jamais été le même. D'ailleurs, il est faux qu'ils l'aient suivie, et que leurs sectateurs s'en tiennent là. Jésus- Christ a lavé les pieds à ses apôtres, avant de leur donner l'eucharistie , et il leur a ordonné expressément de faire de même. Joan., c. 13, f. 14. Il a soufflé sur ses disciples pour leur donner le Saint-Esprit , c. 20, jr. 22. Cependant les protestants ne font ni l'un ni l'autre. Les apôtres imposoient les mains sur les fidèles pour leur donner le Saint-Esprit; saint Jacques veut que les prêtres fassent une onction aux malades pour leur remettre les péchés ,"* pourquoi ces rites ne sont-ils pas pratiqués par les protestants ? Si l'on nous demande pourquoi nous faisons les uns, et que nous omettons les autres, notre raison est simple, c'est que l'Eglise nous le prescrit et nous l'enseigne ainsi. Du moins notre con-

duite est conforme à nos principes ; celle des protestants ne s'accorde pas avec les leurs.

Un culte est superstitieux , lorsqu'il est faux ou fondé sur une fausseté ; tel étoit celui des païens , qui prenoient pour des dieux de prétendus génies, esprits ou démons , qui n'existoient que dans leur imagination; il étoit indu, puisqu'ils rendoienl aux âmes des morts un culte divin qui ne leur est pas dû , i et qui étoit fondé sur des raisons fausses. | Il étoit superflu, parce qu'il consistoit j dans des pratiques inventées par pur j caprice, par des terreurs paniques, | ou par d'autres raisons encore plus odieuses. Il étoit pernicieux, parce que j plusieurs de ces pratiques étoient des | crimes. Celui des Juifs , légitime dans son origine, est devenu superstitieux, | parce qu'il étoit relatif à un temps , à j des lieux , à des raisons qui n'existent | plus, à des promesses qui sont accomplies. Celui des mahométans est faux et superstitieux, parce qu'il est l'ouvrage d'un imposteur qui n'avoit aucune mission ni aucun caractère pour l'instituer, et que la plupart des rites dans lesquels il consiste sont fondés sur des fables. Celui des protestants est superstitieux, puisqu'il est illégitime, iixé et réglé par des hommes qui n'en avoient ni le pouvoir ni le caractère ; par des laïques, qui n'ont suivi que leur caprice dans ce qu'ils ont conservé ou retranché. Pour pallier la témérité de cet attentat, il a fallu enseigner que le culte extérieur est indifférent ; que chaque société chrétienne doit avoir la liberté de le régler comme elle le juge à propos ; comme s'il pouvoit y avoir quelque chose d'indifférent dans le culte qu'il faut rendre à Dieu ; comme si le culte n'avoit aucun rapport au dogme ni à la morale. Dieu n'a laissé cette liberté ni aux patriarches , ni aux Hébreux ; c'est aux apôtres et à leurs successeurs , et non aux simples fidèles, que Jésus-Christ a donné commission de l'établir et de le régler ; et lorsqu'il l'est une fois , aucune puissance civile n'a droit d'y ajouter ni d'y retrancher. Il est fort singulier que toute société protestante ait eu le droit

CYP

CYP

d'arranger son culte comme il lui a plu , et que l'Eglise romaine n'ait pas eu le droit d'établir et de conserver le sien. Voyez Cérémonie , Superstition , Lois

CËRÉMONIELLES , etc.

CYPRIEN (saint), évêque de Carthage, martyr et docteur de l'Eglise, a vécu au troisième siècle : il souffrit la mort pour Jésus -Christ l'an 258. La meilleure édition de ses ouvrages est celle qui avoit été commencée par Bal uze, et qui fut achevée par dom Maraud, bénédictin, en 4720, in-folio.

Plusieurs critiques protestants, copiés sans discernement par nos littérateurs modernes , ont reproché à ce saint docteur des erreurs en fait de morale ; il a condamné, disent-ils, la défense de soi-même contre les attaques d'un injuste agresseur ; il a outré les louanges du célibat , de la continence , de l'aumône et du martyre. Ces accusations sont-elles solidement prouvées ?

Dans son traité de Bono patientiœ, saint Cyprien n'a fait que répéter les

maximes de l'Evangile sur la nécessité j nera en effet.

secte d'hérétiques qui enseignoit qu'il étoit permis de dissimuler sa foi et d'aposlasier, pour éviter la mort; nous le voyons par le traité de Tertullien , intitulé Scorpiace.

Pour faire paroître saint Cyprien coupable, Barbeyrac, dans son Traité de la Morale des Pères, c. 8, a dit que, selon ce saint docteur, il est louable de désirer le martyre en lui-même et pour lui-même ; cette addition est de l'invention du censeur des Pères; saint Cyprien n'a point ainsi parlé. Il a entendu évidemment que c'est un désir louable de souhaiter le martyre pour témoigner à Dieu notre amour et notre attachement, et pour confirmer par cet exemple nos frères dans la foi. Nous soutenons que l'un et l'autre de ces motifs est louable. Il ne s'ensuit pas qu'il soit aussi louable d'aller s'offrir soi-même au martyre T comme Barbeyrac le conclut. Un chrétien peut désirer que Dieu lui donne le courage du martyre sans qu'il ait pour cela droit d'espérer que Dieu le lui don-

de souffrir patiemment la persécution des ennemis du christianisme. Convenoit-il à des chrétiens attaqués , poursuivis, maltraités pour leur religion, de se défendre contre des agresseurs armés de l'autorité publique, et appuyés sur les lois sanguinaires des empereurs ?

Quand on considère la licence des mœurs du paganisme, et le mérite de la chasteté sous un climat aussi brûlant que celui de l'Afrique , on est fort étonné d'y voir la continence pratiquée avec la sévérité que prescrit saint Cyprien dans son traité de Disciplina et habitu Vir-

S'ils l'avoient fait, on les accuseroit de j ginum; mais cette sévérité étoit nécess'être révoltés contre l'autorité légitime ; j saire en Afrique. Le saint docteur exalte on ose même aujourd'hui les en accuser, j avec raison la virginité, mais il ne démalgré la fausseté du fait. Mais telle est j grade point le mariage ; il .ne fait que

l'équité de nos adversaires : d'un côté , ils reprochent aux chrétiens d'avoir manqué de patience ; et de l'autre , aux Pères de l'Eglise d'avoir trop prêché la patience. C'est une absurdité d'appliquer à tous les cas ce que l'Evangile et les Pères ont prescrit dans les temps de persécution.

De même , dans son Exhortation \ aux Martyrs, saint Cyprien n'a fait que rassembler les passages de l'Ecriture sainte sur l'obligation de confesser Jésus -Christ, les exemples de ceux qui ont souffert pour ce sujet, les promesses que Dieu leur a faites. Cela étoit nécessaire, puisqu'il y avoit une

répéter les leçons de saint Paul. On ifa qu'à comparer les mœurs des Carthaginois païens et des Barbaresques d'aujourd'hui , avec celles des chrétiens instruits par saint Cyprien et par saint Augustin , on verra si la morale de ces Pères étoit fausse.

Une preuve que le saint martyr n'a rien outré en parlant des bonnes œuvres et de l'aumône , c'est que cette morale fut exactement pratiquée par les iidèles de son Eglise. Il nous apprend, dans son traité de Mortalitate, que pendant une peste cruelle qui rangea l'Afrique, les chrétiens bravèrent la mort pour soulager tous les malades, sans dis-

tinction de religion, pendant que les païens abandonnoient leurs propres parents.

La seule chose que l'on puisse reprocher à saint Cyprien, est de s'être trompé en soutenant la nullité du baptême donné par les hérétiques; mais il n'a pas censuré ceux qui tenoient l'opinion contraire , et la suivoient dans la pratique.

Rien ne démontre mieux l'entêtement des protestants , que le jugement qu'ils ont porté touchant la conduite de ce Père ; ils l'ont louée ou blâmée , selon qu'elle s'est trouvée conforme ou contraire à leurs opinions , de manière que leur censure détruit absolument tout le mérite de leurs éloges. Comme saint Cyprien résista aux décisions des papes Corneille et Etienne touchant l'usage de réitérer le baptême donné par les hérétiques, ils ont vanté sa fermeté et son courage, et ils ont conclu qu'au troisième siècle les papes n'avoient aucune juridiction sur toute l'Eglise. D'autre part, comme le même saint ne soutient pas avec moins de force l'autorité des évêques dans le gouvernement de l'Eglise , autorité qui déplaît aux protestants , ils ont reproché à ce Père de n'avoir su ni modérer la fougue de son tempérament, ni distinguer la vérité d'avec le mensonge, d'avoir introduit dans le gouvernement ecclésiastique un changement qui eut les suites les plus fâcheuses. Mosheim, Hist.ecclés., troisième siècle, seconde partie, c. 2 et 5 ; Ilist. Christ., sect. 5, § 14, pag. 511 , 512. Ainsi, ces judicieux critiques ont loué saint Cyprien dans la circonstance où il avoit tort, puisque l'Eglise n'a pas suivi son avis, et ils l'ont blâmé dans celle où il avoit raison. Il est faux qu'avant ce temps-là le gouvernement de l'Eglise ait été tel qu'il est représenté par les protestants, que saint Cyprien y ait rien changé, que ce changement prétendu ait produit de mauvais effets.

Voyez Evéque , Hiérarchie.

CYRILLE (saint), patriarche de Jérusalem , après avoir été dépossédé trois fois de son siège par la faction des ariens, et rétabli , mourut l'an 585. Il reste de

« CYU

lui vingt-trois Catéchèses, ou instructions aux catéchumènes et aux nouveaux baptisés, qui renferment l'abrégé de la doctrine chrétienne. Comme les censeurs des Pères n'y trouvoient rien à reprendre, ils ont dit qu'elles avoient été faites à la hâte et sans préparation. C'est une preuve que saint Cyrille n'avoit pas besoin de se préparer pour exposer la croyance de l'Eglise avec toute la clarté, la justesse et la précision nécessaires. Nous avons encore de lui une Homélie sur le paralytique de V Evangile, et une Lettre à V empereur Constance, par laquelle il lui mande, comme témoin oculaire , l'apparition miraculeuse d'une croix dans le ciel , qui avoit été vue pendant plusieurs heures par toute la ville de Jérusalem , et qui causa la conversion de plusieurs païens. Les critiques les plus intrépides n'ont pas osé contester ce miracle , attesté de même par plusieurs autres auteurs.

Comme saint Cyrille prêchoit dans l'église du Calvaire , sur les vestiges de la croix de Jésus-Christ, il parle du mystère de la rédemption avec toute l'énergie d'un homme pénétré. Dom Touttée, bénédictin, a donné des ouvrages de ce Père une édition grecque et latine, in-folio , publiée en 4720 par dom Maraud. Les Catéchèses avoient été traduites en françois par Grancolas, en 1 7i 5, in-i°. Voy. Fies des Pères et des Martyrs, tom. 3, pag. 41.

Cyrille ( saint ) , patriarche d'Alexandrie, employa presque toutle temps de son épiscopatà combattre l'hérésie de Nestorius , et mourut l'an 444. Comme Nestorius eut un grand nombre de partisans, dont plusieurs étoient respectables , et que le zèle de saint Cyrille leur parut trop vif, les ennemis de l'Eglise, anciens et modernes , ont cherché à rendre ce saint docteur odieux. Il présida au concile général d'Ephèse, et fit coniirmer à la sainte Vierge le litre de Mère de Dieu, par là il a déplu aux protestants; il réfuta l'ouvrage de l'empereur Julien contre le christianisme, c'est un sujet d'e haine pour les incrédules; plusieurs d'entre eux ont déprimé sa doctrine , ses vertus , ses talents. Us ont

dit que le nestorianisme , contre lequel ce Père a fait tant de bruit, n'étoit une hérésie que de nom, et un pur mal entendu ; qu'en écrivant contre Nestorius, qui dislinguoit deux personnes en Jésus- Christ, saint Cyrille a donné dans l'erreur opposée , a confondu les deux natures en Jésus -Christ comme Apollinaire , et a fait éclore l'hérésie d'Eutychcs ; qu'au concile d'Ephèse , et dans toute celte affaire, il se conduisit par passion, par jalousie d'autorité contre Nestorius et contre Jean d'Antioche. Telle est l'idée qu'ont voulu nous en donner La Croze , dans ses Histoires du christianisme des Indes et de celui d'Ethiopie, Le Clerc , Basnage , le traducteur de Mosheim , bien moins modéré que Mosheim lui-même , Toland , etc.

Mais ces critiques passionnés dissimulent des faits essentiels par lesquels saint Cyrille est pleinement juslitié. 1° Il ne fut engagé dans l'affaire de Nestorius que par le bruit que faisoicnt les écrits de ce novateur parmi les moines d'Egypte. 2° Avant de procéder contre lui , saint Cyrille\u\ écrivit plusieurs lettres, pour l'engager à se rétracter ou à s'expliquer , et à ne pas troubler l'Eglise ; Nestorius n'y répondit que par des récriminations et par des invectives. 5° L'un et l'autre écrivirent à Rome au pape saint Céleslin , pour le consulter et savoir quel étoit le sentiment des Occidentaux. Le pape assembla , au mois d'août -450, un concile qui condamna la doctrine de Nestorius , et approuva celle de saint Cyrille; celui-ci ne censura Nestorius, dans le concile d'Alexandrie , que trois mois après. 4° Acace de Bérée et Jean d'Antioche , quoique prévenus en faveur de Nestorius, le jugèrent condamnable ; ils furent seulement d'avis qu'il ne falloit pas relever avec tant de chaleur des expressions peu exactes, et qu'il falloit tâcher d'apaiser celte querelle par le silence. Ils ignoroient,sans doute , que ce n'étoit pas là l'intention de Nestorius ; il vouloit absolument être; absous, et (\ucsainl Cyrille fût condamné; c'est dans ec dessein qu'il avoit demandé à l'empereur la tenue d'un concile général. 5° Le patriarche

I d'Alexandrie ne présida au concile d'E- I phèse que parce qu'il en avoit reçu la \ commission du pape saint Céleslin , et j nous ne voyons pas que les Orientaux ! aient désapprouvé cette présidence, i 6° Trois ans après le concile d'Ephèse , | Jean d'Antioche reconnut qu'il avoit eu | tort de prendre le parti de Nestorius , il se réconcilia sincèrement avec saint Cy- \ rille : ce fut lui-même qui pria l'empe- I reur de tirer Nestorius du monastère j dans lequel il étoit , près d'Antioche 7 i parce qu'il cabaloit toujours , et qui dei manda qu'il fût relégué ailleurs. Evagre, | Hist. eccl.j liv. \ , c. 2 et suiv. Tous ces i fails sont prouvés , non-seulement par ! les écrits de saint Cyrille, mais encore par les actes du concile d'Ephèse , et par le témoignage des écrivains contemporains.

Quant à la doctrine de ce Père , elle n'est pas moins irrépréhensible que sa j conduite. Le concile général de Chalcéj doine , tenu vingt ans après celui d'Ephèse , en condamnant Eutychès , ne crut donner aucune atteinte à la doctrine de saint Cyrille. A ce concile néanmoins assistoit Théodoret , qui avoit écrit d'abord contre saint Cyrille, mais qui s'étoit ensuite réconcilié avec lui , et avoit abandonné le parti de Nestorius. Nous persuadera-t-on queThéodoret, dont on ne peut contester ni la science , ni la vertu, n'étoit pas assez habile pour voir la différence qu'il y avoit entre la uoe trinc d'Apollinaire ou d'Eutychès, et celle de saint Cyrille , ou qu'après avoir d'abord soutenu la vérité avec toute la fermeté possible , il l'a trahie lâchement dans la suite? Cette question fut examinée de nouveau , dans le siècle suivant, au concile général de Conslanlinoplc, tenu au sujet des trois chapitres ; après un mur examen de toutes les pièces, le concile condamna ce que Théodoret avoit écrit contre saint Cyrille et contre le concile d'Ephèse ; il déclara calomniateurs ceux qui accusoienl ce patriarche d'Alexandrie d'avoir été dans les sentiments d'Apollinaire, session 8. Après douze cents ans, les critiques protestants sont-ils plus en état de juger laquestion que deux conciles généraux? .

Dès qu'il est prouvé que saint Cyrille avoit la vérité et la justice de son côté , il est absurde de soutenir qu'il s'est conduit par humeur, par ambition, par jalousie , plutôt que par un vrai zèle pour la pureté de la foi; de lui prêter des

aux patriarches ; le pouvoir de ceux-ci n'étoit donc pas usurpé mal à propos , les gouverneurs en avoient de la jalousie. Les premiers, obligés de protéger les chrétiens contre les attaques des païens et des Juifs, n'eurent pas tou-

motifs vicieux, pendant qu'il a pu en jours assez de force pour arrêter la avoir de louables , et que sa conduite a fougue des uns et des autres; il ne faut

été approuvée par l'Eglise. Dans les articles EUTYCHIAMSME et NeSTORIAMSME,

nous ferons voir que ces opinions condamnées ne sont pas seulement des erreurs de nom, ni de pures équivoques , mais des hérésies formelles , et très-di-

pas les rendre responsables des désordres qu'ils ne purent empêcher.

Damascius , copié par Suidas , n'affirme point que saint Cyrille ait eu aucune part au meurtre d'Hypacie , mais qu'il en fut accusé, parce que ce crime

gnes de censure ; l'une et l'autre subsis- fut commis par des chrétiens. Brucker, lent encore , et sont soutenues par leurs \ Histoire philos., tom. 6, pag. 280 et partisans , telles qu'elles ont été con- | suiv., cite avec éloge une dissertation damnées parles conciles d'Ephèse et de i écrite en 1747 , dans laquelle saint Cy- Chalcédoine. Les protestants ne peuvent ville est pleinementjustifiédece meurtre donc avoir d'autre fondement de leurs ! contre les calomnies de Toland. Il punit calomnies que les clameurs absurdes [ avec raison les Juifs qui avoient masdes eutychiens ou jacobites, qui n'ont j sacré un grand nombre de chrétiens, et pas cessé de répéter que le concile de j l'empereur ne le trouva point mauvais. Chalcédoine , en proscrivant la doctrine [ Quant au crime et au supplice du moine d'Eutychès , avoit condamné celle de Ammonius , il faut convenir que saint

Cyrille eut tort de vouloir le faire honorer comme martyr: il le comprit lui-

sainl Cyrille, et canonisé celle de Nestorius.

Barbeyrac, qui a cherché avec tant de soin des erreurs de morale dans les écrits des Pères de l'Eglise, n'en a remarqué aucune dans les ouvrages de celui dont nous parlons.

Mais on lui fait des reproches plus graves : on l'accuse d'avoir usurpé l'autorité civile dans sa ville épiscopale ; de s'être brouillé , par son ambition , avec Oresle , gouverneur d'Alexandrie ; d'avoir chassé les Juifs de cette ville; d'avoir causé plusieurs séditions et le meurtre d'Hypacie , fille qui professoit la philosophie, et que le gouverneur protégeoit ; d'avoir voulu mettre au nombre des martyrs le moine Ammonius, puni de mort pour avoir attaqué et blessé ce gouverneur.

On sait que le peuple d'Alexandrie, partagé en trois religions , étoit le plus turbulent et le plus séditieux qu'il y eut jamais; les chrétiens, les Juifs, les païens , étoient toujours prêts à en venir aux mains et à se porter aux derniers excès. C'est ce qui avoit engagé les empereurs à donner beaucoup d'autorité

| même , et tâcha de faire oublier cette malheureuse affaire. Mais il faut savoir que ces troubles arrivèrent au commencement de l'épiscopat de saint Cyrille, et que la suite fut beaucoup plus tranquille. Voy. Socrate , Hist. eccl., 1. 7, c. 7, 13 et suiv., avec les notes de Valois et des autres critiques.

Afin de n'omettre aucun genre de reproches, La Croze prétend que l'érudition de saint Cyrille étoit fort légère et son éloquence médiocre ; que son ouvrage contre Julien est foible , et ne contient presque rien qui ne soit copié des écrits d'Eusèbe de Césaréeet de quelques autres anciens ; qu'il mériteroil à peine d'être lu , s'il ne nous avoit conservé quelques fragments d'auteurs que nous n'avons plus. Hist. du Christ, des Indes, tom. 1, p. 24.

Quiconque s'est donné la peine de lire cet ouvrage , et de comparer les objections de Julien avec la réponse de saint Cyrille, demeure convaincu de la fausseté de cette critique. Non-seulement les preuves et les raisonnements de ce Pèra

Page 1