TION
AUGUSTIN (saint), évêque d’Hippone en Afrique , est le plus célèbre des docteurs de l’Eglise ; aucun autre n’a autant écrit. Un théologien ne peut se dispenser d’en connoître les ouvrages. La meilleure édition est celle des bénédictins, en onze volumes in-fol. Le premier contient les deux hvres des Rétractations , les Confessions , quelques ouvrages philosophiques, et plusieurs Traités contre les manichéens. Le deuxième, les Lettres de Saint Augustin. Le troisième, des Commentaires sur différentes parties de l’ancien et du nouveau Testament. Le quatrième , des Discours sur les psaumes. Le cinquième , les Sermons. Le sixième, différents Traités sur le dogme et sur la morale. Le septième, d’autres ouvrages semblables, et les vingt-deux livres de la Cité de Dieu. Le huitième, plusieurs écrits contre les manichéens et les ariens ,®et quinze livres sur la Trinité. Le neuvième, les ouvrages contrôles donatistes. Le dixième, ce qu’il a écrit contre les pélagiens. Le onzième renferme la vie de saint Augustin , et des lah\cs très-amples. Il faut y ajouter pour douzième volume l’Appendix fait par Le Clerc.
Aucun des Pères n’a reçu de plus grands éloges , n’a essuyé des censures plus amères , n’a donné lieu à de plus vives contestations. Les théologiens catholiques le regardent comme l’oracle de l’Eglise et le vainqueur de trois sectes d’hérétiques; comme un génie supérieur auquel Dieu avoit donné des lumières extraordinaires pour expliquer l’Ecriture sainte , surtout les écrits de saint Paul; comme un maître duquel on ne peut rejeter les opinions sans se rendre suspect d’erreur. Les hétérodoxes , surtout les sociniens , soutiennent que c’est le plus ignorant de tous les commentateurs , qu’il ne savoit ni l’hébreu" ni le grec, n’avoit aucune des connoissances nécessaires pour entendre les livres saints; un enthousiaste et un sophiste , toujours
prêt à ériger ses opinions en articles de foi , et à persécuter ceux qu’il lui plaisoit de nommer hérétiques : c’est ainsi à peu près qu’il est représenté par Le Clerc.
Saint Augustin a eu parmi les modernes de savants apologistes : le cardinal Noris , le célèbre Muratori , le marquis Scipion , Maffei , M. Bossuet , Défense de la traà. et des saints Pères, etc. Sans déroger au mérite de leurs ouvrages , et sans les contredire en rien , nous nous permettrons quelques réflexions.
1° Le meilleur moyen de réduire au silence les ennemis de saint Augustin et de l’Eglise , n’est pas d’attribuer à ce Père une espèce d’infaillibilité à laquelle il étoit bien éloigné de prétendre ; souvent il a désapprouvé sur ce point le zèle trop ardent de ses amis : « Si vous
* prétendez , leur dit-il , que je ne me ® suis trompé dans aucun endroit de
* mes ouvrages, vous travaillez en vain, » vous défendez une mauvaise cause , ï vous la perdrez à mon propre tribu- ® nal. Je n’exige point que l’on embrasse » toutes mes opinions , ni que personne B me suive, sinon dans les choses sur B lesquelles il verra que je ne suis point B dans l’erreur. C’est pour cela même B que je fais des livres, dans lesquels B j’ai résolu de revoir mes ouvrages, afin B de montrer que je ne me suis pas suivi B moi-même en toutes choses. Et quoi- B que, par la miséricorde de Dieu, je B crois avoir fait des progrès, je n’ai pas B la vanité de penser qu’à mon âge même B je sois à couvert de tout danger de B faillir, b Egist. 143. n. 2; Epist. 443, n.8; De dono persev., c. 21 , n. De anima et ejus orig., 1. 4, c. 1, n. lietract. 1. 1; Prolog., n. 2, etc.
2" Puisque saint Augustin lui-méme en appelle à la tradition , c’est suivre la règle qu’il trace que d’examiner si tous les sentiments qui sont dans scs ouvrages sont d’accord avec la doctrine des Pères qui l’ont précédé. On ne peut être obligé de les suivre qu’autanl que l’on y rcconnoitroit une tradition constante qui remonteroit jusqu’aux siècles apostolifjues. Ce saint, docteur n’a jamais cru
qu’il dût seul former le langage de la foi; et quelque respectable que soit son autorité , elle n’empêche pas d’examiner différents points sur lesquels l’Eglise n’a rien décidé. <
3® L’an 431 , le pape saint Célestin , écrivant aux évêques des Gaules, après avoir reconnu le mérite de saint Augustin, les services qu’il a rendus à l’Eglise, et l’orthodoxie de sa doctrine, après avoir fixé le dogme catholique contre les pélagiens, ajoute : « Quant B aux questions plus difficiles et plus » profondes, qui ont été traitées plus B au long par ceux qui ont réfuté les hé- B rétiques , nous n’osons pas les mépri- B scr ; mais nous ne croyons pas qu’il B soit nécessaire de les établir. En effet, B pour confesser la grâce de Dieu , au B mérite et à l’influence de laquelle il ne B faut rien ôter, il nous paroît suffire de B tenir ce que nous ont enseigné les écrits » du siège apostolique selon les règles B dont nous venons de parler , et de ne » point regarder comme catholique tout B ce qui paroit contraire à ces décisions, b Or, dans la doctrine prescrite par ce pontife, il n’est question ni de la prédestination gratuite à la gloire éternelle, ni de la distribution plus ou moins abondante de la grâce , ni de la nature de la grâce efficace , ni de la manièrt de la concilier avec la liberté , ni du supplice éternel réservé au péché originel ; donc toutes ces questions sont du nombre de celles que saint Célestin n’a pas jugées nécessaires à établir, qui par conséquent ne tiennent point à la foi catholique.
4® C’est un trait de prévention de ne vouloir puiser les sentiments de saint Augustin sur la grâce que dans ses ouvrages contre les pélagiens ; par là on donne lieu de penser qu’il y a contredit ce qu’il avoit écrit contre les manichéens, qu’il a mal réfuté ces derniers, qu’il a trahi la cause de la religion : autant de suppositions injurieuses et fausses. On dit que l’Eglise a solennellement approuvé tout ce que le saint docteur a écrit contre les pélagiens ; mais elle n’a pas réprouvé ce qu’il a écrit contre les manichéens et contre les donatistes , ses Commentaires sur l’Ecriture sainte, scs Lettres, sesSer-
mons, ses ouvrages de morale et de pîdté; dans ceux-ci, ne disputoit pas, il instruisoit. On ajoute qu’il n’a rien rétracté de ce qu’il a enseigné contre les pélagiens : je le crois ; il écrivoit encore contre eux lorsqu’il est mort, et son dernier ouvrage est resté imparfait : si par là on veut insinuer qu’il a rétracté ce qu’il avoit dit eontre les manichéens, on nous en impose ; en 420 ou 421 , après dix ans de disputes contre les pélagiens, il réfute un manichéen. L. contra advers. legis et proph. Loin de déroger à ses premiers ouvrages , il y renvoie ; il n’en désavoue donc pas la doctrine. Pour prendre ses vrais sentiments , il faut le comparer avec lui-même , et voir comment on peut le concilier.
5° Les pélagiens ont été condamnés par l’Eglise grecque et latine au concile d’Ephèse. Les Grecs n’ont donc pas adopté les erreurs de ces hérétiques , et l’Eglise grecque a fait partie de l’Eglise universelle jusqu’au neuvième siècle.
Pans cet intervalle ont vécu saint Cyrille d’Alexandrie, Théodoret, saint Isidore de Damiette , saint Proclus de Constantinople, 'saint Ephrem, saint Maxime , saint Pierre Chrysologue , saint Jean Damascène , etc. Ces Pères ont-ils embrassé toutes les opinions de saint Augustin , toutes ses explications de l’Ecriture , que l’on voudroit faire passer pour des articles de foi.
6° Aux yeux des hommes instruits , un zèle excessif pour les opinions de saint Augustin peut paroître suspect.
Avec quelques passages cent fois répétés, et qui se trouvent partout, on se donne à peu de frais le relief de l’orthodoxie; on se trouve dispensé de consulter l’Ecriture sainte dans ses sources, de rechercher la tradition des quatre premiers siècles, de respecter les anciens Pères , de garder aucun ménagement envers les théologiens modérés , même •Je raisonner conséquemment.
Il nous reste à défendre saint Augustin contre les calomnies des hérétiques et des incrédules.
Ils l’accusent, 1» d’avoir toujours raisonné en parfait matérialiste sur la nature des substances spirituelles. Cepen-
dant nous trouvons dans ses livres sur la Trinité , liv. 10, c. 10 , une démonstration de la spiritualité de l’àme, à laquelle les matérialistes n’ont jamais répondu ; elle est tirée du sentiment intérieur. Je sens ma propre existence , dit saint Augustin , et je me sens distingué de tout être qui n’est pas moi : or , je ne sens ni l’existence , ni la structure , ni le jeu de mon cerveau , ni d’aucune partie intérieure de mon corps ; donc chacune de ces parties , et toutes prises ensemble , ne sont pas moi : ce que j’appelle moi, ou mon âme, est quelque chose de plus. Saint Augustin a certainement cru et prouvé la création, prise en rigueur; un être corporel ou matériel peut - il être créateur? Foyez Lum.vtéiualisme.
2“ D’avoir rejeté la liberté d’indififérence , d’avoir admis dans la volonté , mue par la grâce , la même nécessité d'agir que Calvin et Jansénius. Fausseté criante. La vérité est que saint Augustin a rejeté seulement l’iîidi/l^érence soutenue par les pélagiens •c’est-à-dire, le penchant égal au bien et au mal , la même facilité de faire l’un que l’autre, l’équilibre de la volonté entre l’un et l’autre ; c’est en cela que les pélagiens faisoient consister la liberté. Foyez Dp. imperf., lib. 3,n.l09, 117, etc. Saint Augustin soutient avec raison que l’homme , corrompu par le péché originel, n’a plus celte heureuse indifférence, qu’il est plus porté au mal qu’au bien , qu’il a besoin d’une grâce qui rétablisse en lui le libre arbitre , en lui rendant le pouvoir de choisir le bien. II a fallu toute la prévention de Calvin et de Jansénius, pour soutenir qu’une grâce qui rétablit la liberté impose la nécessité de faire le bien.
5® D’avoir été aussi grand prédestinateur que Calvin. Nous ferons voir à l’art. Piii'DESTi.NATiON.la différence qu’il y a entre le système de Calvin et celui de saint Augustin. Il suffit d’observer ici que , par prédestination des saints , ce Père a entendu la prédestination des lidèlcs à la grâce de la foi , et nous le prouverons par l’analyse du livre qu’il a fait sous ce litre.
4® On lui reproche d’avoir enseigné une morale pernicieuse , en soutenant que Sara, épouse d’ Abraham, a pu permettre à ce patriarche de prendre Agar pour concubine , et en posant pour maxime que tout appartient aux justes. A l’article Polygamie , nous prouverons que cet abus n’étoit pas défendu aux patriarches par le droit naturel; qu’Agar étoit une seconde épouse, et non une concubine. L’abus d’un terme n’est pas un titre légitime pour condamner les Pères de l’Eglise.
Loin d’approuver la maxime : tout appartient aux justes , saml Augustin a blâmé et condamné ceux qui , sous ce prétexte, s’emparoient des biens des donatistes.
L’on dit qu’après avoir prescrit la tolérance en faveur des manichéens, il a prêché la persécution et la violence contre les donatistes. Oui, contre les donatistes séditieux armés, sanguinaires, qui, par leurs circoncellions , remplissoient l’Afrique de désordres et de carnage ; mais saint Augustin n’a pas dit qu’il falloit employer contre eux la violence lorsqu’ils étolent paisibles : il a enseigné et fait le contraire, et il a eu la consolation de les voir réunis à l’Eglise.
Barbeyrac prétend que ce saint docteur a approuvé la peine de mort portée par les empereurs contre Iqs païens. Il falloit dire au moins contre les sacrifices des paiens. Le passage de saint Augustin est formel. Epist. 1)3, ad Vincent. Eogatistam , n. 10. On pouvoit être païen sans offrir des sacrifices , et nous ne voyons pas en quoi il importoit à la chose publique qu’un usage aussi absurde , et souvent accompagné de crimes, fût conservé.
6® L’on prétend qu’il a été pélagien en écrivant contre les manichéens, et qu’il est redevenu manichéen en disputant contre les pélagiens. C’est une calomnie, et saint Augustin s’en est justifié lui-même dans ses livres des Rétractations et ailleurs. Mais pour comparer dix volumes in-folio , pour saisir les vrais sentiments de ce saint docteur, pour distinguer les arguments absolus d’avec les arguments personnels qu’il
tire des principes de ses adversaires , il faut plus de sagacité, de patience, de droiture , que n’en ont eu les censeurs de ce Père. Les accusations que nous venons de voir ont été tirées des sociniens et des arminiens leurs amis, de Bayle, de Le Clerc , de Barbeyrac ; les savants Muratori et Maffei , et plusieurs théologiens , les ont réfutées sans répbque.
Nous en réfuterons nous-même un assez grand nombre dans les divers articles de ce Dictionnaire. Voyez Lamindus PritaniuSj de ingeniorum moderatione in religionis negotio, et Histor.
Theol. dogmatum et opin., de divinâ gratiâj etc.
Beausobre , dans son Histoire du Manichéisme, accuse souvent saint Augustin de ne pas rapporter fidèlement les opinions des manichéens ; d’attribuer à ces hérétiques des erreurs qu’ils n’ont pas soutenues , et de les réfuter par de mauvaises raisons. Ce reproche suppose que tous les docteurs manichéens avoient les memes opinions , et que tous sui voient la doctrine de Manès : faux préjugé , qui ne s’est vérifié à l’égard d’aucune secte hérétique, et qui n’aura jamais une ombre dè vraisemblance , puisque tout hérétique prétend être arbitre de sa croyance , et n’être assujetti aux leçons d’aucun maître.
Croirons-nous que saint Augustin n’a pas su mieux connoitre les vrais sentiments de Fauste, d’Adimante, de Félix, de Sécondinus, etc. , avec lesquels il avoit disputé de vive voix, que Beausobre, qui prétend les deviner par des conjectures et des probabilités ?
Quant aux réponses et aux arguments de ce saint docteur , nous verrons à l’article Manichéisme , qu’il a réfuté victorieusement le principe fondamental de cette hérésie , et qu’il a résolu solidement la difficulté tirée de l’origine du mal. Ce point décisif une fois obtenu, tout le reste du système de Manès tomboit par terre ; mais Beausobre n’a pas daigné faire cette observation , qui étoit cependant la première chose ù examiner pour nous faire un tableau fidèle de la dispute.
. IjCS ennemis de ce saint docteur ne
se sont pas bornés à calomnier sa doctrine; ils ont encore voulu rendre suspectes ses vertus , ses actions , les plus louables, la confession môme qu’il a faite de ses fautes. Le Clerc prétend que saint Augustin a écrit scs confessions , plutôt pour fermer la bouche à ses détracteurs que pour s’humilier de ses foiblesses , et que c’est une espece d’apologie fort adroite. Saint Augustin, ditil, y avoue les désordres de sa vie qu’il ne pouvoit pas cacher; il supprime ou excuse le reste , et ne néglige aucune occasion de se faire valoir ; il lui a fallu une forte dose d’amour-propre pour parler si longtemps de soi , et pour entretenir ses lecteurs de choses qui dévoient leur être fort indifférentes ; il s’adresse à Dieu, pour ne les occuper que de lui-même; s’il eût voulu simplement les édifier, il n’étoit pas moins nécessaire d’avouer les fautes qu’il avoit faites depuis sou baptême , que celles qui l’avoient précédé.
Des ennemis jaloux pouvoient dire que saint Augustin n’avoiî pas fait un grand sacrifice , en renonçant à la profession de rhéteur et d’orateur profane, pour exercer son talent sur un théâtre plus brillant , dans l’Eglise même , où il étoit sûr de jouer un rôle plus honorable et plus avantageux ; que par une pauvreté apparente , il avoit acquis le droit de subsister aux dépens des riches , même la faculté d’assister les pauvres; qu’en paroissant renoncer à tout , il étoit parvenu à dominer sur tout un peuple au nom de Dieu , à se rendre chef de parti, à pouvoir excommunier , condamner et proscrire ceux qui lui déplaisoient. Les vraies fautes, continue Le Clerc, dont Augustin avoit h se repentir , étoient d’avoir voulu se mêler d’expliquer l’Ecriture sainte, après en avoir fait une simple lecture , sans avoir appris le grec ni l’hébreu , sans avoir acquis aucune des connoissances nécessaires ; c’étoit d’avoir été ordonné prêtre et évêcpie contre les canons du concile de Kicée , qui défendoient à un évêque de se donner un successeur de son vivant ; c’étüit enfin d’être parvenu au plus haut degré de gloire , d’autorité et
de pouvoir , en faisant semblant de renoncer au monde, aux richesses, aux honneurs; artifice qui a été employé dans la suite par tant de gens, et toujours avec le même succès.
Quelque indécente que soit cette satire de Le Clerc, nous n’avons pas craint de la copier , afin de montrer jusqu’où les protestantsont poussé la malignité contre les Pères de l’Eglise. Avant de hasarder une pareille censure , il auroit fallu être certain de plusieurs faits desquels Le Clerc ne pouvoit avoir aucune preuve , et que l’on reconnoît être faux , pour peu que l’on consulte l’histoire.
1® Le Clerc suppose que quand saint Augustin a écrit ses confessions , il a eu intention de les publier , et que^ par un esprit prophétique, il a prévu qu’il auroit besoin de cette apologie adroite pour fermer la bouche à ses détracteurs; que son dessein étoit d’occuper de lui-même ses lecteurs , et non de s’exciter à la reconnoissance envers Dieu , par le souvenir des fautes que Dieu lui avoit remises par le baptême. Mais il paroît certain que cet ouvrage a été fait vers l'an 400 , peu de temps après la promotion de saint Augustin à l’épiscopat ; et alors nous ne voyons pas qu’il ait eu des détracteurs , ni des accusations à repousser. La manière dont il en parle , en les envoyant à un ami qui les lui avoit demandées , Epist. 265 , marque la plus parfaite candeur , et nous ne croyons pas lui faire grâce en disant qu’il étoit d’un caractère trop vif pour être hypocrite. S’il ne parle pas des fautes qu’il avoit commises depuis son baptême, c’est (pi’elles dévoient être la matière d’une confession sacramentelle, et non d’une déclaration publique ; celle-ci ne convenoit plus à un évêque , obligé de faire respecter son caractère.
2® La plupart des fautes dont saint Augustin s’accuse , n’avoient pas été assez publiques pour venir à la connoissance de ses ennemis , et les étourderies de jeunesse qu’il se reproche, n’étoient j)as de nature à le déshonorer : où étoit donc la nécessité d’en faire une apologie adroite? Quel avantage saint
Augustin pouvoit-il tirer de là pour sa réputation ? Les Africains , charmés de ses talents, ne pensaient guère à aller rechercher ce fju’il avoit fait en Italie.
30 Qui a révélé à Le Clerc que quand ce saint docteur quitta la profession de rhéteur , après son baptême , et retourna en Afrique , il avoit déjà le dessein et l’espérance d’être promu aux ordres sacrés ; que quand il se relira dans la solitude , il savait qu’on l’en tireroit bientôt pour l’élever au sacerdoce et à l’épiscopat ; que quand il opposa de la résistance à son évêque qui vouloit l’ordonner , elle ne fut pas sincère? Si en cela l’évêque Yalère pécha contre les canons du concile de Nicée , la faute ne peut pas en être attribuée à saint Augustin; c’éloil au primat de Carthage et aux autres évêques d’Afrique de s’en plaindre, et nous ne voyons pas qu’aucun ait réclamé : ils jugèrent sans doute que ces canons n’étoient pas indispensables.
* Si , en entreprenant d’expliquer l’Ecriture sainte, saint Augustin avoit eu le même dessein que Le Clerc , qui étoit de faire parade d’érudition , et de se montrer plus habile que les autres commentateurs , il auroit eu besoin , sans doute, de grec, d’hébreu, d’histoire , de géographie , etc. ; s’il a seulement voulu en tirer des leçons morales pour lui et pour les autres , tout cet appareil ne lui étoit pas nécessaire. Mais voilà l’entêtement des protestants ; ils interprètent l’Ecriture sainte comme on explique Homère ou Hérodote ; cl parce que les Pères de l’Eglise y ont cherché de quoi nourrir la piété et non la curiosité , cela déplaît aux protestants.
5“ Le Clerc a su encore , par révélation sans doute, que quand saint Augustin a écrit contre les manichéens , contre les donatisles , contre les pélagiens, contre les ariens , contre les priscillianisles, il l’a fait par humeur, par l’envie de contredire et de disputer , et non par zèle pour la pureté de la foi et pour le salut de son troupeau. Cependant d’autres protestants ont remaniué qu’il a traité les hérétiques avec plus de modération que saint Jérôme , qui étoit cependant plus vieux que lui. Mais son
grand crime a été de subjuguer les esprits , de gagner la confiance , de se faire admirer par la supériorité de ses talents et par l’ascendant de ses vertus. Heureux ceux à qui Dieu a donné assez de mérite pour s’attirer de pareils reproches ! Il a été le fléau des hérétiques de son temps ; il doit donc être censuré par les hérétiques de tous les siècles.
Un autre critique encore plus téméraire a prétendu que saint Augustin se reconnoissoit lui-même sujet aux excès du vin , parce qu’il dit dans ses confessions , 1. 10 , c. 31 , n. 47 : « Je suis bien ï éloigné de m’enivrer; cependant la s crapule me survient quelquefois. i Cet habile homme n’a pas su que crapula signifie seulement la douleur de tête qui provient du vin mal digéré; l’homme le plus sobre peut y être sujet par foiblesse d’estomac, maladie que produit assez ordinairementle travail d’esprit continué trop longtemps. Il est fort singulier que des écrivains du dix-septième ou du dixhuitième siècle se soient flattés de détruire une réputation de talents et de vertus établie depuis douze cents ans ; on ne doit pas être étonné de la fureur avec laquelle ils déchirent les vivants , puisqu’ils n’épargnent pas même les morts ni les saints.
Augustin , titre que Corneille Jansénius , évêque d’Ypres, a donné à un ouvrage qu’il a composé sur la grâce, parce qu’il prélendoit y soutenir le vrai sentiment de saint Augustin , et y donner la clef des endroits les plus difficiles de ce Père sur cette matière.
Ce livre , qui a causé des disputes si vives , et qui a donné naissance à l’hérésie nommée le Jansénisme, ne parut qu’après la mort de son auteur , et fut imprimé pour la première fois à Louvain , en ÎGiO , in-folio. Il est dirisé en trois parties. La première contient huit livres sur l’hérésie des pélagicns?La seconde en renferme neuf, un sur l’usage de la raison cl de l’autorité en matière théologique , un sur la grâce du premier homme et des anges , quatre de l’état de nature tombée , trois de l’état de pure nature. La troisième partie est subdivisée en deux : l’une contient un traité
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de la grûce de Jésus-Christ, en dix livres; l’autre est un parallèle entre l’erreur des semi-pélagiens cl l’opinion de quelques modernes, c’est-à-dire des théologiens qui admettent la grâce suffisante.
C’est de cet ouvrage qu’ont été extraites les cinq fameuses propositions qui en contiennent toute la substance , et qui ont été condamnées par plusieurs souverains pontifes. A l’article Jansénisme, nous en traiterons avec plus d’étendue.
AUGUSTINIANISME, AUGUS- TINIENS. Dans les écoles, on donne ce dernier nom aux théologiens qui soutiennent que la grâce est efficace par sa nature absolument , sans aucune relation aux circonstances ni aux degrés de force , et qui prétendent fonder cette opinion sur l’autorité de saint Augustin.
Leur système se réduit principalement aux points suivants. \° Que, pour faire des œuvres méritoires et utiles au salut, les créatures libres , en quelque étal qu’on les suppose , ont besoin du secours intérieur et surnaturel de la grâce. C’est un dogme de foi décidé contre les pélagiens. («I
2" Que, dans l’état de nature innocente , celte grâce n’a pas été efficace par elle-même et par sa nature , comme elle l’est à présent , mais versatile , c’est ce qu’ils appellent adjuiorium sine quo.
3« Que , dans ce même étal de nature innocente , il n’y a point eu de décrets absolus, efficaces, antécédents au consentement prévu de la nature ; par conséquent nulle prédestination à la gloire avant la prévision des mérites, nulle réprobation qui ne supposât la prévision des démérites.
A” Que , dans l’état de nature tombée ou corrompue par le péché , la grâce ef. ficaco par elle-même est nécessaire pour toutes les actions surnaturelles ; cl ils appellent cette grâce adjuiorium quo.
5° Ils fondent la nécessité de cette grâce , non sur la subordination et la dépendance dans laquelle la créature est à l’égard du Créateur , comme le veulent les thomistes , mais sur la foiblesse de la volonté humaine considérée après la chute d’Adam.
G” Ils font consister la nature de cetto grâce efficace dans une délectation ou suavité victorieuse , non par degrés et relativement comme l’admellenl les jansénistes , mais simplement et absolument, par laquelle Dieu incline la volonté au bien , sans toutefois blesser sa liberté. Ils disent, après saint Augustin, que Dieu a une infinité de moyens inconnus et inconcevables à l’homme pour déterminer absolument sa volonté : Deus miris ineffabilibusque modis homines ad se vocal el trahit. L. i ad Simplic.
7» Outre la grâce efficace , les augustiniens en admettent une autre qu’ils nomment suffisante , grâce réelle qui donne à la volonté assez de force pour pouvoir , soit médiatement , soit immédiatement, produire des œuvres surnaturelles et méritoires, mais qui cependant n’a jamais son effet sans le secours d’une grâce efficace.
8° Selon ces théologiens , lorsque Dieu appelle efficacement quelqu’un , et veut lui faire pratiquer le bien, il lui donne une grâce efficace , qui a toujours son effet; aux autres, il accorde seulement une grâce suffisante pour accomplir ses commandements , ou au moins pour demander et obtenir des grâces plus fortes qui leur fassent remplir leur devoir. Il est un peu difficile de concevoir en quel sens est suffisante une grâce qui n’est pas par sa nature adjuiorium quo; encore plus difficile de comprendre comment la volonté privée de Vadjulorium quo a un pouvoir réel de faire le bien.
9® Ils soutiennent que, quanta l’élat de nature tombée, il faut admettre des décrets absolus et efficaces par euxmêmes pour les œuvres qui sont dans l’ordre surnaturel , et que la prescience de ces mêmes œuvres est fondée sur ces décrets absolus cl efficaces.
10® Que la prédestination, soit à la grâce, soit à la gloire est absolument gratuite ; (pie la réprobation positive se fait en conséquence de la prévision des pécliés actuels, et la réprobation négative à cause du seul péché originel.
Ajoutons que, dans ce système , le salut éternel n’est accordé qu’à un trèspetit nombre de prédestinés, qui y sont
conduits par une suite de grâces efficaces.
On divise les augustiniens en rigides et en relâchés. Les rigides sont ceux qui soutiennent tous les points que nous venons d’exposer; les relâchés sont ceux qui distinguent des œuvres surnaturelles faciles, et des œuvres difficiles , qui n’exigent une grâce efficace par elle-même que pour ces dernières, et soutiennent que pour les autres , telle que la prière par laquelle on obtient des secours plus forts et plus abondants , la grâce suffisante a souvent son effet sans autre secours. C’étoit le sentiment du cardinal Noris , du père Thomassin , et selon M. Habert, évêque de Vabres, celui que de son temps l’on suivoit communément en Sorbonne. Tournély, Tract, de Grat., part. 2, q. 5, $ 2. Nous ne voyons pas pourquoi une grâce suffisante , avec laquelle on fait une bonne œuvre facile, n’est pas appelée pour lors une grâce efficace, ou adjutorium quo.
Bornons-nous à remarquer qu’à la réserve du premier point, décidé par l’Eglise contre les pélagiens et les sémipélagiens, tout le reste est pure opinion. En lisant saint Augustin avec toute l’attention dont nous sommes capables, nous avons vu qu’il appelle adjutorium quo le don de la persévérance finale qui renferme la mort en état de grâce ; mais nous n’avons trouvé nulle part que saint Augustin donne ce nom à la grâce actuelle, nécessaire pour toute bonne œuvre surnaturelle et méritoire. C’est cependant sur cette supposition fausse que porte tout le système qu’onlui prête. La distinction entre adjutorium sine quo et adjutorium quo, ne se trouve que dans le livre de Cotrept. et Grat., c. 12, n. 34 ; et il est question là de la persévérance finale , et non d’aucune autre grâce.
Mais un inconvénient qui mérite la plus grande attention, c’est qu’on ne peut pas pas concilier la plupart des pièces de ce système , surtout la réprobation négative du très-grand nombre des hommes à cause du péché originel , avec la volonté de Dieu de sauver tous les hommes , clairement énoncée dans
l’Ecriture sainte , et avec la rédemption de tous les hommes par Jésus-Christ:
deux vérités que saint Augustin a soutenues de toutes ses forces , aussi bien que les autres Pères.
Pour être sûr que l’on suit ses véritables sentiments , ce n’est pas assez de rechercher ce qu’il a écrit dans ses livres contre les pélagipns ; il faut encore concilier ce qu’il y a dit avec ce qu’il a enseigné dans ses commentaires sur l’Ecriture sainte et dans ses sermons , pour exciter les fidèles à la confiance en Dieu , à la reconnoissance envers Jésus-Christ, à une ferme espérance du salut éternel.
Si un système théologique n’est pas utile pour animer la foi, pour affermir l’espérance, exciter l’amour de Dieu, pour calmer les craintes et augmenter le courage des âmes trop timides, de quoi sert-il ?
fl y a néanmoins une distinction essentielle à mettre entre les augustiniens catholiques, dont nous venons de parler, dont le système ne renferme rien de contraire à la foi , et les faux augustiniens. Ces derniers sont ceux qui soutiennent les opinions que Baïus, Jansénius, Quesnel et d’autres ont osé attribuer à saint .Augustin : opinions que le saint docteur n’eut jamais, et dont il auroit eu horreur si on les lui avoit proposées. Au mot Jansénisme , nous ferons voir qu’il a professé formellement les vérités diamétralement opposées aux erreurs que Jansénius a prétendu tirer de ses écrits.
Augustiniens, hérétiques du seizième siècle , disciples d’un sacramentaire appelé Augustin, qui soulenoit que le ciel ne seroit ouvert à personne avant le jour du jugement dernier. C’est l’erreur des Grecs, qui fut condamnée dans les conciles de Lyon et de Florence, et à laquelle ils firent profession de renoncer, lorsqu’ils feignirent de se réunir à l’Eglise romaine.
AUGUSTINS, religieux qui T«connoissent saint Augustin pour leur maître et leur instituteur, et qui professent une règle qui lui est attribuée.
AULIQUE, nom d’un acte ou d’une thèse que soutient un jeune théologien