VIII
Il y a un fait constant, et dont plusieurs philosophes sont convenus, c’est que les nations féroces qui ravagèrent l’Europe au cinquième siècle et dans les âges suivants, auroient étouffé jusqu’au dernier germe des connoissances humaines , si la religion n’avoit opposé des barrières à leur fureur. Les ecclésiastiques , obligés à l’étude par leur état , conservèrent une foible teinture des sciences qui avoient été cultivées sous la domination des Romains. Il y eut toujours des écoles établies dans l’enceinte des chapitres et des monastères , pour l’instruction de la jeunesse ; le nom de clerc devint synonyme avec celui de lettré. La langue latine consacrée aux offices de l’Eglise , quoique fort déchue de son ancienne pureté , fut dans la suite un secours pour reprendre la lecture des anciens auteurs. Dans le loisir du cloître, les moines s’occupèrent à rassembler et à copier les écrits que le génie destructeur des Barbares avoit épargnés : à la renaissance des lettres , les archives des églises et des monastères ont été les uniques dépôts où l’on a retrouvé les monuments des siècles précédents.
La pompe extérieure du culte divin contribuoit h entretenir un reste de goût pour les arts ; les rapports nécessaires avec le siège de Rome , et les pèlerinages de dévotion , furent pendant longtemps le seul lien de communication entre les différentes nations de l’Europe; la trêve de Dieu, établie par un motif de religion , suspendit par intervalles les ravages de la guerre. Un des objets de l’institution de plusieurs fêtes fut d’interrompre les travaux des serfs, accablés sous la tyrannie féodale. Avant l’établissement des foires et des marchés publics, les apports , ou le concours des peuples aux fêtes et aux tombeaux des saints, furent le rendez-vous ordinaire des négociants ®.
Si donc il s’est trouvé quelques vestiges d’humanité, de mœurs, de police, de lumières, parmi les hommes au quinzième siècle, c’est incontestablement au christianisme que l’on en est redevable *. Sans la résistance que le zèle de la religion opposa aux tentatives réitérées dos mahométans, ils auroient envahi l'Italie et les Gaules; tout étoit perdu.
Lorsque les premiers littérateurs commencèrent à reprendre le lil des connoissances humaines , on n’avoit pas lieu de prévoir que leurs successeurs se serviroient bientôt, pour attaquer la religion, des secours mêmes qu’elle leur avoit conservés , et tourneroient contre elle les armes qu'ils avoient reçues de sa main : la révolution fut aussi prompte qu’elle avoit été imprévue.
1 //isl. des Elab. des Enrop. dans les Indes, lom. vu, c. 13. — * ydux Mânes de Louis XV, lom. I , p. 297. — 3 I.a première foire franche en France a commencé è Saint-Denis. Uisl. des Etabliss. Europ. dans les Indes , lom. ii. p. 2. — < Vues philos, de l’rémonlval, lom. i. p. 1S4; Hume, Illsl, de la maison de 2'udor, loin, ii, pag. 9.
INTRODUCTION. XXIIX
Il étoit impossible qu’au milieu des ténèbres qui avoient couvert la face de l’Europe pendant plusieurs siècles, il ne se fût glissé des abus dans la religion, que les mœurs du clergé ne se sentissent de la licence qui avoient régné dans tous les états ; c’est de là que l’on est parti pour lancer les premiers traits contre la constitution même du christianisme.
Ceux qui s’annoncèrent au seizième siècle, sous le titre de réformateurs, sentirent ces abus ; ils crurent y remédier en détruisant le principe auquel ils les attribuoient , savoir l’autorité de l’Eglise. Ils ne virent pas qu’ils faisoient une brèche par laquelle toutes les erreurs alloient bientôt pénétrer; que, pour renverser successivement tous les dogmes et les fondements mêmes de la foi chrétienne , il n’y avoit qu’à suivre la route qu’ils venoient de tracer. En effet, bientôt en imitant leur méthode , les sociniens rejetèrent tous les dogmes qui leur parurent incompréhensibles , citèrent au tribunal de la raison les oracles de la parole divine. Instruits par cet exemple, les déistes ne voulurent plus admettre aucune révélation , révoquèrent en doute plusieurs vérités de la religion naturelle. Enfin le matérialisme , armé de leurs arguments , osa lever sa tête altière , et nier l’existence de Dieu. Les sceptiques , frappés du choc de ces divers systèmes, conclurent qu’il n’y a rien de certain ; qu’en fait de religion et de morale, un philosophe doit s’en tenir au doute absolu. De là est née Vindiffdrence pour toutes les opinions, à laquelle on donne le nom de tolérance. Dans l’excès du délire, l’esprit humain ne peut aller plus loin.