IX
Cette progression surprenante est clairement marquée par les époques des personnages qui ont été à la tête de ces différents partis, et par la date de leurs ouvrages. Luther commença de dogmatiser en dSlT; Calvin en 1S52; Lélio, Socin et Gentilis, vers 1530. Viret , l’un des réformateurs, a parlé des premiers déistes dans son instruction chrétienne, en 1563. Vanini, athée décidé, fut exécuté en 1619. Spinosa n’a paru que quarante ans après ; La Motte-le-Vayer et Bayle, deux sceptiques, ont écrit sur la fin de ce même siècle; Montagne les avoit précédés.
En Angleterre , les progrès de l’incrédulité ont été les mêmes. Après les divers combats des différentes sectes protestantes et sociniennes, le déisme y eut des prosélytes. Le lord Herbert de Cherbury , premier auteur anglois qui l’ait réduit en système, publia son livre de Veritaie, en 1624. Hobbes, Tolland, Blount, Schaflsbury, Tindal , Morgan, Chubb , Collins , Woolston , Bolingbrocke , sont venus à la suite. Ce dernier, de même que Hobbes et Tolland, a semé des principes d'athéisme dans ses ouvrages ; David Hume, plus récent, a professé le scepticisme dans les siens.
Nos incrédules François, qui parlent aujourd’hui si haut, n’ont été que les copistes des Anglois ; c’est un fait aisé à vérifier. Ils ont commencé par enseigner le déisme ; insensiblement ils en sont venus au matérialisme pur; pour achever la dégradation , le pyrrhonisme absolu se montre à découvert dans la plupart de leurs livres. Nous citerons ci-après quelques-unes de leurs maximes
Ce phénomène , constamment renouvelé , ne peut être un effet du hasard; déjà on l’avoit remarqué chez les anciens philosophes. Trois cents ans avant notre ère, les dogmes de la religion naturelle et de la morale avoient été trop foiblemenl établis par Pythagore, par Socrate , Platon et Aristote, qui avoient précédé cette époque ; ils avoient mêlé des erreurs à ces vérités essentielles. Les épicuriens et les cyniques qui parurent alors, attaquèrent, les uns l’existence de la Divinité
• Les secUlcurs des divers systèmes d’incrédulité ne sont appuyés sur aucune preuve positive, mais sur les dilTicultés qu’ils voient dans les opinions de leurs adversaires. Des dilticultés et des objections peuvent inspirer des doutes ; mais elles n’opôrent point la conviction. En général les incrédules sont Ilollants, incertains et non persuadés.
XL INTHODUCTION.
ou du moins sa providence ; les autres, les lois de la morale. Leurs égarements furent remplacés par les hypothèses de Pyrrhon et de ses descendants, qui ne vouloient admettre aucune vérité.
Il n’en faut pas davantage pour convaincre un esprit droit , non-seulement de la nécessité de la révélation, mais du besoin que nous avons d’une autorité visible pour nous guider en matière de religion : l’une de ces vérités découle évidemment de l’autre. L’auteur de l’article Unitaires, dans l’Encyclopédie, a trèsbien montré la progression que doit faire un raisonneur, dès qu’il a franchi la barrière de l’autorité *. Sur ce point important, les principes sont exactement d’accord avec les faits, ils servent d’appui les uns aux autres.
Le premier essai des novateurs fut d’attaquer l’autorité de la tradition : ils ne Virent pas qu’en renversant la tradition des dogmes, ils sapoient du même coup la tradition des faits. Car enfin on ne conçoit pas pourquoi il est plus dilücile aux hommes de rendre témoignage de ce qu’ils ont entendu , que d’attester ce qu’ils ont vu : s’ils sont indignes de croyance sur le premier chef, nous ne voyons pas quelle confiance on peut leur accorder sur le second. Dès que la tradition des faits est aussi caduque et aussi incertaine que la tradition des dogmes, le christianisme ne peut se soutenir, il est appuyé sur des faits. Tous les arguments que l’on a rassemblés contre l’infaillibilité de la tradition dogmatique, ont donc servi à ébranler en général toute certitude morale ou historique Celle-ci étant intimement liée à la certitude physique, comme nous le ferons voir, les coups portés à l’une ne pouvoient manquer de retomber sur l'autre. Quand on est parvenu à douter des vérités physiques , il ne reste qu’un pas à faire pour contester les principes métaphysiques sur lesquels portent nos raisonnements. A proprement parler, ces trois espèces de certitude sont appuyées sur le même fondement, sur le sens commun®; l’on ne peut donner atteinte à l’une, sans diminuer la force des autres.
1 Voyez encore Bayle, Dict. Crit., art. Acosta. Apol. pour les calliol., l. 2 , c. 1.— 2 Voyez Daillé, de usu Patrum.
3 V. Beatles , an essai on lhe Nature ad iramulability ot Truth.
« A proprement parler, dit M. Bergier, ees trois espèces de certitude, c’est-à-dire, la certitude » métaphysique , la certitude physique et la certitude morale , sont appuyées sur le même fonde- » ment, sur le sens commun, n Celle proposition n’est point une assertion irrélléchie de la part de l’auteur; elle s’accorde parraitcincnl avec la doctrine qu'il a développée dans plusieurs endroits do ses ouvrages.
Dans son Traité de la vraie Religion, t. IV, p. 134 , édit, de Besançon , 1820, il dit a qu’en der- » niôre analyse, la certitude métaphysique se réduit, aussi bien que les autres, au dictamen du sens n commun. » Nous lisons dans le môme ouvrage, 1. 1, p. 60, que « par la conduite de Dieu envers I) le genre humain , dès l’origine du monde , par les égarements des peuples qui ont oublié la ré- » vélation primitive, par les erreurs des philosophes anciens et modernes, il est prouvé jusqu’à n l’évidence que la raison seule est trôs-foible , qu’elle n’a jamais su dicter à l’homme ce qu’il de- » voit croire et pratiquer. » — a A parler exactement, l’homme n’a que des lumières d’emprunt;
• Dieu l’a créé pour être façonné par l’éducation et la société; abandonné à lui-même, il scroit » presque réduit à l’animalité pure : il est de la nature do l’homme que la religion lui soit transmise 0 par l’éducation. » ( Tome IV, p. 12. ) — « A proprement parler, la raison n’est rien autre chose » que la faculté d’étro instruit et do sentir la vérité, lorsqu’elle nous est proposée, n ( Dict. théol., art. Raison. ) — Si l’on prétend que rien ii’cst plus conforme aux idées généralement reçues que d’admettre une religion, une loi naturelle, M. Bergier répond que «la religion prescrite » aux premiers hommes étoit naturelle , dans ce sens qu’elle étoit conforme aux besoins de l’huma-
• nité, à la nature de Dieu et à la nature de l’homme; que lorsque nous en sommes instruits, nous •- iwuvons , par les lumières de la raison , en sentir et en démontrer la vérité ; mais qu’elle n’est
• point naturcll^c dans ce sens, qu’aucun homme soit parvenu , par ses propres recherches , à en » découvrir tous les dogmes cl tous les préceptes , cl à les professer dans leur pureté. Personne » no l’a connue que ceux qui l'ont reçue par tradition. » ( Traité de la vraie Religion, lom. IV , pag. 72.)