XIV
Quand on connoît les vrais motifs qui déterminent la plupart des déserteurs de la religion , l’on n’est plus tenté de leur prêter l’oreille ; ils ont eu la complaisance de les dévoiler eux-mêmes.
« Si nous remontons , dit l’un d’entr’eux, à la source de la prétendue philoso- » phie de ces mauvais raisonneurs, nous ne les trouverons point animés d’un » amour sincère pour la vérité ; ce n’est point des maux sans nombre que la su- » perstilion a faits à l’espèce humaine , dont nous les verrons touchés; nous ver- » rons qu’ils se trouvent gênés des entraves importunes que la religion , quelque-
» En traçant cette généalogie impure, nous n’avons aucune intention de chagriner les protestants; (ils méconnoisscnl leurs descendants, ceux-ci , plus honnêtes, ne renient point leurs ancêtres; ce «•int les protestants , disent-ils , qui ont commencé la révolution ; mais ils ne sont pas allés assez h'in. Enfin l’on est allé si loin, qu’il faudra nécessairement reculer.
•Morgan. Moral philosopher, loin. I, pag. 219. — > Syst. de la nat., tom. II, c. T, p. 221 et siiiv. '-'•lap. 12, pag. 357. Première lettre à Sophie , pag. 5; Deuxième lettre , pag. il , Dial, sur V&nw, pag. U5, U6 ; Le ion Sens, S 117, ti8. — 4 Encyclop., Unitaires, p. 390.
XLVi , INTRODUCTION.
» fois d’accord avec la raison, mcltoit à leurs déréglements. Ainsi c’est leur per- » versité naturelle qui les rend ennemis de la religion ; ils n’y renoncent que D lorsqu’elle est raisonnable ; c’est la vertu qu’ils haïssent encore plus que l’erreur » et l’absurdité. La superstition leur déplaît, non par sa fausseté, non par ses > conséquences fâcheuses , mais par les obstacles qu’elle oppose à leurs passions, ® par les menaces dont elle se sert pour les effrayer , par les fantômes qu’elle » emploie pour les forcer d’être vertueux... *
<i Des mortels emportés par le torrent de leurs passions , de leurs habitudes » criminelles, de la dissipation , des plaisirs , sont-ils bien en état de chercher la » vérité , de méditer la nature humaine , de découvrir le système des mœurs, de O creuser les fondements de la vie sociale ? La philosophie pourroit-elle se glo- D ritier d’avoir pour adhérents , dans une nation dissolue , une foule de libertins » dissipés et sans mœurs, qui méprisent sur -parole une religion comme lugubre » et fausse, sans connoître les devoirs qu’on doit lui substituer. Sera-t-elle donc j> bien flattée des hommages intéressés , ou des applaudissements stupides d’une » troupe de débauchés , de voleurs publics , d’intempérants, de voluptueux, qui, B de l’oubli de leur Dieu et du mépris qu’ils ont pour son culte , concluent qu’ils B ne se doivent rien à eux-mêmes ni à la société , et se croient des sages , parce B que souvent, en tremblant et avec remords , ils foulent aux pieds des chimères B qui les forçoient à respecter la décence et les mœurs ' ? b Nous n’aurions pas osé dire d’aussi terribles vérités, mais il nous est permis de les copier; les incrédules ne peuvent être mieux définis que par les maîtres qui les ont formés.
L’auteur du Système de la nature ne s’est pas exprimé avec moins d’énergie , en recherchant les causes qui peuvent porter à l’athéisme et à l’irréligion. La première est , selon lui , l’indignation qu’inspire à tout homme qui pense la vue des maux qu’ont produits dans le monde l’idée de Dieu et la religion. La seconde est la crainte importune que doit faire naître dans l’esprit de tout raisonneur conséquent l’idée d’un Dieu tel que ses affreux ministres le peignent, c’est-à-dire, d’un Dieu vengeur du crime , et rémunérateur de la vertu. La troisième sont les passions et les intérêts des hommes qui les poussent à faire des recherches.
La question est de savoir si un esprit préoccupé par la crainte , par les passions, est fort en état de faire des recherches avec succès , et de découvrir la vérité.
« Nous conviendrons, dit-il, que souvent la corruption des mteurs, la débauche, B la licence, et même la légèreté d’esprit, peuvent conduire à l’irréligion ou à B l’incrédulité ; mais on peut être libertin , irréligieux , et faire parade d’incré- B dulilé , sans être athée pour cela... Bien des gens renoncent aux préjugés re- B eus , par vanité et sur parole ; ces prétendus esprits forts n’ont rien examiné B par eux-mêmes , ils s’en rapportent à d’autres qu’ils supposent avoir pesé les
B choses plus mûrement Un voluptueux , un débauché enseveli dans la cra-
B pnle , un ambitieux , un intrigant , un homme frivole et dissipé, une femme B déréglée, un bel esprit à la mode ; sont-ils donc des personnages bien capables B de juger d’une religion qu’ils n’ont point approfondie , de sentir la force d’un
D argument, d’embrasser l’ensemble d’un système? Les hommes corrom-
B pus n’attaquent les dieux , que lorsqu’ils les croient ennemis de leurs passions, b Cci)cndant, selon le même auteur , « il faut être désintéressé , pour juger sai- » nemenl des choses; il faut des lumières et de la suite dans l’esprit, pour saisir B un grand système. 11 n’a|tpartient qu’à l’homme de bien examiner les preuves
B de l’existence de Dieu et les principes de toute religion L’homme honnête
» et vertueux est seul juge compétent dans une si grande aft’aire *. b Si , avant de lire un livre écrit contre la religion , l’on commençoit par deman-
i Essai sur les préjugés , c. 8, p. i8i cl suiv. — * Syst, de la nal., l. II, c. lo, pag. 360 elsuiv.
INTRODUCTION. XLVn
der : L’auteur est-il un homme de bien , vertueux, honnête , sage, désintéressé? il est fort douteux qu’aucun de ces ouvrages fût dans le cas de faire fortune.
Un troisième dit avec franchise : « J’aime mieux être anéanti une bonne fois , » que de brûler toujours; le sort des bêtes me paroît plus désirable que le sort » des damnés. L’opinion qui me débarrasse de craintes accablantes dans ce monde, g me paroît plus riante que l’incertitude où me laisse l’opinion d’un Dieu sur mon » sort éternel... On ne vit point heureux, quand on tremble toujours. Un Dieu,
* qui damne éternellement , est évidemment le plus odieux des êtres que l’esprit » humain puisse inventer '. »
Voilà donc la source dans laquelle nos philosophes ont puisé tant de lumières , la crainte de brûler toujours ; mais cette crainte n’entre point dans une âme pure , honnête , vertueuse : l’enfer n’est destiné qu’aux méchants. Avouer que l’on est tourmenté par cette idée, c’est reconnoître que l’on n’a pas la conscience nette. Nos adversaires préfèrent , non l’opinion la plus vraie et la mieux prouvée, mais la plus riante et la plus commode; c’est le goût et non le raisonnement qui les détermine.
L’un des derniers qui aient écrit , convient de même qu’entre la religion et l’athéisme , c’est le cœur , le tempérament , et non la raison qui décide du choix *.
L’auteur du livre de l’Esprit n’avoit pas trop bonne opinion de ses confrères. « Peut-être, dit-il, nos auteurs sont-ils quelquefois plus soigneux de la correction » de leurs ouvrages , que de celle de leurs mœurs , et prennent-ils exemple sur 8 Averroès, ce philosophe qui se permettoit , dit-on, des friponneries, qu’il re- » gardoit, non-seulement comme peu nuisibles, mais même comme utiles à sa » réputation ^ »
Un autre avoue qu’au terme de la caducité, les principes de la religion reprennent l’ascendant, parce qu’alors nous n’avons plus besoin des raisons qui nous tranquillisoient au sein des plaisirs ■•. Il est donc bien décidé que l’on n’est incrédule qu’autant que l’on a besoin de raisons pour se tranquilliser au sein des plaisirs.