XIX
Comment prouve-t-on que les prêtres ne sont chrétiens que par intérêt? Par les fautes vraies ou prétendues qu’ils ont commises depuis la naissance de l’Eglise. On en reproche aux papes, aux évêques, aux ministres inférieurs; les protestants surtout ont fourni là-dessus de bons mémoires.
C’est s’arrêter en beau chemin; il falloit poiisser l’induction jusqu’où elle peut aller.
On connoît d’habiles jurisconsultes, dont la conduite n’est pas un modèle d’équité ; des médecins qui , après avoir disserté savamment sur la nécessité du régime , ne l’observent pas mieux que leurs malades ; des philosophes dont les actions et la morale ne sont pas toujours d’accord. « Toutes les fois, dit un écrivain B très-connu, que je songe à mon ancienne simplicité, je ne puis m’empêcher ® d’en rire. Je ne lisois pas un livre de morale ou de philosophie, que je ne crusse 0 y voir l’âme ou les principes de l’auteur; je regardois tous ces graves écrivains » comme des hommes modestes, sages, vertueux , irréprochables.... Je me for- ® mois de leur commerce des idées angéliques, et je n’aurois approché de la » maison de l’un d’eux , que comme d’un sanctuaire. Je ne comprenais pas que B l’on pût s’égarer, en démontrant toujours; ni mal faire en parlant toujours de » sagesse. Enfin, je les ai vus : ce préjugé puéril s’est dissipé, et c’est la seule » erreur dont ils m’aient guéri '. » Donc les philosophes ne croient pas plus à la morale que les prêtres à la religion.
Voilà l’argument dans toute sa force. Que répondent les philosophes? Que, " quand un homme , entraîné par ses passions, paroît oublier ses principes , il ne B s’ensuit pas qu’il n’en a point , qu’il n’y croit pas , ou que ces principes sont B faux ; que le tempérament est plus fort que les systèmes , et que les passions B l’emportent sur la croyance b Ainsi les prêtres sont justifiés ou du moins excusés par leurs propres dénonciateurs.
Supposons que ceux-ci soient venus à bout d’en séduire quelques-uns qui ont eu des liaisons trop familières avec eux ou avec leurs écrits , il s’ensuit que ces foibles théologiens n’en savoient pas assez pour sentir la fausseté des raisonnements des incrédules. Celte victoire n’est pas assez brillante pour en faire trophée contre la religion. Semblable aux païens qui insultoient aux chrétiens apostats , nos sages philosophes ne pardonnent ni à ceux qui leur résistent , ni à ceux qui ont succombé sous leurs sophismes. Belle récompense de la docilité que l’on a pour eux !