DE L\ THÉRAPELTIOUE AU XLV SIÈCLE
On connaît l’histoire extraordinaire de saint François d’Assise. — « Ce religieux était arrivé à la fin de sa carrière, après aYoir vu réussir tous ses projets. Il avait obtenu du papeHonorius III la confirmation de l’ordre fondé par lui, pour les deux sexes ; il avait inauguré une règle nouvelle, qui était regardée comme la conception la plus parfaite qu’on eût jamais eue de la vie monastique. Satisfait d’une tâche si glorieuse, il s’était démis du généralat entre les mains de Pierre de Catane, pour ne plus songer qu’à son salut. Il se relira, en conséquence, dans une solitude de l’Apennin, entre l’Arno et le Tibre, non loin de Camaldoli et de Vallombrosa, et fixa sa retraite sur une montagne appelée l’Alverne, que lui avait abandonnée le propriétaire, unseigneur du pays, nommé Orlando Cataneo : là, dégagé de tous les devoirs et de toutes les préoccupations de la vie pratique, il se livrait sans mesure aux rigueurs de l’ascétisme le plus sévère et méditait incessamment en Dieu.
« Des extases s’emparaient de temps à autre de son esprit, et le rendaient de plus en plus indifférent aux objets de la terre. Les macérations, les abstinences, se succédaient chez lui sans relâche. Parmi les carêmes surérogatoires qu’il s’clait imposés se trouvaient les quarante jours qui séparent la fête de l'Assomption de celle de Saint-Michel. Exténué par le jeûne et s’abîmant une fois dans les élans de la prière la plus ardente, il crut entendre Dieu qui lui ordonnait d’ouvrir l’Évangile, afin que ses yeux pussent y lire ce qui serait le plus agréable à son Créateur. Frappé de cet avertissement divin, saint François remercia Dieu dans unè nouvelle prière qui dépassait encore en ferveur celles auxquelles il se livrait depuis le commencement de ce carême. « Ouvre-moi le livre sacré », dit-il au frère Léon, qui l’avait suivi dans sa retraite. Trois fois cette épreuve fut faite, et trois fois le volume s’ouvrit à la passion de Jésus-Christ. Le saint crut reconnaître là un ordre de pousser son imitation de la vie du Sauveur plus loin qu’il ne l’avait encore fait. Sans doute, il avait imposé silence à la chair par la mortification, et crucifié son esprit et ses désirs, mais il n’avait point encore soumis son corps au supplice de la passion, et c’était le supplice que Dieu lui prescrivait en lui montrant du doigt le récit de l’Évangile.
» Après cette épreuve, le solitaire n’eut plus qu’une pensée : le crucifiement de son divin Maître. Il en passa et repassa en esprit les douloureuses phases, exaltant davantage son imagination à chaque oraison. En même temps qu’il exténuait son corps par un jeûne prolongé, il travailla à évoquer en lui le tableau émouvant du Sauveur sur la croix.
» Dans ses visions, il était tellement absorbé par la contemplation du Dieu souffrant, qu’il perdait conscience de lui-même, et se trouvait transporté dans un monde surhumain. Le jour de l’Exaltation de la croix, se livrant plus encore que de coutume, en raison de la solennité, à une de ces contemplations extatiques, il crut voir un séraphin ayant six ailes ardentes et lumineuses descendre rapidement de la voûte des cieux et s’ajiprocher de lui. L’esprit évangélique soutenait entre ses ailes la figure d’un homme, les pieds et les mains attachés à une croix. Lorsque le saint assistait à ce spectacle miraculeux avec une onction et un étonnement profonds, la vision s’évanouissait tout à coup. Mais le pieux anachorète en avait ressenti un contre-coup étrange, et toute son économie était demeurée profondément troublée. Il éprouva surtout aux pieds et aux mains des sensations doulou-
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INTRODUCTION
reuses qui firent bientôt place à des ulcérations, à des espèces de plaies qu’il considéra comme les stigmates de la passion du Christ.
» Ce miracle eut un immense retentissement. Rien n’était plus fait pour frapper des imaginations avides du merveilleux, et fortifier la vénération profonde que ce saint personnage excitait par ses travaux et ses vertus. Le pape proclama les stigmates de saint François un don miraculeux de la grâce, et les chrétiens tinrent le prodige pour une démonstration péremptoire du mystère de la Rédemption, à raison surtout de cétte circonstance que les stigmates avaient été imprimés au saint jour dé l’Exaltation de la croix.
» L’allégresse que causa le miracle fut surtout grande chez les fra:nciscains. C’était le triomphe de leur ordre; ce prodige donnait une preuve éclatante de l’amour infini de Jésus-Christ pour leur fondateur, puisqu’il l’avait choisi pour offrir sur la terre une image visible de sa divinité. 11 y eut donc désormais pour les religieux mendiants deux passions, celle de Jésus-Christ et celle de saint François. On vit un gardien des cordeliers de Reims, le Père Lanfranc, faire inscrire au fronton de son couvent: Deo homini et heato Francisco, utriquc crucifxo: «A l’hornme-Dieu et à saint François, tous deux crucifiés (1). »
D’autres moines, Philippe d’Acqueria, Benoît de Reggio, Charles de Saeta; Dodo, de Pordrè des Prémontrés; Angèle del Paz, de Perpignan; Nicolas de Ravenne, sainte Catherine de Sienne, etc., eurent le même avantage, et rêvant sans cesse aux souffrances de la Passion, en virent les stigmates se montrer sur leur corps. Une fois répandue, la nouvelle de ces stigmatisations en fit paraître d’autres dans les cloîtres du xv® siècle. Mais des variations se produisirent. Sainte Catherine de Raconisio et quelques autres eurent sur le front les stigmates de la couronne d’épines. D’autres éprouvèrent les douleurs de la flagellation et en conservèrent les marques, complétant ainsi dans leurs extases toutes les douloureuses circonstances de la Passion. Ce fut une véritable épidémie, et pendant prés d’un siècle on ne parlait que de semblables miracles. Ils se reproduisirent jusqu’au siècle dernier.
■ Des phénomènes; semblables â ceux de la stigmatisation ont été obtenus , en d’autres circonstances. Ainsi on a vu des individus s’imaginer en rêves recevoir des blessures, des coups, être frappés de maladies,: et avoir au réveil, ou quelques jour après, les stigmates de ces contusions sur les parties qu’ils supposaient atteintes, ou les symptômes de la maladie rêvée. L’histoire nous apprend que les solitaires de la Thébaïde et quelques visionnaires faisaient voir sur leur peau les marques rougeâtres laissées par le fouet du démon ou de l’ange qui les avait châtiés. On sait aussi que les malades lutinés dans le sommeil par le succube montrent sur le corps des taches violacées que les auteurs de démonologie ont appelées sugillationes, stigmates qui, dans les procès de sorcellerie, servaient à établir le fait de la pression démoniaque.
Burdach dit qu’on a vu une tache bleue sur le corps d’un homme qui venait de rêver avoir reçu une contusion.
Le docteur Marraisse, de Bordeaux, a rapporté (2) le fait curieux que voici :
(1) Maury, Histoire de la magie, p. 349.
-.{2) Union médicale de 18Q2,