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DE LA THÉRAPEUTIQUE AU XIX'^ SIÈCLE

Une damé, souffrante déjà depuis quelque temps, eut besoin d’être saignée. Sa femme de chambre, qui lui était très-attachée et qui la soignait très-assidûment, assista à cette petite opération; elle en ressentit une émotion si profonde, qu’au moment où le praticien enfonçait sa lancette dans le bras de la malade, la servante éprouva au pli du coude le sentiment d’une piqûre, et vit, peu de temps après, apparaître une petite plaie dans cet endroit.

Le docteur Elliotson a recueilli un assez grand nombre de faits, dans lesquels l’attention concentrée sur une partie du corps y a fait naître de la douleur. Ainsi, les hystériques, dont les fonctions périodiques sont supprimées, ont souvent des hémorrhagies par les divers organes sur lesquels elles portent leur attention. -

Un travail matériel dans l’économie peut donc s’opérer sous l’influence des préoccupations de l’âme, et, selon le degré de cette influence, la chair en garde les traces apparentes. Ces faits sont de la plus haute importance, et ils justifient parfaitement la croyance populaire sur le rapport des préoccupations d’esprit d’une femme enceinte avec les taches qui se produisent quelquefois sur le corps de son enfant.

Si la pensée agit sur la matière, elle agit encore plus sur la sensation ; de là les hallucinations de la vue, de l’ouïe, de l’odorat des extatiques dans leurs rapports avec Dieu, les sensations du toucher qui leur font croire qu’elles sont enlevées de terre, et les ravissements qu elles éprouvent de leur commerce avec Jésus-Christ. Cette influence de l’imagination sur la vitalité des organes, sur leurs fonctions et sur les sensations est telle, qu’on a vu le trouble de cette faculté être suivi d’une mort immédiate. En voici un exemple. En 178à, dans un rapport de Bailly sur le magnétisme, ce philosophe attribue les crises nerveuses magnétiques à l’imagina» lion. A ce sujet, il rapporte l’anecdote suivante. En 1750, à Copenhague, voulant éprouver les effets de l’imagination sur le corps, quelques médecins obtinrent qu’un criminel, condamné au supplice de la roue, périrait par un moyen plus doux, tel que l’hémorrhagie. Après l’avoir conduit, les yeux bandés, dans la pièce où il devait mourir, on piqua le patient aux bras et aux jambes, et l’on simula un bruit d’écoulement de liquide. Bientôt le condamné fut pris de syncopes, de sueurs froides, de convulsions, et il mourut au bout de deux heures et demie... Or, il n’y avait pas eu de saignée ; de simples piqûres, sans hémorrhagie, avaient été faites aux bras et aux jambes, et l’eau s’écoulant de quatre robinets ouverts simulait le bruit du sang tombant dans un vase. La mort de ce malheureux fut donc l’effet des troubles de son imagination (I).

Les maux enfantés par les troubles de l’imagination ne sont rien en comparaison des bienfaits qu’elle procure ; ses guérisons sont innombrables, et là où elle ne peut guérir, elle apporte du moins le bonheur, la joie et la' douce espérance d’une amélioration prochaine.

Contentement passe richesse, dit avec raison le proverbe, et cela est bien vrai, car il suffit souvent d’avoir confiance en celui qui peut guérir, pour être soulagé ou guéri. En médecine, comme ailleurs, la foi est une fo.rce dont la puissance est sans limites et fait des miracles. Les incubations dans les temples, les paroles ma-

(1) L. Figuier, Histoire du merveilleuse, t. III, p. 341.

INTRODL'CTIOX.

giques, les cliunTies, les grimoires, les pliillres, les arcanes, les talismans, les nombres, les amulelles, les terreur morales, les attouchements royaux, ceux d’un prêtre, d’un oracle ou d’un médecin, en sont la preuve; et les malades qui croient fermement aces influences sont, dans beaucoup de cas, bien prés d’être guéris.

Profanes ou sacrés, tous les pèlerinages et toutes les pratiques du mysticisme médical peuvent produire des- merveilles.

C’est ainsi que le simple toucher du roi a guéri des scrofuleux et que les exorcismes ont fait disparaître les attaques convulsives chez les malheureux qui en étaient atteints.

C’est pour la même raison que la main d’un mort appliquée sur des écrouelles les a fait guérir (van Helmont et Bayle), et que Pyrrhus, roi des Épirotes, avec son pied, a obtenu des guérisons miraculeuses (Tacite).

Hertwig {Obs. mediç.) rapporte qu’un médecin ayant donné à un paysan une ordonnance écrite pour avoir une purgation, lui dit : Vous prendrez cela. Notre homme, rentré chez lui, se met au lit, avale le papier, qui le purge fortement, et peu après il revient dire au médecin que sa purgation l’a guéri.

Des guérisons ont même été obtenues par le simulacre des exorcismes.

Une prétendue possédée faisait beaucoup de dupes au temps d’Henri lll. Amenée devant Tévêque d’Amiens, celui ordonna à un laïque de se vêtir d’habits sacerdotaux, et de feindre de l’exorciser sur les Évangiles ; mais on lut en place les épîtresde Cicéron. Le diable, qui ne se doutait pas de la ruse et ne connaissait pas le latin, s’agita avec violence, comme s’il eût déjà ressenti les tourments do l’enfer. Le voilà donc conjuré par l’incrédule Cicéron, comme par les plus saints apôtres.

Les pèlerinages produisent constamment des merveilles, et cela dans toutes les religions. Ainsi, à Cachemire, où Ton conserve précieusement trois poils de la barbe de Mahomet, celte relique accomplit des cures miraculeuses chez les nombreux pèlerins dont la foi vient chaque année implorer les restes du grand prophète.

Moi-même, qui n’ai guère de prétention à passer pour sorcier, ni pour un envoyé céleste ou pour un prophète, j’ai fait des miracles, et j’ai guéri des malades qui m’ont fait l’honneur d’avoir en moi une confiance illimitée, que je ne songeais guère à leur imposer.

En ISZiO, lorsque j’étais chef de clinique à THôtel-Dieu. on m’apporta une petite fille de onze ans, nommée Louise Parquin, qu’une frayeur excessive, causée par une tentative de viol, avait rendue muette et paralytique des quatre membres. Cette enfant venait de la province. Pendant deux mois, tout avait été mis en œuvre par les médecins delà localité et des environs, mais tout était reste infructueux. Désespéré, le père voulut amener son enfant à Paris. Celle-ci, qui n’entendait parler de la grande ville, de ses grands médecins et de THôtel-Dieu que'd’une façon pompeuse, pour elle plus saisissante en raison de son âge, arriva pleine de foi à THôtel- Dieu pour y chercher la guérison. Le soir, je la vis muette et paralytique ; mécontent de trouver une infirme dans un hôpital, je ne fis aucune prescription. Elle était encore dans le même état le lendemain matin. J’ajournai tout traitement. Dans la journée, elle commença à parler; le jour d’après, elle commençait à remuer les

DE LA THÉRAPEUTIQUE AU XL\' SIÈCLE, jambes ; et le troisième jour, elle marchait dans les salles, complètement guérie : sa foi l’avait sauvée. — Une impression morale vive, de nature différente, lui avait, à quelques mois de distance, enlevé et rendu l’usage de la langue et des membres.

j’ai vu à l’hôpital Necker, dans les salles de M. N. Guillot, une fille hystérique et frappée depuis quelques mois d’une paralysie des membres inférieurs qui avait résisté à tout traitement. On lui annonça qu’on allait la guérir par la cautérisation du dos avec le fer rouge. Au jour fixé, assise nue devant le brasier où chauffaient les fers, on prit un cautère froid dont on se servit pour toucher la colonne vertébrale. Aussitôt la jeune fille, qui n’avait rien vu de cette substitution, pousse des cris de douleur comme si on l’avait brûlée, et, faisant des efforts pour échapper à cette cautérisation imaginaire, se lève, se sauve comme si elle avait le feu dans les reins.

A ces récits je veux enjoindre un autre, non moins curieux, et dans lequel un simple effort d’imagination, l’espérance de guérir, a fait le miracle de la disparition subite d’une paralysie.

On le trouve dans la Revue britannique et dans le charmant livre du baron Feuchtersleben (1).

Un médecin anglais, le docteur Beddoës, croyait que l’oxyde nitreux était un spécifique certain contre la paralysie. Davy, Coleridge et lui se déterminèrent à tenter une expérience sur un paralytique de bonne maison, abandonné par les médecins. Le patient ne fut point averti du traitement auquel on allait le soumettre. Davy commença par placer sous la langue de ce malade un petit thermomètre de poche, dont il se servait dans ces occasions pour connaître le degré de chaleur du sang, degré que l’oxyde nitreux devait augmenter. A peine le paralytique eut-il senti le thermomètre entre ses dents, qu’il fut persuadé que la cure s’opérait et que l’instrument merveilleux qui devait le guérir n’était autre que le thermomètre : « Ah ! s’écria-t-il, je me sens mieux. » Davy adressa un regard expressif à Beddoës et à Coleridge. Au lieu du spécifique, on se contenta du thermomètre, qui, pendant quinze jours consécutifs, fut placé avec toute la solennité convenable sous la langue de ce pauvre homme, dont les membres se délièrent, et dont la santé renaquit, dont la cure fut complète, et auquel on ne fît subir aucun autre traitement. Si Davy n’eût pas entouré d’un certain mystère son expérience, s’il avait négligé la partie dramatique de son art, s’il avait dit au patient : — Voici un thermomètre qui doit servir à tel usage, — le malade serait resté paralytique, et le traitement par l’oxyde nitreux aurait peut-être entraîné la mort.

§ 2.' — De rimîtatîon dans ses rapports avee la production et la guérison des maladies.

A l’influence de l’imagination qui crée les maladies et qui les fait disparaître, il faut, pour bien comprendre tout ce qui est relatif à l’histoire de la Ihéurgie, du mysticisme médical, et des qualités thérapeutiques occultes accordées à la matière, tenir compte d’une autre disposition de l’esprit, qui exerce une

'4) Hygiène de l'dmc, iSôi, p. ‘Jo.

INTRODUCTION

action tout aussi réelle tant sur la production des maladies que sur leur propagation et sur leur guérison : je veux parler de limitation. On ne tient pas, en toute chose, à faire comme son voisin, mais un sentiment irrésistible y pousse l’individu, et, en bien comme en mal, il fait instinctivement ce qu’il a vu faire. L’imagination n’y est pour rien, et la pensée subjuguée impose aux organes la reproduction involontaire des actes accomplis par un autre. Comme rimagination, l’imitation est la source d’un grand nombre de maladies, surtout des névroses convulsives et mentales, mais il faut dire aussi qu’elle peut être l’instrument de leur guérison,

« La vue des angoisses d’aultrui m’angoisse matériellement, et a mon sentiment souvent usurpé le sentiment d’un tiers ; un tousseur continuel irrite mon poulmon et mon gosier. » (Montaigne.)

C’est dans l’humanité l’histoire de Panurge et de ses moutons : « Panurge, sans aultre chose dire, jecte en pleine mer son mouton criant et bellant. Tous les aultrès moutons, criant et bellant en pareille intonation, commencèrent soy jecter et saulter en mer après à la file. La foule estoyt à qui premier y saulteroyt après leur compaignon. Possible n’estoyt de les en guarder. Comme vous scavez estre du mouton le naturel toujours suivre le premier quelque part qu’il aille. » (F. Rabelais, Pantagruel, liv. IV, chap. vlii.)

L’imitation engendre toutes les névroses, et à ce titre il n’est pas surprenant qu’elle ait produit les épidémies de folie suicide, de convulsions, de démonomanie, de lycanthropie, de chorée, etc., dont l’histoire a gardé le souvenir.

Ce n’est pas seulement de nos jours qu’on a constaté l’influence de l’imitation sur la production et sur la guérison des maladies.

En effet, deux cents ans avant la guerre de Troie, on vit les filles de Prœtus en proie à des attaques d’hystérie, qui erraient à travers les campagnes, se croyant changées en génisses ; bientôt, la maladie se propageant, ce fut une véritable épidémie de lycanthropie parmi les femmes d’Argos. •— Le berger Mélampe parvint à guérir les filles du roi. Ayant remarqué que ses chèvres se purgeaient en mangeant de l’ellébore, il eut l’idée d’en faire prendre à ses malades. Ensuite, pensant que la fatigue musculaire et l’exercice forcé ne feraient que compléter la cure, il les fit poursuivre à outrance par de jeunes garçons. Il obtint ainsi une guérison complète, et bientôt l’épidémie cessa d’elle-même. — Prœtus, en récompense d’un si grand service, voulut lui donner une de ses filles en mariage, mais Mélampe n’accepta qu’à la condition que son frère aurait la même faveur et qu’il épouserait une des Prœtides.

Plutarque nous a laissé le récit d’une épidémie de suicide qui régnait chez léS fiUes de Milet*

Elles avaient adopté un lieu spécial où chaque jour plusieurs d’entre elles Venaient se pendre. Pour arrêter cette triste monomanie, il ne fallut rien moins qu’un édit de la république qui ordonnait d’exposer à nu, en public et la Corde au cou, les filles qui se seraient pendues. Les magistrats, en frappant l’imagination populaire de terreur par l’idée d’une profanation, réussirent ainsi à arrêter les suicides qui dépeuplaient leur ville.

A une époque beaucoup plus rapprochée de la nôtre, un fait du même genre s’est produit à Lyon, et au même moment, à quelques mois de distance, de nom-

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