DE LA THÉRAPEUTIQUE AU XIX® SIÈCLE. XXVD
breuses jeunes filles se précipitèrent dans le Rhône, en choisissant toujours le même endroit du fleuve.
Un fait analogue a existé en Artois. Une jeune fille s’étant noyée dans une mare, celle-ci devint bientôt unlieu de prédilection que choisirent plusieurs jeunes filles qui recherchaient la mort avec une sorte d’avidité.
Dernièrement encore, en 1862, il y eut, à la maison de détention de la Roquette, une épidémie de suicide parmi les jeunes détenus. Un enfant, anéanti par la dureté dè la discipline et de l’emprisonnement cellulaire, eut l’idée de mettre fin à ses jours; il parvint à s’échapper de son cachot et se précipita du haut d’un pont qui conduit à la chapelle. Peu de jours après, on constata un nouveau suicide dans le même endroit, puis un autre, jusqu’à ce qu’ enfin on eût construit de chaque côté un treillage assez élevé pour mettre fin à cette sorte de raonomanie.
Tout le monde connaît l’histoire de cette fameuse guérite qu’on fut obligé de brûler; car depuis qu’un soldat s’y était brûlé la cervelle, la plupart de ceux qui y montaient la garde suivaient ce funeste exemple.
Il en est de même de cette porte des Invalides où, par imitation, quelques vieux soldats mirent fin à leurs jours depuis que l’un d’eux s’y était pendu. On ne put arrêter cette folie suicide qu’en murant la porte.
Tous les faits que je viens d’indiquer ont été fort souvent reproduits, mais il en est de moins connus et qui n’en sont pas moins intéressants.
L’un d’eux's’est passé pendant la bataille de Lutzen, et il a été l’objet d’un curieux conflit entre l’autorité de Larrey et l’omnipotence de Napoléon PL Le lendemain de la victoire, dans le compte rendu du chirurgien en chef Larrey, l’empereur s’aperçut que beaucoup de jeunes soldats, parmi les nouvelles recrues, avaient à la main des blessures qui n’étaient pas ordinaires et qu’il crut n’êlrepas le résultat du combat. Suspectant là des mutilations volontaires, épidémiques et contagieuses, accomplies dans le but d’échapper au service militaire ; encouragé d’ailleurs, dans cette funeste pensée, par quelques-uns de ses généraux, il entre en colère, et, pour arrêter le mal à ses débuts par une vigoureuse intimidation, il ordonne de décimer les blessés en fusillant ceux que désignerait le sort. Aussi humain que courageux dans la circonstance, Larrey veut persuader à l’empereur qu’il se trompe, et il insiste avec une telle vigueur, que l’empereur le congédie presque en disgrâce, en lui demandant un rapport pour le lendemain.
Larrey se retire et faille rapport exigé. Il revient alors, sûr de lui-même, certain de faire cesser le mal que veut atteindre l’empereur, sans recourir à aucune violente extrémité. 11 attribue à la maladresse et à l’inexpérience des armes ce que l’empereur croyait être un lâche effet de la préméditation, et il réussit à sauver la vie de ses semblables en honorant glorieusement la sienne. Ce n’était cependant là qu’un effet d’imilalion.
Le même phénomène de mutilation volontaire s’est reproduit de nos jours eit Afrique. Un soldat s’étant fait sauter l’index, il est bientôt imité par un grand nombre de ses camarades. On fut obligé de disperser le régiment. Mais le bruit de ces mutilations s’étant répandu, on les vit, pendant quelque temps, se reproduire dans divers endroits.
C’est à l’imitation qu’on doit rapporter aussi tous les phénomènes de convulsions
WVIII
INTRODUCTION
qu’on a observés à Saint-Guy, dans les Cévennes, sur le tombeau du diacre Paris, etc., de même que ceux qui se passaient autour du baquet de Mesmer.
J’ai publié moi-même plusieurs faits de convulsions, dont la cause doit certainement être attribuée à l’imitation. En voici, du reste, quelques-uns que je reproduis ici :
Au mois de juin 18/i8, à l’époque de nos discordes civiles, lorsque tant d’ouvriers sans ouvrage étaient dans le besoin, le gouvernement provisoire eut l’idée de créer des ateliers nationaux de femmes, où il pourrait faire fabriquer lés chemises de la troupe moyennant un modique salaire quotidien. Plusieurs ateliers furent ouverts : l’un d’eux fut installé au bout de la rue de Grenelle, dans le vaste manège de M. Hope.
Quatre cents femmes furent placées dans ce manège, dont la quantité d’air fut mesurée et fixée à 5000 mètres cubes, ce qui donnait environ 12 mètres cubes par ouvrière. De vastes fenêtres pratiquées dans la partie supérieure, près du toit, répandaient à profusion l’air et la lumière dans cette vaste enceinte.
La durée du travail était de dix heures, avec un repos de deux heures dans la matinée et un repos semblable après-midi. Ce n’était pas là une règle bien pénible, et l’occupation n’était guère fatigante, ni exercée dans de mauvaises conditions de salubrité.
Malgré cela, au bout de quinze jours, on vint annoncer à la mairie que des accidents convulsifs sérieux, alarmants pour la population, se manifestaient sur le personnel de l’atelier national du manège Hope.
Une des ouvrières perdit tout à coup connaissance, elle pâlit et eut des convulsions toniques et cloniques dans les membres, avec serrement des mâchoires. A l’autre bout du manège, une seconde ouvrière, qui n’avait pas vu la première, éprouva des accidents à peu près semblables ; puis ce fut une troisième, successivement d’autres encore, prises çà et là dans cette immense assemblée ; si bien qu’en deux heures il y eut trente de ces femmes, jeunes ou âgées, qu’on fut obligé d’emporter loin du manège. On allait les étendre en plein air, sur l’esplanade des Invalides, alors couverte de gazon ; et malgré l’ardeur du soleil et une atmosphère étouffante, sous l’influence d’un peu d’eau fraîche, tous ces accidents nerveux cessèrent en vingt ou trente minutes, d’après ce qui me fut raconté.
Le lendemain, les malades de la veille revinrent à l’atelier pour reprendre leur travail. Au boùt de quelques heures, l’une d’elles fut de nouveau surprise par une perle de connaissance avec convulsions générales. H y en eut une seconde, puis une troisième, et les mêmes phénomènes nerveux, à quelques nuances près, se montraient sur quarante-cinq personnes, qui furent portées à l’air et couchées sur le gazon de l’esplanade. De ce nombre il y en eut beaucoup qui avaient été malades le jour précédent, mais l’affection nerveuse avait évidemment fait de nouvelles victimes.
Le troisième jour, mêmes accidents sur quarante ouvrières, et la population de ces quartiers ne put assister sans murmure à ce spectacle quotidien de femmes accumulées dans un vaste atelier de travail, et qui présentaient ainsi des accidents de syncope convulsive, pouvant, par la crainte de la mort, effrayer ceux qui ne sont pas familiarisés avec les malades. Ignorance ou malveillance, on entendit